Extrait de : Pierre Beaudet, Un jour à Luanda. Une histoire de mouvements de libération et de solidarité internationales, Éditions Varia, Interventions, 2018, 259 p.

« Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas perd toujours. »

Bertolt Brecht

Luanda aujourd’hui, toujours aussi belle, toujours aussi triste

Depuis les évènements relatés dans ce récit, l’Angola a changé, du moins en apparence. Quand on regarde, on voit. Les gratte-ciel sont plus hauts ; les hôtels et les restaurants de luxe sont encore plus chics ; les riches étalent encore plus leur luxe. Et puis, au détour de certains boulevards, on débouche sur les musseques où les gens vivent encore sans eau ni électricité. Le taux de mortalité pour les enfants de moins de cinq est le plus élevé au monde (1 sur 6). L’Angola, cette perle de l’Afrique, est un pays qui déborde de richesses, habité par une population qui est parmi les plus pauvre, les plus mal soignée et les plus mal éduquée au monde.

Les revenus qui proviennent du pétrole (50 milliards de dollars par an) sont accaparés par une petite caste, avec à sa tête José Eduardo Dos Santos, qui était, jusqu’à récemment, le tout-puissant président du pays, sans compter sa fille Isabel, qu’on dit la femme la plus riche de toute l’Afrique. On entrevoit quelquefois à Paris et à Lisbonne les membres de cette caste et de leurs enfants, dans des villas de millionnaires[1]. C’est, selon l’expression de la regrettée Christine Messiant, une « oléocratie ».

 

Prédations

Entre-temps, l’Angola est bien installée dans les circuits du capitalisme mondial. Pétrole oblige, ses relations commerciales avec les entreprises multinationales américaines et françaises sont au beau fixe. L’Angola « fonctionne bien », affirme le Wall Street Journal, du haut de son autorité en tant que référence incontournable des financiers de ce monde. Le déficit des dépenses du secteur public reste minime, d’autant plus que les dépenses publiques sont très limitées. La fiscalité avantage les détenteurs des capitaux et les droits de propriété sont rigoureusement protégés. Riche de ses revenus pétroliers, l’Angola est « solvable », affirment la Banque mondiale et les autres institutions financières importantes. On feint d’ignorer qu’environ 10 % de ces revenus aboutissent dans des comptes de banque bien à l’abri dans les circuits des grandes banques mondialisées. Selon diverses enquêtes, plus de 84 milliards de dollars ont ainsi été détournés de l’Angola depuis 1985, soit 12 % du PIB du pays.

En Europe et aux États-Unis, une petite armée de conseillers financiers, d’avocats et d’intermédiaires en tout genre, aide la caste angolaise à mettre sa fortune à l’abri. Il faut dire que cela n’est pas « illégal ». Ces pratiques sont acceptées et même protégées dans les centres du pouvoir politique et financier international. Jean-Claude Juncker, l’actuel président de l’Union européenne, n’est-il pas celui qui a fait en sorte que son pays, le Luxembourg, profite très largement de l’évasion fiscale venant des oligarchies du monde entier ?[2]

Les liens entre l’Angola et l’économie capitaliste sont maintenant « complémentés », si on peut dire, par de nouveaux partenaires, dont en premier lieu la Chine. Les activités chinoises sont débordantes, notamment dans la construction des infrastructures et le secteur minier. En banlieue de Luanda, les Chinois ont construit une nouvelle ville destinée aux « cadres et compétents », misant sur la croissance d’une certaine classe moyenne, mais à ce jour, le nouveau quartier est désert. Les habitations sont vides, pendant qu’en ville, des millions de personnes doivent se loger dans des installations primitives[3]. En dehors de la capitale, tant dans les villes secondaires que dans le monde rural, la population est pratiquement abandonnée à elle-même.

Démocrature

Parallèlement, une démocratie de façade est en place, totalement dominée par le MPLA qui reste un Parti/État, imposant sa microgestion dans toutes les institutions permettant de verrouiller la société. En surface, le pays se dit fidèle aux principes démocratiques : un appareil judiciaire avec une Cour suprême, des auditeurs, des juges et des avocats et même des médias indépendants. L’opposition a sa place au parlement ; plus encore, elle reçoit des subsides de l’État. Des élections sont tenues à intervalles réguliers. Des médias osent critiquer le gouvernement, mais selon le chercheur David Sogge, tout cela constitue un immense simulacre[4]. L’espace politique reste verrouillé. Les processus judiciaires sont étroitement contrôlés par l’État. La liberté de la presse existe en vérité pour quelques médias, même si quelques courageux journalistes, osent parler, en restant toujours sur la brèche[5].

L’UNITA, le grand perdant de la guerre civile, est un fantôme utile pour le gouvernement, faisant office de semblant d’opposition. Les tiers partis apparus au moment de la transition sont tous très faibles. Le nouveau président, Joao Lourenço, vient d’être intronisé en août 2017, lors d’une autre élection factice et à la suite du départ Dos Santos. Cet apparatchik et ex-général de l’armée entend bien assurer la continuité avec le régime qui s’est imposé depuis 40 ans. Cette continuité n’exclut pas des frictions entre le nouveau président et le « clan » Santos, mais ces tensions portent moins sur les dysfonctionnalités de l’État que sur le partage du gâteau entre les élites. Le nouveau président tente de déloger le « clan », surtout les membres de la famille et les proches de l’ancien président[6].

À droite, le nouveau président Lourenço (1954-), avec l’ancien, Dos Santos[7].

Entre-temps, le MPLA pour se maintenir au pouvoir dispose d’un formidable appareil répressif, appuyé par un budget militaire de plus de 10 milliards de dollars et une armée qui compte de 100 000 soldats, dans un contexte où pratiquement aucune menace extérieure ne peut être invoquée pour justifier cette orgie de dépenses. En 2016, l’Angola a acheté de la Russie pour plus d’un milliard de nouveaux armements, dont des chasseurs-bombardiers. La police, par ailleurs très militarisée, est crainte de la population. Des manifestations en général pacifiques et modestes pour protester contre la corruption sont souvent violemment réprimées. Le 27 février 2017 par exemple, une quinzaine de personnes se sont rendues sur la Place du Premier Mai à Luanda pour protester contre les manipulations du registre électoral ; elles ont été matraquées et attaquées par des chiens-policiers[8].

Ailleurs, lors d’autres manifestations publiques, des personnes sont arrêtées et disparaissent sans laisser de traces, comme ce qui est arrivé lors d’une marche silencieuse des vétérans de l’armée qui réclamaient des pensions leur permettant de vivre. Depuis quelque temps, les autorités s’acharnent contre les utilisateurs d’Internet et notamment des groupes de jeunes intellectuels, dont plusieurs ont été condamnés à de lourdes peines. La liberté de la presse est constamment secouée par des arrestations de journalistes qui osent poser de mauvaises questions.

 

La flamme vacillante de la résistance

Dans tout ce chaos, une société civile résistante persiste et signe. Ce sont les habitants des musseques qui refusent d’être évacués en dehors de la ville. Ce sont les 1 900 employés des transports publics qui sortent dans la rue pour réclamer des salaires non payés depuis des mois. Ce sont de jeunes rappeurs qui utilisent la poésie pour clamer leur révolte. L’un d’eux, Luaty Beirao, est devenu célèbre pour avoir fait une grève de la faim de 36 jours dans la prison de Luanda. Il a subi les foudres du régime depuis sa participation à diverses manifestations publiques réclamant la fin du régime de parti/État en mars 2012[9].

Parallèlement, quelques médias, surtout en ligne, essaient courageusement de parler de ce que les publications officielles occultent[10]. Le journaliste Rafael Marques de Morais notamment, poursuit des enquêtes sur ce qu’il appelle l’« État mafieux », ce qui lui vaut de fréquentes condamnations et même des emprisonnements[11].

Cette ébullition ne constitue pas encore une menace pour le gouvernement, mais selon Michel Caen, un africaniste bien au fait de la situation angolaise, le pouvoir a peur[12]. Devant les « affaires » qui se multiplient impliquant des responsables du régime et malgré les tentatives de censure, beaucoup de choses finissent par sortir dans le merveilleux monde de l’Internet.

Des groupes, surtout composés d’intellectuels de gauche, continuent de poursuivre le projet de la libération nationale. Ils sont notamment rassemblés dans un petit parti présent dans la capitale angolaise, le Bloco Democrático, qui agit à travers des ONG qui osent critiquer la mal-gestion de l’État[13]. La marginalité de ces dissidents pourrait éventuellement changer, si le gouvernement finit par céder aux pressions pour permettre des élections locales, qui n’existent pas depuis 42 ans. Il se pourrait alors que l’opposition puisse faire élire des candidats. Par ailleurs, des partis de gauche se sont récemment coalisés pour former la « Convention ample de salut national ».

Selon le journaliste Rafael Marques, quelque chose devrait changer en Angola dans les prochaines années, car il est improbable que le régime actuel continue de s’imposer éternellement :

L’héritage de Dos Santos, c’est la corruption. Elle fait partie intégrante de la structure sociale de l’Angola. Les gens pensent que la corruption est la seule façon d’améliorer leur vie quotidienne; pas le travail, ni l’éducation, ni la contribution au bien commun. Avec le nouveau président Joao Lourenço, nous nous attendons à quelqu’un qui va essayer d’asseoir son autorité par la force, pas par la diplomatie, pas en changeant ce qui ne va pas, mais étant essentiellement plus arrogant. C’est ce qui va très vite lui causer des problèmes. Je crois que cette élection est la dernière où le peuple parie sur les partis politiques. Le sort du prochain scrutin sera entre les mains des citoyens, le peuple décidera lui-même de son avenir, la jeunesse de ce pays a de l’espoir. Nous assistons à un réveil qu’il est important de prendre en considération, car il va s’imposer dans les années à venir. Pour le régime, ce changement de président est le début de la fin. Le MPLA va disparaître. Il va peut-être finir ce mandat, mais il tombera ensuite dans l’oubli, il continue à reposer sur la seule corruption[14].

Raphael Marquez (1971-)[15]

 

L’Afrique du Sud, déchirée, violente, rebelle

En Afrique du Sud, plus de 20 ans après la chute de l’apartheid, le bilan n’est pas tellement plus réjouissant. Les tensions sociales sont vives. La structure de l’économie est telle que le chômage et la pauvreté persistent pendant que les richesses restent concentrées dans les mains d’une petite minorité raciale et sociale.

Sur le côté politique, c’est la déception. L’ANC continue de dominer la scène politique. Cependant, lors des élections municipales de 2016, le mouvement associé à Nelson Mandela a perdu dans plusieurs grandes villes, dont Le Cap, Pretoria (Tshwane), Port Elizabeth (Nelson Mandela Ba), le fief historique de l’ANC, et surtout dans la métropole de Johannesburg. Dans ces villes et ailleurs, des coalitions menées par des partis d’opposition dont l’Alliance démocratique (parti dominé traditionnellement par des Blancs et des Métis) et le parti des Economic Freedom Fighters (une dissidence populiste de l’ANC), ont triomphé. Au niveau national, l’ANC n’a reçu que 54 % des suffrages exprimés, son plus bas résultat depuis 1994.

À la direction du mouvement se sont succédés de nombreuses crises. Dès son avènement au pouvoir en 2009, le président Jacob Zuma a été mis sur la sellette. Les accusations de corruption et de violences sexuelles ont fait les manchettes, mais aucune de ces affaires n’a débouché sur des procès. Lors de la dernière conférence nationale de l’ANC (décembre 2017), une coalition s’est opposé à Zuma[16], l’empêchant d’introniser son ex-épouse (Nkosazana Dlamini-Zuma), qu’il voulait pour continuer à la tête du mouvement. Le nouveau président de l’ANC, l’ex syndicaliste Cyril Ramaphosa [17], élu par une vaste coalition anti-Zuma, a promis de « nettoyer » le mouvement, mais la tâche ne sera pas facile.

 

Les dégâts

En effet, les scandales entourant le président ne sont pas le seul problème qui affecte le pays. Selon l’indicateur du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement, l’Afrique du Sud a reculé de 35 places dans le classement annuel des pays entre 1990 et 2005. En 2016, 27,1 % de la population active (plus de six millions de travailleurs) sont au chômage. Pour le groupe d’âge entre 15 et 24 ans, ce pourcentage monte à 54 %. Le secteur minier, traditionnellement la locomotive de l’économie sud-africaine, est en crise, en partie à cause de la chute des prix des ressources sur le marché mondial (plus de 50 %), en partie à cause des problèmes d’approvisionnement énergétique. Dans plusieurs régions du pays, l’eau fait défaut à la suite de sécheresses à répétition au point où des grandes villes comme Cape Town (4 millions d’habitants) sont assoiffées. Des dizaines de milliers de mineurs ont perdu leurs emplois. Dans les zones rurales, la situation est encore plus grave. Malgré les promesses faites par l’ANC au début de la transition, à peine 5 %des fermes ont été redistribuées au 1,2 million de noirs, alors que 60 000 blancs possèdent toujours 80 % des surfaces cultivables.

À cela s’ajoutent plusieurs autres graves problèmes sociaux. 14 % des Noirs sont porteurs du VIH (0,03 % des Blancs). Dans les ghettos et les régions métropolitaines, l’insécurité et la violence sévissent. Depuis quelque temps, des vagues de xénophobie traversent le pays. Plusieurs centaines d’immigrants ont été tués, avec des milliers d’agressions et d’actes de destruction matérielle. La chasse est ouverte aux Mozambicains, Zimbabwéens, Congolais, Somaliens, etc.

 

Le pays des mobilisations

À côté de ce qui apparaît comme un pays en déperdition subsiste cependant une vive résistance sociale animée par des organisations populaires. Elles sont affaiblies, mais elles conservent des capacités importantes de mobilisation. Depuis au moins 10 ans, les bidonvilles ont recommencé à exploser avec des grèves et des manifestations fréquentes contre la pauvreté, le manque d’infrastructure et l’exclusion. Les dernières élections municipales d’août 2016, dans les grandes villes comme Johannesburg-Soweto, Le Cap, Port Elizabeth et d’autres où l’ANC a été reléguée à l’opposition, l’écart entre le mouvement de libération historique et le peuple ne cesse de s’accroître.

Le développement le plus spectaculaire survenu ces dernières années est du côté syndical.  Compte tenu de l’importance historique du syndicalisme dans ce pays, ce n’est pas une petite affaire. La centrale syndicale COSATU, associée au gouvernement de l’ANC et au Parti communiste, s’est heurtée à une véritable révolte interne. Plus de 700 000 travailleurs ont quitté la centrale pour en constituer une autre, la South Afrikans Federation of Trade Unions (Saftu), dont le puissant syndicat des métallurgistes (NUMSA) constitue le noyau dur. Le grand syndicat des mineurs (NUM) a perdu 300 000 membres au profit de syndicats indépendants. Le tout s’est précipité après une grève dans le secteur minier à Marikana, où les policiers ont froidement assassiné 34 grévistes, alors que le NUM, répondant aux demandes du gouvernement, a refusé de défendre ses membres.

 

La nouvelle fédération syndicale

Parallèlement, des réseaux militants discutent de la manière d’établir une alternative politique cohérente face à l’ANC, qu’ils identifient comme une force irrémédiablement à droite et gangrenée par la corruption. Le défi est immense, car en dépit de ses nombreux déboires, l’ANC capte encore une grande partie des espoirs de la population. D’autre part, les gauches ne s’entendent pas entre elles. Il y a celles qui voudraient créer une sorte de nouvelle ANC, selon à peu près le même modèle, et en récupérant le programme historique du mouvement de libération (la « Charte de la liberté »). Cela pour plusieurs semble utopique, car il est improbable que les élites actuelles, qui se disputent le pouvoir au sein de l’organisation, en bonne partie pour défendre leurs intérêts matériels, permettent une refonte en profondeur.

Il y a les autres qui estiment qu’il vaudrait mieux s’aller aux populistes de l’EFF, qui a définitivement une substantielle base dans les ghettos. Cette hypothèse est possible, mais comporte de gros risques. Le leadership populiste, voire démagogique, très centralisé autour de Julius Malema, fait en sorte que cette organisation peut aller dans toutes les directions, ce qui s’ajoute aux prises de position ambiguës sur la question de la violence contre les immigrants.

Julius Malema (1981-)[18]

Il y en a enfin d’autres qui veulent plutôt prioriser la reconstruction des mouvements populaires[19]. C’est peut-être cette option qui est la plus porteuse. Certes, ce projet n’est pas pour demain. La reconstruction d’un mouvement populaire et démocratique reste problématique dans un contexte où les expressions organisées restent fragmentées, ne s’entendant pas nécessairement sur ce que pourrait être une nouvelle Afrique du Sud. La question de l’organisation se pose aussi, dans un contexte où le modèle des partis politiques est remis en question. Pour le moment, quelques petits partis de gauche disposent d’une influence et d’une base limitées.

Le magazine AMANDLA[20]    

En fin de compte, un nouveau cycle vient à peine de commencer dans ce pays qui a été si longtemps le phare et le symbole de l’émancipation.

 

Les chemins escarpés de la solidarité internationale

À partir des multiples expériences internationalistes précédentes, plusieurs d’entre nous ont bien vu qu’il fallait s’adapter à cette nouvelle vague de luttes. Pour les matérialistes que nous sommes, la pensée des humains est inscrite dans le milieu ambiant, mais non déterminée par lui. Les humains font leur histoire, mais dans un monde qu’ils n’ont pas eux-mêmes créé, comme l’a expliqué Marx. Une fois cela dit, des idées nouvelles émergent à l’encontre des idées dominantes ; ainsi va l’humanité.

Un exemple très positif de cette expérimentation a été le Sommet des peuples des Amériques organisé à Québec en 2001 par une vaste coalition populaire et syndicale incluant des mouvements des 35 pays de l’hémisphère.

Ce Sommet des peuples a été une source d’inspiration pour le développement des nouvelles solidarités. Il provenait d’une coalition de coalitions dans lesquelles des centaines d’organisations des 35 pays de l’hémisphère se sont retrouvées. Par son fonctionnement horizontaliste, le processus a inclus à côté des « anciens » mouvements de nouvelles expressions apportées par les jeunes générations.

Déclaration du Sommet des peuples

Nous nous opposons à un projet néolibéral raciste, sexiste, inéquitable et destructeur de l’environnement. […)] Le projet de ZLEA constitue une charte des droits et libertés des investisseurs, consacre la primauté du capital sur le travail, transforme la vie et le monde en marchandises, nie les droits humains, sabote la démocratie et mine la souveraineté des États. Nous voulons :

·      La primauté des droits de la personne et collectifs, sans distinction ni exclusion fondée sur le sexe, l’orientation sexuelle, l’âge, l’ethnie, la nationalité, la religion, les convictions politiques ou les conditions économiques.

·      Bâtir des ponts entre les peuples des Amériques, nous nourrir du pluralisme de nos histoires et de nos cultures, nous renforcer mutuellement dans l’exercice d’une démocratie représentative et participative.

·      Le respect intégral des droits fondamentaux du travail, dont le droit d’association, à la négociation de conventions collectives et à la grève.

·      Des États promoteurs du bien commun, pour assurer le respect de tous les droits humains, y compris, pour les femmes le droit à une maternité librement consentie ; pour renforcer la démocratie, incluant le droit à la communication ; pour assurer la production et la distribution de la richesse.

·      L’accès universel et gratuit à une éducation publique de qualité, à des services sociaux et à des services de santé ; le respect de l’environnement pour les populations actuelles et les générations futures.

·      Des investissements socialement productifs et écologiquement responsables.

·      Le commerce équitable.

·      La levée de l’embargo américain contre Cuba.

Nous appelons les populations des Amériques à intensifier leur mobilisation pour combattre le projet de ZLEA et développer d’autres modes d’intégration fondés sur la démocratie, la justice sociale et la protection de l’environnement.

Extraits de la déclaration de Québec, avril 2001

 

Le politique et la politique

Tout le monde (ou presque) a intériorisé l’idée qu’il n’est plus question de subordonner les mouvements populaires à des projets politiques auto-définis. La majorité des mouvements accepte le principe qu’il est inacceptable de censurer des groupes subalternes au nom de la « ligne juste » ou de la « contradiction principale ». Bref, une idée structurante émerge depuis quelques années et comme elle continue de faire avancer les choses, les mouvements sont en général conscients qu’il ne faut pas dévier de l’itinéraire entrepris pour stimuler une force populaire consciente, propositionnelle.

Plusieurs s’interrogent sur le refus de certains mouvements de se prononcer sur une perspective de transformation bien définie, comme cela était le cas pour les générations précédentes. À l’époque, le projet portait un nom : le « socialisme ». On est interpellés par le fait que des mouvements semblent satisfaits de se limiter à un horizon limité et visible de revendications sociales, comme si le fait de gagner « un peu » autour de revendications qui font consensus est en soi un énorme avancement. Pour certains, ce réformisme radical reflète l’immaturité du mouvement ; « question de temps » disent d’autres. Pour d’autres, cette articulation traduit le refus de perte d’autonomie et de sens qui provient souvent des tentatives de « harnacher » le mouvement, de le discipliner vers une certaine direction. Dans cette optique, le mouvement ne capitule pas parce qu’il ne nomme pas le projet « idéal », qui serait l’apothéose de ses luttes, mais au contraire, il relance la contestation et la rébellion sociale d’une manière encore plus accentuée.

 

La « guerre de position » 

En fin de compte, on redécouvre la « guerre de position », une formulation que nous a léguée Antonio Gramsci. Pour le théoricien du Parti communiste italien, le mouvement social ascendant en Europe du vingtième siècle était dans une impasse devant le mur d’un capitalisme militarisé disposant d’une hégémonie sur la société. Sur cela, il pensait qu’il fallait changer d’optique et délaisser le rêve d’une révolution « totale » aspirant à changer tout et tout de suite, ce qui était en fin de compte une illusion.

D’où l’idée, disait Gramsci, d’une « guerre de position », un mouvement lent, un grignotage des positions de l’adversaire, une longue série de combats laborieux, épuisants et durs, aussi bien sur le plan des forces que sur le plan des idées. Dans cette vision, l’État, contrairement à une perception bien ancrée, n’est pas un « objet » ou un « lieu » à capturer tel un « palais d’hiver », mais un rapport multidimensionnel de forces à transformer.

Depuis, à part quelques phénomènes résiduels ou d’exceptions qui s’expliquent par des histoires très particulières, les mouvements d’émancipation ont laissé tomber l’attraction importante que la gauche a longtemps manifesté pour la lutte armée, de type insurrectionnel ou de type « guerre populaire prolongée » qui avait, dans une certaine mesure, influé sur le programme politique du vingtième siècle. Certes, les grandes défaites que cette galaxie de mouvements armés a subies expliquent ce tournant. Plus encore, les éléments de réflexion sur cette question ont permis de dégager un bilan assez critique, établissant des liens entre avant-gardisme, substituisme et insurrectionnisme. Pour la majorité des mouvements, il semble clair aujourd’hui que la lutte de masse, via l’action de résistance non armée, est non seulement plus efficace, mais également plus légitime et en phase avec les valeurs des mouvements populaires. Ceci ne veut pas dire par ailleurs un tournant « philosophique » de type gandhien. L’autodéfense des masses en lutte n’est ni un interdit ni un tabou, mais il faut savoir quand, où et comment. Dans ce sens, la dimension militaire des zapatistes, principalement symbolique et appuyée sur une mobilisation de masse, est peut-être indicatrice de ce qui peut être de manière à avancer.

Gustave Massiah : il n’y aura pas de « grand soir »[21]

Si l’intervention de l’État reste indispensable, changer la société ne peut pas être confié simplement à l’État, même en faisant l’hypothèse de la révolutionnarisation de l’État. Les transitions sont des périodes longues et contradictoires. Les processus révolutionnaires s’inscrivent dans la durée et ne sont pas linéaires. La rupture ne se fait pas en un « Grand soir ». La transition voit la confrontation entre les anciens rapports sociaux, dominants pendant longtemps et qui restent présents même quand ils ne sont plus dominants, et les nouveaux rapports sociaux émergents. Ces nouveaux rapports sont portés par les mouvements à travers les résistances, les débats d’idées et les pratiques concrètes nouvelles. Les nouveaux rapports sociaux en gestation portent le refus des inégalités et des discriminations, la revendication d’égalité et de libertés et les luttes pour les politiques publiques fondées sur l’égalité.

Il serait abusif, voire dangereusement illusoire, de penser que les « nouveaux » mouvements ont tracé de façon claire et définitive un nouveau chemin vers l’émancipation. D’une part, l’exploration est encore très jeune. D’autre part, les dominants restent flexibles, alertes et prêts à tout. Ils ne craignent pas de saboter les outils démocratiques qu’ils ont parfois érigés eux-mêmes, à l’origine du capitalisme libéral. Les élections, les droits de liberté et d’association et le respect des lois sont facilement bafoués par des dispositifs de pouvoir lorsqu’ils sont au pied du mur. En Amérique latine, plusieurs gouvernements de la « vague rose », liés aux mouvements sociaux, ont été renversés par des mesures illégales ou pseudo-constitutionnelles.

En Grèce et en Espagne, l’avancée des forces progressistes a été arrêtée par des processus répressifs et arbitraires. On ne devra pas oublier qu’en fin de compte, le pouvoir, c’est la coercition. Quand l’hégémonie, c’est-à-dire la capacité d’obtenir le consentement des subalternes, faiblit, les dominants n’hésitent pas à sortir le gros bâton. On dispose alors d’une masse critique réactionnaire, menée par la démagogie, terrorisée grâce aux idéologies du « tout-le-monde-contre-tout-monde », qui divisent le peuple. Les mouvements populaires sont parfois lents à réagir devant ces tactiques.

 

Optimiste inquiet

Et alors ? Il n’y a pas de chemin tracé d’avance, ni de théories ou de stratégies faites d’avance. Il y a plutôt un labeur opiniâtre qui se conjugue par organisation, éducation populaire, internationalisme et travail intellectuel rigoureux. Cela m’encourage de constater que « nous » (le grand nous) sommes maintenant des millions, jeunes et jeunes de cœur, militants-es, chercheurs-es, militants-chercheurs, partout dans les interstices d’une société enceinte d’un autre monde.

Grosso modo, je conserve ce que j’appelle mon « optimisme inquiet ». Le chemin de l’émancipation, on le cherche encore, même si on a parfois l’impression de s’en approcher. Au bout du temps, on rencontre un mur et alors on cherche encore.

Il y a quelque chose de camusien dans cette vision. Je pense que le grand Albert avait raison quand il disait que Sisyphe, qui poussait sans arrêt son rocher jusqu’en haut de la montagne pour le voir rouler vers le bas à chaque fois, trouvait son bonheur dans sa détermination de ne pas lâcher !

J’oserais avoir une autre intuition sur ce merveilleux récit. Il se peut que la détermination de Sisyphe, ce « héros absurde » selon Camus, découlait aussi d’une autre idée : la défaite n’est pas éternelle. On ne sait jamais quand et si on va gagner, mais on pense qu’à la longue …

 

Notes

[1] Plusieurs des membres de la famille Dos Santos sont impliqués dans les trafics et les transactions opaques, dont sa fille Isabel, ainsi que ses fils Welwitchea, Danilo et José Filomeno de Sousa “Zenu”. Les détournements de fonds vers les comptes secrets et les paradis fiscaux se comptent par milliards de dollars. Voir le site des Panama Papers< https://panamapapers.investigativecenters.org/angola />.

[2] Quand on évoque les paradis fiscaux, on pense souvent à des États sans envergure, plus ou moins sous le contrôle de gouvernants obscurs. On pense moins aux États bien intégrés dans le capitalisme mondial et aux grandes capitales financières, en, qui organisent l’évasion fiscale sur une méga échelle, telles Londres, New York, Zurich et Toronto.

[3] Lire Ricardo Soares de Oliveira, Magnificent and Beggar Land. Angola since the Civil War, Londres, Hurst and Company, 2015.

[4] David Sogge, “Angola : a “libertação nacional” frequenta Wall Street”, Outras Palabras, octobre 2017.

[5] Tels Raphael Marques.

[6] Isabel a été forcée en janvier 2018 de démissionner de la direction de SONANGOL, la méga entreprise publique responsable du secteur pétrolier. D’autres proches de l’ancien président, dont l’ex vice-président, Manuel Vicente, sont accusés à Lisbonne, pour plusieurs affaires de corruption, ce qui pourrait mener à des actions en justice, également contre des hauts responsables politiques portugais. Voir Philippe Riès, « En Angola, le nouveau président s’affronte au clan Dos Santos », Médiapart, 28 janvier 2018.

[7] Lourenço a été l’homme de confiance de Dos Santos depuis les années 1970. Il a été secrétaire-général du MPLA, puis vice-président de l’Assemblée nationale et ministre de la défense. IL est également un grand propriétaire terrien.

[8] Human Rights Watch, 3 mars 2017.

[9] Mabenko-Tali, J.-M., « La jeunesse, la politique et la rue en Angola de 1974 à 2011 », communication présentée lors du congrès de l’Association canadienne des études africaines, Université Laval, 2-4 mai 2012.

[10] Notamment le journal en ligne, Folha 8, < http://jornalf8.net/tag/bloco-democratico />

[11] « Le journaliste angolais Rafael Marques à nouveau devant les juges », Le Monde, 27/06/2017.

[12] Michel Cahen, « Angola, un pouvoir immensément riche, mais qui a peur », Afriques en lutte, 10 février 2017.

[13] Le site du Bloc : http://bdluanda.blogspot.ca/

[14] « Pour l’opposant Rafael Marques, les jours du régime sont comptés », Forbes Afrique, 22/08/2017, < http://www.forbesafrique.com/Angola-pour-l-opposant-Rafael-Marques-les-jours-du-regime-sont-comptes_a9012.html >

[15] Marquez a publié des enquêtes spectaculaires sur les détournements de fonds et la corruption qui sévissent au sommet de l’État, ainsi que sur les violations de droits et la répression. Il a été condamné et emprisonné à plusieurs reprises. Il anime un site spécialisé sur la corruption dans son pays, Maka Angola

[16] Zuma a pu échapper, en tant que président à des accusations criminelles sur des histoires de collusion et de détournements de fonds. Cela pourrait changer à partir du moment où il ne sera plus en poste, au plus tard en 2019.

[17] Ramaphosa a dirigé le syndicat des mineurs dans les années 1980. Après avoir échoué à devenir le successeur de Mandela, il s’est lancé dans les affaires où il est devenu multimillionnaire grâce à des investissements dans plusieurs entreprises sud-africaines et multinationales. En 2012, sa réputation a été entaché par une grève qui a mal tourné (34 grévistes tués par la police) et où il était impliqué en tant qu’actionnaire de l’entreprise Lonmin.

[18] Malema a été élu président de la Ligue de la jeunesse de l’ANC en 2008. Son discours militant et ses attaques contre les Blancs ont été dénoncés par les grands médias et finalement l’ANC l’a expulsé en 2012. Lors des élections générales de 2014, le parti qu’il a créé, les Economic Freedom Fighers, a obtenu 6,4 % des voix et est devenu le troisième parti en importance dans le pays

[19] Ce magazine produit à Cape Town exprime la voix de gauche indépendante, regroupée autour de divers pôles l’Alternative Information Development Center, < http://aidc.org.za/amandla-media/amandla-magazine/>

[20] Ce magazine produit à Cape Town exprime la voix de gauche indépendante, regroupée autour de divers pôles dont l’Alternative Information Development Center, < http://aidc.org.za/amandla-media/amandla-magazine/>

[21] Gustave Massiah, Une stratégie altermondialiste, La Découverte, 2011.

 

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