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Les partis de masse appartiennent-ils au passé ? Doit-on se résigner au déclin d’organisations qui pouvaient rassembler des centaines de milliers de militant·es sur la base de projets politiques de transformation sociale, voire célébrer ce déclin au nom de l’horizontalité enfin advenue et du refus de la bureaucratie ? Rien n’est moins sûr, tant la plupart des grandes conquêtes sociales sont associées à une période durant laquelle la classe travailleuse existait politiquement, représentait une force, à travers des mobilisations sociales puissantes mais aussi par l’intermédiaire d’organisations de masse – syndicats et partis. Plutôt que la table rase, il nous faut donc analyser les causes de leur déclin pour en reconstruire de meilleures. 

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Les partis politiques ne sont plus ce qu’ils étaient. Qu’il s’agisse du prolétariat ou de la bourgeoisie, l’époque où ce que Otto Kirchheimer, disciple de l’École de Francfort, appelait les partis de « de masse », qui galvanisaient des millions de personnes avec des visions audacieuses d’un avenir meilleur, est révolue. Le puissant sentiment de communauté autrefois attaché à la politique des partis a cédé la place à un rituel stérile, ses organisations de masse étant réduites à des réseaux de patronage et à des clubs sociaux pour une cohorte décroissante de vrai·e·s croyant·e·s.

Cette évolution était attendue depuis longtemps. Dans les années 1960, Kirchheimer a observé avec appréhension les partis de masse du début du vingtième siècle céder la place à des partis « fourre-tout », dont la seule mission était de maximiser les votes par tous les moyens nécessaires. Alors que les liens des anciens partis avec des milieux sociaux cohérents et des visions du monde antagoniques avaient assuré un certain degré de responsabilité démocratique, ils menaçaient dans les États-providence d’après-guerre de devenir à peine plus que des « pourvoyeurs de consensus » idéologiquement malléables. Plutôt que de donner du pouvoir aux masses, l’action politique serait réduite à l’acte isolé de voter régulièrement pour des machines de campagne ayant peu à offrir en termes d’alternatives concrètes.

Son pronostic n’était pas loin de la vérité. Cinquante ans plus tard, les partis traditionnels sont plus indifférenciables que jamais. Dans les démocraties anciennes et nouvelles, ils sont en grande majorité le domaine d’opérateurs politiques qui considèrent la participation des « masses » comme une nuisance à éviter. Le nombre d’adhérent·e·s aux partis a chuté de façon vertigineuse, tandis que la participation électorale atteint des niveaux historiquement bas dans de nombreuses régions du monde. La gauche, dont la force politique a reposé sur les partis de classe de masse pendant des décennies, a été particulièrement touchée par leur déclin, créant une « crise de représentation » de plus en plus profonde, dans laquelle les possibilités pour les travailleur·ses d’influencer la politique gouvernementale se restreignent et la désillusion publique prolifère.

Un certain nombre de formes politiques alternatives sont apparues dans le sillage du parti de masse, à commencer par les « nouveaux mouvements sociaux » des années 1960 et 1970, suivis, deux générations plus tard, par des mouvements « sans leader » comme Occupy Wall Street aux États-Unis et les Indignados en Espagne. Certains ont réussi à faire évoluer les mentalités et à faire pression sur les gouvernements, mais aucun ne s’est avéré capable de développer les institutions de masse durables qui faisaient des anciens partis ouvriers une force sociale avec laquelle il fallait compter.

Reconnaissant les limites de ce type de militantisme, une nouvelle gauche a commencé, ces dernières années, à aborder la question de la création de partis avec une urgence renouvelée. Pourtant, que nous essayions de récupérer les anciens partis pour le socialisme ou d’en construire de nouveaux à partir de zéro, il convient de se demander : qu’est-ce qui a causé leur déclin en premier lieu ? Pouvons-nous empêcher que cela ne se reproduise ?

 

Tendances oligarchiques

Un demi-siècle avant Otto Kirchheimer, le sociologue germano-italien et ex-socialiste fraîchement diplômé Robert Michels publia l’une des tentatives les plus marquantes pour théoriser le développement des partis politiques. Dans la préface de la traduction anglaise de son livre  Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, publié pour la première fois en 1911, il écrit que

 « [les tendances oligarchiques des démocraties] ne sont pas simplement imposées de l’extérieur, mais surgissent spontanément de l’intérieur ».

Il s’inquiète avant tout de l’oligarchie rampante.

Collaborateur de Max Weber, Michels a mené ses recherches à une époque où les sciences sociales en étaient encore à leurs débuts. Certains de ses termes semblent obsolètes aujourd’hui et, en tant qu’érudit, il avait tendance à ne pas s’en tenir aux faits. La plupart de ses preuves sont anecdotiques. Il avait tendance à généraliser chaque observation qui soutenait son hypothèse pour en faire une « loi sociologique », une réalité objective « au-delà du bien et du mal ». Les Partis politiques reste néanmoins un ouvrage fondamental de la sociologie moderne et son argument principal – à savoir que les grandes organisations sont victimes d’une « loi d’airain de l’oligarchie » innée qui donne inexorablement du pouvoir à une élite corrompue et manipulatrice – continue de correspondre à la façon dont beaucoup de gens pensent au fonctionnement de la politique en général.

L’objet d’observation de Michels n’était autre que le parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), le plus grand et le plus puissant parti ouvrier de son époque et le modèle des socialistes du monde entier. Contrairement aux autres partis, la social-démocratie allemande se battait ostensiblement pour « la démocratisation au lendemain du socialisme » (en français dans le texte.). Pourtant, elle était devenue rigide et complaisante depuis sa fondation dans les années 1860, affichant une division stricte entre dirigeant.e.s et dirigé.e.s. S’il pouvait prouver qu’une loi d’airain de l’oligarchie fonctionnait ici, alors, d’après lui, elle s’appliquerait sûrement d’autant plus à d’autres domaines de la « vie sociale ».

Les fondements de l’analyse de Michels sont en grande partie tirés du marxisme révolutionnaire de sa jeunesse, lorsqu’il appartenait à l’aile syndicaliste du SPD et dénonçait la modération du centre du parti, prônant au contraire une action radicale et spontanée de la base. Les premiers chapitres de Partis politiques reflètent cette influence, expliquant la nécessité d’une division technique du travail pour gérer les affaires d’une organisation de masse de plus en plus complexe. Plus la production, la communication et l’administration étaient sophistiquées, plus la démocratie directe devenait irréalisable : le nombre de décisions nécessaires au bon fonctionnement de l’entreprise exigeait qu’elles soient déléguées à de petits groupes d’expert.e.

Le modèle de représentation par délégation avait trouvé sa forme dans les démocraties parlementaires qui émergeaient en Europe occidentale à l’époque. La démocratie représentative, selon Michels, convenait à la vieille aristocratie, car elle permettait aux élites d’utiliser les attributs du parlement pour renforcer leur position sociale tout en invoquant de nobles principes. La social-démocratie, quant à elle, n’avait opté pour la représentation que par nécessité. Pourquoi ce grand mouvement de masse pour l’émancipation universelle était-il alors alourdi par une bureaucratie sclérosée ?

 

La nouvelle classe

L’explication de Michels n’était pas particulièrement originale et faisait en partie écho à d’autres sociaux-démocrates de gauche tels que Rosa Luxemburg. Michels partait de ce qu’il appelait « l’embourgeoisement » du SPD, c’est-à-dire les tentatives du parti de former une alliance tactique avec des sections de la classe moyenne, et, surtout, l’émergence d’une nouvelle couche dirigeante au sein de la direction du parti qui était de plus en plus « retirée de la classe prolétarienne et élevée à la dignité bourgeoise. »

La direction contrôlait l’appareil tentaculaire du SPD et la presse du parti, résultat de la croissance explosive du mouvement au cours des décennies précédentes. Le SPD était désormais un parti dans lequel la plupart des opérations quotidiennes étaient menées non pas par des volontaires mais par des travailleurs salariés du parti. Bien que leur style de vie ne soit en aucun cas luxueux,

« la pratique consistant à payer les services rendus au parti par ses employé·e·s crée un lien que beaucoup de camarades hésitent à rompre ».

Leur dépendance matérielle incite à la discipline et prive le parti d’une grande partie de son dynamisme :

« ailleurs qu’en Allemagne, l’activité socialiste repose sur l’enthousiasme individuel, l’initiative individuelle et le dévouement individuel ; mais en Allemagne, elle repose sur la loyauté, la discipline et le sentiment du devoir, encouragés par une rémunération pécuniaire. »

Déployant une ligne d’argumentation qui sera reprise par des générations d’anarchistes, de trotskistes et d’autres critiques, Michels s’en prend à « l’élite prolétarienne » à la tête du parti, qui voit de plus en plus la politique non pas comme un véhicule de la révolution socialiste mais comme une « chance… de s’assurer une ascension dans l’échelle sociale ». À mesure que cette élite consolidait sa position et s’habituait aux privilèges de la vie au sommet, les objectifs politiques utopiques passaient au second plan :

« quel intérêt a maintenant pour eux le dogme de la révolution sociale ? Leur propre révolution sociale est déjà accomplie. Au fond, toutes les pensées de ces dirigeant.e.s se concentrent sur l’unique espoir qu’il existera encore longtemps un prolétariat qui les choisira comme délégué.e.s et leur assurera des moyens de subsistance. »

 

L’exceptionnalisme prussien et le socialisme international

Michels aurait probablement été oublié si son argument s’était arrêté là, éclipsé par les critiques plus tranchantes de Vladimir Lénine, Léon Trotsky et d’autres contemporain.ne.s. Mais ce qui a conféré à Partis politiques son statut de classique, c’est son insistance sur le fait que la bureaucratisation de la social-démocratie était tout autant la faute des masses elles-mêmes, ces masses qui ont accepté ou même célébré la nouvelle élite.

Pour expliquer la « confiance aveugle » des travailleur.se.s  dans leurs dirigeant.e.s, Michels a quitté le terrain du marxisme classique pour se tourner vers la psychologie humaine, adoptant de nombreuses idées du traité du psychologue français Gustave Le Bon (1895), Psychologie des foules. Penseur résolument réactionnaire, Le Bon pensait que les grands groupes de personnes sont incapables de penser rationnellement et sont enclins à l’impulsivité et à la manipulation. Michels, qui avait quitté le SPD, amèrement déçu que ses idées syndicalistes n’aient pas réussi à obtenir le soutien des masses, a découvert dans les théories de Le Bon une explication à la fois de la bureaucratisation du parti et de ses propres frustrations politiques : les masses n’avaient pas rejeté ses idées en soi mais étaient au départ plutôt incapables de les comprendre.

Selon lui, les masses prolétariennes manifestaient un besoin profond, presque primordial, de faire sortir de leurs rangs une poignée de privilégié·e·s et d’établir autour d’eux et d’elles un « culte de la vénération ». Sans éducation et incapables d’agir de manière autonome, les ouvrier.ère.s gravitaient instinctivement autour de leaders charismatiques qui les guidaient et les rassuraient psychologiquement. Ces travailleur·ses donnaient à leurs enfants le nom de leurs dirigeant·es et accrochaient des portraits de Karl Marx et de Wilhelm Liebknecht, figure emblématique du SPD, là où se trouvait autrefois le crucifix. Le « culte » se renforçait mutuellement : les masses identifiaient de plus en plus le parti à leurs dirigeant·es, et ces dernier·èrs, encouragé·es par leur accueil enthousiaste, confondaient leurs propres intérêts avec ceux de l’organisation dans son ensemble.

Bien que visible dans toute l’Europe, Michels pense que cette tendance était particulièrement prononcée chez les Allemands, dont la « psychologie raciale » les inclinait naturellement à un tel arrangement. Un peuple qui « manifeste à un degré extrême le besoin de quelqu’un pour indiquer la voie à suivre et donner des ordres », écrit-il, « fournit un terrain psychologique sur lequel une puissante hégémonie directive peut s’épanouir richement ». En outre, la profonde vénération de la culture allemande pour la vieillesse et des siècles de socialisation prussienne avaient transmis un respect instinctif de l’autorité dont même les démocrates les plus passionné.e.s ne parvenaient pas à se défaire.

 

Le strassérisme à l’italienne

Interdit d’enseignement en Allemagne en raison de sa brève carrière de militant du SPD, Michels rend sa carte du parti en 1907 et accepte un poste à l’université de Turin. Là, il gravite autour de l’école de la théorie des élites qui émerge sous l’influence des sociologues italiens Vilfredo Pareto et Gaetano Mosca.

Les idées de Pareto et de Mosca, en particulier leur insistance sur l’incapacité des masses à se gouverner elles-mêmes et sur le rôle central d’une « classe politique » dans la promotion ou l’entrave du développement social, s’accordent bien avec le cynisme croissant de Michels envers la classe travailleuse européenne. Les Allemand·es étaient peut-être particulièrement enclin·es à l’oligarchie, mais la théorie des élites prouvait que la culture pouvait au mieux ralentir, et non empêcher, la montée d’une nouvelle couche dirigeante au sein de la social-démocratie. En 1912, il répondit à l’un de ses détracteurs français en déclarant que les socialistes français « auraient plus de mal à se soumettre… que les Prussiens », mais « pour le meilleur ou pour le pire, ils se soumettront tout de même à [la loi d’airain de l’oligarchie] ».

Son analyse avait des implications dévastatrices non seulement pour le socialisme, mais aussi pour la démocratie elle-même. Contre la vieille croyance marxiste selon laquelle « dans un avenir plus ou moins lointain, il sera possible d’atteindre un ordre véritablement démocratique », Michels postulait alors que « la démocratie a une préférence inhérente pour la solution autoritaire des questions importantes ». Tout nouvel ordre social engendrerait une nouvelle élite dirigeante, qui chercherait inévitablement à faire valoir ses propres intérêts contre les masses. « Les socialistes pourraient vaincre », admettait-il, « mais pas le socialisme, qui périrait au moment du triomphe de ses adhérent·es. »

Le pessimisme de Michels le conduira à devenir un membre enthousiaste du Parti National Fasciste de Benito Mussolini en 1924, deux ans après que le dictateur italien ait pris le pouvoir et emprisonné la plupart de ses anciens camarades. Convaincu que les hommes forts charismatiques sont plus ou moins inévitables, il voit en Mussolini une chance d’établir, sinon un gouvernement socialiste, du moins un gouvernement « social » qui pourrait exploiter la dévotion des masses envers leur chef pour trouver un compromis entre le capital et le travail, incorporant les intérêts des travailleur.se.s  italien.ne.s dans un puissant État fasciste. Il est mort en 1936, peu de temps avant que le fascisme européen ne conduise le pays, et le continent, au bord de l’anéantissement total.

 

Deux tendances ne font pas une loi d’airain

Plus d’un siècle s’est écoulé depuis que Robert Michels a publié sa sombre analyse de l’avenir du socialisme. Comme il l’avait prédit, dans les décennies qui ont suivi, la social-démocratie s’est acoquinée avec l’État capitaliste, a soutenu les guerres impérialistes et a finalement abandonné toute prétention à être socialiste, réformiste ou autre. Le mouvement communiste qui s’en est séparé en 1917, jurant de défendre la vision révolutionnaire de la social-démocratie, a fini par produire sa propre oligarchie, souvent plus brutale.

Il n’est donc pas surprenant que Partis politiques continue de résonner aujourd’hui, étant donné qu’il s’agit de l’une des premières analyses des défis auxquels est confronté quiconque tente de construire un puissant mouvement social. Il y a cent ans, se présenter aux élections et créer des organisations de masse étaient des étapes cruciales sur la voie de la construction du pouvoir de la classe travailleuse. Elles ont permis au mouvement d’acquérir notoriété ainsi qu’influence et, du moins pendant un certain temps, des millions de partisan.e.s dévoué.e.s qui pouvaient soutenir les revendications du mouvement par des manifestations de masse et des actions de grève. En même temps, elles ont indéniablement jeté les bases de l’incorporation de la social-démocratie dans le système capitaliste. Michels avait-il raison après tout ?

Comme tout mouvement de masse, la social-démocratie classique hébergeait en son sein une grande variété de courants et d’opinions sur lesquels la direction n’avait qu’un contrôle limité. Comme l’a souligné le très modéré Max Weber dans une critique de Michels, les travailleur.se.s  des grandes villes étaient souvent résolument plus radicaux.ales et prêt.e.s à s’engager dans des confrontations directes, un fait mis en évidence de manière spectaculaire par la vague de révolutions qui a éclaté à travers l’Europe vers la fin de la première guerre mondiale, lorsque les travailleur.se.s  de Belfast à Bialystok se sont engagé.e.s dans des actions de masse pour mettre fin à la tuerie insensée et renverser les gouvernements qui en étaient responsables. L’émergence du parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (USPD) en 1917 et la formation de l’Internationale Communiste deux ans plus tard ont démontré que la notion de Michels d’une classe ouvrière docile était peut-être vraie dans certains cas, mais certainement pas dans tous.

En effet, ce n’est qu’après l’échec ou la défaite des révolutions d’après-guerre qu’une perspective largement « réformiste » est devenue le consensus social-démocrate. Il est tentant de dénoncer ce changement comme une trahison de la direction du parti, après tout, l’histoire est pleine de sociaux-démocrates collaborant avec leurs classes dirigeantes respectives, mais la réalité est un peu plus compliquée. En fin de compte, aucun des mouvements révolutionnaires en dehors de la Russie n’a réussi à gagner la majorité de la classe ouvrière et à se maintenir au pouvoir pendant plus de quelques mois. Même en Allemagne, où les révolutionnaires étaient particulièrement fort.e.s et ont mis des années à vaincre, ces dernier.ère.s se sont retrouvé.e.s systématiquement en infériorité numérique. Les dirigeant.e.s de la social-démocratie n’étaient peut-être pas intéressé.e.s par la « révolution sociale » de Michels, mais en fin de compte, la plupart des travailleur.se.s  semblaient également préférer les gains modestes du réformisme à un saut dans l’inconnu révolutionnaire.

Qui pourrait les en blâmer ? Même dans l’entre-deux-guerres, la social-démocratie européenne a présenté des plans audacieux pour le logement social, l’assurance maladie publique et d’autres composantes de ce que nous appelons aujourd’hui l’État-providence. Ces réformes étaient toujours limitées et se heurtaient à une forte opposition de la droite, mais elles ont été bénéfiques pour des millions de personnes grâce à l’amélioration des conditions de travail, à l’augmentation des salaires, à l’accès à l’éducation et à un degré de sécurité sociale qui leur a permis de participer à la société comme les générations précédentes ne pouvaient le faire.

Ce faisant, la social-démocratie a également formé des générations de militant.e.s et de dirigeant.e.s locaux.ales qui ont compris leurs intérêts de classe et se sont engagé.e.s à les défendre en rejoignant les syndicats et les partis socialistes. Même après que le fascisme ait décimé leurs rangs, la force des partis sociaux-démocrates (et parfois communistes) a jeté les bases de la prospérité partagée lors du compromis d’après-guerre, une ère qui, malgré ses nombreux problèmes, semble presque utopique aujourd’hui. La social-démocratie n’a pas réussi à renverser le capitalisme, mais la vie n’a jamais été aussi bonne pour les travailleur·ses  qui y étaient soumis.e.s, grâce à ce mouvement.

 

Reconstruire en mieux

Si les sciences sociales ont appris quelque chose depuis l’époque de Michels, c’est que les évolutions sociales ne se déroulent pas en ligne droite et n’obéissent pas à des lois universelles. L’histoire est pleine de luttes pour le pouvoir entre différents groupes sociaux, dont certains parviennent à mieux s’organiser et à prendre le dessus. Mais leur domination reste rarement sans opposition, même si elle peut sembler en avoir l’air après des décennies de défaite. Tôt ou tard, les acteur·ice·s politiques tentent de rassembler cette opposition sous une forme organisée. Parfois ils/elles réussissent, parfois ils/elles échouent.

L’exemple le plus récent de ce fait est la réémergence d’un mouvement socialiste, petit mais néanmoins remarquable, qui, en un peu plus d’une décennie, a réussi à influencer le discours public et à s’implanter politiquement dans de nombreux pays du globe. Bien que beaucoup de choses aient changé depuis le premier essai pour construire le socialisme, nombre de ses dilemmes organisationnels restent les mêmes.

Les pièges qui accompagnent toute organisation socialiste démocratique sont réels, mais la frustration politique qui a façonné Partis politiques n’offre pas de guide particulièrement utile pour réfléchir à la manière de les surmonter. Malgré toutes ses invectives contre le matérialisme historique et le « dogme du socialisme », Michels n’a fait qu’inverser ce à quoi il prétendait s’opposer : le socialisme, autrefois inévitable, était désormais impossible.

On ne pourra répondre à la question de savoir si le socialisme est possible que lorsque la société y parviendra, mais d’ici là, le capitalisme aurait certainement besoin de quelques réformes social-démocrates majeures. Malgré tous leurs défauts, les partis politiques se sont avérés être les véhicules les plus efficaces pour organiser de grands groupes de personnes pour lutter en faveur de ce type de réformes. Pour utiliser cet outil efficacement, les socialistes doivent être sensibles à leurs faiblesses comme à leurs avantages.

Bien que la représentation par délégation soit loin d’être parfaite, des mécanismes peuvent être mis en place au sein des organisations pour garantir la responsabilité et donner aux membres la possibilité de renverser des décisions impopulaires, ainsi que des forums, des publications et d’autres canaux pour exprimer des opinions. Les leaders charismatiques peuvent avoir un effet pacificateur sur les membres, mais peuvent aussi servir de puissants points de ralliement pour des personnes qui, autrement, n’y auraient pas prêté attention. Dans le meilleur des cas, les partis peuvent exploiter la popularité d’un.e dirigeant.e pour attirer de nouveaux partisan.ne.s dans leurs rangs, où ils peuvent devenir eux-mêmes des dirigeant·es.  Se présenter aux élections peut ouvrir la porte à des compromis, mais cela permet également aux idées socialistes d’entrer dans le courant politique dominant et, potentiellement, dans la politique gouvernementale.

Dans le monde d’aujourd’hui, où la politique a été enfermée dans les limites de ce qu’Angela Merkel a appelé la démocratie « conforme au marché », la question de la démocratie est d’une importance capitale, non seulement pour garantir la responsabilité des socialistes, mais aussi pour répondre aux sentiments généralisés d’impuissance et de privation de droits parmi la classe travailleuse. C’est là que les socialistes d’aujourd’hui doivent réussir, là où le jeune Michels a échoué : après la déception de ses ambitions révolutionnaires, il n’a vu d’autre issue que de retomber dans le pessimisme réactionnaire.

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En gardant à l’esprit cette trajectoire malheureuse, nous devons dépasser la notion romancée d’une transformation sociale réalisée uniquement par un mouvement de masse « d’en bas » et procéder à une évaluation réaliste des formes d’organisation dont nous avons besoin pour atteindre nos objectifs. Aussi peu attrayants que soient les partis politiques d’aujourd’hui, il n’y a pas d’autre solution : nous avons besoin de partis de masse de la classe travailleuse.

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Loren Balhorn est le fondateur et rédacteur en chef de l’édition allemande de Jacobin. Il collabore également au magazine en ligne Ada. Il est le co-auteur, avec Bhaskar Sunkara, de Die Anthologie (Suhrkamp, 2018).

Traduit par Christian Dubucq pour Contretemps.

Illustration : Congrès de Tours, 1920.

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