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« En France, il existe un système de non-accueil conçu pour briser les corps et les esprits »
24 octobre 2026

« En France, il existe un système de non-accueil conçu pour briser les corps et les esprits »

Entretien avec Paul Alauzy


Les 8 et 14 octobre 2026, les personnes qui se trouvaient sous le métro aérien de la ligne 2 à Paris ont été évacuées et une partie a été mise à l’abri. Lors de la dernière date mentionnée, Médecins du Monde et des membres d’Utopia 56 ont été empêchés d’accéder au périmètre de l’évacuation. Pour revenir sur cette situation et plus largement des parcours et de l’accueil des personnes réfugiées, nous nous sommes entretenus avec Paul Alauzy, coordinateur de Médecins du monde, porte-parole du Revers et du CAD (Collectif d’Accès aux Droits).

Contretemps : À Paris, certaines zones sont des zones où se regroupent des personnes migrantes, à la rue. La partie qui correspond au métro aérien de la ligne 2 est particulièrement concernée. La trajectoire et la situation des personnes présentes sont largement invisibilisées et méconnues : peux-tu nous présenter les situations dans lesquelles elles se trouvent ? Combien de personnes se trouvent dans cette situation ?

Paul Alauzy : À Paris, il y a environ 2 000 personnes réparties dans différents campements. Le plus visible est celui qui s’étend de Colonel-Fabien à Barbès et qui est actuellement évacué tronçon par tronçon par la préfecture et la Mairie de Paris. Ce campement compte environ 1 200 personnes. Il s’étend entre plusieurs stations de métro, sous le viaduc du métro aérien.

Il faut bien comprendre que l’existence même de ce campement constitue une preuve de la crise de l’accueil. C’est une preuve tangible et malheureuse : les personnes qui arrivent ici ne sont pas simplement des sans-abri venus d’un autre pays qui se retrouvent à Paris. Ce sont des demandeurs d’asile, des personnes en quête de refuge, des gens qui ont fui la dictature des talibans en Afghanistan, les guerres civiles au Darfour, des situations de misère extrême dans certains pays ou encore l’enrôlement forcé par l’armée dans la région du Tigré. 

Ce sont des personnes qui fuient les fracas du monde, les guerres, et qui arrivent ici après un long parcours. Elles sont souvent passées par la ville voisine, la région voisine ou un pays limitrophe. Puis, au bout d’un moment, elles traversent la Méditerranée ou les Balkans au péril de leur vie, avant d’arriver sur les trottoirs de Paris.

Ce sont donc des personnes qui ont subi la violence du départ, celle du trajet et enfin, celle de l’arrivée. Car, en France, il existe un système de non-accueil conçu pour décourager les personnes, pour briser un peu les corps et les esprits, pour leur faire comprendre, dès leur arrivée à Paris : « vous n’êtes pas les bienvenus ici. Dès lors que vous avez posé le pied dans ce pays, vous avez quelques droits, mais vous allez devoir vous battre pour les obtenir ». C’est avec cette réalité que nous devons travailler. Les personnes qui arrivent ici portent en elles toutes ces expériences, toutes ces violences.

Lors de l’opération d’évacuation qui a eu lieu ce 14 octobre, j’ai ainsi croisé un exilé que je connais et qui est là depuis 2016. Alors que nous regardions l’opération en cours et que nous parlions de l’actualité parisienne, de ce qui se passe ici et de la manière dont les personnes sont traitées, il m’a montré des vidéos de récents bombardements de l’armée égyptienne dans le nord du Soudan, visant des personnes vivant à proximité de mines de diamants. Il m’a montré des images de corps déchiquetés par les bombes. C’est de cela qu’il est question, en réalité, lorsqu’on est auprès des personnes exilées.

Contretemps : Un des épisodes récents à Paris est celui de l’évacuation des mineurs isolés présents à la Gaîté Lyrique. La Mairie avait laissé la situation s’enliser, malgré une mobilisation importante, et l’extrême droite s’était emparée du sujet et harcelait les personnes présentes. Quelles sont les mesures particulières les concernant ? Peux-tu revenir sur les batailles et enjeux autour de la présomption de minorité ?

Paul Alauzy : Il faut bien avoir en tête que, selon leur statut et leur âge, les personnes n’ont pas accès aux mêmes dispositifs de prise en charge en France. Lorsqu’une personne est mineure, elle doit être prise en charge par l’ASE, l’Aide sociale à l’enfance. Elle peut également, potentiellement, déposer une demande d’asile. Mais sa principale démarche consiste d’abord à faire reconnaître sa minorité : elle doit pouvoir dire qu’elle est mineure et qu’elle est donc censée être accueillie dans un foyer pour mineurs.

Le problème, c’est que chaque département – et la Ville de Paris, qui exerce les responsabilités d’un département – dispose de dispositifs d’évaluation de la minorité qui sont vivement critiqués par les associations. Ces évaluations reposent souvent sur des entretiens menés dans des conditions contestables, parfois de manière déloyale, presque policière, et qui peuvent se révéler profondément injustes pour les personnes concernées. Les interprètes ne sont pas toujours adaptés à la situation. À Paris, actuellement, un seul entretien peut suffire à déterminer si une personne est considérée comme mineure ou non.

Résultat, beaucoup de jeunes se retrouvent, à l’issue de cet entretien, complètement niés dans leur existence. Nos psychologues les rencontrent souvent dans la rue, à la sortie de ces évaluations, complètement abattus. Ce sont des jeunes qui ont vécu des parcours migratoires traumatisants. Certains ont traversé la Méditerranée il y a encore peu de temps. Lorsqu’ils arrivent à Paris, on leur dit : « Tu n’es pas mineur, donc tu es un menteur. Tout ce que tu as vécu ces derniers mois est un mensonge, et tu as entrepris ce parcours pour de mauvaises raisons ». C’est extrêmement violent à entendre pour eux.

Ils disposent toutefois d’un recours devant le juge des enfants. À cette deuxième étape, ils peuvent être défendus par un avocat. À Paris, environ deux tiers des jeunes, soit près de 60 % selon les estimations, finissent par être reconnus mineurs lorsqu’ils exercent ce recours. Pendant ces quelques mois, ils se retrouvent donc dans une situation particulièrement précaire. C’est notamment ce qu’a mis en lumière l’occupation de la Gaîté Lyrique : ces jeunes sont pris dans une forme de « ni-ni », ni mineurs ni majeurs. Il existe un véritable flou juridique. Concrètement, on leur dit qu’ils ne sont pas mineurs et qu’ils doivent donc quitter leur lieu d’hébergement. Ils sont alors considérés comme adultes par le département. Mais lorsqu’ils sollicitent l’État en appelant le 115 pour demander une mise à l’abri, ils se heurtent à une autre impasse. On leur demande leur année de naissance. S’ils répondent qu’ils sont mineurs, on leur explique qu’ils n’ont pas accès au 115 puisqu’ils sont mineurs.

D’un côté, on leur dit qu’ils sont majeurs ; de l’autre, qu’ils sont mineurs. Et c’est ainsi que des adolescents se retrouvent pris dans un engrenage juridique absolument terrible. À Paris, au fil des années, de nombreuses occupations ont été organisées avec des associations comme Utopia 56, les Midis du MIE, entre autres. Puis, il y a plus de trois ans, un collectif de jeunes s’est constitué : le Collectif des jeunes du parc de Belleville. Ce collectif a organisé plusieurs occupations, dont celle de la Gaîté Lyrique, la dernière grande mobilisation en date, qui a duré environ deux mois et demi. Elle a commencé à la mi-décembre et s’est terminée le 18 mars, si je ne me trompe pas.

La Ville de Paris considérait alors qu’il revenait à l’État d’agir et de prendre en charge ces jeunes. Son argument était le suivant : puisqu’ils n’avaient pas été reconnus comme mineurs par les services départementaux, leur prise en charge relevait désormais de l’État. De son côté, l’État entendait essentiellement répondre à la situation par la répression policière et, lorsque les personnes étaient considérées comme majeures, les orienter vers les SAS régionaux. L’occupation s’est finalement terminée par une expulsion particulièrement violente.

Contretemps : Aujourd’hui, l’État est souvent pointé du doigt pour son inaction et la Mairie de Paris et lui n’ont de cesse de se renvoyer la balle. Au-delà des postures, des grands discours, qui peut quoi ?

Paul Alauzy : En France, la législation actuelle prévoit différentes catégories de prise en charge, selon le statut juridique des personnes et les responsabilités des institutions. En principe, les hommes majeurs doivent être pris en charge par l’État, soit au titre de l’asile, soit au titre de l’hébergement d’urgence lorsqu’ils sont sans abri et ne relèvent pas du dispositif d’accueil des demandeurs d’asile. Les collectivités territoriales, notamment les communes et les départements, sont quant à elles responsables de la prise en charge des femmes enceintes, des familles avec des enfants de moins de trois ans et des mineurs.

Évidemment, cela donne parfois lieu à des situations absurdes. On se retrouve avec des institutions qui se renvoient la responsabilité : « Nous, nous considérons que ces jeunes sont majeurs, alors que vous dites qu’ils sont mineurs. » Ou encore : « Nous voulons prendre en charge la famille, mais pas le mari ou le père qui l’accompagne. » Il y a toujours des situations assez invraisemblables de ce type.

Le problème de fond, c’est que les capacités d’hébergement actuellement proposées par l’État sont insuffisantes. Dans notre pays, au moins 350 000 personnes sont sans domicile. Chaque jour, environ 200 000 personnes sont prises en charge par l’État dans différentes structures d’hébergement d’urgence, notamment via le 115, sur l’ensemble du territoire. Or, sur ces 200 000 places, 10 000 doivent fermer l’année prochaine. Cela risque donc d’aggraver encore la crise humanitaire que traverse notre pays.

Par ailleurs, chaque année, 120 000 personnes sont prises en charge dans le cadre de ce que l’on appelle le DNA, le Dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile. Sur ces 120 000 places, 8 000 doivent également fermer. Les capacités d’hébergement d’urgence et d’accueil des demandeurs d’asile ne permettent donc déjà pas de répondre à la crise du sans-abrisme que connaît notre pays, alors même que 350 000 personnes sont dépourvues de domicile.

Nous formulons donc deux grandes demandes. La première consiste évidemment à augmenter le nombre de places d’hébergement, plutôt que de le réduire, afin de répondre à l’urgence. Pour cela, il est notamment possible de recourir aux réquisitions de logements. Il faut renouer avec les pratiques mises en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque des dispositifs de réquisition existaient dans les mairies.

Cela a très bien fonctionné : en un an, près de 46 000 à 75 000 logements auraient été réquisitionnés. Il ne s’agit pas d’exproprier les propriétaires, qui sont indemnisés. L’idée est simplement de réquisitionner une partie des trois millions de logements vacants en France. Les propriétaires seraient rémunérés à un prix juste, tout en perdant la possibilité de spéculer en laissant leurs logements vides.

Il ne s’agit donc absolument pas de les exproprier : ils seraient indemnisés pour la mise à disposition de leurs biens. L’objectif est de loger les personnes qui en ont besoin. Mais avec le collectif Le Revers, nous allons plus loin. Nous défendons aussi fortement le principe d’un « choc de solidarité ». Car il ne suffit pas de répondre à l’urgence en réquisitionnant des logements et en mettant un toit au-dessus de la tête des personnes. Il faut également leur permettre de s’insérer durablement dans la société. Cela passe par de nouveaux droits, un véritable accompagnement social, une défense juridique effective et un accès réel aux soins, entre autres.

Contretemps : Lors de la précédente opération de mise à l’abri, des associations n’ont pas pu accéder au périmètre de celle-ci : comment analyses-tu cette mise à l’écart ?

Paul Alauzy : Il y a un durcissement des méthodes, qui passe en tout cas sous silence grâce au vernis social que la Mairie de Paris entretient en ouvrant quelques dizaines de places d’hébergement. Pendant des mois, la préfecture est venue sur les campements avec des bus, en proposant aux personnes de monter à bord, sans pour autant évacuer ensuite le campement. La mairie disait alors : « Regardez, c’est terrible, le campement ne se vide pas. » Nous répondions : « Oui, mais c’est parce que, pour une fois, les personnes ont le choix. Elles ne sont pas contraintes de partir ».

Évidemment, quand on dit à quelqu’un de partir à l’autre bout de la France ou de s’installer dans une rue voisine, cela ne l’incite pas vraiment à accepter. En revanche, si on lui dit qu’il peut rester sur place, à proximité du magasin dans lequel il travaille, de son accueil de jour et des associations qui viennent le rencontrer quotidiennement, il choisira peut-être de rester. C’est tout à fait compréhensible.

Il y a donc un durcissement des méthodes, avec le recours systématique à des arrêtés d’évacuation et un dispositif policier considérablement renforcé. Le fait que nous soyons nous-mêmes évacués manu militari, comme des malpropres, du périmètre d’évacuation est franchement très inquiétant. Cela remet en question les engagements qui nous avaient été présentés en matière de démocratie associative pour ce nouveau mandat parisien. J’avais moi-même accompagné le maire sur les campements. Lors de notre dernière réunion avec lui, avant son élection, il nous avait demandé de réfléchir à des modalités de cogouvernance avec les associations. Or, les associations doivent être des partenaires de l’action publique, tout en restant indépendantes.

À Médecins du Monde, nous avons la chance, avec Utopia 56, de bénéficier de financements qui nous permettent de conserver cette indépendance. Cela ne signifie pas que nous ne travaillons pas avec la mairie. Par exemple, dans un accueil de jour pour mineurs, notre programme consacré aux mineurs a mis en place un pôle santé. La mairie évoque également l’ouverture d’un lieu de premier accueil pour les personnes exilées. De notre côté, en plus de poursuivre nos maraudes, nous souhaitons intervenir avec notre camion médical pour soigner les personnes et observer ce qui se passe sur place.

Une démocratie saine est une démocratie qui accepte la présence des corps intermédiaires et leur donne la possibilité de s’exprimer, y compris lorsqu’ils critiquent l’exercice du pouvoir. C’est précisément ce qui permet de corriger les erreurs et d’ajuster les politiques publiques.

Lors de l’évacuation qui a eu lieu il y a une semaine, à Jaurès, ce qui posait particulièrement problème, c’était l’installation de mobilier anti-SDF dans la foulée. Nous avons pris publiquement position pour demander le retrait de ces grilles. Aujourd’hui, non seulement nous sommes écartés des dispositifs, mais du mobilier anti-SDF est installé et des places d’hébergement favorisant l’éloignement géographique sont proposées.

Pourtant, la mairie pourrait nous écouter et négocier avec la préfecture. Car il faut bien rappeler que c’est la préfecture de police, et non la mairie, qui nous a expulsés du périmètre. Mais cela relève d’un rapport de force avec la préfecture : jusqu’où la mairie est-elle prête à accepter certaines pratiques ? À mon sens, il est plus facile pour elle de travailler avec l’État afin de faire disparaître les campements de l’espace public que de travailler avec nous, qui demandons une prise en charge digne, pérenne et inconditionnelle de toutes les personnes.

J’espère donc que la mairie reverra sa position. En tout cas, nous continuerons à défendre cette approche. J’aimerais vraiment que les responsables comprennent ce que les méthodes employées impliquent. Il faut bien comprendre que les personnes exilées ne sont pas des animaux. Pourtant, elles sont parfois traitées comme telles : on les encercle dès le matin, on les empêche d’accéder à l’eau, on refuse de remplir leurs bouteilles et on ne les laisse pas accéder aux toilettes.

Les opérations menées actuellement ne tiennent même pas compte d’une réalité élémentaire : lorsqu’elles se réveillent, les personnes exilées ont, comme tous les êtres humains, besoin de boire, d’aller aux toilettes, et ainsi de suite.

La manière dont ces opérations sont organisées, notamment lorsqu’on nous empêche de les informer pleinement de ce qui se passe, est également déshumanisante pour les personnes concernées. Elle est aussi infantilisante. Les personnes exilées ne sont pas des enfants. Elles ont le droit de savoir si des places d’hébergement sont disponibles à Paris. Or, pendant une heure, on cherche d’abord à les orienter vers des places en région. Nous ne sommes pas des menteurs. Les personnes exilées ne sont ni des enfants ni des animaux. Et nous continuerons à faire entendre notre voix.

Contretemps : La principale solution proposée lors des “mises à l’abri” est la possibilité d’aller dans un centre en région. C’est notamment ce qui avait été fait pendant les Jeux olympiques et paralympiques. Quel regard portes-tu sur cette option ? Quelle est l’incidence de ce déplacement pour des personnes qui ont souvent des démarches en cours en région parisienne ?

Paul Alauzy : Il faut bien comprendre que si des campements se forment, que des lieux sont occupés puis évacués, qu’il s’agisse de lieux culturels ou de places publiques, c’est parce qu’on ne propose à toutes ces personnes — qu’elles soient exilées, demandeuses d’asile, majeures ou mineures — aucun lieu d’accueil inconditionnel où elles pourraient se rendre pour se reposer, dormir dans un lit le soir, et ainsi de suite. Elles sont donc contraintes de se regrouper dans certains espaces.

Depuis 2015, avec l’apparition des premiers campements à Paris, la préfecture et l’État fonctionnent dans une logique d’urgence. Ils disent, en substance : « Regardez, il y a soudainement 1 000 ou 2 000 personnes à cet endroit ». Ils déploient alors des policiers, font venir des bus et déplacent tout le monde. Ces opérations sont toujours des moments assez violents, qui donnent lieu à des images impressionnantes et suscitent un profond malaise : voir ces bus et ces personnes partir vers des destinations inconnues est particulièrement difficile.

Il faut également comprendre que, depuis mars 2023, l’État a mis en place, par une circulaire, un nouveau dispositif appelé les SAS régionaux, soit un an et demi avant les Jeux olympiques. L’idée est d’organiser des centres de tri, d’une capacité de 50 places chacun. Il en existe une dizaine en France, généralement dans de petites villes situées à proximité de grandes agglomérations ou de villes moyennes. On trouve, par exemple, Geispolsheim, près de Strasbourg, ou encore un centre dans les environs d’Orléans ou d’Angers, si je ne me trompe pas. Dans la plupart des cas, ces structures sont installées dans de petites communes proches de grandes villes. Marseille constitue une exception, puisque le dispositif se trouve directement dans la ville.

Les personnes y sont envoyées pour trois semaines. Les chiffres communiqués par l’État dans son bilan sont les suivants : à l’issue de cette période, en moyenne, à l’échelle nationale, environ 40 % des personnes sont orientées vers un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) dans la région où se trouve le SAS. Pour ces personnes, si leur situation leur permet de demander l’asile et qu’elles sont accueillies dans un CADA bien géré, dans de bonnes conditions, c’est évidemment une bonne nouvelle. J’ai déjà reçu l’appel d’une personne qui se trouvait près de Rennes, dans un bon CADA, et qui en était satisfaite.

Mais j’ai aussi rencontré un homme soudanais qui avait été envoyé dans un tout petit village près de Bordeaux. Personne ne parlait sa langue, il a connu une décompensation psychique et il est finalement revenu à Paris. Pour les 40 % de personnes orientées vers un CADA, il existe au moins une solution à l’issue du passage en SAS.

Ensuite, environ 45 % des personnes sont orientées vers le 115. L’État ne dit donc pas explicitement qu’il les remet à la rue à la sortie du SAS. Il leur explique plutôt : « Vous êtes une personne sans abri et vous ne relevez pas du dispositif d’accueil des demandeurs d’asile ; nous vous orientons donc vers une place d’hébergement d’urgence via le 115. »

Or, ces places peuvent être attribuées pour une seule nuit à certaines personnes, tandis que d’autres peuvent être hébergées pendant plusieurs mois. L’État avait communiqué sur une durée moyenne de 67 jours d’hébergement via le 115, ce qui nous paraissait énorme. Au vu des témoignages que nous recueillons, nous avons plutôt l’impression que beaucoup de personnes sont remises à la rue au bout de trois nuits. En tout cas, parmi les hommes que j’ai rencontrés après leur passage par le 115, beaucoup m’ont raconté avoir été hébergés une, deux ou trois nuits seulement. Ensuite, on leur dit de sortir et de rappeler le 115.

Mais le 115 est saturé partout en France. Ces personnes se retrouvent donc à nouveau sans abri, simplement dans une autre ville. On comprend alors que ce dispositif peut devenir un moyen de délocaliser la misère : les personnes sont envoyées dans des endroits où il y a moins de militants, moins d’associations, moins de réseaux communautaires et moins de possibilités de trouver du travail.

Si l’on additionne les 40 % orientés vers les CADA et les 45 % orientés vers le 115, il reste environ 15 % des personnes. Parmi elles, certaines quittent le dispositif avant son terme, parce qu’elles comprennent que la situation risque de mal tourner pour elles. D’autres sont confrontées à des opérations de contrôle de leur droit au séjour.

La circulaire de mars 2023 relative aux SAS prévoit en effet que les personnes sans papiers soient fortement incitées à accepter une aide au retour. Elles peuvent également faire l’objet de contrôles, recevoir une obligation de quitter le territoire français (OQTF), parfois assortie d’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF), et être placées en centre de rétention administrative. Le Gisti, qui a étudié cette circulaire, avait employé une formule particulièrement juste en décrivant les SAS comme l’antichambre de l’expulsion. C’est aussi l’une des réalités de ce dispositif. Depuis 2023, en définitive, presque tout ce qui est proposé se résume à la même réponse : les SAS, encore les SAS, toujours les SAS.

La Mairie de Paris disait elle-même : « C’est tout de même incroyable, nous nous rendons bien compte que les SAS ne fonctionnent pas ». Parfois, seules deux personnes montent dans les bus. Il faut bien comprendre que si les solutions proposées à bord étaient réellement adaptées aux besoins des personnes, on verrait presque les gens se précipiter pour monter dans les bus, voire se bousculer à leur entrée. Personne ne souhaite que les personnes exilées restent dans des campements. Aucune association ne le souhaite. Ce qui nous pose problème, ce sont les dispositifs temporaires, voire les dispositifs qui peuvent se révéler dangereux et indignes pour les personnes concernées.

Contretemps : Sur un plan plus politique, quelles seraient les mesures prioritaires pour un accompagnement digne des personnes migrantes ?

Paul Alauzy : Cette année, avec Le Revers, nous défendrons, dans le cadre de notre « choc de solidarité », trois mesures d’urgence qui pourraient réellement réduire le nombre de personnes contraintes de vivre à la rue : les réquisitions de logements, dont je viens de parler, la régularisation des personnes sans papiers et le refinancement du secteur associatif.

Le ministre du Logement s’est rendu sur plusieurs plateaux de télévision d’extrême droite pour affirmer qu’environ 60 % des personnes hébergées dans le dispositif d’urgence seraient sans papiers. Il ne dispose toutefois pas, à notre connaissance, de moyens fiables pour vérifier ce chiffre. En France, le Code de l’action sociale et des familles garantit en effet le principe d’inconditionnalité de l’hébergement d’urgence.

Concrètement, même si l’État cherche aujourd’hui à remettre en question ce principe, une personne sans papiers qui appelle le 115 peut, en théorie, bénéficier d’une place si une place est disponible. Si 100 000 personnes sans papiers sont hébergées dans le dispositif d’urgence, alors régularisons-les ! Nous défendons la régularisation de toutes les personnes sans papiers. Cette année, nous allons rencontrer les différents partis politiques pour porter cette revendication. Nous souhaitons que cette proposition soit notamment intégrée au programme de La France insoumise.

On estime à 700 000 le nombre de personnes sans papiers en France, dont au moins 100 000 dépendraient du 115. L’Espagne mène actuellement une politique de régularisation à grande échelle, dont les effets économiques sont également mis en avant. Il faut donc regarder ce qui se passe ailleurs et considérer la régularisation comme un véritable levier d’action.

Nos trois grandes priorités sont donc claires : les réquisitions de logements, la régularisation des personnes sans papiers et le refinancement du secteur associatif. L’année dernière, 12 000 postes ont été supprimés dans le secteur associatif. Pourtant, des milliers de travailleurs sociaux et de professionnels compétents, qui savent organiser l’hébergement, mener des maraudes et accompagner les personnes en difficulté, sont aujourd’hui au chômage ou en recherche d’emploi. Ils ne demandent qu’à pouvoir exercer leurs compétences.

Si nous voulons réellement mettre fin à une situation dans laquelle des centaines de milliers de personnes sont contraintes de vivre à la rue, ce sont ces trois grands axes qu’il faut développer. Mais il faut aussi replacer la solidarité au cœur de plusieurs politiques publiques, notamment en matière d’hébergement, de logement, de santé et d’alimentation. Enfin, il y a toute une bataille des droits à mener au Parlement. Il faut abroger la loi Kasbarian et accorder aux demandeurs d’asile le droit de travailler. Nous publierons prochainement une feuille de route gouvernementale qui reprendra l’ensemble de ces propositions et que nous souhaitons soumettre aux partis politiques.

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Propos recueillis par Marion Beauvalet. 

24 octobre 2026

« En France, il existe un système de non-accueil conçu pour briser les corps et les esprits »

Les 8 et 14 octobre 2026, les personnes qui se trouvaient sous le métro aérien de la ligne 2 à Paris ont été évacuées et une partie a été mise à l’abri. Lors de la dernière date mentionnée, Médecins du Monde et des membres d’Utopia 56 ont été empêchés d’accéder au périmètre de l’évacuation. Pour revenir sur cette situation et plus largement des parcours et de l’accueil des personnes réfugiées, nous nous sommes entretenus avec Paul Alauzy, coordinateur de Médecins du monde, porte-parole du Revers et du CAD (Collectif d’Accès aux Droits).

Contretemps : À Paris, certaines zones sont des zones où se regroupent des personnes migrantes, à la rue. La partie qui correspond au métro aérien de la ligne 2 est particulièrement concernée. La trajectoire et la situation des personnes présentes sont largement invisibilisées et méconnues : peux-tu nous présenter les situations dans lesquelles elles se trouvent ? Combien de personnes se trouvent dans cette situation ?

Paul Alauzy : À Paris, il y a environ 2 000 personnes réparties dans différents campements. Le plus visible est celui qui s’étend de Colonel-Fabien à Barbès et qui est actuellement évacué tronçon par tronçon par la préfecture et la Mairie de Paris. Ce campement compte environ 1 200 personnes. Il s’étend entre plusieurs stations de métro, sous le viaduc du métro aérien.

Il faut bien comprendre que l’existence même de ce campement constitue une preuve de la crise de l’accueil. C’est une preuve tangible et malheureuse : les personnes qui arrivent ici ne sont pas simplement des sans-abri venus d’un autre pays qui se retrouvent à Paris. Ce sont des demandeurs d’asile, des personnes en quête de refuge, des gens qui ont fui la dictature des talibans en Afghanistan, les guerres civiles au Darfour, des situations de misère extrême dans certains pays ou encore l’enrôlement forcé par l’armée dans la région du Tigré. 

Ce sont des personnes qui fuient les fracas du monde, les guerres, et qui arrivent ici après un long parcours. Elles sont souvent passées par la ville voisine, la région voisine ou un pays limitrophe. Puis, au bout d’un moment, elles traversent la Méditerranée ou les Balkans au péril de leur vie, avant d’arriver sur les trottoirs de Paris.

Ce sont donc des personnes qui ont subi la violence du départ, celle du trajet et enfin, celle de l’arrivée. Car, en France, il existe un système de non-accueil conçu pour décourager les personnes, pour briser un peu les corps et les esprits, pour leur faire comprendre, dès leur arrivée à Paris : « vous n’êtes pas les bienvenus ici. Dès lors que vous avez posé le pied dans ce pays, vous avez quelques droits, mais vous allez devoir vous battre pour les obtenir ». C’est avec cette réalité que nous devons travailler. Les personnes qui arrivent ici portent en elles toutes ces expériences, toutes ces violences.

Lors de l’opération d’évacuation qui a eu lieu ce 14 octobre, j’ai ainsi croisé un exilé que je connais et qui est là depuis 2016. Alors que nous regardions l’opération en cours et que nous parlions de l’actualité parisienne, de ce qui se passe ici et de la manière dont les personnes sont traitées, il m’a montré des vidéos de récents bombardements de l’armée égyptienne dans le nord du Soudan, visant des personnes vivant à proximité de mines de diamants. Il m’a montré des images de corps déchiquetés par les bombes. C’est de cela qu’il est question, en réalité, lorsqu’on est auprès des personnes exilées.

Contretemps : Un des épisodes récents à Paris est celui de l’évacuation des mineurs isolés présents à la Gaîté Lyrique. La Mairie avait laissé la situation s’enliser, malgré une mobilisation importante, et l’extrême droite s’était emparée du sujet et harcelait les personnes présentes. Quelles sont les mesures particulières les concernant ? Peux-tu revenir sur les batailles et enjeux autour de la présomption de minorité ?

Paul Alauzy : Il faut bien avoir en tête que, selon leur statut et leur âge, les personnes n’ont pas accès aux mêmes dispositifs de prise en charge en France. Lorsqu’une personne est mineure, elle doit être prise en charge par l’ASE, l’Aide sociale à l’enfance. Elle peut également, potentiellement, déposer une demande d’asile. Mais sa principale démarche consiste d’abord à faire reconnaître sa minorité : elle doit pouvoir dire qu’elle est mineure et qu’elle est donc censée être accueillie dans un foyer pour mineurs.

Le problème, c’est que chaque département - et la Ville de Paris, qui exerce les responsabilités d’un département - dispose de dispositifs d’évaluation de la minorité qui sont vivement critiqués par les associations. Ces évaluations reposent souvent sur des entretiens menés dans des conditions contestables, parfois de manière déloyale, presque policière, et qui peuvent se révéler profondément injustes pour les personnes concernées. Les interprètes ne sont pas toujours adaptés à la situation. À Paris, actuellement, un seul entretien peut suffire à déterminer si une personne est considérée comme mineure ou non.

Résultat, beaucoup de jeunes se retrouvent, à l’issue de cet entretien, complètement niés dans leur existence. Nos psychologues les rencontrent souvent dans la rue, à la sortie de ces évaluations, complètement abattus. Ce sont des jeunes qui ont vécu des parcours migratoires traumatisants. Certains ont traversé la Méditerranée il y a encore peu de temps. Lorsqu’ils arrivent à Paris, on leur dit : « Tu n’es pas mineur, donc tu es un menteur. Tout ce que tu as vécu ces derniers mois est un mensonge, et tu as entrepris ce parcours pour de mauvaises raisons ». C’est extrêmement violent à entendre pour eux.

Ils disposent toutefois d’un recours devant le juge des enfants. À cette deuxième étape, ils peuvent être défendus par un avocat. À Paris, environ deux tiers des jeunes, soit près de 60 % selon les estimations, finissent par être reconnus mineurs lorsqu’ils exercent ce recours. Pendant ces quelques mois, ils se retrouvent donc dans une situation particulièrement précaire. C’est notamment ce qu’a mis en lumière l’occupation de la Gaîté Lyrique : ces jeunes sont pris dans une forme de « ni-ni », ni mineurs ni majeurs. Il existe un véritable flou juridique. Concrètement, on leur dit qu’ils ne sont pas mineurs et qu’ils doivent donc quitter leur lieu d’hébergement. Ils sont alors considérés comme adultes par le département. Mais lorsqu’ils sollicitent l’État en appelant le 115 pour demander une mise à l’abri, ils se heurtent à une autre impasse. On leur demande leur année de naissance. S’ils répondent qu’ils sont mineurs, on leur explique qu’ils n’ont pas accès au 115 puisqu’ils sont mineurs.

D’un côté, on leur dit qu’ils sont majeurs ; de l’autre, qu’ils sont mineurs. Et c’est ainsi que des adolescents se retrouvent pris dans un engrenage juridique absolument terrible. À Paris, au fil des années, de nombreuses occupations ont été organisées avec des associations comme Utopia 56, les Midis du MIE, entre autres. Puis, il y a plus de trois ans, un collectif de jeunes s’est constitué : le Collectif des jeunes du parc de Belleville. Ce collectif a organisé plusieurs occupations, dont celle de la Gaîté Lyrique, la dernière grande mobilisation en date, qui a duré environ deux mois et demi. Elle a commencé à la mi-décembre et s’est terminée le 18 mars, si je ne me trompe pas.

La Ville de Paris considérait alors qu’il revenait à l’État d’agir et de prendre en charge ces jeunes. Son argument était le suivant : puisqu’ils n’avaient pas été reconnus comme mineurs par les services départementaux, leur prise en charge relevait désormais de l’État. De son côté, l’État entendait essentiellement répondre à la situation par la répression policière et, lorsque les personnes étaient considérées comme majeures, les orienter vers les SAS régionaux. L’occupation s’est finalement terminée par une expulsion particulièrement violente.

Contretemps : Aujourd’hui, l’État est souvent pointé du doigt pour son inaction et la Mairie de Paris et lui n’ont de cesse de se renvoyer la balle. Au-delà des postures, des grands discours, qui peut quoi ?

Paul Alauzy : En France, la législation actuelle prévoit différentes catégories de prise en charge, selon le statut juridique des personnes et les responsabilités des institutions. En principe, les hommes majeurs doivent être pris en charge par l’État, soit au titre de l’asile, soit au titre de l’hébergement d’urgence lorsqu’ils sont sans abri et ne relèvent pas du dispositif d’accueil des demandeurs d’asile. Les collectivités territoriales, notamment les communes et les départements, sont quant à elles responsables de la prise en charge des femmes enceintes, des familles avec des enfants de moins de trois ans et des mineurs.

Évidemment, cela donne parfois lieu à des situations absurdes. On se retrouve avec des institutions qui se renvoient la responsabilité : « Nous, nous considérons que ces jeunes sont majeurs, alors que vous dites qu’ils sont mineurs. » Ou encore : « Nous voulons prendre en charge la famille, mais pas le mari ou le père qui l’accompagne. » Il y a toujours des situations assez invraisemblables de ce type.

Le problème de fond, c’est que les capacités d’hébergement actuellement proposées par l’État sont insuffisantes. Dans notre pays, au moins 350 000 personnes sont sans domicile. Chaque jour, environ 200 000 personnes sont prises en charge par l’État dans différentes structures d’hébergement d’urgence, notamment via le 115, sur l’ensemble du territoire. Or, sur ces 200 000 places, 10 000 doivent fermer l’année prochaine. Cela risque donc d’aggraver encore la crise humanitaire que traverse notre pays.

Par ailleurs, chaque année, 120 000 personnes sont prises en charge dans le cadre de ce que l’on appelle le DNA, le Dispositif national d’accueil des demandeurs d’asile. Sur ces 120 000 places, 8 000 doivent également fermer. Les capacités d’hébergement d’urgence et d’accueil des demandeurs d’asile ne permettent donc déjà pas de répondre à la crise du sans-abrisme que connaît notre pays, alors même que 350 000 personnes sont dépourvues de domicile.

Nous formulons donc deux grandes demandes. La première consiste évidemment à augmenter le nombre de places d’hébergement, plutôt que de le réduire, afin de répondre à l’urgence. Pour cela, il est notamment possible de recourir aux réquisitions de logements. Il faut renouer avec les pratiques mises en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque des dispositifs de réquisition existaient dans les mairies.

Cela a très bien fonctionné : en un an, près de 46 000 à 75 000 logements auraient été réquisitionnés. Il ne s’agit pas d’exproprier les propriétaires, qui sont indemnisés. L’idée est simplement de réquisitionner une partie des trois millions de logements vacants en France. Les propriétaires seraient rémunérés à un prix juste, tout en perdant la possibilité de spéculer en laissant leurs logements vides.

Il ne s’agit donc absolument pas de les exproprier : ils seraient indemnisés pour la mise à disposition de leurs biens. L’objectif est de loger les personnes qui en ont besoin. Mais avec le collectif Le Revers, nous allons plus loin. Nous défendons aussi fortement le principe d’un « choc de solidarité ». Car il ne suffit pas de répondre à l’urgence en réquisitionnant des logements et en mettant un toit au-dessus de la tête des personnes. Il faut également leur permettre de s’insérer durablement dans la société. Cela passe par de nouveaux droits, un véritable accompagnement social, une défense juridique effective et un accès réel aux soins, entre autres.

Contretemps : Lors de la précédente opération de mise à l’abri, des associations n’ont pas pu accéder au périmètre de celle-ci : comment analyses-tu cette mise à l’écart ?

Paul Alauzy : Il y a un durcissement des méthodes, qui passe en tout cas sous silence grâce au vernis social que la Mairie de Paris entretient en ouvrant quelques dizaines de places d’hébergement. Pendant des mois, la préfecture est venue sur les campements avec des bus, en proposant aux personnes de monter à bord, sans pour autant évacuer ensuite le campement. La mairie disait alors : « Regardez, c’est terrible, le campement ne se vide pas. » Nous répondions : « Oui, mais c’est parce que, pour une fois, les personnes ont le choix. Elles ne sont pas contraintes de partir ».

Évidemment, quand on dit à quelqu’un de partir à l’autre bout de la France ou de s’installer dans une rue voisine, cela ne l’incite pas vraiment à accepter. En revanche, si on lui dit qu’il peut rester sur place, à proximité du magasin dans lequel il travaille, de son accueil de jour et des associations qui viennent le rencontrer quotidiennement, il choisira peut-être de rester. C’est tout à fait compréhensible.

Il y a donc un durcissement des méthodes, avec le recours systématique à des arrêtés d’évacuation et un dispositif policier considérablement renforcé. Le fait que nous soyons nous-mêmes évacués manu militari, comme des malpropres, du périmètre d’évacuation est franchement très inquiétant. Cela remet en question les engagements qui nous avaient été présentés en matière de démocratie associative pour ce nouveau mandat parisien. J’avais moi-même accompagné le maire sur les campements. Lors de notre dernière réunion avec lui, avant son élection, il nous avait demandé de réfléchir à des modalités de cogouvernance avec les associations. Or, les associations doivent être des partenaires de l’action publique, tout en restant indépendantes.

À Médecins du Monde, nous avons la chance, avec Utopia 56, de bénéficier de financements qui nous permettent de conserver cette indépendance. Cela ne signifie pas que nous ne travaillons pas avec la mairie. Par exemple, dans un accueil de jour pour mineurs, notre programme consacré aux mineurs a mis en place un pôle santé. La mairie évoque également l’ouverture d’un lieu de premier accueil pour les personnes exilées. De notre côté, en plus de poursuivre nos maraudes, nous souhaitons intervenir avec notre camion médical pour soigner les personnes et observer ce qui se passe sur place.

Une démocratie saine est une démocratie qui accepte la présence des corps intermédiaires et leur donne la possibilité de s’exprimer, y compris lorsqu’ils critiquent l’exercice du pouvoir. C’est précisément ce qui permet de corriger les erreurs et d’ajuster les politiques publiques.

Lors de l’évacuation qui a eu lieu il y a une semaine, à Jaurès, ce qui posait particulièrement problème, c’était l’installation de mobilier anti-SDF dans la foulée. Nous avons pris publiquement position pour demander le retrait de ces grilles. Aujourd’hui, non seulement nous sommes écartés des dispositifs, mais du mobilier anti-SDF est installé et des places d’hébergement favorisant l’éloignement géographique sont proposées.

Pourtant, la mairie pourrait nous écouter et négocier avec la préfecture. Car il faut bien rappeler que c’est la préfecture de police, et non la mairie, qui nous a expulsés du périmètre. Mais cela relève d’un rapport de force avec la préfecture : jusqu’où la mairie est-elle prête à accepter certaines pratiques ? À mon sens, il est plus facile pour elle de travailler avec l’État afin de faire disparaître les campements de l’espace public que de travailler avec nous, qui demandons une prise en charge digne, pérenne et inconditionnelle de toutes les personnes.

J’espère donc que la mairie reverra sa position. En tout cas, nous continuerons à défendre cette approche. J’aimerais vraiment que les responsables comprennent ce que les méthodes employées impliquent. Il faut bien comprendre que les personnes exilées ne sont pas des animaux. Pourtant, elles sont parfois traitées comme telles : on les encercle dès le matin, on les empêche d’accéder à l’eau, on refuse de remplir leurs bouteilles et on ne les laisse pas accéder aux toilettes.

Les opérations menées actuellement ne tiennent même pas compte d’une réalité élémentaire : lorsqu’elles se réveillent, les personnes exilées ont, comme tous les êtres humains, besoin de boire, d’aller aux toilettes, et ainsi de suite.

La manière dont ces opérations sont organisées, notamment lorsqu’on nous empêche de les informer pleinement de ce qui se passe, est également déshumanisante pour les personnes concernées. Elle est aussi infantilisante. Les personnes exilées ne sont pas des enfants. Elles ont le droit de savoir si des places d’hébergement sont disponibles à Paris. Or, pendant une heure, on cherche d’abord à les orienter vers des places en région. Nous ne sommes pas des menteurs. Les personnes exilées ne sont ni des enfants ni des animaux. Et nous continuerons à faire entendre notre voix.

Contretemps : La principale solution proposée lors des “mises à l’abri” est la possibilité d’aller dans un centre en région. C’est notamment ce qui avait été fait pendant les Jeux olympiques et paralympiques. Quel regard portes-tu sur cette option ? Quelle est l’incidence de ce déplacement pour des personnes qui ont souvent des démarches en cours en région parisienne ?

Paul Alauzy : Il faut bien comprendre que si des campements se forment, que des lieux sont occupés puis évacués, qu’il s’agisse de lieux culturels ou de places publiques, c’est parce qu’on ne propose à toutes ces personnes — qu’elles soient exilées, demandeuses d’asile, majeures ou mineures — aucun lieu d’accueil inconditionnel où elles pourraient se rendre pour se reposer, dormir dans un lit le soir, et ainsi de suite. Elles sont donc contraintes de se regrouper dans certains espaces.

Depuis 2015, avec l’apparition des premiers campements à Paris, la préfecture et l’État fonctionnent dans une logique d’urgence. Ils disent, en substance : « Regardez, il y a soudainement 1 000 ou 2 000 personnes à cet endroit ». Ils déploient alors des policiers, font venir des bus et déplacent tout le monde. Ces opérations sont toujours des moments assez violents, qui donnent lieu à des images impressionnantes et suscitent un profond malaise : voir ces bus et ces personnes partir vers des destinations inconnues est particulièrement difficile.

Il faut également comprendre que, depuis mars 2023, l’État a mis en place, par une circulaire, un nouveau dispositif appelé les SAS régionaux, soit un an et demi avant les Jeux olympiques. L’idée est d’organiser des centres de tri, d’une capacité de 50 places chacun. Il en existe une dizaine en France, généralement dans de petites villes situées à proximité de grandes agglomérations ou de villes moyennes. On trouve, par exemple, Geispolsheim, près de Strasbourg, ou encore un centre dans les environs d’Orléans ou d’Angers, si je ne me trompe pas. Dans la plupart des cas, ces structures sont installées dans de petites communes proches de grandes villes. Marseille constitue une exception, puisque le dispositif se trouve directement dans la ville.

Les personnes y sont envoyées pour trois semaines. Les chiffres communiqués par l’État dans son bilan sont les suivants : à l’issue de cette période, en moyenne, à l’échelle nationale, environ 40 % des personnes sont orientées vers un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) dans la région où se trouve le SAS. Pour ces personnes, si leur situation leur permet de demander l’asile et qu’elles sont accueillies dans un CADA bien géré, dans de bonnes conditions, c’est évidemment une bonne nouvelle. J’ai déjà reçu l’appel d’une personne qui se trouvait près de Rennes, dans un bon CADA, et qui en était satisfaite.

Mais j’ai aussi rencontré un homme soudanais qui avait été envoyé dans un tout petit village près de Bordeaux. Personne ne parlait sa langue, il a connu une décompensation psychique et il est finalement revenu à Paris. Pour les 40 % de personnes orientées vers un CADA, il existe au moins une solution à l’issue du passage en SAS.

Ensuite, environ 45 % des personnes sont orientées vers le 115. L’État ne dit donc pas explicitement qu’il les remet à la rue à la sortie du SAS. Il leur explique plutôt : « Vous êtes une personne sans abri et vous ne relevez pas du dispositif d’accueil des demandeurs d’asile ; nous vous orientons donc vers une place d’hébergement d’urgence via le 115. »

Or, ces places peuvent être attribuées pour une seule nuit à certaines personnes, tandis que d’autres peuvent être hébergées pendant plusieurs mois. L’État avait communiqué sur une durée moyenne de 67 jours d’hébergement via le 115, ce qui nous paraissait énorme. Au vu des témoignages que nous recueillons, nous avons plutôt l’impression que beaucoup de personnes sont remises à la rue au bout de trois nuits. En tout cas, parmi les hommes que j’ai rencontrés après leur passage par le 115, beaucoup m’ont raconté avoir été hébergés une, deux ou trois nuits seulement. Ensuite, on leur dit de sortir et de rappeler le 115.

Mais le 115 est saturé partout en France. Ces personnes se retrouvent donc à nouveau sans abri, simplement dans une autre ville. On comprend alors que ce dispositif peut devenir un moyen de délocaliser la misère : les personnes sont envoyées dans des endroits où il y a moins de militants, moins d’associations, moins de réseaux communautaires et moins de possibilités de trouver du travail.

Si l’on additionne les 40 % orientés vers les CADA et les 45 % orientés vers le 115, il reste environ 15 % des personnes. Parmi elles, certaines quittent le dispositif avant son terme, parce qu’elles comprennent que la situation risque de mal tourner pour elles. D’autres sont confrontées à des opérations de contrôle de leur droit au séjour.

La circulaire de mars 2023 relative aux SAS prévoit en effet que les personnes sans papiers soient fortement incitées à accepter une aide au retour. Elles peuvent également faire l’objet de contrôles, recevoir une obligation de quitter le territoire français (OQTF), parfois assortie d’une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF), et être placées en centre de rétention administrative. Le Gisti, qui a étudié cette circulaire, avait employé une formule particulièrement juste en décrivant les SAS comme l’antichambre de l’expulsion. C’est aussi l’une des réalités de ce dispositif. Depuis 2023, en définitive, presque tout ce qui est proposé se résume à la même réponse : les SAS, encore les SAS, toujours les SAS.

La Mairie de Paris disait elle-même : « C’est tout de même incroyable, nous nous rendons bien compte que les SAS ne fonctionnent pas ». Parfois, seules deux personnes montent dans les bus. Il faut bien comprendre que si les solutions proposées à bord étaient réellement adaptées aux besoins des personnes, on verrait presque les gens se précipiter pour monter dans les bus, voire se bousculer à leur entrée. Personne ne souhaite que les personnes exilées restent dans des campements. Aucune association ne le souhaite. Ce qui nous pose problème, ce sont les dispositifs temporaires, voire les dispositifs qui peuvent se révéler dangereux et indignes pour les personnes concernées.

Contretemps : Sur un plan plus politique, quelles seraient les mesures prioritaires pour un accompagnement digne des personnes migrantes ?

Paul Alauzy : Cette année, avec Le Revers, nous défendrons, dans le cadre de notre « choc de solidarité », trois mesures d’urgence qui pourraient réellement réduire le nombre de personnes contraintes de vivre à la rue : les réquisitions de logements, dont je viens de parler, la régularisation des personnes sans papiers et le refinancement du secteur associatif.

Le ministre du Logement s’est rendu sur plusieurs plateaux de télévision d’extrême droite pour affirmer qu’environ 60 % des personnes hébergées dans le dispositif d’urgence seraient sans papiers. Il ne dispose toutefois pas, à notre connaissance, de moyens fiables pour vérifier ce chiffre. En France, le Code de l’action sociale et des familles garantit en effet le principe d’inconditionnalité de l’hébergement d’urgence.

Concrètement, même si l’État cherche aujourd’hui à remettre en question ce principe, une personne sans papiers qui appelle le 115 peut, en théorie, bénéficier d’une place si une place est disponible. Si 100 000 personnes sans papiers sont hébergées dans le dispositif d’urgence, alors régularisons-les ! Nous défendons la régularisation de toutes les personnes sans papiers. Cette année, nous allons rencontrer les différents partis politiques pour porter cette revendication. Nous souhaitons que cette proposition soit notamment intégrée au programme de La France insoumise.

On estime à 700 000 le nombre de personnes sans papiers en France, dont au moins 100 000 dépendraient du 115. L’Espagne mène actuellement une politique de régularisation à grande échelle, dont les effets économiques sont également mis en avant. Il faut donc regarder ce qui se passe ailleurs et considérer la régularisation comme un véritable levier d’action.

Nos trois grandes priorités sont donc claires : les réquisitions de logements, la régularisation des personnes sans papiers et le refinancement du secteur associatif. L’année dernière, 12 000 postes ont été supprimés dans le secteur associatif. Pourtant, des milliers de travailleurs sociaux et de professionnels compétents, qui savent organiser l’hébergement, mener des maraudes et accompagner les personnes en difficulté, sont aujourd’hui au chômage ou en recherche d’emploi. Ils ne demandent qu’à pouvoir exercer leurs compétences.

Si nous voulons réellement mettre fin à une situation dans laquelle des centaines de milliers de personnes sont contraintes de vivre à la rue, ce sont ces trois grands axes qu’il faut développer. Mais il faut aussi replacer la solidarité au cœur de plusieurs politiques publiques, notamment en matière d’hébergement, de logement, de santé et d’alimentation. Enfin, il y a toute une bataille des droits à mener au Parlement. Il faut abroger la loi Kasbarian et accorder aux demandeurs d’asile le droit de travailler. Nous publierons prochainement une feuille de route gouvernementale qui reprendra l’ensemble de ces propositions et que nous souhaitons soumettre aux partis politiques.

***

Propos recueillis par Marion Beauvalet. 

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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