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Le frontiérisme comme forme de gouvernementalité raciale
16 juin 2026

Le frontiérisme comme forme de gouvernementalité raciale


Dans cet article, Christian Djoko Kamgain propose le concept de « frontiérisme » pour désigner les dispositifs de pouvoir qui distribuent inégalement la mobilité, la sécurité et la reconnaissance, ciblant spécifiquement les populations non-blanches.

Ce frontiérisme transforme aussi bien la représentation que la réalité matérielle des frontières, désormais externalisées et sous-traitées. Notre vision de la justice globale doit ainsi intégrer la question des migrations, en soulignant que la défense du « droit à migrer » ne peut être séparée du « droit à rester », et qu’elle suppose une rupture radicale avec un ordre mondial inégalitaire et violent.

Les frontières ne sont pas seulement des lignes tracées sur des cartes ni des infrastructures matérielles destinées à contrôler des passages. Elles constituent aussi des dispositifs de pouvoir qui distribuent inégalement la mobilité, la sécurité et la reconnaissance. Elles sélectionnent, filtrent et hiérarchisent les personnes autorisées à circuler, à séjourner et à être reconnues comme légitimes dans l’espace mondial. En ce sens, la frontière doit être comprise moins comme un simple fait territorial que comme une technologie politique de différenciation.

Cet article propose de nommer « frontiérisme » le régime de pratiques, de discours et de normes par lequel la frontière devient un principe général d’organisation inégalitaire du monde social. Le frontiérisme ne désigne donc pas uniquement le durcissement des contrôles migratoires. Il renvoie à une rationalité politique plus large : celle qui fait de la mobilité un privilège inégalement distribué, et de l’immobilisation de certaines populations une technique ordinaire de gouvernement. Il opère à travers des dispositifs matériels, administratifs, sécuritaires et symboliques qui transforment certaines vies en vies suspectes, conditionnelles ou expulsables.

L’hypothèse défendue ici est que le frontiérisme contemporain ne peut être adéquatement saisi sans être rapporté à la racialisation des mobilités. Autrement dit, les frontières ne se contentent pas d’ordonner des flux ; elles participent à la production d’une hiérarchie des corps et des appartenances. Elles assignent différemment les sujets à la circulation ou à l’arrêt, à la protection ou à l’exposition, à la présomption de légitimité ou à la présomption de menace. Le frontiérisme apparaît dès lors comme une forme spécifique de gouvernementalité raciale, inscrite dans les continuités du colonialisme, du nationalisme et du capitalisme global.

La démarche adoptée est de nature théorique et critique. Elle s’appuie sur la littérature philosophique et socio-politique consacrée aux frontières, à la race et à la mobilité, ainsi que sur plusieurs cas publics emblématiques relatifs aux politiques de visas et à l’externalisation du contrôle migratoire. Ces cas ne valent pas comme preuves autosuffisantes ; ils fonctionnent comme révélateurs d’une logique structurelle plus générale.

L’argument se déploiera en quatre temps. Je définirai d’abord le frontiérisme comme dispositif de différenciation politique et examinerai ensuite ses effets de précarisation administrative et existentielle sur les populations racisées. Dans un troisième temps, je montrerai que le frontiérisme contemporain repose sur la mobilité même des frontières, désormais externalisées et sous-traitées. Enfin, j’analyserai le régime des visas comme l’un des lieux privilégiés d’expression de cette hiérarchisation raciale des mobilités.

De la frontière territoriale à la gouvernementalité différentielle

Le concept de frontiérisme vise à saisir un déplacement analytique. Il ne s’agit plus seulement d’étudier la frontière comme séparation entre deux souverainetés territoriales, mais comme principe de tri diffus, mobile et réitérable. Avant d’en examiner les effets de précarisation, d’externalisation et de hiérarchisation, il importe d’en circonscrire la définition. Dans cette perspective, la frontière n’est pas réductible au poste-frontière. Elle opère dans les consulats, les préfectures, les centres de rétention, les aéroports, les bases de données biométriques, les catégories juridiques, les discours médiatiques et les pratiques ordinaires de suspicion1.

Le frontiérisme peut ainsi être défini comme un régime de différenciation politique et morale qui naturalise l’idée selon laquelle certaines personnes doivent pouvoir se mouvoir librement tandis que d’autres doivent être ralenties, surveillées, découragées, immobilisées ou refoulées. Il ne repose pas seulement sur une logique de fermeture mais également sur la distribution asymétrique de l’ouverture. Tous les déplacements ne sont pas empêchés de la même manière, et tous les sujets mobiles ne sont pas évalués selon les mêmes critères.

Cette précision est décisive. Le frontiérisme ne se confond ni avec la politique migratoire en général, ni avec la simple existence même des frontières étatiques. Il désigne plutôt le moment où l’administration de la mobilité devient une pratique systématique de hiérarchisation des personnes, souvent sous couvert de neutralité juridique, de sécurité publique ou de rationalité administrative. En cela, le concept permet d’articuler les études critiques des frontières aux analyses du racisme structurel, là où les vocabulaires séparés du contrôle migratoire et de la discrimination ont longtemps maintenu ces deux champs à distance. Il rend visible le fait que la frontière ne trie pas seulement des déplacements, mais aussi des manières d’être au monde2.

L’intérêt théorique du terme tient enfin à ce qu’il permet de dépasser une compréhension strictement événementielle des violences frontalières. Les morts en mer, les refoulements, les détentions arbitraires ou les refus de visas ne relèvent pas d’accidents isolés ; ils apparaissent comme les effets prévisibles d’un ordre frontalier qui produit, de manière routinière, de l’exposition, de l’attente et de la vulnérabilité3.

Racialisation et précarisation administrative

L’un des effets majeurs du frontiérisme est la production d’une précarité administrativement organisée. Dans de nombreux contextes du Nord global, les migrant-es racisé-es vivent sous le régime d’une légitimité toujours révocable : juridiquement conditionnée, bureaucratiquement éprouvée, politiquement contestable. La frontière ne s’arrête pas à l’entrée du territoire. Elle se prolonge dans le temps du séjour par l’exigence répétée de justification, de preuve et de conformité. Renouvellement du titre de séjour, accès à la régularisation, possibilité de travailler ou d’étudier : chaque étape devient une épreuve où il faut administrer la preuve de sa propre légitimité. Cette instabilité n’est pas un simple défaut du système ; elle est l’un de ses modes de fonctionnement, et elle maintient les sujets dans un rapport de dépendance et d’anticipation anxieuse où le droit apparaît moins comme garantie que comme faveur provisoire.

Dans cette perspective, la frontière agit comme un opérateur d’assujettissement frontalier. Elle ne contrôle pas seulement des corps ; elle produit des dispositions affectives et politiques : peur, autosurveillance, inhibition, prudence stratégique, intériorisation de la contestabilité de sa place. Les analyses de Norman Ajari sur l’expérience du sujet noir éclairent ce point avec force : l’un des effets du racisme est de faire de l’existence même une existence questionnable. Rapportée au champ migratoire, cette intuition permet de comprendre que le frontiérisme reconduit une forme de mise à l’épreuve permanente de la légitimité d’être là. Il interroge sans répit « la légitimité de sa cible à être là où il est et à faire ce qu’il fait. C’est pour cette raison qu’il est si aisé de l’euphémiser ou de ne pas le voir. ». Il prend la forme du désir de sécurité des nationaux. « […] Se sachant « questionnable » à tout instant, le Noir se fait auto-questionnant, c’est-à-dire inquiet et sans confiance dans la quotidienneté4 ».

C’est ici que le frontiérisme rejoint le nativisme et le nationalisme vitaliste contemporain5. Même lorsque l’intégration juridique semble acquise, l’appartenance peut continuer d’être socialement révoquée. En 2018, la députée européenne Nadine Morano qualifiait la chroniqueuse Rokhaya Diallo de « Française de papier » ; elle récidivait en 2023 en affirmant que Karim Benzema se comportait en « Français de papier ». Marion Maréchal, alors vice-présidente du parti Reconquête (France), faisait écho en qualifiant le footballeur de « démonstration absolue du Français de papier ». Dans son roman primé La plus secrète mémoire des hommes (Prix Goncourt 2021), Mohamed Mbougar Sarr fait dire à l’un de ses personnages, Stanislas : « méfiez-vous, vous écrivains et intellectuels africains, de certaines reconnaissances. […] Au fond, crois-moi, vous êtes et resterez des étrangers, quelle que soit la valeur de vos œuvres. Vous n’êtes pas d’ici6 ».

Ces figures du « Français de papier » ou du citoyen réputé insuffisamment assimilé montrent que la nationalité elle-même n’abolit pas nécessairement la racialisation ; elle peut au contraire la redoubler en transformant l’inclusion formelle en inclusion conditionnelle. Le soupçon ne disparaît pas : il change simplement de forme et de lieu.

Étienne Balibar a proposé pour penser ce déplacement un concept particulièrement opérant : celui de frontière intérieure. La frontière, dans cette perspective, ne sépare pas seulement le national de l’étranger sur une ligne extérieure au territoire ; elle traverse aussi le corps même de la nation, distinguant en son sein les « vrais » nationaux des nationaux « douteux », les citoyens incontestables de celles et ceux dont la citoyenneté demeure soumise à une exigence supplémentaire de loyauté, de conformité culturelle ou de visibilité limitée7. Cette frontière intérieure ne se matérialise plus en un poste-frontière, mais en une myriade de seuils plus diffus : contrôles d’identité ciblés, suspicions médiatiques, débats publics récurrents sur « l’assimilation », critères discrétionnaires d’accès à la naturalisation, doutes sur l’allégeance des binationaux en cas de tension internationale. Elle reconduit, sur le sol national lui-même, la logique de tri et de hiérarchisation que la frontière externe applique aux candidats à l’entrée.

Cette frontière intérieure éclaire la disposition particulière dans laquelle sont placées les figures du « Français de papier » : leur citoyenneté n’est pas niée juridiquement, elle est rendue continuellement précaire dans l’espace public et symbolique. Ces personnes n’ont pas franchi une frontière de droit, elles vivent contre une frontière sociale et politique qui se redessine à chaque épreuve. À cet égard, le frontiérisme ne s’arrête pas avec l’acquisition de la nationalité : il se poursuit, plus silencieusement, à l’intérieur même de la communauté politique, où il continue de hiérarchiser les manières d’être des nationaux.

Il convient toutefois de préciser la portée de l’argument. Dire que le frontiérisme racialise ne signifie pas que toutes les administrations appliquent explicitement un critère racial formulé comme tel. Cela signifie plutôt que les effets du dispositif se distribuent de manière structurellement inégale et que cette inégalité épouse durablement des lignes historiquement constituées de race, de nationalité, de classe et d’origine géographique. Quelques exemples permettent d’expliciter chacune de ces lignes de démarcation.

La ligne raciale est lisible dans la sociologie ordinaire des contrôles : profilage racial aux aéroports européens et nord-américains, différentiel de traitement entre exilé-es ukrainien-nes et exilé-es syrien-nes, érythréens ou afghans en 2022, contrôles d’identité statistiquement concentrés sur les personnes perçues comme arabes, noires ou roms, un fait établi en France dès 2017 par l’enquête menée par le Défenseur des droits. Aux États-Unis, le débat récurrent autour des pratiques de la TSA et de l’ICE pointe le même phénomène8. La ligne de nationalité s’observe dans la stratification des passeports : le Henley Passport Index documente chaque année qu’un passeport japonais, allemand ou français ouvre l’accès sans visa à plus de 180 pays, là où un passeport afghan, syrien, soudanais yéménite ou camerounais n’en ouvre qu’à une trentaine. Cette hiérarchie n’a rien d’individuel : elle assigne d’emblée des trajectoires entières.

La ligne de classe apparaît dans la modulation des régimes de mobilité au sein même d’une nationalité défavorisée : un demandeur fortuné, doté de relevés bancaires substantiels, d’invitations institutionnelles ou de garants solvables, traverse en réalité un autre dispositif que le ressortissant du même pays démuni de ces ressources. Les « visas dorés » (golden visas portugais, maltais, grec, autrefois chypriotes), qui permettent d’acquérir la résidence – voire la citoyenneté européenne – moyennant un investissement immobilier ou financier, en constituent la version la plus crue : pour qui dispose du capital requis, la frontière s’efface ; pour qui ne l’a pas, elle s’épaissit. La ligne d’origine géographique, enfin, recoupe en grande partie la cartographie héritée de la colonisation, mais ne s’y réduit pas : elle se reconfigure au gré des conjonctures (Afghans après 2001, Syriens après 2015, Vénézuéliens et Haïtiens dans les Amériques), chaque réajustement produisant de nouvelles catégories d’indésirables. Ces quatre lignes ne fonctionnent pas séparément : elles s’entrecroisent et se renforcent, et c’est dans leur entrelacement que la matérialité différentielle des effets demeure intacte, sous le langage administratif de la neutralité.

La mobilité des frontières : externalisation et délocalisation de la violence

Le frontiérisme contemporain se caractérise par un second trait majeur : la délocalisation du contrôle. Les frontières des États les plus riches ne se situent plus seulement à leur lisière territoriale. Elles sont projetées en amont, le long des routes migratoires, dans les pays de transit, dans les accords bilatéraux de réadmission, dans la coopération policière, dans la surveillance maritime et dans la sous-traitance à des États tiers ou à des acteurs privés.

Cette externalisation présente plusieurs avantages politiques pour les États qui y recourent. Elle permet, d’abord, de tenir à distance la visibilité des violences. Elle permet, ensuite, de fragmenter les responsabilités juridiques. Elle permet, enfin, de maintenir une apparence de conformité aux droits fondamentaux tout en organisant concrètement l’empêchement de l’accès au territoire et à l’asile. Le frontiérisme ne supprime pas la violence ; il la redistribue spatialement de façon à la rendre moins imputable à des acteurs aisément identifiables.

Les analyses d’Achille Mbembe sont particulièrement fécondes pour penser cette mutation. Lorsque le contrôle frontalier suit les personnes le long de leurs trajectoires et se redéploie à travers une multiplicité d’espaces, la frontière cesse d’être un lieu fixe pour devenir un rapport mobile d’hostilité et de tri. Le sujet migrant, en particulier africain, en vient alors à porter la frontière sur lui-même : il est perçu comme frontière en mouvement, c’est-à-dire comme corps à vérifier, à immobiliser ou à repousser.

« Les frontières se situent désormais le long des routes fuyantes et des parcours sinueux qu’empruntent les candidats à la migration. Elles se déplacent au fur et à mesure des trajectoires qu’ils suivent. En réalité, c’est le corps de l’Africain, de tout Africain pris individuellement et de tous les Africains en tant que classe raciale, qui constitue désormais la frontière de l’Europe. Ce nouveau type de corps humain n’est pas seulement le corps-peau et le corps abject du racisme épidermique, celui de la ségrégation. C’est aussi le corps-prison double du corps-frontière, celui-là dont la simple apparition dans le champ phénoménal suscite, d’emblée, hostilité et agression9 ».

Ce point permet de mieux comprendre pourquoi les routes migratoires contemporaines sont indissociables d’une production massive de vulnérabilité. Le désert, la mer, les zones de transit, les centres d’attente et les camps ne sont pas des espaces périphériques au régime frontalier ; ils en sont des composantes constitutives. La violence frontalière s’y exerce souvent de manière indirecte, par abandon, retard, dissuasion ou exposition calculée au danger. En ce sens, le frontiérisme produit moins seulement des interdictions que des conditions d’usure, d’épuisement et parfois de mort.

Il faut donc résister à une représentation purement technique de l’externalisation. Celle-ci n’est pas une simple adaptation logistique à la mondialisation des mobilités ; elle est une modalité de gouvernement qui déporte la contrainte hors du champ immédiat de visibilité démocratique. En rendant la frontière plus mobile, elle la rend aussi plus difficile à contester.

Le régime des visas : hiérarchisation raciale des mobilités

S’il existe un lieu où le frontiérisme se donne à voir avec une netteté particulière, c’est celui des politiques de visas. Les statistiques officielles de la Commission européenne sur les visas Schengen documentent cette discrimination structurelle avec précision. Selon les données publiées par la Direction générale des Affaires intérieures de l’Union européenne, les taux de refus en 2022 atteignaient 45,6 % pour les ressortissants nigérians, 44,2 % pour les Ghanéens et 46,8 % pour les Guinéens, contre 2,1 % pour les ressortissants américains et 3,4 % pour les Japonais10. L’ONG Statewatch a analysé ces mêmes données en relevant que sept des dix pays présentant les taux de refus les plus élevés se trouvaient en Afrique11. En fait, le visa constitue un instrument central de hiérarchisation préventive des mobilités. Bien avant le passage éventuel de la frontière, il sélectionne les personnes crédibles, désirables ou supposément inoffensives, et celles qui seront frappées d’un soupçon anticipé.

Les critères officiellement mobilisés relèvent souvent de la solvabilité, de la stabilité, de l’objet du séjour ou de la garantie de retour. Pris isolément, ces critères peuvent paraître administrativement raisonnables. Mais leur mise en œuvre révèle une forte asymétrie : certains passeports bénéficient d’une présomption de bonne foi, tandis que d’autres sont grevés d’une présomption de risque migratoire. La différence n’est pas seulement juridique ; elle est aussi historique et géopolitique. Elle est liée à la place inégale des États dans l’ordre mondial, mais aussi à la racialisation durable des populations qui leur sont associées.

Les cas largement médiatisés de refus ou de retard de visa touchant des artistes, des universitaires, des responsables institutionnels ou des sportifs africains sont ici révélateurs. Leur intérêt analytique ne réside pas dans leur caractère spectaculaire, mais dans le fait qu’ils rendent visible une logique souvent banalisée lorsqu’elle frappe des personnes dépourvues de notoriété ou de capital symbolique particulier. Lorsqu’une personnalité de premier plan se voit opposer le soupçon qu’elle ne quittera pas le territoire ou qu’elle ne présente pas des garanties suffisantes, c’est tout un régime de crédibilité inégalitaire qui apparaît au grand jour.

De ce point de vue, les récits d’expérience – qu’ils soient personnels, journalistiques ou institutionnels – doivent être interprétés comme des indices situés d’une structure plus générale. Le mépris consulaire, l’opacité des décisions, l’absence ou l’insuffisance de motivation, le traitement condescendant des demandeurs et l’exigence de démonstrations répétées de « retour probable » constituent moins des anomalies que des manifestations ordinaires d’un pouvoir discrétionnaire profondément asymétrique.

J’insisterai ici pour dire que le frontiérisme n’est pas daltonien, contrairement à ce qu’il veut parfois laisser croire. Il sait voir et distinguer ceux qui ont la « bonne couleur » et le « bon passeport ». L’épisode de l’accueil différencié des personnes fuyant la guerre en Ukraine a servi, à cet égard, de révélateur. Il ne s’agit pas de contester la légitimité de la protection accordée aux Ukrainien.ne.s, mais de constater que l’élan de solidarité a rendu plus visible encore ce qui, en temps ordinaire, demeure rationalisé ou dénié : tous les exilé.e.s ne sont pas perçus comme également proches, également innocents, également secourables. Les étudiant.e.s africain.e.s tentant de quitter l’Ukraine ont exposé cette dissymétrie dans sa crudité. La frontière n’oppose pas seulement le national à l’étranger ; elle distingue aussi, parmi les étrangers, ceux dont la vulnérabilité est immédiatement intelligible et ceux dont elle demeure politiquement secondaire.

En son temps, Hannah Arendt avait formulé un diagnostic qui demeure brûlant d’actualité : la tragédie moderne des réfugiés ne réside pas uniquement dans la perte d’un lieu, mais dans l’impossibilité de trouver un monde disposé à les recevoir autrement que sous le signe de la restriction.

« Dans la longue mémoire de l’histoire, l’émigration forcée d’individus ou de groupes entiers pour des raisons politiques ou économiques apparaît comme un événement quotidien. Ce qui est sans précédent, ce n’est pas la perte de la résidence, mais l’impossibilité d’en retrouver une. […] Les nouveaux réfugiés étaient persécutés non pas à cause de ce qu’ils avaient fait ou pensé, mais parce qu’ils étaient nés pour toujours dans la mauvaise catégorie de race ou de classe12 ».

Relue à partir du présent, cette intuition permet de comprendre le visa comme un instrument de distribution différentielle du « droit d’avoir des droits » (right to have rights). Loin d’être une pure formalité, il devient un lieu où se rejoue la valeur politique accordée à certaines vies mobiles.

Du droit de migrer au droit de ne pas être contraint de partir

Pour être pleinement comprise, la critique du frontiérisme doit être replacée dans une perspective plus large de justice globale. Les politiques contemporaines de fermeture sélective ne surgissent pas dans un vide historique. Elles prennent place dans un monde structuré par des inégalités issues de la colonisation, de l’extractivisme, des interventions militaires, de l’endettement, du dérèglement climatique et de la division internationale du travail13.

À ce niveau, les propos d’Achille Mbembe éclairent une fois de plus l’évidence :

« Qu’est-ce donc que la « frontiérisation » […] sinon une façon de mener la guerre contre des ennemis dont on a auparavant détruit les milieux d’existence et les conditions de survie — l’usage de munitions perforantes à l’uranium et d’armes interdites comme le phosphore blanc ; le bombardement à haute altitude des infrastructures de base ; le cocktail de produits chimiques cancérogènes et radioactifs déposés dans le sol et qui emplissent l’air ; la poussière toxique dans les décombres des villes rasées, la pollution due aux feux d’hydrocarbures ?14 »

Autrement dit, le contrôle des mobilités ne peut être ni pensé ni dissocié des conditions mêmes qui produisent des déplacements forcés ou contraints. Et c’est ce point fondamental – étrangement sous-thématisé dans une grande partie de la littérature consacrée aux migrations – qui mérite d’être déplié.

Les travaux du philosophe camerounais Ernest-Marie Mbonda sont ici décisifs. Ils permettent d’échapper à une fausse alternative qui structure pourtant l’essentiel du débat public sur les frontières : ouverture absolue d’un côté, souverainisme restrictif de l’autre. Cette alternative est piégée parce qu’elle suppose, dans les deux cas, que la question migratoire se résout au seuil, c’est-à-dire au point de passage de la frontière, en aval. Or l’expérience massive du déplacement contemporain montre que la majeure partie de ce qui détermine la mobilité s’est jouée bien avant le seuil, dans des configurations historiques, économiques et écologiques que la frontière ne fait que sanctionner. Le « droit de migrer » ne prend dès lors son sens normatif complet qu’à la condition d’être articulé à un autre droit, moins souvent nommé : le droit de ne pas être contraint de partir15.

Ces deux droits ne sont pas symétriques au sens où ils seraient interchangeables, mais ils sont rigoureusement co-constitutifs. Affirmer le droit de migrer sans affirmer simultanément le droit de rester, c’est faire mine d’ignorer que la migration contrainte est, dans bien des cas, la conséquence d’un déni préalable du droit de demeurer dignement chez soi. À l’inverse, défendre le droit de rester sans défendre le droit de migrer, c’est se résigner à une assignation territoriale qui condamne à l’immobilité ceux et celles que les conjonctures rendent vulnérables. Penser conjointement ces deux droits, c’est restituer à la question migratoire toute son épaisseur politique : il ne s’agit pas seulement de gérer un flux, mais de transformer les conditions structurelles qui le rendent inégal.

Cette articulation a trois conséquences théoriques importantes. La première est qu’elle déplace le centre de gravité du débat : la question juste cesse d’être « faut-il ouvrir ou fermer ? » pour devenir « quelles sont les structures globales qui rendent certains contraints au départ et d’autres assignés au refus de leur accueil ? ». La deuxième est qu’elle réinscrit la question migratoire dans une économie politique de la responsabilité historique. Les puissances qui aujourd’hui se ferment sont aussi celles qui, par les dynamiques de la mondialisation néolibérale, des dettes contractées dans des conditions léonines, des coups d’État commandités, des extractions de ressources et de la dérégulation climatique dont elles sont les premières émettrices, contribuent à produire les déplacements qu’elles refusent ensuite d’accueillir16. L’injustice du frontiérisme n’est pas seulement de fermer ; elle est de fermer après avoir contribué à pousser au départ.

La troisième conséquence est d’ordre normatif. Elle impose de penser la justice migratoire comme une justice correctiveet non simplement compassionnelle. Une justice corrective ne se contente pas d’évaluer si un État accueille « assez » de migrants ; elle se demande ce que cet État doit, en raison de son histoire et de sa position dans l’ordre mondial, aux populations qu’il a contribué à rendre mobiles. Elle implique donc des obligations qui débordent largement le territoire national : politiques climatiques effectives, annulation ou restructuration profonde des dettes, réforme des accords commerciaux inégalitaires, transferts technologiques, restitutions postcoloniales, soutien à des trajectoires de développement endogène plutôt qu’aux modèles extractivistes17. Ces obligations sont celles qui rendent effectif le droit de rester. Ce sont aussi, par voie de conséquence, celles qui désamorcent à la source la logique productrice de l’indésirabilité.

Cette précision permet d’éviter deux écueils symétriques. Le premier serait de moraliser abstraitement la circulation sans interroger l’ordre mondial qui la rend si inégalement accessible : c’est l’écueil d’un humanitarisme cosmopolitique qui s’émeut de chaque naufrage sans questionner les politiques qui les rendent statistiquement inévitables. Le second serait de naturaliser les frontières existantes comme si elles constituaient l’unique réponse réaliste aux mobilités contemporaines : c’est l’écueil d’un réalisme administratif qui présente ses choix comme des nécessités. Le concept de frontiérisme a précisément pour intérêt de montrer que l’argument du réalisme administratif masque souvent un choix politique : celui de traiter les effets des injustices globales par la contention des personnes plutôt que par la transformation des causes. Inverser la perspective – non plus contenir, mais transformer – n’est pas une utopie : c’est la condition minimale pour que la question migratoire cesse d’être pensée comme un problème policier et redevienne ce qu’elle est, une question de justice mondiale.

Conclusion

Nommer un phénomène, c’est déjà l’arracher à son apparente évidence. Si cet article a cherché à introduire le concept de frontiérisme, ce n’est pas pour ajouter un terme à une nomenclature déjà saturée, mais pour rendre disponible un outil analytique permettant de saisir ensemble ce que les vocabulaires séparés du contrôle migratoire, de la sécurité, de l’asile et de l’intégration tendent à maintenir dissociés. Le frontiérisme désigne ce point d’articulation : il est ce qui se passe lorsque la frontière cesse d’être un instrument administratif parmi d’autres pour devenir le principe organisateur d’une distribution mondiale inégale de la mobilité, de la légitimité et de la protection.

Ce que cet article a voulu également montrer, c’est que cette grille de lecture éclaire la spécificité du moment présent. L’inégalité des mobilités n’est ni un accident, ni un héritage en voie d’extinction : elle est activement reproduite par des dispositifs qui se renouvellent – externalisation, biométrie, accords de réadmission, modulation des visas, frontières intérieures – et qui s’adossent, plus profondément, à des structures globales d’extraction, de dette, de guerre et de dérèglement climatique dont les populations qu’ils refoulent sont aussi les premières affectées.

Si une conclusion politique s’impose, c’est celle qui a été suggérée plus haut : la justice migratoire est inséparable d’une justice globale, et le droit de migrer demeure abstrait tant qu’il n’est pas adossé au droit de ne pas être contraint de partir. C’est en ce sens que la critique du frontiérisme ne se résume ni à un plaidoyer pour l’ouverture ni à une dénonciation morale : elle invite à reposer la question des frontières à partir de ce qui les rend nécessaires, c’est-à-dire à partir des conditions globales d’existence qu’elles cherchent simultanément à conserver et à dissimuler.

Reste alors une tâche que cet article n’a pas accomplie et qu’il ne pouvait, à lui seul, prétendre accomplir. Le frontiérisme, en tant que dispositif, appelle aussi l’étude de ses contre-mouvements : pratiques de solidarité transnationale, mobilisations de migrant-es eux-mêmes, jurisprudences offensives, expérimentations municipales d’accueil, réseaux d’entraide dans les zones de transit, propositions de réforme du droit d’asile. Là où le frontiérisme produit de l’assujettissement, ces contre-mouvements esquissent – fragmentairement, inégalement, mais néanmoins réellement – les linéaments d’une subjectivation politique alternative. Penser ensemble le dispositif et ses fissures : c’est probablement la prochaine étape d’une critique qui voudrait ne pas se contenter de décrire ce qui est, mais contribuer à rendre pensable ce qui pourrait être.

Notes

1 Étienne Balibar, « What Is a Border? », dans Politics and the Other Scene, trad. C. Jones, J. Swenson et C. Turner, Londres/New York, Verso, 2002, pp. 76-80.

2 Achille Mbembe, Brutalisme, Paris, La Découverte, 2020, pp. 157-158.

3 Nicholas De Genova, « Spectacles of Migrant ‘Illegality’: The Scene of Exclusion, the Obscene of Inclusion », dans Ethnic and Racial Studies, Vol. 36, n° 7, 2013, pp. 1180-1183.

4 Norman Ajari, La dignité ou la mort: Éthique et politique de la race, Paris, La Découverte, 2019, p. 97.

5 Achille Mbembe, op. cit., p. 188.

6 Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Paris, Éd. Philippe Rey/Jimsaar, 2021, p. 64.

7 Étienne Balibar, Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple, Paris, La Découverte, 2001, p. 181 et suiv. ; voir également, pour une formulation plus tardive, Europe, crise et fin ?, Lormont, Le Bord de l’eau, 2016, chap. 4.

8 TSA (Transportation Security Administration) et ICE (Immigration and Customs Enforcement) sont deux agences fédérales américaines distinctes gérées par le département de la Sécurité intérieure (DHS).

9 Achille Mbembe, « Circulations », dans Achille Mbembe et Felwine Sarr (dir.), Politique des Temps. Imaginer les devenirs africains, Paris/Dakar, Éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2019, p. 141.

10 Union européenne, Direction générale des Affaires intérieures (DG HOME), Visa Statistics 2022 : Schengen States, Bruxelles, Commission européenne, 2023. Disponible : https://home-affairs.ec.europa.eu/policies/schengen-borders-and-visa/visa-policy_en

11 Statewatch, « Schengen Visa Refusal Rates 2022 : Analysis of EU Commission Data », Statewatch Analysis, mars 2023. Disponible : https://www.statewatch.org [Consulté le 15 janvier 2024].

12 Hannah Arendt, L’impérialisme [The Origins of Totalitarianism, 1951], Paris, Fayard, 1982, p. 276 et p. 278.

13 Voir Harsha Walia, Frontières et domination. Migrations, capitalisme et nationalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2023 [2021] ; Nicholas De Genova, dir., The Borders of « Europe »: Autonomy of Migration, Tactics of Bordering, Durham, Duke University Press, 2017 et Anderson Bridget, Us and Them? The Dangerous Politics of Immigration Control, Oxford, Oxford University Press, 2013.

14 Achille Mbembe, Brutalismeop. cit., p. 68.

15 Ernest-Marie Mbonda, « Immigration, cosmocitoyenneté et justice globale », dans Ryoa Chung et Geneviève Nootens (dir.), Le cosmopolitisme, Québec, Presses de l’Université de Montréal, 2010, pp. 213-216.

16 Sur la généalogie coloniale de la dette extérieure des États du Sud, voir notamment Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Bruxelles, Les Liens qui Libèrent, 2017 ; et Thomas Piketty, Une brève histoire de l’égalité, Paris, Seuil, 2021, chap. 2 et 6.

17 Voir Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010 ; et A. Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, chap. 5.

16 juin 2026

Le frontiérisme comme forme de gouvernementalité raciale

Dans cet article, Christian Djoko Kamgain propose le concept de « frontiérisme » pour désigner les dispositifs de pouvoir qui distribuent inégalement la mobilité, la sécurité et la reconnaissance, ciblant spécifiquement les populations non-blanches.

Ce frontiérisme transforme aussi bien la représentation que la réalité matérielle des frontières, désormais externalisées et sous-traitées. Notre vision de la justice globale doit ainsi intégrer la question des migrations, en soulignant que la défense du « droit à migrer » ne peut être séparée du « droit à rester », et qu’elle suppose une rupture radicale avec un ordre mondial inégalitaire et violent.

Les frontières ne sont pas seulement des lignes tracées sur des cartes ni des infrastructures matérielles destinées à contrôler des passages. Elles constituent aussi des dispositifs de pouvoir qui distribuent inégalement la mobilité, la sécurité et la reconnaissance. Elles sélectionnent, filtrent et hiérarchisent les personnes autorisées à circuler, à séjourner et à être reconnues comme légitimes dans l’espace mondial. En ce sens, la frontière doit être comprise moins comme un simple fait territorial que comme une technologie politique de différenciation.

Cet article propose de nommer « frontiérisme » le régime de pratiques, de discours et de normes par lequel la frontière devient un principe général d’organisation inégalitaire du monde social. Le frontiérisme ne désigne donc pas uniquement le durcissement des contrôles migratoires. Il renvoie à une rationalité politique plus large : celle qui fait de la mobilité un privilège inégalement distribué, et de l’immobilisation de certaines populations une technique ordinaire de gouvernement. Il opère à travers des dispositifs matériels, administratifs, sécuritaires et symboliques qui transforment certaines vies en vies suspectes, conditionnelles ou expulsables.

L’hypothèse défendue ici est que le frontiérisme contemporain ne peut être adéquatement saisi sans être rapporté à la racialisation des mobilités. Autrement dit, les frontières ne se contentent pas d’ordonner des flux ; elles participent à la production d’une hiérarchie des corps et des appartenances. Elles assignent différemment les sujets à la circulation ou à l’arrêt, à la protection ou à l’exposition, à la présomption de légitimité ou à la présomption de menace. Le frontiérisme apparaît dès lors comme une forme spécifique de gouvernementalité raciale, inscrite dans les continuités du colonialisme, du nationalisme et du capitalisme global.

La démarche adoptée est de nature théorique et critique. Elle s’appuie sur la littérature philosophique et socio-politique consacrée aux frontières, à la race et à la mobilité, ainsi que sur plusieurs cas publics emblématiques relatifs aux politiques de visas et à l’externalisation du contrôle migratoire. Ces cas ne valent pas comme preuves autosuffisantes ; ils fonctionnent comme révélateurs d’une logique structurelle plus générale.

L’argument se déploiera en quatre temps. Je définirai d’abord le frontiérisme comme dispositif de différenciation politique et examinerai ensuite ses effets de précarisation administrative et existentielle sur les populations racisées. Dans un troisième temps, je montrerai que le frontiérisme contemporain repose sur la mobilité même des frontières, désormais externalisées et sous-traitées. Enfin, j’analyserai le régime des visas comme l’un des lieux privilégiés d’expression de cette hiérarchisation raciale des mobilités.

De la frontière territoriale à la gouvernementalité différentielle

Le concept de frontiérisme vise à saisir un déplacement analytique. Il ne s’agit plus seulement d’étudier la frontière comme séparation entre deux souverainetés territoriales, mais comme principe de tri diffus, mobile et réitérable. Avant d’en examiner les effets de précarisation, d’externalisation et de hiérarchisation, il importe d’en circonscrire la définition. Dans cette perspective, la frontière n’est pas réductible au poste-frontière. Elle opère dans les consulats, les préfectures, les centres de rétention, les aéroports, les bases de données biométriques, les catégories juridiques, les discours médiatiques et les pratiques ordinaires de suspicion1.

Le frontiérisme peut ainsi être défini comme un régime de différenciation politique et morale qui naturalise l’idée selon laquelle certaines personnes doivent pouvoir se mouvoir librement tandis que d’autres doivent être ralenties, surveillées, découragées, immobilisées ou refoulées. Il ne repose pas seulement sur une logique de fermeture mais également sur la distribution asymétrique de l’ouverture. Tous les déplacements ne sont pas empêchés de la même manière, et tous les sujets mobiles ne sont pas évalués selon les mêmes critères.

Cette précision est décisive. Le frontiérisme ne se confond ni avec la politique migratoire en général, ni avec la simple existence même des frontières étatiques. Il désigne plutôt le moment où l’administration de la mobilité devient une pratique systématique de hiérarchisation des personnes, souvent sous couvert de neutralité juridique, de sécurité publique ou de rationalité administrative. En cela, le concept permet d’articuler les études critiques des frontières aux analyses du racisme structurel, là où les vocabulaires séparés du contrôle migratoire et de la discrimination ont longtemps maintenu ces deux champs à distance. Il rend visible le fait que la frontière ne trie pas seulement des déplacements, mais aussi des manières d’être au monde2.

L’intérêt théorique du terme tient enfin à ce qu’il permet de dépasser une compréhension strictement événementielle des violences frontalières. Les morts en mer, les refoulements, les détentions arbitraires ou les refus de visas ne relèvent pas d’accidents isolés ; ils apparaissent comme les effets prévisibles d’un ordre frontalier qui produit, de manière routinière, de l’exposition, de l’attente et de la vulnérabilité3.

Racialisation et précarisation administrative

L’un des effets majeurs du frontiérisme est la production d’une précarité administrativement organisée. Dans de nombreux contextes du Nord global, les migrant-es racisé-es vivent sous le régime d’une légitimité toujours révocable : juridiquement conditionnée, bureaucratiquement éprouvée, politiquement contestable. La frontière ne s’arrête pas à l’entrée du territoire. Elle se prolonge dans le temps du séjour par l’exigence répétée de justification, de preuve et de conformité. Renouvellement du titre de séjour, accès à la régularisation, possibilité de travailler ou d’étudier : chaque étape devient une épreuve où il faut administrer la preuve de sa propre légitimité. Cette instabilité n’est pas un simple défaut du système ; elle est l’un de ses modes de fonctionnement, et elle maintient les sujets dans un rapport de dépendance et d’anticipation anxieuse où le droit apparaît moins comme garantie que comme faveur provisoire.

Dans cette perspective, la frontière agit comme un opérateur d’assujettissement frontalier. Elle ne contrôle pas seulement des corps ; elle produit des dispositions affectives et politiques : peur, autosurveillance, inhibition, prudence stratégique, intériorisation de la contestabilité de sa place. Les analyses de Norman Ajari sur l’expérience du sujet noir éclairent ce point avec force : l’un des effets du racisme est de faire de l’existence même une existence questionnable. Rapportée au champ migratoire, cette intuition permet de comprendre que le frontiérisme reconduit une forme de mise à l’épreuve permanente de la légitimité d’être là. Il interroge sans répit « la légitimité de sa cible à être là où il est et à faire ce qu’il fait. C’est pour cette raison qu’il est si aisé de l’euphémiser ou de ne pas le voir. ». Il prend la forme du désir de sécurité des nationaux. « […] Se sachant « questionnable » à tout instant, le Noir se fait auto-questionnant, c’est-à-dire inquiet et sans confiance dans la quotidienneté4 ».

C’est ici que le frontiérisme rejoint le nativisme et le nationalisme vitaliste contemporain5. Même lorsque l’intégration juridique semble acquise, l’appartenance peut continuer d’être socialement révoquée. En 2018, la députée européenne Nadine Morano qualifiait la chroniqueuse Rokhaya Diallo de « Française de papier » ; elle récidivait en 2023 en affirmant que Karim Benzema se comportait en « Français de papier ». Marion Maréchal, alors vice-présidente du parti Reconquête (France), faisait écho en qualifiant le footballeur de « démonstration absolue du Français de papier ». Dans son roman primé La plus secrète mémoire des hommes (Prix Goncourt 2021), Mohamed Mbougar Sarr fait dire à l’un de ses personnages, Stanislas : « méfiez-vous, vous écrivains et intellectuels africains, de certaines reconnaissances. […] Au fond, crois-moi, vous êtes et resterez des étrangers, quelle que soit la valeur de vos œuvres. Vous n’êtes pas d’ici6 ».

Ces figures du « Français de papier » ou du citoyen réputé insuffisamment assimilé montrent que la nationalité elle-même n’abolit pas nécessairement la racialisation ; elle peut au contraire la redoubler en transformant l’inclusion formelle en inclusion conditionnelle. Le soupçon ne disparaît pas : il change simplement de forme et de lieu.

Étienne Balibar a proposé pour penser ce déplacement un concept particulièrement opérant : celui de frontière intérieure. La frontière, dans cette perspective, ne sépare pas seulement le national de l’étranger sur une ligne extérieure au territoire ; elle traverse aussi le corps même de la nation, distinguant en son sein les « vrais » nationaux des nationaux « douteux », les citoyens incontestables de celles et ceux dont la citoyenneté demeure soumise à une exigence supplémentaire de loyauté, de conformité culturelle ou de visibilité limitée7. Cette frontière intérieure ne se matérialise plus en un poste-frontière, mais en une myriade de seuils plus diffus : contrôles d’identité ciblés, suspicions médiatiques, débats publics récurrents sur « l’assimilation », critères discrétionnaires d’accès à la naturalisation, doutes sur l’allégeance des binationaux en cas de tension internationale. Elle reconduit, sur le sol national lui-même, la logique de tri et de hiérarchisation que la frontière externe applique aux candidats à l’entrée.

Cette frontière intérieure éclaire la disposition particulière dans laquelle sont placées les figures du « Français de papier » : leur citoyenneté n’est pas niée juridiquement, elle est rendue continuellement précaire dans l’espace public et symbolique. Ces personnes n’ont pas franchi une frontière de droit, elles vivent contre une frontière sociale et politique qui se redessine à chaque épreuve. À cet égard, le frontiérisme ne s’arrête pas avec l’acquisition de la nationalité : il se poursuit, plus silencieusement, à l’intérieur même de la communauté politique, où il continue de hiérarchiser les manières d’être des nationaux.

Il convient toutefois de préciser la portée de l’argument. Dire que le frontiérisme racialise ne signifie pas que toutes les administrations appliquent explicitement un critère racial formulé comme tel. Cela signifie plutôt que les effets du dispositif se distribuent de manière structurellement inégale et que cette inégalité épouse durablement des lignes historiquement constituées de race, de nationalité, de classe et d’origine géographique. Quelques exemples permettent d’expliciter chacune de ces lignes de démarcation.

La ligne raciale est lisible dans la sociologie ordinaire des contrôles : profilage racial aux aéroports européens et nord-américains, différentiel de traitement entre exilé-es ukrainien-nes et exilé-es syrien-nes, érythréens ou afghans en 2022, contrôles d’identité statistiquement concentrés sur les personnes perçues comme arabes, noires ou roms, un fait établi en France dès 2017 par l’enquête menée par le Défenseur des droits. Aux États-Unis, le débat récurrent autour des pratiques de la TSA et de l’ICE pointe le même phénomène8. La ligne de nationalité s’observe dans la stratification des passeports : le Henley Passport Index documente chaque année qu’un passeport japonais, allemand ou français ouvre l’accès sans visa à plus de 180 pays, là où un passeport afghan, syrien, soudanais yéménite ou camerounais n’en ouvre qu’à une trentaine. Cette hiérarchie n’a rien d’individuel : elle assigne d’emblée des trajectoires entières.

La ligne de classe apparaît dans la modulation des régimes de mobilité au sein même d’une nationalité défavorisée : un demandeur fortuné, doté de relevés bancaires substantiels, d’invitations institutionnelles ou de garants solvables, traverse en réalité un autre dispositif que le ressortissant du même pays démuni de ces ressources. Les « visas dorés » (golden visas portugais, maltais, grec, autrefois chypriotes), qui permettent d’acquérir la résidence - voire la citoyenneté européenne - moyennant un investissement immobilier ou financier, en constituent la version la plus crue : pour qui dispose du capital requis, la frontière s’efface ; pour qui ne l’a pas, elle s’épaissit. La ligne d’origine géographique, enfin, recoupe en grande partie la cartographie héritée de la colonisation, mais ne s’y réduit pas : elle se reconfigure au gré des conjonctures (Afghans après 2001, Syriens après 2015, Vénézuéliens et Haïtiens dans les Amériques), chaque réajustement produisant de nouvelles catégories d’indésirables. Ces quatre lignes ne fonctionnent pas séparément : elles s’entrecroisent et se renforcent, et c’est dans leur entrelacement que la matérialité différentielle des effets demeure intacte, sous le langage administratif de la neutralité.

La mobilité des frontières : externalisation et délocalisation de la violence

Le frontiérisme contemporain se caractérise par un second trait majeur : la délocalisation du contrôle. Les frontières des États les plus riches ne se situent plus seulement à leur lisière territoriale. Elles sont projetées en amont, le long des routes migratoires, dans les pays de transit, dans les accords bilatéraux de réadmission, dans la coopération policière, dans la surveillance maritime et dans la sous-traitance à des États tiers ou à des acteurs privés.

Cette externalisation présente plusieurs avantages politiques pour les États qui y recourent. Elle permet, d’abord, de tenir à distance la visibilité des violences. Elle permet, ensuite, de fragmenter les responsabilités juridiques. Elle permet, enfin, de maintenir une apparence de conformité aux droits fondamentaux tout en organisant concrètement l’empêchement de l’accès au territoire et à l’asile. Le frontiérisme ne supprime pas la violence ; il la redistribue spatialement de façon à la rendre moins imputable à des acteurs aisément identifiables.

Les analyses d’Achille Mbembe sont particulièrement fécondes pour penser cette mutation. Lorsque le contrôle frontalier suit les personnes le long de leurs trajectoires et se redéploie à travers une multiplicité d’espaces, la frontière cesse d’être un lieu fixe pour devenir un rapport mobile d’hostilité et de tri. Le sujet migrant, en particulier africain, en vient alors à porter la frontière sur lui-même : il est perçu comme frontière en mouvement, c’est-à-dire comme corps à vérifier, à immobiliser ou à repousser.

« Les frontières se situent désormais le long des routes fuyantes et des parcours sinueux qu’empruntent les candidats à la migration. Elles se déplacent au fur et à mesure des trajectoires qu’ils suivent. En réalité, c’est le corps de l’Africain, de tout Africain pris individuellement et de tous les Africains en tant que classe raciale, qui constitue désormais la frontière de l’Europe. Ce nouveau type de corps humain n’est pas seulement le corps-peau et le corps abject du racisme épidermique, celui de la ségrégation. C’est aussi le corps-prison double du corps-frontière, celui-là dont la simple apparition dans le champ phénoménal suscite, d’emblée, hostilité et agression9 ».

Ce point permet de mieux comprendre pourquoi les routes migratoires contemporaines sont indissociables d’une production massive de vulnérabilité. Le désert, la mer, les zones de transit, les centres d’attente et les camps ne sont pas des espaces périphériques au régime frontalier ; ils en sont des composantes constitutives. La violence frontalière s’y exerce souvent de manière indirecte, par abandon, retard, dissuasion ou exposition calculée au danger. En ce sens, le frontiérisme produit moins seulement des interdictions que des conditions d’usure, d’épuisement et parfois de mort.

Il faut donc résister à une représentation purement technique de l’externalisation. Celle-ci n’est pas une simple adaptation logistique à la mondialisation des mobilités ; elle est une modalité de gouvernement qui déporte la contrainte hors du champ immédiat de visibilité démocratique. En rendant la frontière plus mobile, elle la rend aussi plus difficile à contester.

Le régime des visas : hiérarchisation raciale des mobilités

S’il existe un lieu où le frontiérisme se donne à voir avec une netteté particulière, c’est celui des politiques de visas. Les statistiques officielles de la Commission européenne sur les visas Schengen documentent cette discrimination structurelle avec précision. Selon les données publiées par la Direction générale des Affaires intérieures de l’Union européenne, les taux de refus en 2022 atteignaient 45,6 % pour les ressortissants nigérians, 44,2 % pour les Ghanéens et 46,8 % pour les Guinéens, contre 2,1 % pour les ressortissants américains et 3,4 % pour les Japonais10. L’ONG Statewatch a analysé ces mêmes données en relevant que sept des dix pays présentant les taux de refus les plus élevés se trouvaient en Afrique11. En fait, le visa constitue un instrument central de hiérarchisation préventive des mobilités. Bien avant le passage éventuel de la frontière, il sélectionne les personnes crédibles, désirables ou supposément inoffensives, et celles qui seront frappées d’un soupçon anticipé.

Les critères officiellement mobilisés relèvent souvent de la solvabilité, de la stabilité, de l’objet du séjour ou de la garantie de retour. Pris isolément, ces critères peuvent paraître administrativement raisonnables. Mais leur mise en œuvre révèle une forte asymétrie : certains passeports bénéficient d’une présomption de bonne foi, tandis que d’autres sont grevés d’une présomption de risque migratoire. La différence n’est pas seulement juridique ; elle est aussi historique et géopolitique. Elle est liée à la place inégale des États dans l’ordre mondial, mais aussi à la racialisation durable des populations qui leur sont associées.

Les cas largement médiatisés de refus ou de retard de visa touchant des artistes, des universitaires, des responsables institutionnels ou des sportifs africains sont ici révélateurs. Leur intérêt analytique ne réside pas dans leur caractère spectaculaire, mais dans le fait qu’ils rendent visible une logique souvent banalisée lorsqu’elle frappe des personnes dépourvues de notoriété ou de capital symbolique particulier. Lorsqu’une personnalité de premier plan se voit opposer le soupçon qu’elle ne quittera pas le territoire ou qu’elle ne présente pas des garanties suffisantes, c’est tout un régime de crédibilité inégalitaire qui apparaît au grand jour.

De ce point de vue, les récits d’expérience – qu’ils soient personnels, journalistiques ou institutionnels – doivent être interprétés comme des indices situés d’une structure plus générale. Le mépris consulaire, l’opacité des décisions, l’absence ou l’insuffisance de motivation, le traitement condescendant des demandeurs et l’exigence de démonstrations répétées de « retour probable » constituent moins des anomalies que des manifestations ordinaires d’un pouvoir discrétionnaire profondément asymétrique.

J’insisterai ici pour dire que le frontiérisme n’est pas daltonien, contrairement à ce qu’il veut parfois laisser croire. Il sait voir et distinguer ceux qui ont la « bonne couleur » et le « bon passeport ». L’épisode de l’accueil différencié des personnes fuyant la guerre en Ukraine a servi, à cet égard, de révélateur. Il ne s’agit pas de contester la légitimité de la protection accordée aux Ukrainien.ne.s, mais de constater que l’élan de solidarité a rendu plus visible encore ce qui, en temps ordinaire, demeure rationalisé ou dénié : tous les exilé.e.s ne sont pas perçus comme également proches, également innocents, également secourables. Les étudiant.e.s africain.e.s tentant de quitter l’Ukraine ont exposé cette dissymétrie dans sa crudité. La frontière n’oppose pas seulement le national à l’étranger ; elle distingue aussi, parmi les étrangers, ceux dont la vulnérabilité est immédiatement intelligible et ceux dont elle demeure politiquement secondaire.

En son temps, Hannah Arendt avait formulé un diagnostic qui demeure brûlant d’actualité : la tragédie moderne des réfugiés ne réside pas uniquement dans la perte d’un lieu, mais dans l’impossibilité de trouver un monde disposé à les recevoir autrement que sous le signe de la restriction.

« Dans la longue mémoire de l’histoire, l’émigration forcée d’individus ou de groupes entiers pour des raisons politiques ou économiques apparaît comme un événement quotidien. Ce qui est sans précédent, ce n’est pas la perte de la résidence, mais l’impossibilité d’en retrouver une. […] Les nouveaux réfugiés étaient persécutés non pas à cause de ce qu’ils avaient fait ou pensé, mais parce qu’ils étaient nés pour toujours dans la mauvaise catégorie de race ou de classe12 ».

Relue à partir du présent, cette intuition permet de comprendre le visa comme un instrument de distribution différentielle du « droit d’avoir des droits » (right to have rights). Loin d’être une pure formalité, il devient un lieu où se rejoue la valeur politique accordée à certaines vies mobiles.

Du droit de migrer au droit de ne pas être contraint de partir

Pour être pleinement comprise, la critique du frontiérisme doit être replacée dans une perspective plus large de justice globale. Les politiques contemporaines de fermeture sélective ne surgissent pas dans un vide historique. Elles prennent place dans un monde structuré par des inégalités issues de la colonisation, de l’extractivisme, des interventions militaires, de l’endettement, du dérèglement climatique et de la division internationale du travail13.

À ce niveau, les propos d’Achille Mbembe éclairent une fois de plus l’évidence :

« Qu’est-ce donc que la « frontiérisation » […] sinon une façon de mener la guerre contre des ennemis dont on a auparavant détruit les milieux d’existence et les conditions de survie — l’usage de munitions perforantes à l’uranium et d’armes interdites comme le phosphore blanc ; le bombardement à haute altitude des infrastructures de base ; le cocktail de produits chimiques cancérogènes et radioactifs déposés dans le sol et qui emplissent l’air ; la poussière toxique dans les décombres des villes rasées, la pollution due aux feux d’hydrocarbures ?14 »

Autrement dit, le contrôle des mobilités ne peut être ni pensé ni dissocié des conditions mêmes qui produisent des déplacements forcés ou contraints. Et c’est ce point fondamental - étrangement sous-thématisé dans une grande partie de la littérature consacrée aux migrations - qui mérite d’être déplié.

Les travaux du philosophe camerounais Ernest-Marie Mbonda sont ici décisifs. Ils permettent d’échapper à une fausse alternative qui structure pourtant l’essentiel du débat public sur les frontières : ouverture absolue d’un côté, souverainisme restrictif de l’autre. Cette alternative est piégée parce qu’elle suppose, dans les deux cas, que la question migratoire se résout au seuil, c’est-à-dire au point de passage de la frontière, en aval. Or l’expérience massive du déplacement contemporain montre que la majeure partie de ce qui détermine la mobilité s’est jouée bien avant le seuil, dans des configurations historiques, économiques et écologiques que la frontière ne fait que sanctionner. Le « droit de migrer » ne prend dès lors son sens normatif complet qu’à la condition d’être articulé à un autre droit, moins souvent nommé : le droit de ne pas être contraint de partir15.

Ces deux droits ne sont pas symétriques au sens où ils seraient interchangeables, mais ils sont rigoureusement co-constitutifs. Affirmer le droit de migrer sans affirmer simultanément le droit de rester, c’est faire mine d’ignorer que la migration contrainte est, dans bien des cas, la conséquence d’un déni préalable du droit de demeurer dignement chez soi. À l’inverse, défendre le droit de rester sans défendre le droit de migrer, c’est se résigner à une assignation territoriale qui condamne à l’immobilité ceux et celles que les conjonctures rendent vulnérables. Penser conjointement ces deux droits, c’est restituer à la question migratoire toute son épaisseur politique : il ne s’agit pas seulement de gérer un flux, mais de transformer les conditions structurelles qui le rendent inégal.

Cette articulation a trois conséquences théoriques importantes. La première est qu’elle déplace le centre de gravité du débat : la question juste cesse d’être « faut-il ouvrir ou fermer ? » pour devenir « quelles sont les structures globales qui rendent certains contraints au départ et d’autres assignés au refus de leur accueil ? ». La deuxième est qu’elle réinscrit la question migratoire dans une économie politique de la responsabilité historique. Les puissances qui aujourd’hui se ferment sont aussi celles qui, par les dynamiques de la mondialisation néolibérale, des dettes contractées dans des conditions léonines, des coups d’État commandités, des extractions de ressources et de la dérégulation climatique dont elles sont les premières émettrices, contribuent à produire les déplacements qu’elles refusent ensuite d’accueillir16. L’injustice du frontiérisme n’est pas seulement de fermer ; elle est de fermer après avoir contribué à pousser au départ.

La troisième conséquence est d’ordre normatif. Elle impose de penser la justice migratoire comme une justice correctiveet non simplement compassionnelle. Une justice corrective ne se contente pas d’évaluer si un État accueille « assez » de migrants ; elle se demande ce que cet État doit, en raison de son histoire et de sa position dans l’ordre mondial, aux populations qu’il a contribué à rendre mobiles. Elle implique donc des obligations qui débordent largement le territoire national : politiques climatiques effectives, annulation ou restructuration profonde des dettes, réforme des accords commerciaux inégalitaires, transferts technologiques, restitutions postcoloniales, soutien à des trajectoires de développement endogène plutôt qu’aux modèles extractivistes17. Ces obligations sont celles qui rendent effectif le droit de rester. Ce sont aussi, par voie de conséquence, celles qui désamorcent à la source la logique productrice de l’indésirabilité.

Cette précision permet d’éviter deux écueils symétriques. Le premier serait de moraliser abstraitement la circulation sans interroger l’ordre mondial qui la rend si inégalement accessible : c’est l’écueil d’un humanitarisme cosmopolitique qui s’émeut de chaque naufrage sans questionner les politiques qui les rendent statistiquement inévitables. Le second serait de naturaliser les frontières existantes comme si elles constituaient l’unique réponse réaliste aux mobilités contemporaines : c’est l’écueil d’un réalisme administratif qui présente ses choix comme des nécessités. Le concept de frontiérisme a précisément pour intérêt de montrer que l’argument du réalisme administratif masque souvent un choix politique : celui de traiter les effets des injustices globales par la contention des personnes plutôt que par la transformation des causes. Inverser la perspective - non plus contenir, mais transformer - n’est pas une utopie : c’est la condition minimale pour que la question migratoire cesse d’être pensée comme un problème policier et redevienne ce qu’elle est, une question de justice mondiale.

Conclusion

Nommer un phénomène, c’est déjà l’arracher à son apparente évidence. Si cet article a cherché à introduire le concept de frontiérisme, ce n’est pas pour ajouter un terme à une nomenclature déjà saturée, mais pour rendre disponible un outil analytique permettant de saisir ensemble ce que les vocabulaires séparés du contrôle migratoire, de la sécurité, de l’asile et de l’intégration tendent à maintenir dissociés. Le frontiérisme désigne ce point d’articulation : il est ce qui se passe lorsque la frontière cesse d’être un instrument administratif parmi d’autres pour devenir le principe organisateur d’une distribution mondiale inégale de la mobilité, de la légitimité et de la protection.

Ce que cet article a voulu également montrer, c’est que cette grille de lecture éclaire la spécificité du moment présent. L’inégalité des mobilités n’est ni un accident, ni un héritage en voie d’extinction : elle est activement reproduite par des dispositifs qui se renouvellent - externalisation, biométrie, accords de réadmission, modulation des visas, frontières intérieures - et qui s’adossent, plus profondément, à des structures globales d’extraction, de dette, de guerre et de dérèglement climatique dont les populations qu’ils refoulent sont aussi les premières affectées.

Si une conclusion politique s’impose, c’est celle qui a été suggérée plus haut : la justice migratoire est inséparable d’une justice globale, et le droit de migrer demeure abstrait tant qu’il n’est pas adossé au droit de ne pas être contraint de partir. C’est en ce sens que la critique du frontiérisme ne se résume ni à un plaidoyer pour l’ouverture ni à une dénonciation morale : elle invite à reposer la question des frontières à partir de ce qui les rend nécessaires, c’est-à-dire à partir des conditions globales d’existence qu’elles cherchent simultanément à conserver et à dissimuler.

Reste alors une tâche que cet article n’a pas accomplie et qu’il ne pouvait, à lui seul, prétendre accomplir. Le frontiérisme, en tant que dispositif, appelle aussi l’étude de ses contre-mouvements : pratiques de solidarité transnationale, mobilisations de migrant-es eux-mêmes, jurisprudences offensives, expérimentations municipales d’accueil, réseaux d’entraide dans les zones de transit, propositions de réforme du droit d’asile. Là où le frontiérisme produit de l’assujettissement, ces contre-mouvements esquissent – fragmentairement, inégalement, mais néanmoins réellement – les linéaments d’une subjectivation politique alternative. Penser ensemble le dispositif et ses fissures : c’est probablement la prochaine étape d’une critique qui voudrait ne pas se contenter de décrire ce qui est, mais contribuer à rendre pensable ce qui pourrait être.

Notes

1 Étienne Balibar, « What Is a Border? », dans Politics and the Other Scene, trad. C. Jones, J. Swenson et C. Turner, Londres/New York, Verso, 2002, pp. 76-80.

2 Achille Mbembe, Brutalisme, Paris, La Découverte, 2020, pp. 157-158.

3 Nicholas De Genova, « Spectacles of Migrant ‘Illegality’: The Scene of Exclusion, the Obscene of Inclusion », dans Ethnic and Racial Studies, Vol. 36, n° 7, 2013, pp. 1180-1183.

4 Norman Ajari, La dignité ou la mort: Éthique et politique de la race, Paris, La Découverte, 2019, p. 97.

5 Achille Mbembe, op. cit., p. 188.

6 Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Paris, Éd. Philippe Rey/Jimsaar, 2021, p. 64.

7 Étienne Balibar, Nous, citoyens d'Europe ? Les frontières, l'État, le peuple, Paris, La Découverte, 2001, p. 181 et suiv. ; voir également, pour une formulation plus tardive, Europe, crise et fin ?, Lormont, Le Bord de l'eau, 2016, chap. 4.

8 TSA (Transportation Security Administration) et ICE (Immigration and Customs Enforcement) sont deux agences fédérales américaines distinctes gérées par le département de la Sécurité intérieure (DHS).

9 Achille Mbembe, « Circulations », dans Achille Mbembe et Felwine Sarr (dir.), Politique des Temps. Imaginer les devenirs africains, Paris/Dakar, Éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2019, p. 141.

10 Union européenne, Direction générale des Affaires intérieures (DG HOME), Visa Statistics 2022 : Schengen States, Bruxelles, Commission européenne, 2023. Disponible : https://home-affairs.ec.europa.eu/policies/schengen-borders-and-visa/visa-policy_en

11 Statewatch, « Schengen Visa Refusal Rates 2022 : Analysis of EU Commission Data », Statewatch Analysis, mars 2023. Disponible : https://www.statewatch.org [Consulté le 15 janvier 2024].

12 Hannah Arendt, L'impérialisme [The Origins of Totalitarianism, 1951], Paris, Fayard, 1982, p. 276 et p. 278.

13 Voir Harsha Walia, Frontières et domination. Migrations, capitalisme et nationalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2023 [2021] ; Nicholas De Genova, dir., The Borders of « Europe »: Autonomy of Migration, Tactics of Bordering, Durham, Duke University Press, 2017 et Anderson Bridget, Us and Them? The Dangerous Politics of Immigration Control, Oxford, Oxford University Press, 2013.

14 Achille Mbembe, Brutalismeop. cit., p. 68.

15 Ernest-Marie Mbonda, « Immigration, cosmocitoyenneté et justice globale », dans Ryoa Chung et Geneviève Nootens (dir.), Le cosmopolitisme, Québec, Presses de l'Université de Montréal, 2010, pp. 213-216.

16 Sur la généalogie coloniale de la dette extérieure des États du Sud, voir notamment Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Bruxelles, Les Liens qui Libèrent, 2017 ; et Thomas Piketty, Une brève histoire de l'égalité, Paris, Seuil, 2021, chap. 2 et 6.

17 Voir Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010 ; et A. Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, chap. 5.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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