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États-Unis : comment le Parti Républicain a perdu sa laisse
13 mars 2026

États-Unis : comment le Parti Républicain a perdu sa laisse


Un mouvement ouvrier fort exigeait des élites unifiées. Le patronat organisé, en retour, contenait la folie du Parti Républicain afin de garantir un climat favorable aux affaires. Selon Paul Heideman, auteur de "Rogue Elephant: How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos" (Verso, 2025), la plongée du Parti républicain dans le chaos trumpiste serait le produit de la fragmentation capitaliste

En mars 1954, Dwight D. Eisenhower revenait d’une semaine de vacances dans le ranch luxueux de l’homme d’affaires californien Paul Helms (1889-1957), à Palm Springs, lorsqu’il fut rattrapé par les frasques incontrôlées du sénateur Joseph McCarthy (1908-1957). Frustré, le président républicain écrivit à Helms pour exprimer ses inquiétudes face à l’escalade de la chasse aux sorcières anticommuniste de McCarthy :

« C’est un triste constat sur notre gouvernement qu’une chose aussi manifestement inutile et fallacieuse puisse détourner notre attention de tout le travail constructif auquel nous pourrions et devrions nous consacrer. »

Dans sa poursuite zélée de subversifs socialistes, McCarthy donnait une expression outrancière aux sentiments politiques qui animaient nombre d’élites économiques et conservatrices. Mais il le faisait sans leur aval, mû par ses propres passions grandiloquentes et ses paranoïas. À mesure que sa démagogie s’intensifiait, ils craignaient qu’il n’embarrasse leur cause et ne provoque des turbulences politiques et économiques inutiles. C’était un boulet incontrôlable. Au cours de l’année suivante, les élites économiques et républicaines unirent donc leurs forces pour soutenir la procédure de censure du Congrès qui finit par lui clouer le bec.

Paul Heideman[1] ouvre son nouveau livre, Rogue Elephant, en opposant cette mise au pas rapide de McCarthy par les grands du GOP à l’ascension irrésistible de Donald Trump. Trump, lui aussi, a toujours été controversé et imprévisible, inquiétant de nombreux acteurs du monde des affaires et de l’establishment républicain. Mais en 2016, les liens qui unissaient les dirigeants du GOP aux titans de l’industrie américaine s’étaient désintégrés. Plus personne pour manier le fouet. En réalité, il n’y avait plus de fouet du tout — seulement un million de fils distendus et effilochés. Et beaucoup de colère, et beaucoup d’argent.

Le Parti républicain d’aujourd’hui est le théâtre d’un chaos généralisé. Il est déchiré par des luttes internes, le long de lignes idéologiques souvent incohérentes, souvent sous l’influence du culte de la personnalité autour de Trump. Dans la mesure où un projet idéologique est discernable, l’objectif semble être de repousser toujours plus à droite les normes établies, pour le choc et le prestige intra-factionnel, obtenu le plus facilement en imitant la mesquinerie vengeresse et l’amoralité revendiquée de Trump.

Mais, soutient Heideman, Trump n’a pas créé cet état de fait. Son règne chaotique est l’aboutissement d’un long processus de désagrégation organisationnelle de la classe patronale et du Parti républicain, entraînant un désalignement entre les deux qui n’a pourtant en rien affaibli le pouvoir du capital.

Une vaste arène dominée par les grandes entreprises

La cohérence est une anomalie dans l’histoire des partis politiques étatsuniens. Avant le XXᵉ siècle, ils n’étaient « guère plus que des coalitions d’élites régionales », écrit Heideman, dépourvus des fondements programmatiques et institutionnels des grands partis d’autres États bourgeois. Cette situation changea avec le New Deal, qui fit des démocrates le parti du travail et de ses alliés, transformant de facto le GOP en parti du grand capital, accompagné des conservateurs sociaux, adversaires culturels des alliés du travail.

La grande erreur de McCarthy fut donc de jouer les francs-tireurs à un moment de discipline programmatique. Le grand patronat s’opposa à lui par l’intermédiaire d’organisations conçues pour consolider ses intérêts — des instances unifiées comme le Committee for Economic Development (CED) ou le Business Council[2]. Le CED, par exemple, fournit un soutien financier et du personnel à une opération anti-McCarthy qui collectait et diffusait des informations compromettantes sur le sénateur. Avant de devenir président, Eisenhower siégeait aux conseils d’administration du CED et du Business Council : c’était leur homme, et ils firent pression sur lui pour agir contre McCarthy.

Mais les capitalistes ne sont pas toujours unifiés. Ils tirent profit quotidiennement d’une concurrence féroce entre eux. Les rassembler pour défendre leurs intérêts communs — notamment la stabilité politique qui fait tourner les marchés — exige une menace d’ampleur historique. Au XXᵉ siècle, cette menace fut le mouvement ouvrier. Fait notable, 1954 fut également l’année du taux de syndicalisation le plus élevé de l’histoire des États-Unis. Les élites économiques étaient unifiées parce que le mouvement ouvrier l’était aussi.

Heideman note que la coordination patronale atteignit son apogée dans les années 1970 avec la création de la Business Roundtable[3]. Face aux grèves et à la crise politique intérieure, la Business Roundtable et la Chambre de commerce des États-Unis fonctionnèrent comme des « organisations de combat de classe » dédiées au démantèlement de l’héritage du New Deal — et elles réussirent. À partir de 1981, Ronald Reagan présida à l’effondrement du mouvement ouvrier américain, avec d’immenses conséquences sur la cohérence organisationnelle des intérêts patronaux. Heideman écrit :

« Leurs adversaires immédiats vaincus, les entreprises découvrirent vite qu’elles ne pouvaient plus maintenir l’unité forgée dans la chaleur du combat. Les organisations patronales s’atrophièrent, leurs membres se demandant à quoi bon puisque Reagan leur donnait déjà tout ce qu’ils voulaient. Les organisations commencèrent à se battre entre elles pour savoir quels secteurs et quelles firmes bénéficieraient le plus de la générosité de leur ami à la Maison-Blanche. Selon un conseiller de Reagan, le patronat se comportait moins comme une force politique disciplinée que comme des cochons à la mangeoire. »

Sans adversaire puissant pour les discipliner, soutient Heideman, les entreprises étatsuniennes devinrent de plus en plus fragmentées et repliées sur des intérêts sectoriels après l’ère Reagan. La Business Roundtable et la Chambre de commerce passèrent de la défense d’intérêts capitalistes collectifs à des agendas étroits — protection des rémunérations des dirigeants, gestion de réputation. Cette fragmentation signifia que le patronat ne pouvait plus coordonner pour discipliner le GOP ni l’orienter vers une gouvernance stable.

Les démocrates, de leur côté, dissolvaient leur propre programme politique. Des forces internes plaidèrent pour l’abandon de la coalition du New Deal, et l’élection de Bill Clinton en marqua la victoire. L’absence d’un parti représentant clairement le monde du travail remit en cause la nécessité d’un parti du capital. Les capitalistes se mirent alors en roue libre. Et la politique partisane devint folle.

La foire aux monstres indépendants

La gauche résume parfois l’évolution politique américaine ainsi : les démocrates se recentrent, le GOP en profite pour se radicaliser à droite, et la fenêtre d’Overton se déplace. Ce récit suppose que l’éventail des opinions acceptables ait une largeur fixe : si un camp recule, l’autre peut avancer d’autant. Autrement dit, si un camp cesse d’affirmer que les travailleurs et les travailleuses ont besoin de syndicats, l’autre tentera opportunément d’interdire l’adhésion syndicale.

Dans Rogue Elephant, Paul Heideman propose une explication plus dynamique. Plutôt que deux partis glissant ensemble vers la droite, il souligne la perte générale de cohérence programmatique, permettant à des entrepreneurs politiques de combler le vide. Parallèlement, la dérégulation du financement des campagnes fait que ces insurgés arrivent souvent avec leurs propres fonds — surtout à droite, où les intérêts économiques ont le plus à gagner.

Finies les alliances patronales de haut niveau conditionnant le Parti républicain pour garantir la stabilité politique. Nous sommes entrés dans l’ère de l’outsider politique, où des aspirants autoproclamés lèvent des fonds auprès de capitalistes individuels ou d’associations sectorielles sur la promesse d’agir en leur faveur, sans égard pour les conséquences à long terme. L’incohérence idéologique devient un avantage : flexibilité pour se ranger du côté d’un mécène au gré des circonstances.

Depuis l’ascension de Newt Gingrich (1943) en particulier, un cycle se répète sans fin : des insurgés, financés par des secteurs économiques cherchant à pousser la politique vers la droite, défient la direction du parti ; ils finissent par prendre le pouvoir ; puis une nouvelle génération d’insurgés apparaît.

Un parti qui abandonne la discipline programmatique peut conquérir le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement. Avant Trump, ces dynamiques s’illustrèrent avec le Tea Party, attisant les conflits internes sous vernis populiste de droite, et avec les frères Koch, symboles du mécénat milliardaire hyper-idéologique. En 2010, la décision Citizens United[4] de la Cour suprême accéléra cette tendance en ouvrant largement le financement politique aux donateurs fortunés individuels, affaiblissant encore le rôle des dirigeants de parti.

« Soudain, écrit Heideman à propos de Citizens United et de la dérégulation du financement des campagnes, le parti se retrouva à travailler tant bien que mal aux côtés de groupes disposant de ressources financières au moins équivalentes aux siennes. »

Mais ce n’étaient plus les alliances patronales conscientes de classe d’autrefois : c’étaient des fiefs sectoriels cherchant des émissaires capables de mobiliser les masses. Dans ce climat, McCarthy aurait prospéré, comme prospèrent aujourd’hui des figures telles que Marjorie Taylor Greene (1974).

Paul Heideman voit dans le règne de Trump à la fois l’aboutissement de ces dynamiques et un développement singulier : un insurgé populiste réactionnaire soutenu par des milliardaires pour les gouverner tous. Trump a réussi à obtenir un niveau de loyauté partisane inédit depuis Reagan et à dépasser Reagan par le degré de personnalisation hagiographique qu’il suscite. Son ascension a montré qu’un système partisan affaibli et une classe capitaliste fragmentée ne pouvaient plus contenir un outsider charismatique contournant les réseaux de financement et les hiérarchies de parti par la marque personnelle et le spectacle médiatique constant.

Mais une fois au pouvoir, soutient Heideman, sa présidence a révélé les limites du modèle personnaliste. Son premier mandat a produit d’importantes baisses d’impôts et des dérégulations appréciées par une partie du monde des affaires, mais fut autrement marqué par l’incohérence politique, les luttes de factions et des crises auto-infligées. Son second mandat, bien plus destructeur, demeure tout aussi peu productif en matière de construction d’institutions durables.

La même fragilité institutionnelle qui lui a permis de dominer le Parti républicain — dépendance à l’argent extérieur, structures organisationnelles vidées de leur substance, primat du spectacle — le rend incapable d’une gouvernance soutenable. Trump est à la fois l’aboutissement logique de la transformation du GOP et un avertissement : un parti qui renonce à la discipline programmatique peut prendre le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement.

Le déclin du Parti démocrate a commencé lorsqu’il a cessé de se revendiquer, avec plus ou moins d’exactitude, comme le parti du travail. De même, bien que les républicains restent redevables à des capitalistes individuels, leur descente dans la folie a commencé lorsque le GOP a renoncé à être le parti du capital.

*

Publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq


Notes

[1] Paul Heideman est un historien et essayiste étatsunien, titulaire d’un doctorat en American Studies (Rutgers–Newark). Chercheur, écrivain et enseignant, ses travaux portent sur la politique partisane aux États-Unis, l’histoire de la gauche et l’histoire intellectuelle étatsuniennes. Il a publié dans des revues et médias tels que Jacobin, Dissent, In These Times, Sociology of Race and Ethnicity et Catalyst. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dontClass Struggle and the Color Line: American Socialism and the Race Question, 1900–1930 (2018), Third Camp Socialism: A Phyllis and Julius Jacobson Reader (avec Kent Worcester, 2020) et Rogue Elephant: The Republicans from the Party of Business to the Party of Chaos (2025). On pourra lire ses articles dans Contretemps : « Le socialisme américain face à la question raciale » (entretien, 12 juin 2018) et « Les Bolcheviks noirs » (5 septembre 2018).

[2] Le Committee for Economic Development (1942) et le Business Council (1933) sont deux puissantes organisations patronales étatsuniennes chargées d’articuler les intérêts du grand capital et d’influencer les orientations économiques et politiques nationales, notamment face aux revendications sociales et aux forces politiques perçues comme menaçant la stabilité de l’ordre économique.

[3] Business Roundtable (Table ronde des grandes entreprises) : puissant groupe de pression du grand patronat étatsunien, créé en 1972, réunissant les PDG des principales multinationales. Véritable instance de coordination politique du capital, elle intervient régulièrement dans les débats législatifs et fiscaux au niveau fédéral.

[4] Citizens United : arrêt de la Cour suprême des États-Unis (Citizens United v. Federal Election Commission, 2010) qui a démantelé une grande partie des limites au financement politique par les entreprises et les associations. En assimilant ces dépenses à une « liberté d’expression » protégée par le Premier Amendement, la Cour a ouvert les vannes à l’argent des grandes fortunes et des groupes d’intérêts dans les campagnes électorales. Cette décision a notamment favorisé l’essor des Super PACs (Political Action Committees dits « indépendants »), comités pouvant lever et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou attaquer des candidats, à condition de ne pas coordonner officiellement leurs actions avec eux — une indépendance surtout juridique, souvent contournée dans les faits, qui permet aux grandes fortunes, entreprises et lobbies d’injecter massivement de l’argent dans la vie politique étatsunienne.

13 mars 2026

États-Unis : comment le Parti Républicain a perdu sa laisse

Un mouvement ouvrier fort exigeait des élites unifiées. Le patronat organisé, en retour, contenait la folie du Parti Républicain afin de garantir un climat favorable aux affaires. Selon Paul Heideman, auteur de "Rogue Elephant: How Republicans Went from the Party of Business to the Party of Chaos" (Verso, 2025), la plongée du Parti républicain dans le chaos trumpiste serait le produit de la fragmentation capitaliste

En mars 1954, Dwight D. Eisenhower revenait d’une semaine de vacances dans le ranch luxueux de l’homme d’affaires californien Paul Helms (1889-1957), à Palm Springs, lorsqu’il fut rattrapé par les frasques incontrôlées du sénateur Joseph McCarthy (1908-1957). Frustré, le président républicain écrivit à Helms pour exprimer ses inquiétudes face à l’escalade de la chasse aux sorcières anticommuniste de McCarthy :

« C’est un triste constat sur notre gouvernement qu’une chose aussi manifestement inutile et fallacieuse puisse détourner notre attention de tout le travail constructif auquel nous pourrions et devrions nous consacrer. »

Dans sa poursuite zélée de subversifs socialistes, McCarthy donnait une expression outrancière aux sentiments politiques qui animaient nombre d’élites économiques et conservatrices. Mais il le faisait sans leur aval, mû par ses propres passions grandiloquentes et ses paranoïas. À mesure que sa démagogie s’intensifiait, ils craignaient qu’il n’embarrasse leur cause et ne provoque des turbulences politiques et économiques inutiles. C’était un boulet incontrôlable. Au cours de l’année suivante, les élites économiques et républicaines unirent donc leurs forces pour soutenir la procédure de censure du Congrès qui finit par lui clouer le bec.

Paul Heideman[1] ouvre son nouveau livre, Rogue Elephant, en opposant cette mise au pas rapide de McCarthy par les grands du GOP à l’ascension irrésistible de Donald Trump. Trump, lui aussi, a toujours été controversé et imprévisible, inquiétant de nombreux acteurs du monde des affaires et de l’establishment républicain. Mais en 2016, les liens qui unissaient les dirigeants du GOP aux titans de l’industrie américaine s’étaient désintégrés. Plus personne pour manier le fouet. En réalité, il n’y avait plus de fouet du tout — seulement un million de fils distendus et effilochés. Et beaucoup de colère, et beaucoup d’argent.

Le Parti républicain d’aujourd’hui est le théâtre d’un chaos généralisé. Il est déchiré par des luttes internes, le long de lignes idéologiques souvent incohérentes, souvent sous l’influence du culte de la personnalité autour de Trump. Dans la mesure où un projet idéologique est discernable, l’objectif semble être de repousser toujours plus à droite les normes établies, pour le choc et le prestige intra-factionnel, obtenu le plus facilement en imitant la mesquinerie vengeresse et l’amoralité revendiquée de Trump.

Mais, soutient Heideman, Trump n’a pas créé cet état de fait. Son règne chaotique est l’aboutissement d’un long processus de désagrégation organisationnelle de la classe patronale et du Parti républicain, entraînant un désalignement entre les deux qui n’a pourtant en rien affaibli le pouvoir du capital.

Une vaste arène dominée par les grandes entreprises

La cohérence est une anomalie dans l’histoire des partis politiques étatsuniens. Avant le XXᵉ siècle, ils n’étaient « guère plus que des coalitions d’élites régionales », écrit Heideman, dépourvus des fondements programmatiques et institutionnels des grands partis d’autres États bourgeois. Cette situation changea avec le New Deal, qui fit des démocrates le parti du travail et de ses alliés, transformant de facto le GOP en parti du grand capital, accompagné des conservateurs sociaux, adversaires culturels des alliés du travail.

La grande erreur de McCarthy fut donc de jouer les francs-tireurs à un moment de discipline programmatique. Le grand patronat s’opposa à lui par l’intermédiaire d’organisations conçues pour consolider ses intérêts — des instances unifiées comme le Committee for Economic Development (CED) ou le Business Council[2]. Le CED, par exemple, fournit un soutien financier et du personnel à une opération anti-McCarthy qui collectait et diffusait des informations compromettantes sur le sénateur. Avant de devenir président, Eisenhower siégeait aux conseils d’administration du CED et du Business Council : c’était leur homme, et ils firent pression sur lui pour agir contre McCarthy.

Mais les capitalistes ne sont pas toujours unifiés. Ils tirent profit quotidiennement d’une concurrence féroce entre eux. Les rassembler pour défendre leurs intérêts communs — notamment la stabilité politique qui fait tourner les marchés — exige une menace d’ampleur historique. Au XXᵉ siècle, cette menace fut le mouvement ouvrier. Fait notable, 1954 fut également l’année du taux de syndicalisation le plus élevé de l’histoire des États-Unis. Les élites économiques étaient unifiées parce que le mouvement ouvrier l’était aussi.

Heideman note que la coordination patronale atteignit son apogée dans les années 1970 avec la création de la Business Roundtable[3]. Face aux grèves et à la crise politique intérieure, la Business Roundtable et la Chambre de commerce des États-Unis fonctionnèrent comme des « organisations de combat de classe » dédiées au démantèlement de l’héritage du New Deal — et elles réussirent. À partir de 1981, Ronald Reagan présida à l’effondrement du mouvement ouvrier américain, avec d’immenses conséquences sur la cohérence organisationnelle des intérêts patronaux. Heideman écrit :

« Leurs adversaires immédiats vaincus, les entreprises découvrirent vite qu’elles ne pouvaient plus maintenir l’unité forgée dans la chaleur du combat. Les organisations patronales s’atrophièrent, leurs membres se demandant à quoi bon puisque Reagan leur donnait déjà tout ce qu’ils voulaient. Les organisations commencèrent à se battre entre elles pour savoir quels secteurs et quelles firmes bénéficieraient le plus de la générosité de leur ami à la Maison-Blanche. Selon un conseiller de Reagan, le patronat se comportait moins comme une force politique disciplinée que comme des cochons à la mangeoire. »

Sans adversaire puissant pour les discipliner, soutient Heideman, les entreprises étatsuniennes devinrent de plus en plus fragmentées et repliées sur des intérêts sectoriels après l’ère Reagan. La Business Roundtable et la Chambre de commerce passèrent de la défense d’intérêts capitalistes collectifs à des agendas étroits — protection des rémunérations des dirigeants, gestion de réputation. Cette fragmentation signifia que le patronat ne pouvait plus coordonner pour discipliner le GOP ni l’orienter vers une gouvernance stable.

Les démocrates, de leur côté, dissolvaient leur propre programme politique. Des forces internes plaidèrent pour l’abandon de la coalition du New Deal, et l’élection de Bill Clinton en marqua la victoire. L’absence d’un parti représentant clairement le monde du travail remit en cause la nécessité d’un parti du capital. Les capitalistes se mirent alors en roue libre. Et la politique partisane devint folle.

La foire aux monstres indépendants

La gauche résume parfois l’évolution politique américaine ainsi : les démocrates se recentrent, le GOP en profite pour se radicaliser à droite, et la fenêtre d’Overton se déplace. Ce récit suppose que l’éventail des opinions acceptables ait une largeur fixe : si un camp recule, l’autre peut avancer d’autant. Autrement dit, si un camp cesse d’affirmer que les travailleurs et les travailleuses ont besoin de syndicats, l’autre tentera opportunément d’interdire l’adhésion syndicale.

Dans Rogue Elephant, Paul Heideman propose une explication plus dynamique. Plutôt que deux partis glissant ensemble vers la droite, il souligne la perte générale de cohérence programmatique, permettant à des entrepreneurs politiques de combler le vide. Parallèlement, la dérégulation du financement des campagnes fait que ces insurgés arrivent souvent avec leurs propres fonds — surtout à droite, où les intérêts économiques ont le plus à gagner.

Finies les alliances patronales de haut niveau conditionnant le Parti républicain pour garantir la stabilité politique. Nous sommes entrés dans l’ère de l’outsider politique, où des aspirants autoproclamés lèvent des fonds auprès de capitalistes individuels ou d’associations sectorielles sur la promesse d’agir en leur faveur, sans égard pour les conséquences à long terme. L’incohérence idéologique devient un avantage : flexibilité pour se ranger du côté d’un mécène au gré des circonstances.

Depuis l’ascension de Newt Gingrich (1943) en particulier, un cycle se répète sans fin : des insurgés, financés par des secteurs économiques cherchant à pousser la politique vers la droite, défient la direction du parti ; ils finissent par prendre le pouvoir ; puis une nouvelle génération d’insurgés apparaît.

Un parti qui abandonne la discipline programmatique peut conquérir le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement. Avant Trump, ces dynamiques s’illustrèrent avec le Tea Party, attisant les conflits internes sous vernis populiste de droite, et avec les frères Koch, symboles du mécénat milliardaire hyper-idéologique. En 2010, la décision Citizens United[4] de la Cour suprême accéléra cette tendance en ouvrant largement le financement politique aux donateurs fortunés individuels, affaiblissant encore le rôle des dirigeants de parti.

« Soudain, écrit Heideman à propos de Citizens United et de la dérégulation du financement des campagnes, le parti se retrouva à travailler tant bien que mal aux côtés de groupes disposant de ressources financières au moins équivalentes aux siennes. »

Mais ce n’étaient plus les alliances patronales conscientes de classe d’autrefois : c’étaient des fiefs sectoriels cherchant des émissaires capables de mobiliser les masses. Dans ce climat, McCarthy aurait prospéré, comme prospèrent aujourd’hui des figures telles que Marjorie Taylor Greene (1974).

Paul Heideman voit dans le règne de Trump à la fois l’aboutissement de ces dynamiques et un développement singulier : un insurgé populiste réactionnaire soutenu par des milliardaires pour les gouverner tous. Trump a réussi à obtenir un niveau de loyauté partisane inédit depuis Reagan et à dépasser Reagan par le degré de personnalisation hagiographique qu’il suscite. Son ascension a montré qu’un système partisan affaibli et une classe capitaliste fragmentée ne pouvaient plus contenir un outsider charismatique contournant les réseaux de financement et les hiérarchies de parti par la marque personnelle et le spectacle médiatique constant.

Mais une fois au pouvoir, soutient Heideman, sa présidence a révélé les limites du modèle personnaliste. Son premier mandat a produit d’importantes baisses d’impôts et des dérégulations appréciées par une partie du monde des affaires, mais fut autrement marqué par l’incohérence politique, les luttes de factions et des crises auto-infligées. Son second mandat, bien plus destructeur, demeure tout aussi peu productif en matière de construction d’institutions durables.

La même fragilité institutionnelle qui lui a permis de dominer le Parti républicain — dépendance à l’argent extérieur, structures organisationnelles vidées de leur substance, primat du spectacle — le rend incapable d’une gouvernance soutenable. Trump est à la fois l’aboutissement logique de la transformation du GOP et un avertissement : un parti qui renonce à la discipline programmatique peut prendre le pouvoir, mais il ne peut pas gouverner efficacement.

Le déclin du Parti démocrate a commencé lorsqu’il a cessé de se revendiquer, avec plus ou moins d’exactitude, comme le parti du travail. De même, bien que les républicains restent redevables à des capitalistes individuels, leur descente dans la folie a commencé lorsque le GOP a renoncé à être le parti du capital.

*

Publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq


Notes

[1] Paul Heideman est un historien et essayiste étatsunien, titulaire d’un doctorat en American Studies (Rutgers–Newark). Chercheur, écrivain et enseignant, ses travaux portent sur la politique partisane aux États-Unis, l’histoire de la gauche et l’histoire intellectuelle étatsuniennes. Il a publié dans des revues et médias tels que Jacobin, Dissent, In These Times, Sociology of Race and Ethnicity et Catalyst. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dontClass Struggle and the Color Line: American Socialism and the Race Question, 1900–1930 (2018), Third Camp Socialism: A Phyllis and Julius Jacobson Reader (avec Kent Worcester, 2020) et Rogue Elephant: The Republicans from the Party of Business to the Party of Chaos (2025). On pourra lire ses articles dans Contretemps : « Le socialisme américain face à la question raciale » (entretien, 12 juin 2018) et « Les Bolcheviks noirs » (5 septembre 2018).

[2] Le Committee for Economic Development (1942) et le Business Council (1933) sont deux puissantes organisations patronales étatsuniennes chargées d’articuler les intérêts du grand capital et d’influencer les orientations économiques et politiques nationales, notamment face aux revendications sociales et aux forces politiques perçues comme menaçant la stabilité de l’ordre économique.

[3] Business Roundtable (Table ronde des grandes entreprises) : puissant groupe de pression du grand patronat étatsunien, créé en 1972, réunissant les PDG des principales multinationales. Véritable instance de coordination politique du capital, elle intervient régulièrement dans les débats législatifs et fiscaux au niveau fédéral.

[4] Citizens United : arrêt de la Cour suprême des États-Unis (Citizens United v. Federal Election Commission, 2010) qui a démantelé une grande partie des limites au financement politique par les entreprises et les associations. En assimilant ces dépenses à une « liberté d’expression » protégée par le Premier Amendement, la Cour a ouvert les vannes à l’argent des grandes fortunes et des groupes d’intérêts dans les campagnes électorales. Cette décision a notamment favorisé l’essor des Super PACs (Political Action Committees dits « indépendants »), comités pouvant lever et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou attaquer des candidats, à condition de ne pas coordonner officiellement leurs actions avec eux — une indépendance surtout juridique, souvent contournée dans les faits, qui permet aux grandes fortunes, entreprises et lobbies d’injecter massivement de l’argent dans la vie politique étatsunienne.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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