Un entretien avec le bédéaste David B., à propos de son album Terre de feu, paru aux éditions Futuropolis.

 Pourquoi travailler sur un western, et pourquoi le situer en Amérique du Sud ?           

 J’avais déjà écrit un western avec Christophe Blain, La Révolte de Hop-Frog, j’ai trouvé dommage que ça se termine et j’ai eu envie de continuer dans ce genre. Hugues Micol, qui fait les dessins de Terre de feu, avait lui aussi envie de western. J’essaye toujours de traiter mes sujets de façon décalée, j’ai donc eu envie de faire du western mais de le commencer ailleurs que dans le far-west traditionnel. On le sait peu, mais il y a eu des massacres d’Indiens sur tout le continent, pas seulement en Amérique du Nord. Les massacres ont été très violents en Bolivie par exemple. La Terre de feu, où commence l’intrigue de notre album, est un endroit où des tribus entières ont été anéanties. Sur cette toile de fond, j’ai voulu raconter l’histoire d’un personnage qui rentre chez lui, du Sud de l’Amérique vers le Nord.

            La Terre de feu, c’est une région du western inexplorée. C’est aussi un endroit où ont eu lieu des luttes sociales. Des ouvriers révoltés constituaient des bandes qui pillaient les grandes haciendas. Des grandes grèves ont eu lieu dans les entreprises. La répression touchait les ouvriers comme les Indiens : on faisait venir des tueurs d’anarchistes comme des tueurs d’Indiens, et les problèmes étaient de la même manière forte. Il faut imaginer des pays en train de se construire. Ils n’ont pas pu, comme les Etats-Unis avec le far-west, mythologiser tout ça. Mais les révoltes sociales et les guerres contre les Indiens ont existé partout. En Colombie, il était permis de chasser l’Indien jusqu’aux années 1950 ! Attention, je dis bien 1950, pas 1850 ! Ils étaient les derniers des derniers de la société colombienne.

 

Tu mets en scène de tels tueurs d’Indiens, qui sont ici des fils de la bonne société chilienne, des sortes de dandys assassins.

 

            Ces personnages sont des fils de la bonne société chilienne qui s’ennuient et deviennent tueurs d’Indiens après s’être chargé de liquider des révoltes sociales. Temperley, leur chef, a véritablement existé. Il a participé à la répression des ouvriers de Santiago en grève. J’ai imaginé ensuite une bande improbable de jeunes gens qui se chargent de la basse besogne des régimes et des non-régimes, car ils obéissent aussi aux employeurs privés. Cette région comptait de grandes propriétés d’Européens qui n’étaient jamais sur place et se contentaient de percevoir des revenus. La pointe du continent a longtemps été disputée entre le Chili et l’Argentine. Quand les Indiens ont vu débarquer les grands propriétaires et leurs élevages de moutons, ils n’ont pas trop hésité à tuer et manger cet animal qu’ils ne connaissaient pas. Ce que les propriétaires terriens n’ont bien sûr pas accepté !

            Je ne les ai pas mis en scène, mais il y avait également des chercheurs d’or clandestins. Beaucoup de gens cherchaient à profiter de la situation et du pays. Ceux qui disposaient d’un papier prouvant leur droit de propriété ont fait venir des ouvriers pour trimer dur. Il y avait aussi de nombreux immigrés européens. D’où des problèmes sociaux qui pouvaient se régler aussi armes à la main, dans la pampa. C’est le genre de situation de chaos que j’aime mettre en scène, où toute une série de personnages s’entrecroisent, un véritable melting-pot d’aventuriers.

            La bande de Temperley est imprégnée de ce qui deviendra après la Première Guerre mondiale l’esprit fasciste. Ils ont tué des gens et y ont pris goût, c’est comme ça qu’ils se prouvent qu’ils sont des hommes. Ils ne respectent que la force. Les fascistes continuent à porter l’uniforme dans la vie civile, eux ont l’uniforme intérieur de leur classe sociale. Ils se considèrent comme ceux de la bonne société et méprisent les autres, ouvriers ou Indiens. Répression raciale et sociale sont entremêlées.

 

Pour Dumontheuil, l’auteur de Big Foot, le western est un mythe impossible à tuer. Qu’en penses tu ?

 

            Le western est un mythe qu’on essaye de tordre, de prendre par tous les bouts, d’en avoir raison. C’est aussi pour ça que j’ai voulu placer mon western en Patagonie, mais le western gagne toujours à la fin. On se laisse attraper par les chevaux, par les cavalcades, les pistolets, les Indiens. On ne peut tuer les mythes, il faut se les approprier. J’ai été marqué par les westerns des années 1970, qui remettent en cause le western traditionnel. J’adore par exemple Les Portes du paradis, de Cimino. Des grands propriétaires embauchent une bande de mercenaires pour mettre au pas des immigrés européens révoltés. Ce film n’a d’ailleurs pas du tout marché aux Etats-Unis. Il semble qu’on revienne aujourd’hui, dans l’Amérique des années Bush, vers une forme de western moins critique, moins historique, et moins ancrée dans la réalité sociale, comme dans les années 1950. Open Range, ou 3h10 pour Yuma me semblent s’inscrire dans cette veine là, même s’ils peuvent être de bons films. Mais on revient à des thématiques très manichéennes, les bons et les méchants, et le héros justicier qui triomphe. C’est la petite ville, l’entre soi.

 

Tu as réussi à introduire un peu de magie et de fantastique dans cet ouvrage.

 

            J’ai encore une fois voulu introduire un décalage. Il y a les Blancs avec leur magie à eux : le spiritisme, les sociétés secrètes, l’occultisme. Et puis il y a l’archer rouge, l’Indien révolté et insoumis, qui est un peu en perdition, en marge de sa propre tribu. C’est un moment historique où les Indiens commencent à être anéantis et se raccrochent à ce qu’ils peuvent. L’archer rouge est le pendant de Temperley et de ses acolytes, un guerrier qui croit à la force et qui est en dialogue personnel avec son dieu. J’aime donner dans mes ouvrages une dimension liée aux croyances. Les Indiens de Patagonie ont été largement évangélisés. La seule échappatoire dans cette région consistait pour eux à se réfugier dans une mission évangélique tenue par des religieuses.

            Du côté des Blancs, l’occultisme peut correspondre à une forme de révolte ou de décalage par rapport à la société. Contre les religions dominantes, beaucoup de femmes s’inscrivaient là-dedans, dont mes personnages féminins, deux sœurs spirites. C’était une manière pour elles d’échapper aux pesanteurs de la société, en redevenant des sorcières, mais sans finir dans le bûcher. En marge de la société, mais dans la société, presque « hype » même.

 

Que peux-tu dire sur les paysages, et le dessin ?

 

            Il y a des icebergs, et comme le dit le personnage principal, Lowatt, ils sont à l’image des personnages eux-mêmes : coincés dans une passe, au bout du monde, ils se fracassent les uns contre les autres. Qui dit western dit paysage, soit la vaste étendue, soit la petite ville. Hugues Micol a pu se faire plaisir en dessinant la pampa. Dans ce premier tome, Lowatt est coincé au bout du continent, il ne peut pas partir. Nous avons voulu montrer l’espace devant lui pour les futurs albums. Le projet à long terme est de lui faire traverser l’Amérique, pour évoquer la situation politique et sociale de l’époque. Nous sommes restés volontairement dans un flou chronologique, afin de pouvoir allégrement rassembler des événements qui se sont déroulés à des périodes différentes. Nous espérons évoquer la façon dont le gouvernement argentin a massacré les Indiens de la pampa, dans de véritables batailles de l’armée ; comment se sont constitués les grands empires du caoutchouc de la forêt amazonienne, avec la création de Manao ; l’installation de Somoza au Nicaragua par les Etats-Unis, la révolution mexicaine…

            Je ne peux pas tout dessiner, j’ai plusieurs projets en même temps. Hugues est un copain, il voulait faire du western, je lui ai proposé. Autant offrir des scénarii à des gens qui ont les capacités pour le faire à partir du moment où je ne peux pas tout faire ! J’ai plaisir à voir Hugues dessiner, à me dire « Tiens, ça il le fait comme ça, j’aurais fait autrement mais c’est super ! ». J’aime beaucoup la force et la tension de ses dessins, il y a de l’énergie, de la brutalité, de l’énergie, ça colle bien à l’histoire.

 

Propos recueillis par Sylvain Pattieu

 

(Visited 230 times, 1 visits today)