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La France insoumise est-elle anticapitaliste ? Réponse à Frédéric Lordon
11 novembre 2025

La France insoumise est-elle anticapitaliste ? Réponse à Frédéric Lordon


« La France insoumise est-elle anticapitaliste ? » C’est la question que pose Frédéric Lordon dans un récent article de son blog du Monde Diplomatiqueet co-publié avec Armes de la critique, contribution à la fois théorique et stratégique. Antoine Salles-Papou, responsable de l’école de formation de l’institut La Boétie (créé par la France insoumise), lui répond ici.

« La France insoumise est-elle anticapitaliste ? » se demande Frédéric Lordon dans un article argumenté. On tâchera ici de répondre à ce texte qui a le mérite d’ouvrir un débat théorique de haut niveau. Il est de haut niveau parce qu’il lie les considérations sur l’analyse du capitalisme et des classes sociales avec des questions directes pour l’action politique.

Bien sûr, il y a beaucoup de convergences et de points d’accord avec Frédéric Lordon qui est l’un des intellectuels les plus motivants de notre famille politique. Sa contribution à la vitalité du monde intellectuel critique français et surtout son lien avec les luttes depuis une quinzaine d’années font référence pour nous.

Son texte ouvre néanmoins un certain nombre de nuances voire parfois de désaccords qu’il faut examiner. Je le fais ici notamment à la lumière de la théorie de l’ère du peuple présentée de manière très complète dans l’ouvrage Faites mieux : vers la révolution citoyenne, et des analyses mises en avant dans le dernier livre de l’Institut La Boétie Nouveau peuple, nouvelle gauche.

Un problème de déterminant

Drôle de question, qui se propose de sonder l’essence d’un mouvement politique, comme si elle sondait le cœur d’un être humain. « Anticapitaliste » ne peut désigner que deux choses : une mise en cause d’un rapport social de domination dans la répartition de la richesse produite et une forme d’organisation des règles de l’échange dans la société. L’un et l’autre ont alors leur propre histoire quand ils s’adaptent eux-mêmes aux situations qu’ils créent par leur activité. Un problème surgit pour l’analyse chaque fois où l’on voudra figer la réalité du capitalisme dans une forme intemporelle et anhistorique.

C’est le cas quand Lordon, au fil de son texte, en vient à évaluer « l’anticapitalisme » à l’aune d’une définition générale, et peut être figée, du capitalisme. Son argumentaire commence d’ailleurs par reprendre la critique faite par Evgeny Morozov au concept de « technoféodalisme » proposé par l’économiste Cédric Durand pour décrire les mutations du mode de production introduites par l’essor du capital numérique. Pour Morozov, comme pour Lordon, les capitalistes numériques ne font qu’appliquer les recettes de tous les capitalistes depuis le 19e siècle. Au cœur de son argumentaire, les investissements colossaux réalisés dans les infrastructures par les grandes entreprises du numériques montreraient que la logique du développement des forces productives par le réinvestissement d’une part de la plus-value est toujours à l’œuvre aujourd’hui. Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Cédric Durand a réfuté cette critique en montrant bien la nature différente des investissements des seigneurs de la tech de ceux du capital industriel d’hier. Les premiers visent le contrôle, l’extension de leur domaine de collecte des données, de leur emprise sur la production et la circulation des informations et des connaissances, et ainsi renforce leur capacité à extraire une rente. C’est de nature différente des investissements visant à améliorer l’efficacité du procès de production industriel. Ce débat sur le technoféodalisme ne fournit que l’accroche du texte de Lordon. Je n’entre pas plus dans la défense de la notion qui a été plus développée par Durand lui-même dans un article paru sur Contretemps[1].

Il est symptomatique d’un trait central du raisonnement de l’économiste et philosophe. Le capitalisme est réductible à une série de principes fondamentaux, qui sont d’ailleurs cités par Lordon. Décrire le capitalisme pour lui, c’est avant tout dissiper les habits et oripeaux particuliers de l’époque pour aller à ces principes intemporels. En tout cas, il y aurait un niveau de vérité supérieur à cet exercice plutôt qu’à la simple description d’une formation historique en évolution.

Bien sûr, ce n’est pas chez Lordon, esprit fin, un raisonnement caricatural. Mais dans l’analyse, comme il l’écrit, de « ce » capitalisme ou « le » capitalisme, le second terme chez lui l’emporte. C’est l’inverse pour nous, qui essayons de développer la théorie de l’ère du peuple comme une nouvelle branche du matérialisme historique. Nous pensons que la vérité utile à l’action révolutionnaire se trouve, pour reprendre les mots d’un communiste célèbre, dans « l’analyse concrète d’une situation concrète »[2]. Et cette analyse concrète nous pousse à voir dans le système économique contemporain, non pas une série de lois immuables qui se transportent du passé, mais une nouvelle forme, que nous appelons le capitalisme tributaire.

Le capitalisme tributaire

Comment le mode de production capitaliste pourrait être resté le même depuis le 19e siècle ? Quand il s’est développé pour la première fois sous sa forme industrielle, c’était dans un monde qui comptait un milliard d’êtres humains. Encore faut-il préciser qu’à cette époque, une partie non négligeable de la population humaine vivait en dehors des rapports sociaux capitalistes. L’écrasante majorité des individus venait alors d’un monde rural, paysan et semi-autarcique… et allait y rester encore pour de longues décennies !

Aujourd’hui, le capital est déployé dans la totalité d’un monde à 8 milliards d’êtres humains, et où la majorité vit en ville. Ce qui s’ensuit logiquement est un formidable approfondissement et une complexification de la division du travail : entre travailleurs, mais aussi entre unités de production, entre pays. D’où la place prépondérante prise de nos jours dans l’accumulation par la sphère de la circulation et des échanges. L’intuition (géniale) de Marx, dans Le Capital, est plutôt qu’il faut dévoiler ce qui se passe de fondamental dans la sphère de la production. Il écrit ces lignes fameuses, au moment où son exposé quitte justement la sphère de la circulation pour celle de la production :

« Nous allons donc, en même temps que le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit : No admittance except on business. Là, nous allons voir non seulement comment le capital produit, mais encore comment il est produit lui-même. La fabrication de la plus-value, ce grand secret de la société moderne, va enfin se dévoiler. »

Mais aujourd’hui, l’évolution du capitalisme aidant, il faudrait presque faire la démarche inverse. Non pas nier « la fabrication de la plus-value » dans la sphère de la production, mais dévoiler cette fois les « grands secrets de la société moderne » dans la sphère de la circulation devenue si complexe et si essentielle au processus de valorisation lui-même.

À ce point, on peut réfuter un nouvel argument utilisé par Lordon pour disqualifier l’hypothèse technoféodale (mais avec elle, il refuse aussi celle du capitalisme tributaire, ce qu’il explique ensuite). Il dit en substance : la preuve que le capitalisme numérique ne présente rien de nouveau, c’est qu’on pourrait appliquer les mêmes critères au capitalisme pétrolier pendant les « Trente glorieuses », et même aujourd’hui.

Il est certain que le capital fossile se plaçait en bonne place parmi les toutes premières entreprises du monde pendant les « Trente glorieuses ». Selon un classement du magazine Forbes en 1955, 3 entreprises sur les 10 plus grosses. Mais on trouve aussi dans ce classement des industries comme General Motors, US Steel, General Electric ou Chrysler. Aujourd’hui sept des dix plus grosses entreprises sont des entreprises du numérique. Et il n’y a pas d’entreprise industrielle. Parmi les cinq plus grosses, la seule qui n’est pas un géant de la tech est en effet une entreprise pétrolière.

Pour notre époque, l’argument de Lordon est déjà plus valable, mais plutôt dans le sens d’une spécificité du capital fossile – comme il y a une spécificité du capital numérique. En effet, le volume du commerce mondial, qui transite à 90% par voie maritime sur des bateaux qui consomment du pétrole, a été multiplié par 43 depuis 1950. Il est évident que le secteur de l’énergie fossile qui permet cette formidable extension de la sphère de la circulation des marchandises a gagné une place d’une autre nature désormais. L’ensemble du système de production, de consommation et d’échange en est beaucoup plus dépendant. La pétro-oligarchie fait partie des maîtres du capitalisme tributaire. On commence à voir ici l’intérêt de se concentrer sur « ce » capitalisme plutôt que sur « le » capitalisme.

Les réseaux

L’analyse qui identifie dans notre époque les points nodaux, les acteurs stratégiques, les clés de voûte du système est plus utile pour l’action que celle qui veut effacer la situation concrète pour ne laisser apparaître que les lois immuables. En ce sens, il n’est pas inutile de mettre à jour les outils théoriques marxiens d’analyse du capitalisme.

C’est ce que fait par exemple Ulysse Lojkine dans son remarquable ouvrage Le fil invisible du capital : déchiffrer les mécanismes de l’exploitation. Lojkine tâche de mettre à jour la théorie de l’exploitation. Son grand apport est de décentrer la relation salariale dans les mécanismes d’appropriation du travail d’autrui dans le capitalisme. Il met en évidence d’autres types de relations d’exploitation. D’abord l’exploitation commerciale, c’est-à-dire par la sous-traitance et les relations inégales entre firmes. Dans le capitalisme contemporain marqué par la fragmentation des chaînes de valeur, cette forme est prépondérante. Elle crée une forte hiérarchie entre les firmes et une place spéciale pour celles qui parviennent à commander ces chaînes de valeur.

C’est d’ailleurs, chez Cédric Durand, ce pouvoir sur l’organisation globale de la production qui fonde en partie la domination des seigneurs de la tech. Lojkine parle aussi de la place de plus en plus grande que prend l’exploitation par la rente : par la propriété intellectuelle ou encore par le marché immobilier. De même pour l’exploitation financière. La montée en puissance de ces autres types d’exploitation répond à une logique d’extension du capitalisme. La nouveauté conceptuelle chez Lojkine revient à ne pas considérer ces types d’exploitation comme des dérivés de l’exploitation salariale. Cette dernière a une spécificité par rapport aux autres nous dit-il, c’est de permettre le développement des forces productives.

Or, que voit-on depuis un demi-siècle ? C’est un capitalisme qui semble en avoir fini avec cette mission historique. Un capitalisme au ralenti, qui se lit dans la baisse progressive et continue des taux de croissance et le ralentissement de la croissance de la productivité. De quoi faire l’hypothèse de la place de plus en plus grande prise dans le système par les exploitations commerciales, financières et rentières relativement à l’exploitation salariale. De là, Lojkine nous propose de rendre compte du capital non plus uniquement comme d’un « rapport de production » mais aussi comme d’un « rapport de coordination ».

On sent là une accointance – même si les deux ne disent pas exactement la même chose – avec la thèse du capitalisme tributaire défendue par Jean-Luc Mélenchon. Il s’agit ici aussi d’un renversement du renversement opéré par Marx dans le Capital entre sphère de la circulation et sphère de la production. Le vrai pouvoir du capital, aujourd’hui, se situerait dans sa capacité à organiser à l’échelle planétaire la production et la consommation. Et donc à maîtriser circulation des capitaux, des marchandises, des travailleurs, des consommateurs et leur coordination dans un système d’ensemble.

C’est la raison de la centralité des réseaux dans le capitalisme tributaire. Ils sont les infrastructures qui organisent cette circulation globale sans laquelle il n’y a pas de valorisation du capital. Que cela soit pour la coordination des chaînes de valeur, pour les réseaux numériques, logistiques ou financiers, pour celle de la consommation, pour les réseaux urbains d’eau, d’énergie, de la grande distribution, ou encore celle de la reproduction pour les réseaux de santé ou d’éducation : ceux qui les possèdent et les contrôlent gagnent un pouvoir supérieur sur l’ensemble de la société. Ils forment l’oligarchie. Celle d’Elon Musk, suzerain numérique, de Donald Trump, magnat de l’immobilier, de Xavier Niel, milliardaire des télécoms, de Vincent Bolloré et Rodolphe Saadé, fortunes faites dans la logistique, et ainsi de suite. Identifier cela n’est pas rien.

Ce n’est pas, contrairement à ce que semble dire Lordon, tenter de contourner le fait d’avoir comme ennemi le capitalisme en général. Au contraire, c’est produire une vision utile pour l’affronter concrètement. C’est avoir à disposition les clés de compréhension nécessaires pour repérer le problème des déserts de réseaux comme nouvelle question sociale. Ou celui du coût du logement et avec lui de l’accès à la ville. Ou le rôle stratégique de la tactique du « blocage des flux » dans les mouvements sociaux. Plutôt qu’être anticapitaliste comme une profession de foi, c’est être révolutionnaire comme un acte de lutte.

Classe et peuple

La critique, chez Lordon, de l’hypothèse technoféodale, et plus largement de la mise à jour de l’analyse du capitalisme amène celle de la mise à jour de la théorie des classes. Il commence par saluer le travail théorique accompli par le livre de l’Institut La Boétie Nouveau peuple, nouvelle gauche pour décoller le sujet révolutionnaire de la figure du « prolétariat usinier » masculin et blanc pour mettre en évidence toutes les nouvelles configurations qui existent. Puis il regrette que cette diversité de situations de domination soit réduite par la théorie de l’ère du peuple à un critère, la dépendance aux réseaux. Pourtant, il finit par rétablir lui-même la supériorité d’un critère sur les autres, d’une situation sur les autres, celle de l’exploitation dans la production, le « cœur du réacteur » écrit-il.

Voyons comment tout ça peut s’articuler autrement. Les chercheurs qui contribuent au livre de l’Institut La Boétie montrent en effet une pluralité de situations qui chacune peut s’apparenter à une situation de classe puisqu’elle traduit une forme de domination du capitalisme : précariat, travail hors salariat, sexisme, racisme, relégation spatiale, etc. Tout cela forme un agrégat social qui correspond à l’extension du capitalisme que nous avons décrit. Cette pluralité est en effet, comme l’écrit Lordon (avant de remettre en scène la priorité de la sphère de la production), indépassable.

La théorie de « l’ère du peuple » cherche à partir de ce constat, non pas à effacer la spécificité des expériences de classe sous le capitalisme du 21e siècle, mais à identifier l’élément commun, englobant toutes ces situations. Elle le fait en suivant le même mouvement que pour l’analyse du capitalisme, c’est-à-dire en passant de la sphère de la production, à celle de la circulation et des échanges. D’où la centralité de la condition urbaine moderne, définie comme l’obligation d’accéder aux réseaux pour produire et reproduire son existence matérielle. Elle n’homogénéise pas la multitude, elle la fédère. Tel est donc le peuple.

Contradiction principale et dominante

L’argumentaire de Lordon culmine en caractérisant le projet proposé par la France insoumise d’un succédané de révolution socialiste, une version « light » en quelque sorte. L’affrontement du peuple avec l’oligarchie mettrait selon lui, de manière décisive, certaines questions essentielles de côté, comme celle de la « propriété lucrative des moyens de de production ». Ici encore, le défaut de cette critique est de présenter les enjeux d’une manière trop générale et abstraite, et pas assez concrète et stratégique.

L’analyse du capitalisme tributaire et de la structure de classe qui en découle ouvre la voie à la recomposition à notre avantage du camp collectiviste. Le peuple, puisque la théorie en donne une définition suffisamment large pour englober tout l’agrégat social qui se trouve désormais sous la domination du capital tributaire, inclut des catégories qu’on avait l’habitude d’exclure des frontières du sujet révolutionnaire : indépendant, artisans, petit patronat. En effet, ceux-là sont aussi exploités par le capital tributaire. Beaucoup de petites entreprises sont absolument dominées par les forces du capital numérique, financier, immobilier, énergétique, etc. Les dirigeants de ces entreprises ont objectivement un intérêt commun avec le reste du peuple à l’affrontement avec l’oligarchie, et à la collectivisation des réseaux.

Bien sûr, on objectera que cette proposition méconnaît les fortes contradictions entre les petits patrons et leurs salariés sur les salaires, sur les conditions de travail et sur le pouvoir dans l’entreprise. Il est clair que le devenir réactionnaire de cette fraction du peuple existe, en même temps que sa potentialité progressiste. Son alignement sur les intérêts spécifiques du salariat – autre fraction du peuple – est la condition nécessaire à la formation d’un front anti-oligarchie. Mais dans le même temps, le front anti-oligarchie est aussi l’outil pour mobiliser le petit patronat dans un sens révolutionnaire.

Dans le petit livre qu’il signe pour l’Institut La Boétie « Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? », Cédric Durand se réfère à Mao pour justifier une idée adjacente : le front anti-technoféodal. Le révolutionnaire chinois écrit en 1937 un texte célèbre, De la contradiction. Il y plaide pour l’idée que lors d’une agression impérialiste, la contradiction dominante devient la lutte contre l’agresseur plutôt que les luttes entre classes et fractions de classes nationales. Mais il montre aussi comment c’est par la lutte anti-impérialiste que va se résoudre la lutte des classes nationale (la contradiction dite ‘principale’).

Pour reprendre Zizek expliquant Mao et cité par Durand, « dans chaque situation concrète réside une contradiction ‘particulière’ distincte, au sens précis où, pour remporter la bataille de la contradiction principale, il convient de traiter une contradiction particulière comme la contradiction prédominante ». Ainsi, la lutte du peuple contre l’oligarchie est dans notre situation concrète la contradiction dominante. Elle n’annule pas cependant la diversité des autres contradictions qui existent dans cet agrégat social. Au contraire, elle est le chemin par lequel les autres contradictions peuvent être réglées, dans le cadre d’une lutte à mort avec l’oligarchie. 

La France insoumise est-elle révolutionnaire ?

La France insoumise est-elle anticapitaliste ? Assurément, puisque tant pratiquement que théoriquement, elle s’efforce de s’attaquer aux contradictions les plus importantes du capitalisme de notre époque. Mais est-ce la bonne question ? Pour un mouvement politique, la question pertinente devrait plutôt être : la France insoumise est-elle révolutionnaire ?

Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels écrivaient « Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel, et sa conscience ». Les fondateurs du mouvement communiste mettaient bien l’accent sur la pratique concrète de la lutte des classes. Marx affirme : « le prolétariat est révolutionnaire ou bien il n’est rien ». Pour répondre à notre question, sont « communistes » et donc anticapitalistes, ceux qui sont révolutionnaires. Et les révolutionnaires sont ceux qui contribuent à la lutte des classes dans un sens révolutionnaire. Son intervention dans les institutions, dans les mouvements sociaux, sa façon de participer aux élections et son programme : tout à La France insoumise correspond absolument à cette définition.

L’idée que son programme soit révolutionnaire fait débat à l’extrême gauche. On le dit parfois social-démocrate, moins ambitieux que le programme commun. Mais c’est manquer l’essentiel. Le programme révolutionnaire est celui dont l’application déclenchera l’affrontement ouvert dans la contradiction dominante de l’époque. Qui nierait que l’Avenir en Commun oblige à affronter l’oligarchie ? Pas Fréderic Lordon qui l’a déjà dit et écrit. Enfin l’Avenir en Commun compte construire le collectivisme, le communisme au sens marxien, à partir « des prémisses actuellement existantes » comme l’écrivent Marx et Engels à la phrase suivante de L’idéologie allemande.

Ces prémisses, dans notre situation, sont de plusieurs natures. Il y a la société urbaine de réseaux, qui est déjà une forme de collectivisation avancée de la vie quotidienne, mais vampirisée par le capital. L’extension de trois logiques contribuent aussi à construire le collectivisme à partir du « déjà là » : celle des services publics, celle de la sécurité sociale et celle du plan. La dynamique ainsi appelée par ce « déjà là » anticapitaliste n’est pas sans précédent dans l’histoire des contradictions révolutionnaires agissant dans un ordre social. C’est déjà celle qui commandait déjà la transition révolutionnaire du système féodal à la domination bourgeoise au travers des chartes et corporations qui introduisaient dans l’ordre féodal, où domine la relation du seigneur et du serf, la contradiction de l’ordre proto-bourgeois.    

Notes

[1] Voir : https://www.contretemps.eu/capitalisme-numerique-technofeodalisme-durand-morozov

[2] Lénine, Œuvres – T. XXXI (avril – décembre 1920)

11 novembre 2025

La France insoumise est-elle anticapitaliste ? Réponse à Frédéric Lordon


« La France insoumise est-elle anticapitaliste ? » C’est la question que pose Frédéric Lordon dans un récent article de son blog du Monde Diplomatiqueet co-publié avec Armes de la critique, contribution à la fois théorique et stratégique. Antoine Salles-Papou, responsable de l’école de formation de l’institut La Boétie (créé par la France insoumise), lui répond ici.

« La France insoumise est-elle anticapitaliste ? » se demande Frédéric Lordon dans un article argumenté. On tâchera ici de répondre à ce texte qui a le mérite d’ouvrir un débat théorique de haut niveau. Il est de haut niveau parce qu’il lie les considérations sur l’analyse du capitalisme et des classes sociales avec des questions directes pour l’action politique.

Bien sûr, il y a beaucoup de convergences et de points d'accord avec Frédéric Lordon qui est l’un des intellectuels les plus motivants de notre famille politique. Sa contribution à la vitalité du monde intellectuel critique français et surtout son lien avec les luttes depuis une quinzaine d’années font référence pour nous.

Son texte ouvre néanmoins un certain nombre de nuances voire parfois de désaccords qu’il faut examiner. Je le fais ici notamment à la lumière de la théorie de l’ère du peuple présentée de manière très complète dans l’ouvrage Faites mieux : vers la révolution citoyenne, et des analyses mises en avant dans le dernier livre de l’Institut La Boétie Nouveau peuple, nouvelle gauche.

Un problème de déterminant

Drôle de question, qui se propose de sonder l’essence d’un mouvement politique, comme si elle sondait le cœur d’un être humain. « Anticapitaliste » ne peut désigner que deux choses : une mise en cause d’un rapport social de domination dans la répartition de la richesse produite et une forme d’organisation des règles de l'échange dans la société. L’un et l’autre ont alors leur propre histoire quand ils s’adaptent eux-mêmes aux situations qu’ils créent par leur activité. Un problème surgit pour l’analyse chaque fois où l’on voudra figer la réalité du capitalisme dans une forme intemporelle et anhistorique.

C’est le cas quand Lordon, au fil de son texte, en vient à évaluer « l’anticapitalisme » à l’aune d’une définition générale, et peut être figée, du capitalisme. Son argumentaire commence d’ailleurs par reprendre la critique faite par Evgeny Morozov au concept de « technoféodalisme » proposé par l’économiste Cédric Durand pour décrire les mutations du mode de production introduites par l’essor du capital numérique. Pour Morozov, comme pour Lordon, les capitalistes numériques ne font qu’appliquer les recettes de tous les capitalistes depuis le 19e siècle. Au cœur de son argumentaire, les investissements colossaux réalisés dans les infrastructures par les grandes entreprises du numériques montreraient que la logique du développement des forces productives par le réinvestissement d’une part de la plus-value est toujours à l'œuvre aujourd’hui. Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Cédric Durand a réfuté cette critique en montrant bien la nature différente des investissements des seigneurs de la tech de ceux du capital industriel d’hier. Les premiers visent le contrôle, l’extension de leur domaine de collecte des données, de leur emprise sur la production et la circulation des informations et des connaissances, et ainsi renforce leur capacité à extraire une rente. C’est de nature différente des investissements visant à améliorer l’efficacité du procès de production industriel. Ce débat sur le technoféodalisme ne fournit que l’accroche du texte de Lordon. Je n’entre pas plus dans la défense de la notion qui a été plus développée par Durand lui-même dans un article paru sur Contretemps[1].

Il est symptomatique d’un trait central du raisonnement de l’économiste et philosophe. Le capitalisme est réductible à une série de principes fondamentaux, qui sont d’ailleurs cités par Lordon. Décrire le capitalisme pour lui, c’est avant tout dissiper les habits et oripeaux particuliers de l’époque pour aller à ces principes intemporels. En tout cas, il y aurait un niveau de vérité supérieur à cet exercice plutôt qu’à la simple description d’une formation historique en évolution.

Bien sûr, ce n’est pas chez Lordon, esprit fin, un raisonnement caricatural. Mais dans l’analyse, comme il l’écrit, de « ce » capitalisme ou « le » capitalisme, le second terme chez lui l’emporte. C’est l’inverse pour nous, qui essayons de développer la théorie de l’ère du peuple comme une nouvelle branche du matérialisme historique. Nous pensons que la vérité utile à l’action révolutionnaire se trouve, pour reprendre les mots d’un communiste célèbre, dans « l’analyse concrète d’une situation concrète »[2]. Et cette analyse concrète nous pousse à voir dans le système économique contemporain, non pas une série de lois immuables qui se transportent du passé, mais une nouvelle forme, que nous appelons le capitalisme tributaire.

Le capitalisme tributaire

Comment le mode de production capitaliste pourrait être resté le même depuis le 19e siècle ? Quand il s’est développé pour la première fois sous sa forme industrielle, c’était dans un monde qui comptait un milliard d’êtres humains. Encore faut-il préciser qu’à cette époque, une partie non négligeable de la population humaine vivait en dehors des rapports sociaux capitalistes. L’écrasante majorité des individus venait alors d’un monde rural, paysan et semi-autarcique… et allait y rester encore pour de longues décennies !

Aujourd’hui, le capital est déployé dans la totalité d’un monde à 8 milliards d’êtres humains, et où la majorité vit en ville. Ce qui s’ensuit logiquement est un formidable approfondissement et une complexification de la division du travail : entre travailleurs, mais aussi entre unités de production, entre pays. D’où la place prépondérante prise de nos jours dans l’accumulation par la sphère de la circulation et des échanges. L’intuition (géniale) de Marx, dans Le Capital, est plutôt qu’il faut dévoiler ce qui se passe de fondamental dans la sphère de la production. Il écrit ces lignes fameuses, au moment où son exposé quitte justement la sphère de la circulation pour celle de la production :

« Nous allons donc, en même temps que le possesseur d'argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit : No admittance except on business. Là, nous allons voir non seulement comment le capital produit, mais encore comment il est produit lui-même. La fabrication de la plus-value, ce grand secret de la société moderne, va enfin se dévoiler. »

Mais aujourd’hui, l’évolution du capitalisme aidant, il faudrait presque faire la démarche inverse. Non pas nier « la fabrication de la plus-value » dans la sphère de la production, mais dévoiler cette fois les « grands secrets de la société moderne » dans la sphère de la circulation devenue si complexe et si essentielle au processus de valorisation lui-même.

À ce point, on peut réfuter un nouvel argument utilisé par Lordon pour disqualifier l'hypothèse technoféodale (mais avec elle, il refuse aussi celle du capitalisme tributaire, ce qu’il explique ensuite). Il dit en substance : la preuve que le capitalisme numérique ne présente rien de nouveau, c’est qu’on pourrait appliquer les mêmes critères au capitalisme pétrolier pendant les "Trente glorieuses", et même aujourd’hui.

Il est certain que le capital fossile se plaçait en bonne place parmi les toutes premières entreprises du monde pendant les "Trente glorieuses". Selon un classement du magazine Forbes en 1955, 3 entreprises sur les 10 plus grosses. Mais on trouve aussi dans ce classement des industries comme General Motors, US Steel, General Electric ou Chrysler. Aujourd’hui sept des dix plus grosses entreprises sont des entreprises du numérique. Et il n’y a pas d’entreprise industrielle. Parmi les cinq plus grosses, la seule qui n’est pas un géant de la tech est en effet une entreprise pétrolière.

Pour notre époque, l’argument de Lordon est déjà plus valable, mais plutôt dans le sens d’une spécificité du capital fossile - comme il y a une spécificité du capital numérique. En effet, le volume du commerce mondial, qui transite à 90% par voie maritime sur des bateaux qui consomment du pétrole, a été multiplié par 43 depuis 1950. Il est évident que le secteur de l'énergie fossile qui permet cette formidable extension de la sphère de la circulation des marchandises a gagné une place d’une autre nature désormais. L’ensemble du système de production, de consommation et d’échange en est beaucoup plus dépendant. La pétro-oligarchie fait partie des maîtres du capitalisme tributaire. On commence à voir ici l’intérêt de se concentrer sur « ce » capitalisme plutôt que sur « le » capitalisme.

Les réseaux

L’analyse qui identifie dans notre époque les points nodaux, les acteurs stratégiques, les clés de voûte du système est plus utile pour l’action que celle qui veut effacer la situation concrète pour ne laisser apparaître que les lois immuables. En ce sens, il n’est pas inutile de mettre à jour les outils théoriques marxiens d’analyse du capitalisme.

C’est ce que fait par exemple Ulysse Lojkine dans son remarquable ouvrage Le fil invisible du capital : déchiffrer les mécanismes de l’exploitation. Lojkine tâche de mettre à jour la théorie de l’exploitation. Son grand apport est de décentrer la relation salariale dans les mécanismes d’appropriation du travail d’autrui dans le capitalisme. Il met en évidence d’autres types de relations d’exploitation. D’abord l’exploitation commerciale, c’est-à-dire par la sous-traitance et les relations inégales entre firmes. Dans le capitalisme contemporain marqué par la fragmentation des chaînes de valeur, cette forme est prépondérante. Elle crée une forte hiérarchie entre les firmes et une place spéciale pour celles qui parviennent à commander ces chaînes de valeur.

C’est d’ailleurs, chez Cédric Durand, ce pouvoir sur l’organisation globale de la production qui fonde en partie la domination des seigneurs de la tech. Lojkine parle aussi de la place de plus en plus grande que prend l’exploitation par la rente : par la propriété intellectuelle ou encore par le marché immobilier. De même pour l’exploitation financière. La montée en puissance de ces autres types d’exploitation répond à une logique d’extension du capitalisme. La nouveauté conceptuelle chez Lojkine revient à ne pas considérer ces types d’exploitation comme des dérivés de l’exploitation salariale. Cette dernière a une spécificité par rapport aux autres nous dit-il, c’est de permettre le développement des forces productives.

Or, que voit-on depuis un demi-siècle ? C’est un capitalisme qui semble en avoir fini avec cette mission historique. Un capitalisme au ralenti, qui se lit dans la baisse progressive et continue des taux de croissance et le ralentissement de la croissance de la productivité. De quoi faire l’hypothèse de la place de plus en plus grande prise dans le système par les exploitations commerciales, financières et rentières relativement à l’exploitation salariale. De là, Lojkine nous propose de rendre compte du capital non plus uniquement comme d’un « rapport de production » mais aussi comme d’un « rapport de coordination ».

On sent là une accointance - même si les deux ne disent pas exactement la même chose - avec la thèse du capitalisme tributaire défendue par Jean-Luc Mélenchon. Il s’agit ici aussi d’un renversement du renversement opéré par Marx dans le Capital entre sphère de la circulation et sphère de la production. Le vrai pouvoir du capital, aujourd’hui, se situerait dans sa capacité à organiser à l’échelle planétaire la production et la consommation. Et donc à maîtriser circulation des capitaux, des marchandises, des travailleurs, des consommateurs et leur coordination dans un système d’ensemble.

C’est la raison de la centralité des réseaux dans le capitalisme tributaire. Ils sont les infrastructures qui organisent cette circulation globale sans laquelle il n’y a pas de valorisation du capital. Que cela soit pour la coordination des chaînes de valeur, pour les réseaux numériques, logistiques ou financiers, pour celle de la consommation, pour les réseaux urbains d’eau, d’énergie, de la grande distribution, ou encore celle de la reproduction pour les réseaux de santé ou d'éducation : ceux qui les possèdent et les contrôlent gagnent un pouvoir supérieur sur l’ensemble de la société. Ils forment l’oligarchie. Celle d’Elon Musk, suzerain numérique, de Donald Trump, magnat de l’immobilier, de Xavier Niel, milliardaire des télécoms, de Vincent Bolloré et Rodolphe Saadé, fortunes faites dans la logistique, et ainsi de suite. Identifier cela n’est pas rien.

Ce n’est pas, contrairement à ce que semble dire Lordon, tenter de contourner le fait d’avoir comme ennemi le capitalisme en général. Au contraire, c’est produire une vision utile pour l’affronter concrètement. C’est avoir à disposition les clés de compréhension nécessaires pour repérer le problème des déserts de réseaux comme nouvelle question sociale. Ou celui du coût du logement et avec lui de l’accès à la ville. Ou le rôle stratégique de la tactique du « blocage des flux » dans les mouvements sociaux. Plutôt qu’être anticapitaliste comme une profession de foi, c’est être révolutionnaire comme un acte de lutte.

Classe et peuple

La critique, chez Lordon, de l’hypothèse technoféodale, et plus largement de la mise à jour de l’analyse du capitalisme amène celle de la mise à jour de la théorie des classes. Il commence par saluer le travail théorique accompli par le livre de l’Institut La Boétie Nouveau peuple, nouvelle gauche pour décoller le sujet révolutionnaire de la figure du « prolétariat usinier » masculin et blanc pour mettre en évidence toutes les nouvelles configurations qui existent. Puis il regrette que cette diversité de situations de domination soit réduite par la théorie de l’ère du peuple à un critère, la dépendance aux réseaux. Pourtant, il finit par rétablir lui-même la supériorité d’un critère sur les autres, d’une situation sur les autres, celle de l’exploitation dans la production, le « cœur du réacteur » écrit-il.

Voyons comment tout ça peut s’articuler autrement. Les chercheurs qui contribuent au livre de l’Institut La Boétie montrent en effet une pluralité de situations qui chacune peut s’apparenter à une situation de classe puisqu’elle traduit une forme de domination du capitalisme : précariat, travail hors salariat, sexisme, racisme, relégation spatiale, etc. Tout cela forme un agrégat social qui correspond à l’extension du capitalisme que nous avons décrit. Cette pluralité est en effet, comme l’écrit Lordon (avant de remettre en scène la priorité de la sphère de la production), indépassable.

La théorie de « l’ère du peuple » cherche à partir de ce constat, non pas à effacer la spécificité des expériences de classe sous le capitalisme du 21e siècle, mais à identifier l’élément commun, englobant toutes ces situations. Elle le fait en suivant le même mouvement que pour l’analyse du capitalisme, c’est-à-dire en passant de la sphère de la production, à celle de la circulation et des échanges. D’où la centralité de la condition urbaine moderne, définie comme l’obligation d’accéder aux réseaux pour produire et reproduire son existence matérielle. Elle n’homogénéise pas la multitude, elle la fédère. Tel est donc le peuple.

Contradiction principale et dominante

L’argumentaire de Lordon culmine en caractérisant le projet proposé par la France insoumise d’un succédané de révolution socialiste, une version « light » en quelque sorte. L’affrontement du peuple avec l’oligarchie mettrait selon lui, de manière décisive, certaines questions essentielles de côté, comme celle de la « propriété lucrative des moyens de de production ». Ici encore, le défaut de cette critique est de présenter les enjeux d’une manière trop générale et abstraite, et pas assez concrète et stratégique.

L’analyse du capitalisme tributaire et de la structure de classe qui en découle ouvre la voie à la recomposition à notre avantage du camp collectiviste. Le peuple, puisque la théorie en donne une définition suffisamment large pour englober tout l’agrégat social qui se trouve désormais sous la domination du capital tributaire, inclut des catégories qu’on avait l’habitude d’exclure des frontières du sujet révolutionnaire : indépendant, artisans, petit patronat. En effet, ceux-là sont aussi exploités par le capital tributaire. Beaucoup de petites entreprises sont absolument dominées par les forces du capital numérique, financier, immobilier, énergétique, etc. Les dirigeants de ces entreprises ont objectivement un intérêt commun avec le reste du peuple à l’affrontement avec l’oligarchie, et à la collectivisation des réseaux.

Bien sûr, on objectera que cette proposition méconnaît les fortes contradictions entre les petits patrons et leurs salariés sur les salaires, sur les conditions de travail et sur le pouvoir dans l’entreprise. Il est clair que le devenir réactionnaire de cette fraction du peuple existe, en même temps que sa potentialité progressiste. Son alignement sur les intérêts spécifiques du salariat - autre fraction du peuple - est la condition nécessaire à la formation d’un front anti-oligarchie. Mais dans le même temps, le front anti-oligarchie est aussi l’outil pour mobiliser le petit patronat dans un sens révolutionnaire.

Dans le petit livre qu’il signe pour l’Institut La Boétie « Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? », Cédric Durand se réfère à Mao pour justifier une idée adjacente : le front anti-technoféodal. Le révolutionnaire chinois écrit en 1937 un texte célèbre, De la contradiction. Il y plaide pour l’idée que lors d’une agression impérialiste, la contradiction dominante devient la lutte contre l’agresseur plutôt que les luttes entre classes et fractions de classes nationales. Mais il montre aussi comment c’est par la lutte anti-impérialiste que va se résoudre la lutte des classes nationale (la contradiction dite ‘principale’).

Pour reprendre Zizek expliquant Mao et cité par Durand, « dans chaque situation concrète réside une contradiction ‘particulière’ distincte, au sens précis où, pour remporter la bataille de la contradiction principale, il convient de traiter une contradiction particulière comme la contradiction prédominante ». Ainsi, la lutte du peuple contre l’oligarchie est dans notre situation concrète la contradiction dominante. Elle n’annule pas cependant la diversité des autres contradictions qui existent dans cet agrégat social. Au contraire, elle est le chemin par lequel les autres contradictions peuvent être réglées, dans le cadre d’une lutte à mort avec l’oligarchie. 

La France insoumise est-elle révolutionnaire ?

La France insoumise est-elle anticapitaliste ? Assurément, puisque tant pratiquement que théoriquement, elle s’efforce de s’attaquer aux contradictions les plus importantes du capitalisme de notre époque. Mais est-ce la bonne question ? Pour un mouvement politique, la question pertinente devrait plutôt être : la France insoumise est-elle révolutionnaire ?

Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels écrivaient « Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel, et sa conscience ». Les fondateurs du mouvement communiste mettaient bien l’accent sur la pratique concrète de la lutte des classes. Marx affirme : « le prolétariat est révolutionnaire ou bien il n’est rien ». Pour répondre à notre question, sont « communistes » et donc anticapitalistes, ceux qui sont révolutionnaires. Et les révolutionnaires sont ceux qui contribuent à la lutte des classes dans un sens révolutionnaire. Son intervention dans les institutions, dans les mouvements sociaux, sa façon de participer aux élections et son programme : tout à La France insoumise correspond absolument à cette définition.

L’idée que son programme soit révolutionnaire fait débat à l’extrême gauche. On le dit parfois social-démocrate, moins ambitieux que le programme commun. Mais c’est manquer l’essentiel. Le programme révolutionnaire est celui dont l’application déclenchera l’affrontement ouvert dans la contradiction dominante de l’époque. Qui nierait que l’Avenir en Commun oblige à affronter l’oligarchie ? Pas Fréderic Lordon qui l’a déjà dit et écrit. Enfin l’Avenir en Commun compte construire le collectivisme, le communisme au sens marxien, à partir « des prémisses actuellement existantes » comme l’écrivent Marx et Engels à la phrase suivante de L’idéologie allemande.

Ces prémisses, dans notre situation, sont de plusieurs natures. Il y a la société urbaine de réseaux, qui est déjà une forme de collectivisation avancée de la vie quotidienne, mais vampirisée par le capital. L’extension de trois logiques contribuent aussi à construire le collectivisme à partir du « déjà là » : celle des services publics, celle de la sécurité sociale et celle du plan. La dynamique ainsi appelée par ce « déjà là » anticapitaliste n’est pas sans précédent dans l’histoire des contradictions révolutionnaires agissant dans un ordre social. C’est déjà celle qui commandait déjà la transition révolutionnaire du système féodal à la domination bourgeoise au travers des chartes et corporations qui introduisaient dans l’ordre féodal, où domine la relation du seigneur et du serf, la contradiction de l’ordre proto-bourgeois.    

Notes

[1] Voir : https://www.contretemps.eu/capitalisme-numerique-technofeodalisme-durand-morozov

[2] Lénine, Œuvres - T. XXXI (avril - décembre 1920)

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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