Lucien Sève, philosophe et militant communiste, est décédé le 23 mars 2020 à l’âge de 93 ans. Lucien était un ami proche depuis plus de 30 ans. La lecture de ses livres puis nos rencontres régulières ont joué un rôle déterminant dans ma vie. Au fil de nos accords et de nos désaccords, il fut toujours un interlocuteur bienveillant et intransigeant, sans jamais cesser d’être un homme généreux, brillant et drôle, d’une humanité exceptionnelle. Ce texte, écrit dans la tristesse et la colère, n’a d’autre prétention que d’être un hommage et une invitation à lire ou à relire son œuvre, insuffisamment connue et discutée.

« Et si désormais la plus directe des menaces était celle d’une désintégration anthropologique par le totalitarisme de la rentabilité – non plus destruction physique de l’espèce, mais asphyxie morale du genre humain ? »[1]. Ces mots prennent désormais un sens sinistre : Lucien Sève, l’auteur de ces lignes, est mort du Covid-19 le 23 mars 2020, quelques jours après son hospitalisation. Âgé de 93 ans, il fut classé « non-prioritaire », privé d’accès à un respirateur pour cause de pénurie. L’état désastreux de l’hôpital public français, soumis depuis des décennies à des réformes néolibérales destructrices, ainsi qu’une politique sanitaire tout simplement criminelle, ont contraint les médecins au tri des malades. Entre incurie et cynisme, le gouvernement Macron a rendu vie au darwinisme social, nom pseudo-savant de la barbarie capitaliste.

Car c’est bien d’un tel « darwinisme » frauduleux qu’a osé se revendiquer le PDG du CNRS – oxymore révélateur – pour mieux mettre à sac, de son côté, le monde de la recherche et, entre autres, la recherche épidémiologique fondamentale sur la famille des coronavirus, menée par des équipes précaires et sous-financées[2]. Si l’on ajoute que la propagation mondiale du virus semble bien avoir été causée par la destruction avancée des écosystèmes et accélérée par la pollution aux microparticules, alors la pandémie autant que son traitement libéral sont bien ce que combattit toute sa vie Lucien Sève et qui eurent finalement raison de lui, mais certainement pas de son combat, plus que jamais le nôtre.

Philosophe de la personne humaine, penseur de la bioéthique, théoricien et militant du communisme, Lucien Sève écrivait encore, au sujet des rapports entre santé, éthique et financement :

« Une telle interversion de la fin et du moyen s’attaque aujourd’hui au remodelage en profondeur de tout le système laborieusement édifié autour des valeurs de responsabilité publique, de solidarité sociale, de dignité de la personne, pour lui substituer, au nom de l’efficacité, de l’équité et de la liberté, des régulations marchandes et financières où à la limite menacent de s’évanouir les différences qualitatives de la santé avec un produit, et du corps humain avec une marchandise »[3].

Le capitalisme, désormais entré dans la séquence la plus destructrice de son histoire et piloté par des classes dirigeantes fanatiques et autoritaires, indifférentes au sort des hommes et de la planète, les yeux rivés sur les seules dividendes, est la plus mortelle des pandémies. Et Lucien Sève s’inscrit dans la longue tradition de ceux qui s’efforcent d’articuler la connaissance de sa logique toujours renouvelée à la lutte pour son dépassement-abolition, comme le disait Marx d’un seul mot : Aufhebung.

Sans prétendre résumer ici l’œuvre et la vie de Lucien Sève, on suivra un fil principal, celui de la personne humaine et de l’individualité, aux prises avec l’aliénation. D’abord parce qu’il traverse et condense l’ensemble de ce parcours à cheval sur deux siècles et les multiples dimensions de cette œuvre imposante. De la bataille contre la soi-disant théorie des dons, dans un article remarqué de 1964[4], à la question de la personnalité, et de la bioéthique à la définition d’un communisme de nouvelle génération, cette question reste centrale. Ensuite parce que ce fil ne cesse, dans le même temps, de s’entretisser à cette personne concrète que fut Lucien Sève lui-même, attaché à réfléchir sur son propre parcours comme le prouvent les nombreux encarts biographiques de ses livres. Bref, la question sèvienne de l’individualité, liant l’intime au social, est le lieu où tente sans relâche de se construire l’unité du penseur et de sa pensée, version tangible des noces -toujours espérées mais toujours différées- de la théorie et de la pratique, slogan favori d’un marxisme souvent creux.

De fait, la question de l’individu, des conditions sociales et politiques de son émancipation, apparaît très tôt chez celui qui fut d’abord sartrien, avant de se rallier au marxisme et d’adhérer au Parti communiste en 1950, en pleine guerre froide. Si un tel itinéraire intellectuel et politique, conduisant tôt à Marx et au PCF n’était pas rare, pour sa génération, il fut dans son cas semé d’embûches comme rarement pour un normalien, jeune agrégé de philosophie, en principe promis à une paisible carrière.

Son parcours débuta par une révocation du lycée français de Bruxelles, pour avoir mentionné positivement Lénine lors d’une conférence à l’Ambassade de France : certes, on fait difficilement sabordage plus flamboyant. Une mutation disciplinaire s’ensuivit, Lucien Sève se trouvant cette fois menacé de révocation définitive. Il n’y échappera qu’en mettant fin à son sursis d’incorporation militaire et se trouvera affecté en 1952 au « bat’ d’Af' », unité disciplinaire située à Batna en Algérie[5], où brimades et menaces redoublèrent sur le « militant communiste à vie » qu’il était en train de devenir[6].

Cet itinéraire d’emblée intellectuel et militant lui barra l’accès à toute carrière universitaire, cause durable d’amertume, même si on peut juger qu’elle le protégea aussi de tout académisme. À la place de l’institution universitaire, c’est avec une autre structure instituée, le Parti communiste, que Lucien Sève eut à se colleter, y occupant rapidement des fonctions importantes, en plus de ses fonctions d’enseignant en lycée dans un premier temps, puis comme permanent : impliqué dans les tâches de formation, conseiller municipal, mais aussi militant syndical, membre de France-URSS et du comité Maurice Audin contre la torture en Algérie, il fut membre du Comité Central de 1964 à 1994 et directeur des Éditions Sociales de 1976 à 1982. C’est à la tête des Éditions Sociales qu’il entreprit de lancer une édition complète des œuvres de Marx et d’Engels en français, enfin rigoureuse[7]. De 1983 à 2000, il fut membre du Comité Consultatif National d’Éthique.

Mais ces titres et ces fonctions ne sauraient résumer la vie de celui qui en vint peu à peu à interroger puis à contester la ligne de la direction : à partir de 1984, il lança l’idée d’une « refondation communiste », courant critique fédérant un groupe de responsables et d’intellectuels communistes, et qui s’accompagna de son côté d’un intense travail théorique centré sur le communisme comme visée perdurante et sur la critique toujours plus radicale de la forme parti.

Lucien Sève ne fut jamais un hiérarque satisfait de lui-même ou un intellectuel pontifiant, pas plus d’ailleurs qu’un franc-tireur contestataire. Dans son dernier livre publié, la première partie du tome IV, le dernier de son énorme somme Penser avec Marx aujourd’hui débutée en 2004, il dit avoir « été suiviste pour l’essentiel par rapport à une direction du parti qui m’apparaissait bien plus savante et expérimentée que moi », lors de ses vingt premières années de vie militante, puis s’être peu à peu enhardi à « penser stratégiquement par moi-même »[8].

Son parcours et son œuvre sont tout entiers traversés, mais aussi structurés par les contradictions réfléchies, liées à une vie de responsabilités au sein d’un Parti communiste lui-même aux prises avec son passé et son présent. Il faut rappeler, contre tous les étiquetages sommaires qui l’exaspéraient, « intellectuel stalinien » ou « philosophe officiel », que Lucien Sève fut l’un des acteurs principaux de la déstalinisation du PCF, qu’il jugea inaboutie, adversaire farouche de tout marxisme dogmatique – il préférait se dire marxien –, mais bataillant aussi avec passion, fidélité partisane et parfois sectarisme contre les orientations qu’il jugeait contestables : il reviendra en 1980 de façon autocritique sur sa polémique de 1960 avec Henri Lefebvre, reconnaissant que « l’entreprise de « justification philosophique » d’une exclusion du parti, qui relevait à mes yeux d’une bonne polémique politzérienne, m’apparaissent aujourd’hui comme injustifiable »[9].

Comment endurer pareille tension ? En en faisant le nerf même d’un marxisme à la fois impliqué et soucieux de son « autonomie relative », pour reprendre la fameuse et énigmatique formule d’Engels. On peut considérer que les difficultés inhérentes à un tel positionnement, par définition instable, concernent à des titres et des degrés divers, tous les marxistes engagés et demeurés créatifs, dès lors qu’ils ont assumé ce lien étroit, mais sans fusion ni confusion entre labeur théorique et intervention militante.

Face au mépris et aux préjugés ordinaires que suscitent ces parcours hétérodoxes, il faut souligner que les trajectoires les plus purement universitaires s’inscrivent aussi dans des logiques institutionnelles puissantes, sans, le plus souvent, en thématiser ni en interroger les effets. C’est pourquoi, contre toutes les analyses réductrices dénonçant l’engagement partisan comme un pur carcan intellectuel ou comme une cynique volonté de puissance[10], il reste à produire une analyse nuancée et précise du marxisme français du 20e et du 21e siècles, afin de comprendre cette articulation difficile et stimulante, de Lucien Sève à Louis Althusser, d’Henri Lefebvre à Daniel Bensaïd, pour ne citer qu’eux, qui met à mal la thèse d’un marxisme occidental confiné dans la théorie[11]. À l’orée de la séquence inédite qui s’ouvre aujourd’hui, face à la montée conjointe des menaces et des possibles, et face à l’affaiblissement historique du mouvement ouvrier organisé, il est grand temps d’en prolonger et d’en renouveler l’héritage, loin des marxologies académiques ou des postmarxismes désenchantés.

Pour sa part, Lucien Sève s’est toujours tenu très consciemment sur l’étroite ligne de crête de ce qu’on peut nommer un « marxisme politique », soucieux des enjeux globaux mais impliqué dans les débats les plus tacticiens, et, de ce fait même, ayant sans cesse à redéfinir et à reconquérir les conditions d’une autonomie qui ne soit ni une coupure ni un surplomb. De telles contradictions, une fois encore, intimement vécues, suscitant des amitiés et des inimitiés pareillement indéfectibles, furent à n’en pas douter l’un des moteurs profonds de sa réflexion théorique, surtout lors de cette séquence de l’histoire sociale et politique française qui, de l’après-guerre aux années 1980, multiplia les occasions de tant espérer et de tant désespérer : déstalinisation réelle mais incomplète, eurocommunisme finalement sans issue, union de la gauche brisée mais stratégie d’alliance avec le PS toujours reconduite, perspective communiste persistante mais inextricablement empêtrée dans son passé.

Au feu de ces contradictions, et de l’effort pour les orienter et les concevoir, se forgea un individu comme Lucien Sève : on peut estimer que c’est dans ce creuset que se construisit son intérêt fondamental pour une théorie matérialiste de l’individualité, reprenant le programme d’une psychologie matérialiste seulement esquissée par Georges Politzer, précisément parce qu’un tel programme inclut et surtout renouvelle la question de l’engagement et celle de l’émancipation, inséparablement individuelle et collective. Analyse indissociable, donc, d’une permanente introspection critique, restée chez Lucien Sève fondamentalement étrangère à la psychanalyse. Marx lui-même n’avait jamais cessé d’essayer de penser, du même mouvement, sa propre condition de possibilité historique et celle de la révolution. « Tu ne seras pas mieux que ton temps, mais ton temps tu le seras au mieux » avait été la maxime du jeune Hegel, père de la dialectique moderne et penseur de l’Odyssée de la conscience dans le monde.

Lucien Sève fut lui aussi le grand penseur de cette dialectique vive, à travers la notion originale de « formes historiques d’individualité » où se construisent les individus réels.

« La biographie est à la personnalité ce que l’histoire est à la formation sociale : elle est l’histoire dans laquelle la personnalité, pour autant qu’elle y réussisse, se constitue, s’active et se transforme jusqu’à la fin »[12].

Et c’est en ce point que les apports de Marx restent fondateurs, aux yeux de Lucien Sève, l’anthropologie théorique qu’il y repère articulant « de façon ultra-profonde la pensée de la formation individuelle avec celle de la formation sociale ». Ainsi, loin d’être une ligne de fuite vers des considérations strictement philosophiques ou pire encore, moralisantes, la question de l’individualité permet de penser la désaliénation, en tant que tâche révolutionnaire, sous le jour de la « vie engagée »[13], comme processus social et politique, Lucien Sève s’attelant à interroger en retour, depuis ce point de vue décalé, la ligne stratégique du PCF, sa pertinence, mais aussi ses renoncements, son enfermement dans l’électoralisme à courte vue, quitte à se détourner de la question contemporaine du rôle et de la conquête de l’État.

La formule du Manifeste qui définit le communisme comme « une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », se trouve au cœur de la relecture par Lucien Sève de la 6e thèse sur Feuerbach du jeune Marx, lecture longuement développée qu’il propose dans Marxisme et théorie de la personnalité paru en 1969. Cette thèse, retraduite par ses soins énonce que « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux ».

Lucien Sève s’attacha par la même occasion à développer la catégorie philosophique d’essence et à réexplorer plus généralement la question de la dialectique marxienne, autre massif de son œuvre, qu’il orientera notamment dans la direction d’une nouvelle dialectique de la nature, en dialogue étroit avec la physique et la biologie contemporaine[14], et avec l’exploration du « philosophique » chez Marx[15] (et non d’une philosophie, censément séparable du reste de son œuvre). Mais Lucien Sève ne s’enferma jamais, pour autant, dans une recherche à destination des seuls initiés ni dans un style hermétique, dont bon nombre de philosophes contemporains firent alors la marque d’une originalité jalousement défendue. Parue en 1980, son Introduction à la philosophie marxiste[16] rendit accessibles, dans toute leur complexité maintenue, les éléments clés de sa relecture de Marx.

Dans le même temps, continuant d’explorer les voies d’une psychologie matérialiste d’ambition anthropologique et plaçant la biographie au centre de ses préoccupations, Lucien Sève ne la découpla jamais de ses enjeux politiques. Or, à partir du milieu des années 1960, il se trouve que le vif débat stratégique interne au PCF va s’exprimer et se manifester tout en se déplaçant et en s’installant sur le terrain mouvant de l’humanisme, faisant écho aux grands bouleversements théoriques de l’après-guerre concernant les questions traditionnelles de la définition de l’homme, du sujet, de la liberté, dont Jean-Paul Sartre, mais aussi Henri Bergson et le personnalisme avaient été les hérauts précédents. Mais la question principale n’était pas là.

La controverse entre Louis Althusser, Roger Garaudy et Lucien Sève est au centre de la session fameuse du Comité Central à Argenteuil en 1966. Ce dernier y batailla à la fois contre l’anti-humanisme théorique du premier et l’humanisme philosophique du second, et cela en lien étroit avec des lignes politiques divergentes, clivant de l’intérieur un Parti communiste qui ne reconnut jamais le droit de tendance. Cette situation, entre autres facteurs, incitait à la surpolitisation implicite de querelles théoriques, devenues byzantines aujourd’hui, au risque de mélanger les registres sans pour autant les articuler. La session d’Argenteuil, comble de ce paradoxe, régla la question par défaut, c’est-à-dire par la dissociation nette des deux, affirmant, en même temps que la liberté absolue de la recherche, sa totale innocuité stratégique, entérinant ainsi le divorce entre une tactique sans boussole ni débat, et une réflexion théorique sans conséquence. Bien au-delà du PCF, cet affaissement critique et stratégique se généralisa à gauche.

On peut estimer que la centralité de la question de l’individualité, toujours remise sur le métier, fédérant souplement les autres dimensions de la recherche, aura permis à Lucien Sève d’échapper à l’engluement dans des débats piégés et des querelles intestines auxquels il participa néanmoins. Ainsi, en vertu de sa propre dynamique théorico-politique, l’approche sèvienne de l’individualité va-t-elle se ramifier à nouveau, irriguant d’un côté la relance de la question communiste et de l’autre une réflexion éthique et bioéthique qui ne cède rien, elle non plus, à une quelconque approche moralisante de la réalité sociale.

Au passage, se trouve réexplorée la question de l’aliénation chez Marx, Lucien Sève démontrant, textes à l’appui, à quel point cette thématique ne disparaît jamais des préoccupations de l’auteur du Capital : son livre intitulé Aliénation et émancipation[17] offre un bon exemple d’un rapport à Marx fait de rigueur philologique et de prolongement critique original, en dialogue avec des travaux contemporains, même si Lucien Sève, sauf sur le mode polémique, privilégia souvent des auteurs proches de ses propres orientations, négligeant les recherches étrangères à un marxisme français alors en cours de provincialisation et d’enclavement. Au nombre des exceptions, il faut signaler son rapport à Lev Vigotski, psychologue soviétique des années 1920, traduit en français par son épouse, Françoise Sève.

En dépit de ce tropisme, qu’on pourra juger d’appareil mais qui fut aussi d’amitié, les champs de recherche labourés sont immenses. On peut y vérifier, pourtant, que la question de l’individu est bien le foyer autour duquel rayonnent et s’organisent les autres axes de sa recherche : dialectique, communisme, sciences, bioéthique, dont il est impossible de présenter ici en détail les apports. Il est en tout cas remarquable que Lucien Sève ait, toujours davantage, mis l’émancipation individuelle et la réalisation de soi au cœur de ce qu’il nomme la « visée communiste », aux antipodes de la critique radicale du sujet propre à la philosophie contemporaine non marxiste et au structuralisme[18], au plus loin donc des analyses de Louis Althusser et de sa conception de l’interpellation, mais aussi de la psychanalyse, vigoureusement et sans doute expéditivement récusée.

La relation extraordinairement complexe à Louis Althusser est une des constantes, et un des spectres sans aucun doute, au centre de cette trajectoire théorique et humaine. En témoigne l’étrange recueil épistolaire[19] de 2016, Lucien Sève entreprenant de répondre, à cinquante ans de distance, à des lettres dont certaines ne lui furent jamais envoyées, avant que les responsables du fonds Althusser à l’IMEC ne s’en chargent. Au regard d’un tel livre, le débat sur la question du sujet et de l’individualité se présentent bien, et plus que jamais, noué à l’intime et à l’affectif, en leurs dimensions politique et philosophique à la fois constitutives et collatérales, bref, selon une inextricable dialectique vécue qui en excède à coup sûr le concept, mais en sous-tend l’inlassable effort de construction.

Les livres des années 1990 et des décennies suivantes sont marqués par une sécession politique grandissante, que contrebalance une fidélité maintenue, focalisant la réflexion stratégique sur les formes de l’organisation communiste et sur l’issue à sa crise. Lucien Sève y développe l’analyse de possibles formes neuves, à ses yeux, d’organisation de la lutte anticapitaliste, cette thématique devenant une des questions majeures des dernières œuvres : « l’action communiste ne peut se mener que de façon elle-même communiste : philosophie d’organisation dans le prolongement direct et incontournable du précepte de Marx : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » »[20].

Lucien Sève en vient à juger obsolète toute perspective de prise du pouvoir, qu’elle soit électorale ou révolutionnaire, et appelle à dépasser la forme-parti, jugeant que « l’avancement vers une force communiste enfin digne de ce nom se mesurera au degré de dépérissement des directions »[21]. En 2010, Lucien Sève quitte le Parti communiste « non par lassitude du combat communiste » écrit-il, « bien au contraire, mais par conviction entière que sa criante nécessité exige aujourd’hui de tout autres formes de culture, de pratique et d’organisation »[22].

Dans les derniers livres, en particulier dans le dernier volume resté inachevé de sa tétralogie, se trouve toujours plus affirmée l’idée d’une bifurcation entre socialisme et communisme, qui fait du développement individuel le marqueur d’une opposition, absolument tranchée et fort discutable, entre recours à l’étatisme et à la violence d’un côté et émancipation véritable de l’autre, sur un mode qui laisse peu de place à l’analyse du conflit de classe et à ses médiations, mais qui table sur l’horizontalité et la mise en réseau[23]. Ce chantier théorique est d’autant plus énorme qu’il relève pour partie de l’étude historique de trajectoires singulières, celles des expériences socialistes et communistes du 20e siècle. Dans son quatrième tome de Penser avec Marx aujourd’hui, Lucien Sève n’hésite pas à proposer un bilan historique général, globalement négatif si l’on ose dire, de l’URSS à la Chine en passant par la RDA et Cuba, conformément à la thèse de la prématurité, qui retrouve sans le dire la thèse problématique du primat du développement des forces productives. Il écrit :

« ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien »[24].

Et il ajoute aussitôt :

« Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifestecommuniste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui ».

Lucien Sève s’efforce alors de redessiner des voies neuves, celles d’un communisme en gésine sous nos yeux, identifiable à l’essor présent des possibilités technologiques, au « foisonnement des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous »[25], à la montée du féminisme, à la multiplication des aspirations démocratiques, des désirs d’autonomie et d’épanouissement individuel heurtant de plein fouet les logiques capitalistes. À cette visée communiste il oppose frontalement le socialisme, décrit comme double impasse responsable à elle seule du drame historique du 20e siècle :

« le socialisme, sauf à s’enliser dans l’opportunisme et la collaboration de classe, se présentait donc comme nécessairement solidaire de la révolution violente et de la dictature du prolétariat »[26].

Il s’agit d’envisager désormais « le dépassement du capitalisme comme un vaste ensemble de transformations qualitatives, non plus initialement soudaines, mais constamment graduelles »[27]. Mais comment enclencher une telle transformation tranquille sous domination néolibérale autoritaire ? L’analyse s’arrête sur un point d’orgue, le second volume du quatrième tome, resté inachevé, ayant cette question de la transition pour objet. Quoi qu’on pense de cette option, elle a l’indiscutable mérite de réoccuper le terrain, largement en friche aujourd’hui, de la réflexion stratégique au sens plein du terme.

La disparition de Lucien Sève survient au moment exact où les crises dramatiquement combinées du capitalisme marquent sans doute le vrai commencement du 21e siècle. Elle nous lègue une double tâche : poursuivre cette réflexion qui éloigne le marxisme de toute marxologie pure, de tout retour de Marx dans le giron académique des « grands auteurs » ou du repli sur l’Aventin philosophique ; relancer le débat de fond, collectif, sur la question de l’alternative politique et des moyens de sa construction politique et sociale, en y incluant la question de l’organisation.

La disparition récente de plusieurs marxistes politiques de cette génération, partageant des préoccupations analogues et proposant des voies diverses, comme André Tosel ou Daniel Bensaïd, doit être l’occasion de réexplorer cette histoire pour en reprendre le fil et le réajuster aux circonstances du moment. Leur apport, aujourd’hui très largement méconnu, éclipsé par un postmarxisme raffiné mais désertant globalement la question de l’alternative, n’a pas connu la diffusion qu’il mérite. Réactiver un marxisme politique au fait de son histoire est une tâche urgente. Et il ne fait aucun doute que Lucien Sève nous a légué un très riche pan de cette histoire.

 

Quelques suggestions de lecture pour découvrir l’œuvre de Lucien Sève

Commencer par les fins – La nouvelle question communiste, Paris, La Dispute, 1999

Qu’est-ce que la personne humaine ? Bioéthique et démocratie, Paris, La Dispute, 2006

–  Aliénation et émancipation, Paris, La Dispute, 2012

 

Notes

[1]Lucien Sève, Pour une critique de la Raison bioéthique, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 342.

[2]Présentant la loi de programmation de la recherche, Antoine Petit a déclaré le 26 novembre 2019, dans une tribune publiée par Les Echos : « Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies ».

[3]Lucien Sève, Qu’est-ce que la personne humaine ? Bioéthique et démocratie, Paris, La Dispute, 2006, p. 103.

[4]Lucien Sève, « Les « dons » n’existent pas », L’École et la Nation, 1964

[5]Lucien Sève raconte cet épisode dans le 1er tome de sa tétralogie (« Court post-scriptum sur Marx et moi », Penser avec Marx aujourd’hui, I. Marx et nous, Paris, La Dispute, 2004, pp. 249 et suivante), on trouvera des éléments biographiques détaillés dans la notice du dictionnaire Maitron, rédigée par Jacques Girault (https://maitron.fr/spip.php?article173192).

[6]Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, I. Marx et nous, Paris, La Dispute, 2004, p. 259.

[7]Cette entreprise de traduction se poursuit aujourd’hui dans le cadre de la GEME (Grande Édition des œuvres de Marx et d’Engels en français), à la fondation de laquelle œuvra Lucien Sève : https://geme.hypotheses.org/

[8]Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, IV, 1ère partie, « Le communisme » ?, Paris, La Dispute, 2019, p. 28.

[9]Lucien Sève, Une introduction à la philosophie marxiste, Paris, Édition Sociales, 1980, p. 617.

[10]On lira la réponse cinglante de Lucien Sève à l’analyse passablement caricaturale proposée par Frédérique Matonti (Intellectuels communistes – Essai sur l’obéissance politique : La Nouvelle Critique (1967-190), Paris, La Découverte, 2005), dans un article intitulé « Intellectuels communistes : peut-on en finir avec le parti pris ? » (Contretemps n°15, Paris, Textuel, 2006, http://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps%2015.pdf)

[11]Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspéro, 1977.

[12]Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, II. « L’homme » ?, Paris, La Dispute, 2008, p. 514.

[13]Ibid., p. 511.

[14]Lucien Sève (en collaboration avec des scientifiques), Sciences et dialectiques de la nature, Paris, La Dispute, 1998 et Émergence, complexité et dialectique, Paris, Odile Jacob, 2005.

[15]Karl Marx, Écrits philosophiques, présenté par Lucien Sève, Paris, Champs/Flammarion, 2011.

[16]Lucien Sève, Une introduction à la philosophie marxiste, éd. cit.

[17]Lucien Sève, Aliénation et émancipation, Paris, La Dispute, 2012.

[18]Lucien Sève, Structuralisme et dialectique, Paris, Messidor-Éditions Sociales, 1984.

[19]Louis Althusser, Lucien Sève, Correspondance, 1949-1987, Paris, 2018, Éditions sociales.

[20]Lucien Sève, Aliénation et émancipation, éd. cit., p. 90.

[21]Lucien Sève, Commencer par les fins – La nouvelle question communiste, Paris, La Dispute, 1999, p. 196.

[22]Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, IV, 1ère partie, « Le communisme » ?, éd. cit., p. 29.

[23]Lucien Sève, Commencer par les fins, éd. cit., p. 196.

[24]Lucien Sève, « Le « communisme » est mort, vive le communisme ! », entretien avec Pierre Chaillan, L’Humanité, 8 novembre 2019 (https://www.humanite.fr/le-communisme-est-mort-vive-le-communisme-679952)

[25]Ibid.

[26]Lucien Sève, Commencer par les fins, éd. cit., p. 50.

[27]Ibid., p. 119

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