Cet article de Michael Löwy est la traduction d’un texte initialement publié en anglais dans The Legacy of Ernest Mandel, dirigé par Gilbert Achcar et paru aux éditions Verso en 1999.

Michael Löwy est un sociologue et philosophe marxiste, directeur de recherche émérite au CNRS, et l’auteur de très nombreux ouvrages, parmi lesquels : La Pensée de « Che » Guevara (Maspéro, 1970), La Théorie de la révolution chez le jeune Marx (Maspéro, 1970), Dialectique et révolution : essais de sociologie et d’histoire du marxisme (Anthropos, 1974), Marxisme et romantisme révolutionnaire (Sycomore, 1979), Marxisme et théologie de la libération (IIRE, 1989), Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses sur le concept d’histoire (PUF, 2001), Franz Kafka, rêveur insoumis (Stock, 2004), Juifs hétérodoxes. Messianisme, romantisme, utopie (Editions de l’Eclat, 2010), Écosocialisme (2011), La Cage d’acier : Max Weber et le marxisme wéberien (Stock, 2013), Affinités révolutionnaires : Nos étoiles rouges et noires (Mille et une nuits, 2014, en collaboration avec Olivier Besancenot).

Sur l’actualité d’Ernest Mandel, on pourra également relire cet article de Gilbert Achcar

 

Ernest Mandel était connu non seulement comme le théoricien principal de la Quatrième Internationale, mais aussi comme l’un des plus grands économistes marxistes de la deuxième moitié du vingtième siècle. Néanmoins, l’écho de ses travaux portait bien au-delà des rangs du mouvement fondé par Léon Trotsky ou du cercle des étudiants en économie.

De Paris à Sao Paulo, de Berlin à New York, et de Moscou à Mexico, les raisons de cette large attraction, de cet intérêt et de cette sympathie sont nombreuses. L’une d’elles résidait certainement dans la dimension humaniste révolutionnaire de ses écrits.

Cette dimension est un des principes unificateurs de sa pensée, un fil rouge qui traverse ses travaux, qu’il traite du débat économique à Cuba, de la pauvreté dans le Tiers Monde, de l’économie politique marxiste ou de la stratégie révolutionnaire aujourd’hui. Il rattachait chaque question, qu’elle soit économique ou politique, chaque événement, chaque conflit, chaque crise, à un point de vue global, à la lutte pour une émancipation humaine universelle et révolutionnaire. Son travail n’était pas prisonnier d’un point de vue étroit, d’une approche étroite technique ou tactique, d’une méthode économiste ou “ politiste ”, mais s’enracinait toujours dans une perspective humaniste révolutionnaire plus large, historico-mondiale.

C’est la raison pour laquelle ses écrits économiques ne se confinent jamais uniquement aux forces abstraites et aux “ lois économiques ”, mais traitent d’êtres humains concrets, de leur aliénation, de leur exploitation, de leur souffrance – aussi bien que de l’histoire de leurs luttes, de leurs refus de se soumettre à la domination du capital. Certes, l’humanisme de Mandel n’avait rien à voir avec le vague “ humanitarisme ” en vogue aujourd’hui. Pour lui, en tant que marxiste, l’avenir de l’humanité dépendait directement de la lutte de classe des opprimés et des exploités.

L’humanisme marxiste n’a fait l’objet d’aucun écrit particulier de Mandel : on le trouve dans toute son œuvre. Dans les quelques notes qui suivent, nous essayerons de rassembler ses idées sur le sujet, et dans une certaine mesure, de les systématiser et de les critiquer, sans prétendre à quelque exhaustivité que ce soit. Est-il besoin de dire qu’il s’agit d’une interprétation – fortement inspirée par des marxistes “ hétérodoxes ” comme Lucien Goldmann et Walter Benjamin – de sa pensée. Nous nous concentrerons tout particulièrement sur trois sujets centraux, intimement liés et dialectiquement articulés : l’inhumanité du capitalisme, le socialisme comme réalisation des potentialités humaines, et l’argument en faveur d’un optimisme anthropologique[1].

Il existe des lacunes surprenantes dans son œuvre : on y trouve très peu de choses à propos du débat sur “ l’anti-humanisme théorique ” d’Althusser ou de la discussion sur la conception marxiste de la nature humaine. Mais cela peut s’expliquer par une réticence à s’engager dans des controverses strictement philosophiques. Plus troublant est le peu d’attention accordée aux crimes contre l’humanité : le goulag stalinien, Hiroshima, et même (jusqu’en 1990) Auschwitz[2]. Ce n’est pas que ces événements historiques soient absents de ces écrits : il les mentionne souvent (notamment dans les dix dernières années) mais dans un statut quelque peu marginal, sans leur accorder leur pleine signification historico-mondiale, en tant que désastres de la modernité.

Mandel était trop un héritier de l’Aufklarung (et fier de l’être), un disciple des Lumières françaises et de leur philosophie optimiste du progrès historique, pour percevoir ces événements comme ruptures civilisationnelles, comme bornes centrales du vingtième siècle, et comme arguments en faveur d’une critique générale – dans l’esprit de l’école de Francfort – de toute la civilisation industrielle moderne. Il ne les a compris ni comme défi à l’idée de progrès inhérente à une certaine interprétation “ classique ” du marxisme, ni comme tournant majeur de l’histoire humaine exigeant une interprétation différente de notre siècle[3].

La critique du capitalisme en tant que système inhumain est pour Mandel – comme pour Marx lui-même – un des principaux arguments en faveur de la nécessité de lutter contre ce mode de production et pour son abolition révolutionnaire. Bien sûr, Mandel, comme Marx, prend note du rôle civilisateur du capitalisme, et de sa contribution au progrès humain par le développement exponentiel des forces de production. Mais il insiste sur le fait que depuis son origine, “ le capitalisme industriel a développé une combinaison de progrès et de régression, de forces productives et de tendances régressives”[4]. La nature régressive et “ inhumaine ” du capitalisme se manifeste dans la mutilation de la vie humaine, de la nature humaine, et du potentiel de liberté, de joie et de solidarité de l’humanité.

Le capitalisme est un système qui produit et reproduit l’exploitation, l’oppression, l’injustice sociale, l’inégalité, la pauvreté, la faim, la violence et l’aliénation. Le concept d’aliénation, c’est-à-dire d’asservissement d’êtres humains par les produits de leur propre travail, par les “ lois ” de la production marchande, par l’organisation sociale transformée en force hostile et indépendante, est une composante essentielle de la critique du capitalisme de Mandel. C’est à cause de l’aliénation que les êtres humains, après avoir échappé – dans une certaine mesure – à la tyrannie de la fatalité naturelle, sont devenus victimes d’une fatalité sociale qui semble condamner l’humanité aux crises, aux guerres, aux dictatures et, demain peut-être, au désastre nucléaire. Le travail aliéné est une aliénation de la nature humaine, une négation de l’être humain en tant qu’être social et politique, parce qu’il subordonne les relations humaines à une accumulation irrationnelle de biens. A travers des formes telles que la division du travail, il mutile la personne humaine d’une manière qui est contradictoire avec la nature humaine elle-même, aussi bien qu’avec le développement harmonieux de l’individu.[5] (C’est d’ailleurs dans ces quelques passages qu’Ernest Mandel utilise le concept de nature humaine sans pour cela le définir d’une façon ou d’une autre).

Dans son livre sur La Formation de la pensée économique de Karl Marx, Mandel polémique contre les marxistes – le plus souvent liés aux Partis communistes comme Wolfgang Jahn, Manfred Buhr, Auguste Cornu, Emile Bottigelli et bien sûr Louis Althusser – qui rejettent le terme d’aliénation comme “ non-scientifique ”, “ pré-marxiste ”, et appartenant à l’univers intellectuel humanistico-feuerbachien du “ jeune Marx ”. A l’encontre de cette prise de position, Mandel explique que Entfremdung ne disparaît en rien des écrits économiques plus tardifs de Marx : une étude de son évolution intellectuelle montre le passage d’une conception anthropologique de l’aliénation, caractéristique des Manuscrits de 1844, à une conception historique, qu’on peut trouver dans L’Idéologie allemande, les Grundrisse et même Le Capital[6].

L’aliénation capitaliste produit et reproduit aussi la vénalité universelle et la mercantilisation de la vie sociale ; tout doit être vendu ou acheté sur le marché. La privatisation frénétique de la consommation et de la vie détruit le tissu vivant des rapports humains en diminuant de plus en plus la communication orale et l’action commune, en privant les êtres humains des liens d’affection et de sympathie qui émanent des groupes collectifs, et en produisant de plus en plus de solitude et de cynisme. L’individualisme égoïste, la concurrence et l’appât du gain dominent les relations sociales, conduisent à une guerre de tous contre tous qui extirpe les sentiments, les valeurs et les impulsions à l’action qui sont les plus caractéristiques de l’humanité : la protection du faible, la solidarité, le désir de coopération et d’aide mutuelle, l’amour de son prochain[7]. (L’athée marxiste Ernest Mandel n’hésitait pas à recourir à ce commandement “ chrétien ” dans ses écrits.)

Homo homini lupus et bella omnium contra omnes sont l’expression essentielle non pas de la nature humaine – comme Hobbes et tant d’idéologues bourgeois le prétendent – mais de l’esprit du capitalisme. La logique du système conduit à des formes massives de violence sociale, comme la destruction brutale des sociétés précapitalistes tout au long du processus d’accumulation primitive et de colonisation décrit par Marx et Engels : ils “étaient des humanistes trop passionnés pour ne pas … se révolter contre ces crimes abominables. ”[8] Avec l’avènement de l’impérialisme, les formes coloniales de violence sont transférées, à des niveaux encore plus destructifs, vers les métropoles avancées, sous la forme de guerres mondiales et, plus tard, du fascisme. Il n’y a pas eu une seule année sans guerre depuis 1935. La Première Guerre mondiale qui a coûté la vie à des dizaines de millions de personnes a été un tournant de l’histoire de l’humanité en raison de son niveau de brutalité et de violence. Mais elle a été surpassée, et de loin, par la Deuxième Guerre mondiale, avec ses quatre-vingt millions de morts et ses nouveaux niveaux de barbarie inconnus jusqu’alors : Auschwitz, Hiroshima. “ Quel sera le prix d’une Troisième Guerre mondiale ? ”[9]

Le capitalisme n’a pas le monopole de la barbarie : son rival et alter ego, le système bureaucratique stalinien, est également responsable de crimes monstrueux. Les procès et les “ purges ” des années 1930 constituent pour Mandel “ toute une chaîne de tragédies et de crimes à une échelle gigantesque ”, avec l’assassinat de millions de victimes, y compris la plupart des cadres communistes de l’Union soviétique. La liste des crimes staliniens commence avec la collectivisation forcée en URSS et finit avec les horreurs du régime de Pol Pot au Cambodge[10].

Prévenir de nouvelles guerres et empêcher de nouvelles explosions de barbarie figurent parmi les raisons les plus urgentes de lutter contre le système capitaliste – en même temps que contre sa contrepartie bureaucratique. “ Socialisme ou barbarie ”, la formule de Rosa Luxembourg qui apparaît souvent dans les écrits de Mandel, soulignait avec force que l’avènement d’un monde socialiste n’a rien d’inévitable, mais constitue uniquement une parmi plusieurs possibilités du développement historique à venir. Ce n’est pas par hasard que le titre choisi par Mandel pour le Manifeste de la Quatrième Internationale de 1992 fut Socialisme ou barbarie à la veille du vingt-et-unième siècle.

Cette façon de poser l’alternative montre que Mandel écrivait moins comme “ oracle ” – c’est-à-dire comme quelqu’un qui prétend prédire l’avenir inévitable – que comme un “ prophète ”, c’est-à-dire, en termes bibliques, comme figure qui annonce ce qui se produira si le peuple oublie ses meilleures traditions. Le prophète ne donne voix qu’à une anticipation conditionnelle : il parle du désastre imminent, si l’action n’est pas prise contre le danger. Compris en ces termes, la prophétie est une composante essentielle de tout discours stratégique révolutionnaire – comme dans la brochure célèbre de Lénine de 1917, La Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer[11].

Après 1985, “ socialisme ou barbarie ” laisse de plus en plus la place dans le discours de Mandel à un nouveau choix : “ le socialisme ou la mort ”. Le capitalisme conduit à des catastrophes suicidaires qui menacent non seulement la civilisation mais la survie physique même de l’espèce humaine – si une action révolutionnaire d’envergure mondiale contre le système ne se produit pas[12].

Est-ce une conception trop apocalyptique de l’avenir ? Mandel ne craignait pas de recourir à des visions “ apocalyptiques ” pour illustrer ses avertissements. Dans son essai de 1990 sur l’avenir du socialisme, il évoque le déchaînement des quatre cavaliers de l’apocalypse déjà à l’œuvre : la menace de guerre nucléaire, le danger d’un désastre écologique, l’appauvrissement du Tiers Monde, et les menaces qui pèsent sur la démocratie dans les métropoles. Mandel s’indignait particulièrement de la mort, pour cause de malnutrition et de maladies guérissables, de seize millions d’enfants chaque année dans les pays du Tiers Monde (d’après les sources de l’UNICEF) : “ Tous les cinq ans, cette hécatombe silencieuse fait autant de victimes que la seconde guerre mondiale, y compris l’Holocauste et Hiroshima. L’équivalent de plusieurs guerres mondiales contre les enfants depuis 1945 : voila le prix qui de la survie du capitalisme international. ”[13]

Malgré “ l’optimisme anthropologique ” de Mandel (sur lequel nous reviendrons plus loin), on ne trouve dans son discours ni croyance facile et complaisante dans le “ progrès ” irréversible, ni foi aveugle dans l’avenir. Si le marxisme doit allier, comme Gramsci l’a jadis suggéré (citant une expression de Romain Rolland), “ le pessimisme de la raison ” et “ l’optimisme de la volonté ”, il ne manque pas de pessimisme rationnel dans les avertissements “ prophétiques ” de Mandel. Par exemple, dans un de ces derniers livres publiés, Power and Money (1992), il affirmait : “ Si l’irrationalité continue de dominer ” dans le domaine des armes nucléaires et de la menace d’un désastre environnemental, “ l’humanité est condamnée à l’extinction ”. La survie de l’espèce humaine dépend de sa capacité à arrêter “ le cours vers l’autodestruction ”[14]. En d’autres termes, si les choses continuent “ comme à l’accoutumé ”, si aucune action révolutionnaire ne se produit, le cours “ naturel ” de l’histoire, la tendance spontanée de la pseudo-rationalité capitaliste conduira à la catastrophe. Ce pessimisme de l’intellect est une des sources du sentiment d’urgence morale et politique qui se dégage des écrits d’Ernest Mandel, et de la supériorité de son diagnostic sur tant de prédictions mièvres et fades de “ progrès social ”. Mandel ne croyait pas au progrès linéaire et insistait sur la nécessité d’expliquer et de rendre compte, en termes marxistes, de la “ succession de périodes de barbarie et de civilisation tout au long de l’histoire humaine ”[15].

Seuls la révolution prolétarienne et l’établissement d’un nouveau mode de production, d’une nouveau mode de vie, d’une nouvelle civilisation fondée sur la coopération et la solidarité – c’est-à-dire du socialisme – peuvent prévenir le désastre. Pour Mandel, le destin de l’humanité est intimement lié à la victoire de la classe ouvrière internationale. L’émancipation de l’humanité dans son ensemble dépend de l’émancipation du prolétariat, mais les deux termes ne sont pas identiques : “ L’émancipation prolétarienne est une précondition absolue de l’émancipation humaine générale (gesamtmenschliche), mais elle n’en est qu’une précondition et non un substitut. ”[16] L’émancipation universelle exige non seulement la libération de la classe ouvrière mais l’abolition de toutes les formes de l’oppression et de l’exploitation humaines : celles des femmes, des races et nations dominées, des peuples colonisés[17].

En fait, pour Mandel, la lutte révolutionnaire prolétarienne – définie en termes marxistes classiques[18] – est l’héritière légitime et l’exécutrice testamentaire de milliers d’années d’efforts émancipateurs de l’humanité travailleuse, de Spartacus à Thomas Münzer et Babeuf. Il existe une continuité historique dans la lutte contre l’injustice sociale, une puissante tradition de luttes humaines contre les conditions inhumaines qui nourrissent l’action émancipatrice prolétarienne[19].

La cause révolutionnaire moderne se fonde sur les intérêts matériels objectifs d’une classe sociale – celle des salariés, au sens le plus large – mais elle s’inspire aussi, d’après Mandel, sur les valeurs éthiques, sur l’impératif catégorique (au sens kantien du terme, mais avec un contenu entièrement différent) formulé par Marx lui-même : Lutter contre toute condition sociale qui amène des êtres humains à être exploités, rabaissés, opprimés, aliénés[20].

Se battre du côté des victimes de l’injustice, contre l’inhumanité (Unmenschlichkeit), contre les conditions sociales inhumaines qui transforment le monde en enfer est un devoir élémentaire, fondé sur un principe axiomatique : la seule valeur suprême pour les êtres humains ce sont les êtres humains eux-mêmes. Loin de contredire cette obligation morale, le matérialisme historique et la défense du prolétariat dans la lutte de classe lui apportent des justifications supplémentaires[21].

Ce devoir de lutter contre l’exploitation, l’injustice, l’oppression et les circonstances inhumaines n’est motivé par aucune assurance que ce combat finira par le triomphe du socialisme. Même si la science démontrait qu’une telle lutte n’a aucune chance de réussir dans le futur immédiat, l’impératif catégorique resterait valable : “ N’est-on pas un être humain meilleur, si l’on essaye d’arracher le fouet des mains du maître qui bat son esclave, si l’on cherche à organiser une révolte contre l’assassinat de masse (comme dans le ghetto de Varsovie) ? La résistance contre les conditions inhumaines est un droit et une obligation de l’être humain – indépendamment de toute connaissance ou prédiction scientifiques. ”[22]

Si le socialisme révolutionnaire représente l’espoir d’interrompre le cours catastrophique de l’humanité vers l’autodestruction, et d’ouvrir une ère nouvelle, il n’est pas, pour le marxisme – contrairement à ce que tant de critiques superficiels prétendent – “ la fin de l’histoire ”, le “ paradis sur terre ”, le bonheur parfait et l’harmonie stable : il n’est que la fin de “ préhistoire ” humaine, la fin des tragédies indignes des êtres humains, et le commencement de la véritable histoire humaine, du vrai drame humain. Les luttes de classe disparaîtront pour être remplacées par de nouveaux conflits, dignes de l’espèce humaine et non animaux et vils.

Le socialisme est aussi le premier pas vers le royaume de la liberté. Le contrôle conscient de la production par les individus associés – la planification démocratique – est le commencement de l’accomplissement de la liberté par la communauté, en supprimant les contraintes externes aliénantes créées par les lois économiques de la production marchande, les soi-disant “ lois d’airain de l’économie ”[23].

Dans l’un des passages les plus évocateurs de son Traité d’économie marxiste, Mandel rejette catégoriquement la variante positiviste du marxisme, pour laquelle les lois de l’économie sont “ objectives ” et “ nécessaires ”, et la liberté ne consiste que dans la “ conscience de la nécessité ” : prenant parti pour “ l’authentique tradition humaniste de Marx et d’Engels ” – pour qui “ le royaume de la liberté commence au-delà du royaume de la nécessité  » – il affirme que la liberté ne consiste pas en une contrainte “ acceptée librement ”, mais dans le développement libre et autonome des êtres humains, dans un processus permanent de changement et d’enrichissement. Dans le socialisme, il n’y a plus de “ lois d’airain ”, et il n’y plus de place pour “ l’économie politique ” au sens strict, puisque la production est basée sur les choix libres et démocratiques des individus associés, d’après les besoins sociaux de leurs communautés[24].

Pour l’humaniste révolutionnaire Ernest Mandel, le socialisme n’est pas un but “ productiviste ”. Il souligne dans ces écrits économiques que, dans le socialisme, le développement des forces productives cesse d’être un objectif en soi pour ne devenir qu’un moyen vers des fins humaines : la croissance de l’individualité socialement riche. Les biens sont de plus en plus distribués par des moyens autres que la circulation monétaire, selon les besoins. Au lieu de l’accumulation des choses, de la production de plus en plus de marchandises, l’objectif est le développement polyvalent des êtres humains, la réalisation de toutes leurs potentialités humaines. Les critères de la richesse deviendront le temps libre, le temps pour l’expression créative et l’échange social, permettant à chaque individu son propre développement comme personnalité complète et harmonieuse[25].

L’homo faber moderne n’a le temps et la possibilité ni de créer librement, ni de jouer, ni d’exercer ses capacités de manière spontanée et non égoïste – alors que ces activités constituent la caractère spécifique de la praxis humaine. L’être humain socialiste redeviendra, comme dans un passé précapitaliste, en même temps faber et ludens – en réalité, de plus en plus ludens sans cesser d’être faber : “ Le désintéressement matériel est couronné par la spontanéité créative qui réunit dans une même jeunesse éternelle le jeu de l’enfant, l’élan de l’artiste et l’eurêka du savant. ”[26]

En d’autres termes, le socialisme n’est pas un “ Etat ”, un “ système ”, mais un processus historique d’humanisation progressive des rapports sociaux, conduisant à l’avènement d’un nouvel ensemble de relations humaines entre les individus – au lieu des rapports réifiés entre les choses – et finalement au nouvel être humain : “ l’humanisme socialiste qui place la solidarité humaine et l’amour du prochain en tête de tous les mobiles d’action humaine ” est une contribution notable à la naissance du nouvel être humain. ” [27]

Ne s’agirait-il là que d’une autre utopie ? Malgré son admiration pour Ernst Bloch, Mandel ne décrit pas habituellement ses propres positions sur l’alternative socialiste possible comme “ utopiques ” – un adjectif qui a trop souvent servi à éliminer comme “ impossibles ”, “ irréalistes ”, “ impraticables ” ou “ infaisables ”, les propositions de changement social radical. Mais dans Power and Money, il se réfère à la célèbre réhabilitation du rêve par Lénine, afin de remettre en cause la définition conventionnelle et restrictive du terme “ d’utopie ” :

“ Lénine, aussi improbable que cela paraisse, a réellement attiré l’attention sur “ le droit de rêver ”, à condition que le rêve concerne ce qui n’existe pas encore mais pourrait se réaliser dans un certain ensemble de circonstances…. L’utopie au sens le plus large du terme, a été l’un des grands moteurs de l’accomplissement du progrès historique. Dans le cas de l’esclavage, par exemple, son abolition ne se serait pas produite au moment et dans les conditions où elle a eu lieu si des abolitionnistes révolutionnaires et “ utopistes ” s’étaient eux-mêmes limités à lutter pour de meilleures conditions pour les esclaves au sein de “ l’institution particulière ”. ”[28]

Aux yeux de Mandel, le rêve révolutionnaire, l’horizon imaginaire du futur, l’espoir d’un changement radical sont des composantes essentielles de la vie humaine : à l’instar d’Ernst Bloch – un de ses auteurs marxistes contemporains préférés – il insiste que l’être humain est un homo sperans, mu par le “Principe de l’Espoir ”[29]. Evidemment, chez Mandel, cette dimension utopique n’est pas opposée à la dimension scientifique : elles sont toutes deux des composantes nécessaires du mouvement socialiste pour l’émancipation révolutionnaire.

La science peut démontrer l’existence de la lutte de classe, mais non de son issue : “ le socialisme ou la mort ”. Dans l’engagement en faveur de la cause prolétarienne socialiste il y a forcément un élément de foi, c’est-à-dire (pour reprendre la définition de Lucien Goldmann) une croyance en des valeurs transindividuelles dont la réalisation ne peut faire l’objet d’une preuve factuelle ou scientifique[30]. Dans l’un de ses premiers essais d’une certaine longueur, l’article sur “ Trotsky, l’homme et son œuvre ” (1947), le jeune Ernest Mandel écrivait déjà :

“ Au cœur de tout marxiste authentique est une croyance en l’homme, sans laquelle toute activité révolutionnaire est vide de sens. Tout au long des vingt dernières années de sa vie, années de batailles de retraite, de lutte contre l’infamie, la calomnie et la dégradation croissante de l’humanité, il [Trostky] conserva cette foi inébranlable, sans tomber dans le piège des illusions…. Mais sa foi en l’homme n’a rien de mystique ou d’irrationnel. Elle n’est que la plus haute forme de la conscience. ”[31]

Cette foi en “ l’homme ” – en les êtres humains – est intimement liée, dans le marxisme révolutionnaire, à la croyance au potentiel émancipateur de la classe exploitée. Dans un article portant le titre étonnant de “ La victoire de Léon Trotsky ” – publié en 1952, au pire moment de la Guerre froide – Mandel affirmait :

“ Le trotskisme c’est avant tout la croyance, la foi inébranlable dans la capacité du prolétariat de tous les pays de prendre son sort dans ses propres mains. Ce qui distingue le plus le trotskisme de tous les autres courants du mouvement ouvrier c’est cette conviction…. La conviction de Trotsky n’était pas unede foi irrationnelle ou mystique ; elle était basée sur la compréhension profonde de la structure de notre société industrielle. ”[32]

Lucien Goldmann a découvert une matrice commune au pari de Pascal sur l’existence de Dieu et au pari socialiste sur l’accomplissement de l’authentique communauté humaine : tous deux impliquent la foi, le danger d’échec et l’espoir de la réussite[33]. Dans une référence évidente à la thèse de Goldmann (qu’il connaissait bien), Ernest Mandel affirma dans son essai sur les raisons de la fondation de la Quatrième Internationale (1988) que puisque la révolution socialiste était la seule chance de survie de la race humaine, il était raisonnable de parier sur elle en luttant pour sa victoire :

“ Jamais l’équivalent du “ pari pascalien ” en rapport avec l’engagement révolutionnaire n’a été aussi valable qu’aujourd’hui. En ne s’engageant pas, tout est perdu d’avance. Comment pourrait-on ne pas faire ce choix même si les chances de réussite ne sont que d’un pour cent ? En réalité, les chances sont bien meilleures que cela. ”[34]

Au cœur de la foi révolutionnaire d’Ernest Mandel réside une sorte d’optimisme anthropologique, c’est-à-dire un optimisme fondé sur la croyance “ qu’en dernière instance, l’aspiration à l’émancipation (Emanzipationsstreben) possède un fondement anthropologique. ” La rébellion est inhérente à l’être humain, tant que l’humanité continuera d’exister, les opprimés et les asservis se révolteront contre leurs chaînes et l’espèce révolutionnaire ne disparaîtra jamais[35].

Cela ne signifie pas que les marxistes aient une vision naïve et unilatérale de la “ bonté ” intrinsèque de la nature humaine : ils s’accordent avec la psychologie moderne (Freud) pour reconnaître que les humains sont des êtres contradictoires et ambivalents. Leur caractère mêle l’individualisme et la socialisation, l’égoïsme et la solidarité, l’esprit destructeur et la créativité, Thanatos et Eros, l’irrationalité et la rationalité. Cependant, comme l’anthropologie contemporaine l’a montré, les humains sont des êtres sociaux ; cela signifie qu’il existe la possibilité d’une société organisée de telle manière qu’elle favorise le potentiel humain de créativité et de solidarité[36].

Il existe également des raison historiques qui militent en faveur de l’optimisme : l’étude des sociétés primitives montre que l’avarice n’est pas une composante de la “ nature humaine ” mais un produit des circonstances sociales. Loin d’être une “ partie innée ” du caractère humain, la tendance à l’accumulation primitive de richesse n’a pas existé pendant des milliers d’années : la coopération et la solidarité animaient l’activité des communautés primitives tribales ou villageoises. Il n’existe pas de raison a priori qui les empêche de redevenir des qualités humaines universelles dans une communauté socialiste mondiale future. Ce n’est pas par hasard que pendant des siècles le socialisme a été le rêve d’un retour à “ l’âge d’or ” perdu[37].

Signalons au passage que ce cet argument est un des rares moments “ romantiques ” dans l’humanisme révolutionnaire de Mandel, c’est-à-dire une référence positive aux qualités sociales et humaines de sociétés archaïques précapitalistes, détruites par la civilisation capitaliste et rétablies dans une forme nouvelle, dans le socialisme moderne[38].

S’appuyant sur cet “ optimisme anthropologique ” humaniste-révolutionnaire, Mandel rejette catégoriquement toute forme de “ pessimisme anthropologique ” : le dogme de la nature fondamentalement “ mauvaise ” de l’être humain est pure superstition. Il a été couvert d’un vernis pseudo-scientifique par l’école de Konrad Lorenz de la soi-disant agressivité universelle des êtres humains – mystification réactionnaire mise à mal par la théorie psychanalytique bien plus profonde de Freud, qui montre qu’Eros autant que Thanatos sont des composantes essentielles de la psyché humaine[39]. Résumant la question dans Power and Money, Mandel affirme dans la conclusion du livre :

“ Les socialistes croient que l’Apocalypse peut encore être évitée si nous accroissons le degré de rationalité de notre conduite collective, si nous nous efforçons de prendre en main le futur. Voilà la liberté et l’autodétermination pour lesquelles nous nous battons. Croire que l’humanité en soit incapable n’est pas faire “ acte de réalisme ”. C’est assumer que les hommes et les femmes sont congénitalement inaptes à l’autopréservation. Mais c’est là de la superstition pure, une nouvelle version du mythe du Péché originel. ”[40]

Cet optimisme de la volonté fondé sur l’anthropologie est un élément décisif du caractère d’Ernest Mandel comme penseur marxiste et lutteur : il illumine toute sa vie, ses actions et écrits politiques. Sans lui, il est presque impossible de comprendre des épisodes aussi incroyables de sa vie que ses deux évasions de camps de prisonniers allemands pendant la Deuxième Guerre mondiale[41]. Ce fut certainement une composante importante de sa force personnelle et de sa cohérence, de son charme persuasif en tant qu’orateur public, de l’enthousiasme et de l’espoir qu’il pouvait si souvent éveiller chez ses auditeurs et ses lecteurs.

Mais, quand cette tournure d’esprit cessait d’être un “ optimisme de la volonté ” (au sens gramscien, c’est-à-dire combiné à un “ pessimisme de l’intellect ”) pour devenir une sorte “ d’optimisme de la raison ” non fondé, ou tout simplement un excès d’optimisme, elle devenait une source de grande faiblesse. Elle inspira certaines de ses prédictions oraculaires notoirement optimistes, si souvent répétées et si souvent falsifiées, sur “ la montée impétueuse des masses ” et “ l’imminence de la poussée révolutionnaire ” en URSS, en Espagne, en Allemagne, en France, en Europe et dans le monde entier. Ce phénomène qui s’est souvent répété, a commencé très tôt, comme le montre l’exemple suivant : dans un article de 1946, “ E. Germain ” (Mandel) insistait que les soulèvements des années 1944-1945 n’étaient que “ la première étape de la révolution européenne ”, qui sera suivie rapidement par une deuxième. Il n’y aura pas de “ stabilisation relative ” écrivait-il : la situation actuelle n’est que “ le calme avant la tempête ”, “ une étape transitoire vers la montée révolutionnaire générale ”. Coupant la voie à toute réponse, “ Germain ” concluait : “ ce n’est pas l’optimisme, c’est le réalisme révolutionnaire ” qui lui inspire cette analyse[42]. Point n’est besoin de commentaire.

Les prédictions excessivement optimistes de Mandel furent de courte durée. Mais son message humaniste révolutionnaire reste aussi pertinent que jamais :

“ Les marxistes ne combattent pas l’exploitation, l’oppression, la violence massive contre les êtres humains et l’injustice à grande échelle uniquement parce que cette lutte promeut le développement des forces productives ou d’un progrès historique étroitement défini… Encore moins combattent-ils ces phénomènes uniquement dans la mesure où il est scientifiquement démontré que la lutte prendra fin avec la victoire du socialisme. Ils combattent l’exploitation, l’oppression, l’injustice et l’aliénation en tant que conditions inhumaines, indignes. C’est un fondement et une raison suffisantes. ”[43]

L’engagement politique et moral sans faille d’Ernest Mandel en faveur de l’émancipation de l’humanité, son rêve puissant de la solidarité humaine universelle resteront avec nous pendant de longues années, et inspireront la lutte des générations futures.

 

Traduit par John Barzman.

 

Notes

[1] Si nous adoptons un ordre thématique plutôt que chronologique, c’est parce qu’il y a une continuité impressionnante dans sa réflexion marxiste/humaniste. Néanmoins, sur plusieurs questions importantes — la démocratie socialiste, l’auto-émancipation et l’auto-organisation, les nouveaux mouvements sociaux, la dialectique marxiste — il y eut un enrichissement significatif de ses positions entre les années 1940 et les années 1970 et 1980.

[2] Sur les 210 pages du livre, par ailleurs très intéressant, de Mandel sur La Signification de la Deuxième Guerre mondiale (The Meaning of the Second World War, Londres : Verso, 1986), il n’y a que quatre pages sur le Holocauste et une sur Hiroshima. Il faut ajouter que le premier défaut est corrigé par son essai, bref mais remarquable, “ Les préconditions matérielles, sociales et idéologiques du génocide nazi ” (1990) publié pour la première fois en anglais dans ce volume.

[3] La culture marxiste d’Ernest Mandel était impressionnante, mais il ne s’était apparemment pas familiarisé avec les écrits de Benjamin, Adorno, Horkheimer ou Marcuse.

[4] “ The Future of Communism ”, International Viewpoint 179, 26 février 1990, p. 15.

[5] Traité d’Economie Marxiste, Paris, 10/18, 1977, vol. 4, pp.187-196 ; Socialisme ou Barbarie au seuil du XXIème siècle. Manifeste de la Quatrième Internationale, Supplément à Inprecor n° 371, juillet 1993, p. 7 (ce document a été écrit par Ernest Mandel)

[6] La Formation de la pensée économique de Karl Marx, de 1843 jusqu’à la rédaction du « Capital », Paris, Maspero, 1967, ch.10.

[7] Traité d’Economie Marxiste, vol. 1, p. 222 ; Socialisme ou Barbarie, p. 9.

[8] La Place du Marxisme dans l’ Histoire, Cahiers deétude et de recherhces, , IIRE , Amsterdam 1986, p. 27.

[9]  » Situation et Avenir du Socialisme », Le socialisme du futur, vol. 1, n° 1, 1990, p.88. Cet article est un des plus puissants essais politiques de Mandel.

[10] Zur Geschichte der KPdSU, ISP Verlag, Frankfurt 1976, p. 170 ; « Situation et avenir du socialisme », p.81. On peut cependant affirmer que Mandel n’a pas donné suffisamment d’attention à l’importance et à la signification , en tant que « crimes contre l’humanité » , du système concentrationnaire soviétique (le Goulag) et du génocide cambodgien. Il les mentionne comme exemples des crimes staliniens (entre autres), mais il n’établit pas de hiérarchie claire qui soulignerait leur importance et leur sens historico-mondial. Ce défaut est probablement lié à sa conviction que l’URSS et les autres dits “ Etats ouvriers” étaient, malgré tout, des formations sociales plus “ avancées ”, à l’échelle du progrès humain, que les sociétés capitalistes.

[11] Je me réfère ici à la distinction très utile établie par Daniel Bensaïd entre “ l’oracle ” et le “ prophète ” dans son livre récent Marx l’intempestif, Fayard, Paris 1995, pp. 71-72.

[12] Cette nouvelle formulation est apparue pour la première fois en 1985 dans un article sur “ L’actualité du socialisme ” que Mandel avait écrit pour le recueil d’essais de la Conférence de Cavtat en Yougoslavie, Socialism on the Threshold of the Twenty-First Century (Le Socialisme au seuil du vingt-et-unième siècle), Milos Nicolic, ed., Verso, Londres, 1985 : “ … les tendances actuelles peuvent conduire à la destruction de la vie humaine sur terre… l’alternative n’est plus “ socialisme ou barbarie ”. Elle est “ le socialisme ou la mort ” ” (p. 147).

[13] « Situation et avenir du socialisme », p.89 et Socialisme ou Barbarie p.4 . Par ailleurs : « Les ressources pour nourrir, soigner, loger et éduquer ces enfants existent pourtant bel et bien à l’échelle mondiale. A condition de ne pas les dilapider dans les dépenses d’armement.. A condition de les redistribuer au bénéfice des plus défavorisés. A condition de ne plus confier leur repartition à l’esprit de gain des trusts chimiques, pharmaceutiques agro-alimentaires, à la soif d’enrichissement des fabricants d’armes ». (Ibid., p. 4)

[14] Power and Money : A Marxist Theory of Bureaucracy (Le pouvoir et l’argent : une théorie marxiste de la bureaucratie), Verso, Londres 1992, pp. 243-246.

[15] “ Solzhenitsyn, Stalinism and the October revolution ”, New Left Review 86, juillet-août 1974, p. 56.

[16] Karl Marx : Die Aktualität seines Werkes, ISP Verlag, Frankfurt 1984, p. 77. Cette citation comme la plupart de celles qui suivent de cette série, est tirée de l’essai “ Emanzipation, Wissenschaft und Politik bei Karl Marx, ” publié la première fois en 1983.

[17] Ibid., p. 105.

[18] Mandel déduit parfois le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière, par un biais “ économiste ”, de sa “ capacité de paralyser l’économie capitaliste dans son ensemble ” (voir, par exemple, « Situation et Avenir du Socialisme », p.94).

[19] Karl Marx : Die Aktualität …, p. 78 et La Place du Marxisme, p.19. C’est ce que Walter Benjamin appelait “ la tradition des opprimés ”, à l’encontre de l’histoire écrite par les vainqueurs.

[20] Cette référence apparaît souvent dans les écrits de Mandel, avec de légères variations. La formulation exacte de Marx est : “ alle Verhältnisse umzuwerfen, in denen der Mensch ein ernierdrigtes, ein geknechtes, ein verlassenes, ein verächtliches Wesen ist ” (Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie, Einleitung, in Marx-Engels Werke, vol. 1, p. 385) – “ renverser toutes les conditions soiclaes dans lesquelles l’homme est un être abaissé, asservi, abandonné, méprisable ” (Karl Marx , « Critique de la philosophie du droit de Hegel », Oeuvres Philosophiques, Paris, Costes, 1952, p.97). Voir Mandel, Karl Marx : Die Aktualität, p. 75.

[21] Ibid., p. 76.

[22] “ Die zukünftige Funktion des Marxismus ”, in H. Spatzenegger, ed., Das verspielte “ Kapital ” ? Die marxistische Ideologie nach dem Scheitern des Realen Sozialismus, Verlag Anton Pustet, Salzburg 1991, p. 173. Javascript  :barre_raccourci(’’,’’,document.formulaire.texte) 23. Traité d’Economie Marxiste, vol. 4 pp. 185-186. ; « Situation et Avenir du Socialisme », p. 80.

[23] L’opposition entre l’aliénation économique et la liberté socialiste (la planification démocratique) est traitée longuement dans le discours de 1967 de Mandel à Korçula (la ville yougoslave où de célèbres réunions socialistes internationales eurent lieu pendant les années 1960). Voir Aliénation et planification, La Brèche, Document 1, Lausanne 1969, pp. 5-6.

[24] Traité d’Economie Marxiste, vol. 4, pp. 185-186, 256. L’argument sur le dépassement de l’économie politique dans le socialisme apparaît pour la première fois chez Rosa Luxembourg dans L’Introduction à l’économie politique, comme Mandel le souligne dans sa préface à l’édition française du livre (Anthropos, Paris, 1970).

[25]  Traité d’Economie Marxiste, vol. 4, p. 187 ; Karl Marx : Die Aktualität…, pp. 172-173.

[26] Traité d’Economie Marxiste, , vol. 4, p. 195. Mandel n’hésite pas à célébrer le célèbre historien romantique hollandais (non-marxiste) Huizinga qui, dans son livre Homo Ludens, prétend que l’être humain ludique est le véritable créateur de la culture. Cf. Ibid. p.194

[27] ibid. vol. 4, p. 192 et Aliénation et planification, p. 19.

[28] ower and Money, p. 233

[29] Voir son hommage à Ernst Bloch, “ Antizipation und Hoffnung as Kategorien des historichen Materialismus ”, in Karola Bloch, Adelbert Reif, eds., Denken heisst überschreiten : In memoriam Ernst Bloch 1885-1977, Eurpäische Verlaganstalt, Köln 1978, p. 224. On trouve de fréquentes références à Bloch dans les écrits de Mandel.

[30] Lucien Goldmann, Le Dieu caché, Gallimard, Paris 1955, pp. 99-100.

[31] “ Trotsky, the Man and his Work ”, Fourth International, vol. 8, n° 7, juillet-août 1947, p. 205.

[32]  “ E. Germain ” (Ernest Mandel), “ 20 août 1940-20 août 1952 : la victoire de Léon Trotsky ”, Quatrième Internationale, vol. 10, n° 5-10, octobre 1952, pp. 18-19 (souligné par nous, ML).

[33] Goldmann, pp. 334-336.

[34] “ Les raisons de la fondation de la Quatrième Internationale et pourquoi elles restent valables aujourd’hui ”, International Marxist Review, vol. 3, n° 2, automne 1988, p. 154.

[35]  Karl Marx : Die Aktualität…, pp. 80, 12.

[36] “ Die zukünftige Funktion… ”, p. 174.

[37] “ The Actuality of Socialism ” p. 153 et La Place du Marxisme, p. 5.

[38]  Un autre moment romantique – Mandel, héritier fidèle de l’esprit classique des Lumières n’aurait pas accepté cette étiquette – de ses écrits réside dans la référence, mentionnée ci-dessus à l’unité entre homo faber et homo ludens dans les sociétés précapitalistes. Sur la relation entre romantisme et marxisme, voir Michael Löwy et Robert Sayre, Révolte et mélancolie : le romantisme à contre-courant de l’histoire, Payot, Paris 1992.

[39] Mandel, “ The Case for Revolution Today ”, Socialist Register 1989, p.204.

[40] Power and Money, p. 246.

[41] Voir son entretien avec Tariq Ali, “ The Luck of a Crazy Youth ” dans New Left Review 213, septembre-octobre 1995.

[42] “ Problèmes de la révolution européenne ” (mai 1946), in Mandel, La longue marche de la révolution, Galilée, Paris 1976, pp. 59-67. Est-il besoin d’ajouter que Mandel ne fut pas le seul marxiste révolutionnaire à commettre ce genre d’erreurs. Qui ne l’a pas fait (y compris l’auteur de cette note) ?

[43] “ Die zukünftige Funktion… ”, p. 173.

 

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