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Dans cet article paru en janvier dernier sur le site de la Review of African Political Economy, Theo Williams revient sur l’histoire de l’International African Service Bureau. Cette organisation, active en Grande-Bretagne à partir de 1937, fut l’une des plus remarquables formations noires « radicales » (au sens états-unien désignant la gauche révolutionnaire) du XXe siècle. Pour l’historien, dont le livre Making the Revolution Global: Black Radicalism and the British Socialist Movement before Decolonisation doit paraître aux éditions Verso, la gauche d’aujourd’hui a beaucoup à apprendre de cette organisation panafricaine et marxiste.

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L’International African Service Bureau (IASB) – ainsi que son prédécesseur, l’International African Friends of Ethiopia, et son successeur, la Pan-African Federation – a compté dans ses rangs certaines des personnalités les plus marquantes de l’histoire de l’anti-impérialisme, telles qu’Amy Ashwood Garvey, C. L. R. James, Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah et George Padmore. Cette formation militante a joué un rôle central dans l’organisation du fameux cinquième Congrès panafricain, qui s’est tenu à Manchester en octobre 1945.

L’IASB a été façonné par les courants de l’internationalisme radical qui se sont développés au cours des premières décennies du XXe siècle. En 1900, la quasi-totalité du monde était divisée en colonies et semi-colonies européennes. Les trois États indépendants dirigés par des Noirs – l’Éthiopie, Haïti et le Libéria – verront leur souveraineté contestée par les puissances occidentales dans les années à venir. Aux États-Unis, la promesse de l’ère de la Reconstruction fut suivie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, par la promulgation des lois Jim Crow et une violence raciale généralisée, lynchage compris. C’est dans ce contexte que la première Conférence panafricaine s’est réunie à Londres en 1900. Lors de cette réunion, l’intellectuel militant afro-américain W. E. B. Du Bois déclara, en une prophétie devenue célèbre : « le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs [color line] ».

Pendant la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France, alors les plus grandes puissances coloniales du monde, ont largement tiré parti des ressources de leurs colonies, y compris leurs peuples. Des centaines de milliers d’Afro-Américains ont participé à l’effort de guerre des États-Unis. Pourtant, malgré cette contribution à la victoire des Alliés, les Noirs du monde entier ont continué à faire face à la violence et à l’oppression impérialistes et racistes à l’issue de la guerre. Au cours des années qui suivirent celle-ci, Du Bois organisa quatre Congrès panafricains, et la Universal Negro Improvement Association de Marcus Garvey atteignit un nombre de membres qui se chiffrait, semble-t-il, en millions.

La Première Guerre mondiale et ses suites furent accompagnées d’ondes de choc et de révoltes dans tout le monde colonial, de l’Irlande jusqu’à l’Inde. Nulle part, cependant, les effets de la guerre n’ont été aussi vivement ressentis qu’en Russie. Les bolcheviks prirent le pouvoir lors de la révolution d’Octobre 1917, et passèrent la moitié de la décennie suivante à combattre une guerre civile sanglante. Cependant, les bolcheviks ne se contentèrent pas de regarder vers l’intérieur, mais plutôt vers l’extérieur, afin de promouvoir la révolution mondiale. L’Internationale communiste fut créée en 1919. Le deuxième congrès du Comintern, tenu l’année suivante, déclara que les communistes devaient soutenir les mouvements de libération nationale dans les colonies.

L’anti-impérialisme militant du Comintern attira de nombreux noirs d’extrême gauche [black radicals], tels que Cyril Briggs et Claude McKay, dans le mouvement. Pour la première fois, il devint possible de parler – bien qu’avec nuance – d’un mouvement révolutionnaire mondial pour le socialisme et la libération coloniale. L’engagement de l’appareil du Comintern en faveur de l’anticolonialisme crût puis décrût ; sous Staline, la stratégie et les objectifs du mouvement restèrent à la merci de la politique étrangère soviétique. Néanmoins, le marxisme (et surtout le léninisme) procura un outil théorique crucial pour la réflexion sur l’impérialisme, et le Comintern lui-même a souvent fourni des ressources importantes aux militants colonisés qui voulaient s’organiser et lutter pour leur libération. Pour les militants noirs, le sixième Congrès du Comintern, qui eut lieu en 1928, conduisit à la création du International Trade Union Committee of Negro Workers (ITUCNW – Comité syndical international des travailleurs noirs).

Divers courants de l’internationalisme radical du début du XXe siècle convergèrent au sein de l’ITUCNW. L’organisation combinait l’idée panafricaniste, selon laquelle les Africains et les personnes d’origine africaine avaient des intérêts communs s’étendant au-delà des mers et des océans, avec la politique prolétarienne révolutionnaire du marxisme et des bolcheviks. Le théoricien le plus important de l’ITUCNW était George Padmore. Né à Trinidad en 1903, celui-ci fit ses études aux États-Unis dans les années 1920, rejoignant alors le Parti communiste des États-Unis, avant de s’installer à Moscou, puis à Hambourg, où l’ITUCNW était basé.

Le livre de Padmore intitulé The Life and Struggles of Negro Toilers, publié en 1931, décrit un marxisme panafricaniste qui créa un précédent important pour les futures luttes radicales des Noirs. Dans l’analyse de Padmore, les « Negro Toilers » étaient le peuple le plus opprimé du monde. Son usage du mot « toiler », qui englobe à la fois les ouvriers et les paysans, développait l’idée léniniste selon laquelle la paysannerie pouvait être une classe révolutionnaire et, d’une certaine manière, il a préfiguré le maoïsme ayant animé les mouvements du tiers-monde pendant la seconde moitié du XXe siècle. Dans la vision de Padmore, le prolétariat européen et les peuples coloniaux travailleraient ensemble pour renverser l’impérialisme capitaliste. En plaidant pour le potentiel révolutionnaire des peuples africains, Padmore a reconceptualisé le sujet révolutionnaire. L’analyse de Lénine sur l’impérialisme se concentrait principalement sur ses implications pour la révolution en Europe – les « superprofits » extraits des colonies ont été utilisés pour corrompre une « aristocratie ouvrière » et, ainsi, retarder le mouvement socialiste européen. Padmore développa cette théorie afin d’examiner la formation et les perspectives de la classe ouvrière et de la paysannerie africaines. Padmore avait une conscience aiguë du racisme qui sévissait dans une grande partie du mouvement ouvrier européen, mais son analyse marxiste signifiait qu’il comprenait que la construction d’une solidarité socialiste internationale était essentielle à la libération du prolétariat africain et européen. Empruntant une citation de Marx, il insistait sur le fait que « le travail des blancs ne saurait se libérer tant que le travail des noirs est asservi ».

Padmore et le Comintern se séparèrent avec acrimonie en 1933-1934. Le Comintern accusait Padmore de « nationalisme », tandis que Padmore accusait le Comintern de modérer son anticolonialisme, afin de permettre à l’Union soviétique de rechercher des alliances anti-allemandes avec la Grande-Bretagne et la France. Ce qui, dans cette scission, est absolument crucial est que Padmore ne dénonça pas le marxisme, mais argua plutôt que l’adoucissement de l’anticolonialisme du Comintern était une trahison du marxisme – il quitta le Comintern afin de maintenir la véritable position léniniste. Après la scission, Padmore arriva à Londres en 1935. Il fut immédiatement jeté dans la ferveur du mouvement socialiste et anticolonialiste britannique qui accompagna la deuxième guerre italo-éthiopienne (1935-1936).

En octobre 1935, l’Italie fasciste envahit la nation africaine indépendante d’Éthiopie, provoquant un tollé international et mobilisant un sentiment panafricaniste sans précédent. Kwame Nkrumah, qui se trouvait à Londres au moment de l’invasion, s’est souvenu plus tard qu’en voyant un titre de journal annonçant l’invasion, « c’était presque comme si tout Londres, soudain, m’avait déclaré la guerre personnellement ». L’invasion se préparait depuis un certain temps et, en juillet 1935, Amy Ashwood Garvey et C. L. R. James fondèrent l’International African Friends of Ethiopia (IAFE) afin de promouvoir la cause de la souveraineté éthiopienne. Le groupe organisa des rassemblements à travers Londres, notamment à Trafalgar Square. Lors de l’une de ces réunions, Ashwood Garvey déclara : « Aucune race n’a été aussi noble dans son pardon, mais l’heure de notre émancipation complète a sonné. Nous ne tolérerons pas l’invasion de l’Abyssinie ». Lors d’une autre réunion, James, utilisant le langage de l’abolitionniste afro-américain Frederick Douglass, dit que les Éthiopiens préféraient « mourir libres plutôt que de vivre esclaves ! ».

L’IAFE perdit beaucoup de son élan après la victoire militaire de l’Italie en mai 1936, mais la crise avait rassemblé les militants noirs les plus radicaux de Grande-Bretagne. Padmore créa l’International African Service Bureau à partir des restes de l’IAFE au printemps 1937. Parmi ses membres les plus importants figuraient Amy Ashwood Garvey (de Jamaïque), C. L. R. James (de Trinidad), Chris Jones (de la Barbade), Jomo Kenyatta (du Kenya), Ras Makonnen (de Guyane britannique) et I.T.A. Wallace-Johnson (de Sierra Leone). L’IASB était l’organisation noire la plus radicale de Grande-Bretagne et elle se démarquait des organisations britanniques plus modérées dirigées par des Noirs, la League of Coloured Peoples et la West African Students’ Union, bien que l’IASB ait parfois collaboré avec ces groupes. Tous les membres de l’IASB n’étaient pas marxistes, mais tous étaient, en gros, des socialistes qui croyaient que la libération coloniale passerait par la révolution. De plus, la direction intellectuelle et politique du groupe par James et Padmore signifiait que leurs déclarations et stratégies collectives étaient sous-tendues par un marxisme panafricaniste.

En suivant l’analyse que Padmore avait élaborée en tant que membre du Comintern, l’IASB a cherché à forger des liens transnationaux entre les mouvements ouvriers métropolitains et coloniaux. Dans les Caraïbes, une série de troubles ouvriers a culminé en un certain nombre de révoltes violemment réprimées à la fin des années 1930. Dans le contexte de ces révoltes en particulier, et du développement du syndicalisme colonial en général, l’IASB écrivit au British Trades Union Congress : « En ce moment, les Africains et les Antillais luttent pour leurs droits démocratiques élémentaires. Qu’allez-vous faire à ce sujet ? » Pour l’IASB, le niveau d’engagement dans la lutte anticoloniale était le signe le plus important de la conscience de classe du prolétariat européen. Leur « Manifeste contre la guerre » de 1938 déclarait que la guerre mondiale à venir était celle d’impérialismes rivaux. Les peuples coloniaux ont souffert dans des conditions presque identiques à celles du fascisme européen – pourquoi, alors, les Noirs devraient-ils se battre pour défendre une « démocratie » qu’ils n’avaient jamais connue ? En lieu et place, ils devraient utiliser la guerre pour obtenir l’indépendance par la grève. Ils terminèrent le manifeste par un appel à la solidarité anticapitaliste et anti-impérialiste mondiale : « Frères blancs, ne vous laissez pas abuser. Notre liberté est un pas vers votre liberté. Dans l’effort commun pour l’indépendance des peuples coloniaux et l’émancipation des travailleurs européens, les travailleurs noirs et blancs débarrasseront l’humanité du fléau de l’impérialisme et ouvriront un nouvel avenir à l’humanité ».

La Seconde Guerre mondiale a semé une grande confusion dans les réseaux panafricanistes. Néanmoins, à la fin de la guerre, l’IASB se reconstitua en tant que Pan-Africain Federation et joua le rôle principal dans l’organisation du cinquième Congrès panafricain de 1945 à Manchester. Tout en revendiquant l’héritage des congrès de l’entre-deux-guerres de Du Bois, le congrès de 1945 mit davantage l’accent sur la centralité du travail pour la libération de l’Afrique. Kwame Nkrumah, l’un des principaux organisateurs du congrès, déclara qu’assistaient au congrès « des hommes de pratique et des hommes d’action », tandis que Padmore en fit l’« expression d’un mouvement de masse ». Le « Défi aux puissances coloniales » du congrès déclara : « Nous condamnons le monopole du capital et la domination de la richesse privée et de l’industrie pour le seul profit privé. Nous saluons la démocratie économique comme étant la seule véritable démocratie ».

Le mouvement panafricaniste connut un réalignement dans les années d’après-guerre. Beaucoup de ses membres conservèrent un engagement envers le marxisme, mais l’accent fut davantage mis sur la construction de mouvements anticoloniaux en Afrique, plutôt que sur la recherche d’alliances avec le mouvement socialiste européen. Cela s’explique par divers facteurs, notamment le début de la Guerre froide et la maturité croissante des mouvements de libération africains. Nkrumah conduisit le Ghana vers l’indépendance en 1957, mais Padmore et lui voyaient tous deux cette indépendance nationale comme un prélude à la transformation panafricaniste du continent.

Padmore mourut en 1959, et Nkrumah fut renversé par un coup d’État de droite en 1966. Quels furent alors les succès et les échecs de ce mouvement ? Il est clair que le processus de décolonisation n’a pas entraîné l’effondrement du capitalisme mondial et l’émergence du socialisme mondial, comme l’avaient espéré les marxistes panafricanistes. Néanmoins, lorsque l’IASB fut créé en 1937, l’opinion politique dominante se serait moquée de l’idée selon laquelle l’Afrique noire deviendrait indépendante en seulement deux décennies. La fin des empires européens – même si les promesses d’indépendance n’ont pas été pleinement tenues – a peut-être été la plus grande victoire de la gauche mondiale au XXe siècle.

La gauche d’aujourd’hui a beaucoup à apprendre de la politique de l’IASB. Face à l’accumulation des crises économiques, une grande partie du monde a sombré dans un populisme hostile aux immigrants [nativist populism]. La solution ne réside pas dans les technocrates néolibéraux qui ont créé les conditions de cette situation, ni dans la « gauche » nationaliste qui se plie à la droite sur les questions de race et de politique étrangère. Nous devons plutôt nous tourner vers le socialisme international de personnalités comme James et Padmore, et comprendre que, concernant le capitalisme et l’impérialisme, prendre le taureau par les cornes est la seule façon de parvenir à la libération de l’homme.

 

Traduction par la rédaction de Contretemps. Photo de George Padmore, via Novara Media.

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Pour prolonger la lecture, voir également sur le site de Contretemps : « Les obsèques de C.L.R. James », de Jackqueline Frost (juin 2020) ; « Panafricanisme. Entretien avec Hakim Adi » (mars 2019) ; « Les Bolcheviks noirs », de Paul Heideman (septembre 2018) ; « La révolution russe a-t-elle eu une importance pour l’Afrique ? », de Matt Swagler (mars 2018).

En complément, quelques références en français dans lesquelles l’IASB est mentionné : Boukari-Yabara Amzat, « Les militants noirs anglophones des années 1920 à 1940  », Gradhiva, n° 19, 2014, p. 30-51 et Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Paris, La Découverte, 2017, chap. 9 et 10 ; Renault Matthieu, C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir », Paris, La Découverte, 2016, chap. 4 et 5.

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