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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rédigée par Patrick Le Moal, donnant à voir ce que fut la Commune au jour le jour

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L’essentiel de la journée

La première réunion de la Commune de Paris

Le Comité central de la Garde nationale remet les pouvoirs révolutionnaires aux mains de la Commune, reconnue comme « seul pouvoir régulier ». Dans une déclaration, il confirme qu’il se contentera de faire respecter ses décisions et de travailler à l’organisation de la Garde nationale. Sur une proposition d’Emile Eudes, membre du Comité central et général blanquiste, l’Assemblée communale, élue le 26 mars, décide par acclamations de prendre le nom de « Commune de Paris ».

Un autre blanquiste, Raoul Rigault, demande que la présidence d’honneur soit attribuée à Blanqui, toujours emprisonné, mais l’Assemblée ne le suit pas et se propose de réfléchir à une action plus efficace en sa faveur.

Mise en place des Commissions

Il est décidé que le bureau, renouvelé chaque semaine, sera composé d’un président et de deux assesseurs, assistés de deux secrétaires. C’est Gustave Lefrançais qui est élu président pour cette semaine.

 

Portrait de Gustave Lefrançais (âgé de 45 ans)

Instituteur, ancien adhérent de l’« Association des instituteurs et institutrices socialistes », il est le rédacteur avec Pauline Roland et Jeanne Deroin d’un programme d’éducation novateur. Empêché d’exercer son métier d’instituteur en raison de ses convictions socialistes, il occupeun emploi de comptable chez un entrepreneur parisien et est renvoyé dès le début de la révolution de février 1848. Arrêté avant les journées de Juin, il est condamné à trois mois de prison et à deux années de surveillance, pour détention d’armes de guerre. Il est envoyé à Dijon en résidence surveillée. Exilé à Londres en 1851, il y fonde un restaurant coopératif, « La Sociale », avant de revenir à Paris en 1853.

Orateur très reconnu des clubs du Vauxhall, du Pré-aux-clercs et de la Redoute, où il développe ses théories sur la propriété collective et la suppression de l’héritage, il attaque violemment l’institution du mariage et préconise l’union libre. Membre du Comité de vigilance du IVème arrondissement, il en est le représentant au sein du Comité central des vingt arrondissements.

Emprisonné pour sa participation à la journée du 31 octobre, il est élu le 7 novembre adjoint au maire du XXème.
Lors des élections du 8 février, il est l’un des 43 révolutionnaires présentés par l’Internationale, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières et la délégation des vingt arrondissements, sans être élu.

Elu dans le IVème, avec 8619 voix. L’Assemblée met ensuite en place les commissions, dirigées collégialement :

Commission exécutive permanente

Nommée pour un mois, elle est composée des citoyens Lefrançais, Bergeret, Duval, Eudes, Pyat, Tridon et Vaillant. Elle est chargée de représenter la totalité de la Commune dans les relations avec les parisien-nes et de faire exécuter les textes adoptés. Trois de ses membres, Bergeret, Duval et Eudes, font également partie de la commission militaire. Quatre d’entre eux ont une affiliation politique connue, les deux membres de l’Internationale (Vaillant et Duval qui est aussi blanquiste) et les deux blanquistes (Eudes et Tridon).

Commission des finances :

Elles est composée des citoyens Beslay, Victor Clément, Jourde, Régère, Varlin.

Responsable du budget, elle est chargée des recettes communales, de la perception des impôts et de l’exécution des dépenses.

Commission militaire :

Elle est composée des citoyens Bergeret, Chardon, Duval, Eudes, Flourens, Pindy, Ranvier.

Elle est chargée de l’organisation, de l’équipement et de l’armement de la Garde nationale ; l’état-major de la place Vendôme ne dépend que d’elle. Elle veille en outre à la sécurité et surveille les activités de Versailles.

Commission de la justice :

Elle est composée des citoyens Babick, Ledroit, Léo Meillet, Protot, Ranc, Vermorel.

Elle est chargée de la réorganisation des services judiciaires de la Commune et de la surveillance des prisons. Elle veille sur le cours de la justice.

Commission de sûreté générale :

Elle est composée des citoyens Assy, Chalain, Cournet, Ferré, Gérardin, Oudet, Raoul Rigault.

Dépositaire des attributions de la préfecture de police, elle est chargée d’assurer l’ordre et la sécurité publics.

Commission des subsistances :

Elle est composée des citoyens Champy, Jean-Baptiste Clément, Emile Clément, Dereure, Fortuné Henry, Ostyn, Parizel.

Elle veille à l’approvisionnement de Paris.

Commission du travail, d’industrie et d’échange :

Elle est composée des citoyens Avrial, Dupont, Frankel, Gérardin, Loiseau-Pinson, Malon, Puget, Theisz. Elle est chargée de réviser tous les contrats des entrepreneurs de travaux publics, de l’organisation des adjudications, de l’examen relatif à toutes les questions concernant les rapports entre les patrons et les ouvriers, de la révision des impôts communaux et des tarifs de transports.

Commission des relations extérieures :

Elle est composée des citoyens Arthur Arnould, Charles Delescluze, Eugène Girardin,Paschal Grousset, Ulysse Parent, Arthur Ranc. Elle est chargée d’accréditer des représentants auprès des pays européens, surtout auprès de la Prusse, mais aussi d’entretenir avec communes de France des relations amicales qui doivent construire leur fédération et contribuer à l’affranchissement du pays.

Commission des services publics :

Elle est composée des citoyens Billioray, Jean-Baptiste Clément, Mardelet, Mortier, Ostyn, Rastoul. Elle est chargée du fonctionnement des services, des postes, du télégraphe, de la grande voirie, des compagnies de chemin de fer, des relais avec les services de province.

Commission de l’enseignement :

Elle est composée des citoyens Demay, Dr Goupil, Lefèvre, Albert Leroy, Miot, Dr Robinet, Urbain, Vallès, Verdure. Elle est en charge de l’instruction publique, en particulier de la réforme de l’instruction la rendant gratuite, obligatoire et exclusivement laïque, de la nomination des institutrices et des instituteurs communaux.

Pour moitié, les postes des diverses commissions sont occupés par des militants politiques confirmés, 30 % sont membres de l’Internationale et environ 20 % sont blanquistes, même si les distinctions ne sont pas toujours précises, puisque certains membres de l’Internationale sont également blanquistes.

Le plus significatif est la répartition des attributions : les blanquistes dominent les commissions militaires et de la sûreté générale, les internationaux dominent la commission travail-industrie-échange et la commission des finances, et sont présents dans les commissions militaire et de la justice.

Quels pouvoirs assume la Commune ?

Pour nombre d’entre elles, les attributions de ces commissions vont au-delà de la simple gestion des affaires municipales et prennent en charge une bonne part de celles des divers ministères.

Plusieurs décrets, décidés en même temps que sont établies ces commissions, retirent expressément tout pouvoir à Versailles et au gouvernement dans Paris, tout en prenant le contrôle de la totalité des services publics et des ministères.

CITOYENS,

La Commune étant actuellement le seul pouvoir,

Décrète :

Art. 1er. Les employés des divers services publics tiendront désormais pour nuls et non avenus les ordres ou communications émanant du gouvernement de Versailles ou de ses adhérents.

Art. 2. Tout fonctionnaire ou employé qui ne se conformerait pas à ce décret sera immédiatement révoqué.

Hôtel-de-Ville, 29 mars 1871.

Pour la Commune, par délégation :                                   Le président,      LEFRANÇAIS

                                                                                   Assesseurs,        RANC, ED VAILLANT

*

Il n’appartient qu’à l’autorité communale et aux municipalités d’apposer des affiches sur papier blanc.

Les municipalités ne peuvent afficher en dehors de leur arrondissement respectif.

L’affichage des actes émanant du gouvernement de Versailles est formellement interdit.

Tout afficheur ou tout entrepreneur d’affichage contrevenant au présent avis sera rigoureusement poursuivi.

Hôtel-de-Ville, 29 mars 1871.

Pour le Comité et par délégation,                         L. BOURSIER.

*

MINISTÈRE DE LA GUERRE

Avis

Les employés du ministère de la guerre sont invités à reprendre leurs services sans aucun retard. Ceux qui, sans motifs d’empêchement justifiés, ne seraient pas présents à leurs bureaux, le jeudi 30 courant, seront immédiatement remplacés. Les chefs de service devront préalablement se présenter au cabinet du ministre de la guerre, afin d’y recevoir des instructions.

*

Le délégué du comité central à l’intendance générale invite MM. les employés de cette administration à se présenter dans les vingt-quatre heures à son bureau, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 94, afin de reprendre les services qu’ils ont laissé en souffrance. Il sera pourvu au remplacement de ceux qui ne répondraient pas à cet appel.

Une signature collective

La Commune a décidé ensuite que tous ses arrêtés porteraient comme signature la seule mention impersonnelle de « la Commune de Paris ».

Cette décision indique le refus du temps des gouvernements personnels en même temps qu’elle donne à chacun de ses actes un caractère collectif, qui rend tous ses membres solidaires de l’exécution des mesures prises en commun.

Mais en rejetant toute publicité de ses débats, l’anonymat de la signature risque de donner à la Commune une forme de pouvoir occulte, imposant sa volonté aux dissidents. Car il n’est pas possible pour ses membres de faire totalement abstraction de leurs propres positions, y compris lorsqu’ils ont acceptés d’être solidaires des décisions prises. Il est important pour chacun de pouvoir faire connaître les raisons qui ont amené à combattre ou accepter telle ou telle décision. Le refus de transformer la Commune en parlement, le souhait qu’ellesoit un organisme d’action, n’est pas contradictoire avec la publicité des débats et des décisions politiques, dans la mesure où elles ne répondent pas aux mêmes exigences que des décisions militaires, prises par un conseil de guerre et qui, elles, ne doivent pas être connues des ennemis.

La conscription est abolie

La conscription disparaît enfin, ce système injuste combattu depuis sa création.

 

La fin d’une calamité

Depuis 1818, l’armée est constituée de volontaires auxquels s’ajoutent les conscrits choisis par tirage au sort (souvent un tiers de la classe d’âge) parmi les jeunes de plus de 20 ans, ou les remplaçants qu’ils ont trouvés. Ce système inique avait été maintenu par une loi de 1868 qui avait abaissé la durée du service à 5 ans, créé la Garde nationale mobile complétant l’armée active, où chaque citoyen servait 15 jours par an pour bénéficier d’une formation militaire.

La loi maintenait donc un principe inégalitaire, les familles aisées pouvant recourir au remplacement pour que leurs enfants échappent à l’obligation militaire.

Le conscrit fournissait lui-même son remplaçant, soit par connaissance, soit en ayant recours aux services d’un « marchand d’hommes » qui se faisait grassement payer pour ce service. Ces remplacements étaient l’objet de contrats passés devant notaire entre le conscrit et son « homme », fixant la compensation financière en échange de son engagement.

Cette loi a créé de nombreux drames pour les paysans misérables, les serviteurs, les garçons de ferme, les ouvriers, etc. qui se vendaient en vue d’accéder enfin à la propriété d’une masure, d’un lopin de terre, au risque de ne jamais revenir en vie au terme de leur service à la suite des guerres de conquête coloniales, de la guerre de Crimée, etc.

Ceux qui réussissent à acheter leur « homme » sont les riches bien sûr, mais aussi des gens plus modestes, ruraux, artisans, ouvriers, qui se privent, s’endettent, hypothèquent leur bien pour rassembler la somme nécessaire à l’achat du remplaçant de leurs fils. Pour tous, cette conscription est une calamité économique et sociale.

Cet arrêté va plus loin, puisqu’il supprime de fait toute armée permanente dans Paris, qu’elle soit composée de volontaires ou de conscrits, incompatible pour beaucoup avec l’existence d’une République. Il la remplace par le peuple en armes dans la tradition de la Révolution française : la Garde nationale, qui n’est pas un corps séparé de la population, mais une milice organisée dans les quartiers et qui élit ses officiers.

Le refus d’introduire dans Paris une force militaire avait déjà été exprimé lors de la révolution de février 1848 qui voulait « transformer en baïonnettes intelligentes les baïonnettes aveugles, métamorphoser les soldats en citoyens ».

 

Tribune d’Elie Reclus

Il est impossible, il est absurde qu’une armée soit libérale… Au moins les républicains parisiens l’ont compris, ils savent que l’armée ne peut pas être la doublure de la Garde nationale. En conséquence, ils ne veulent d’armée à Paris sous aucun prétexte.

On leur répond : « Mais l’armée est une institution nationale. Et vous qui représentez le Gouvernement de la seule et unique ville de Paris, vous n’avez pas le droit d’abolir une institution nationale. La partie ne doit pas se mettre au-dessus du tout ». Le raisonnement est inattaquable.
De son côté, la Commune est également inattaquable, quand, au nom de sa conservation personnelle, au nom du droit de légitime défense, sans parler du droit de la logique et de la moralité républicaine, elle abolit, au moins dans l’enceinte de ses murs, l’institution de l’armée permanente et supprime sa plus grande et sa plus terrible ennemie. C’est là la fatalité des discussions poussées à fond ; on échange des arguments irréfutables parce qu’ils sont l’expression de principes absolument opposés…

On reproche à la Commune de ne pas savoir se borner à la conscription de Paris et de vouloir légiférer pour la France entière. Mais les révolutionnaires ne s’en cachent point. Il suffit de lire la proclamation qui précède pour voir qu’ils ne songent nullement à doter leur cité de certaines franchises municipales qui resteraient étrangères à d’autres villes ; ils entendent bien que leur mouvement se propage dans toute la France et la dépasse. Ces hommes de la Commune ne se considèrent point comme des bourgeois de Paris, mais comme des citoyens du monde. Ils parlent au nom d’une Commune, mais leur Commune elle-même procède d’une idéale fédération internationale.

Le décret sur les loyers

L’adoption de cette mesure va immédiatement soulager la situation le peuple ouvrier de Paris, locataire dans sa totalité. Il s’agit d’une décision simple, n’autorisant aucune argutie. Les locataires sont exonérés de loyer pendant 9 mois, alors que l’Assemblée de Bordeaux a simplement prévu d’accorder des délais de paiement, pour sauvegarder les intérêts des propriétaires. Le raisonnement de la Commune est inverse : le travail ayant cessé à cause de la guerre et du blocus, les salaires ont disparu, c’est à ceux qui ont quelque chose à perdre, les propriétaires, d’en faire les frais. Les sommes en jeu sont considérables, de l’ordre de plusieurs centaines de millions.

En outre l’arrêté permet aux locataires qui le désirent de quitter leur logement sans préavis.

La Commune de Paris,

Considérant que le travail, l’industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre, qu’il est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices,

décrète :

Article premier. — Remise générale est faite aux locataires des termes d’octobre 1870, janvier et avril 1871.

Art. 2. — Toutes les sommes payées par les locataires pendant les neuf mois seront imputables sur les termes à venir.

Art. 3. — Il est fait également remise des sommes dues pour les locations en garni.

Art. 4. — Tous les baux sont résiliables, à la volonté des locataires, pendant une durée de six mois, à partir du présent décret.

Art. 5. — Tous congés donnés seront, sur la demande des locataires, prorogés de trois mois.

Nota. — Un décret spécial réglera la question des intérêts hypothécaires.

Suspension des ventes des objets déposés au Mont-de-Piété

Ce décret est un soulagement pour les milliers de parisien-nes qui ont du déposer au Mont-de-Piété des objets de première nécessité pour disposer d’argent frais, souvent pour manger tout simplement. Mais s’il écarte le risque de voir vendus aux enchères ces objets engagés dès lors qu’iels n’ont pu payer le taux d’usure du Mont-de-Piété, supérieur à 10 %, le décret ne les rend pas aux intéressé-e-s.

Il y a pourtant urgence à régler cette question, car la misère s’est encore aggravée avec le siège et avec les rigueurs de l’hiver. Les deux tiers des prêts sont de 3 à 10 francs en échange de hardes, de vêtements, de meubles,… mis en dépôt dans les dizaines de bureaux qui existent dans les quartiers populaires. Conformément au décret du 1er octobre du Gouvernement issu du 4 septembre, les objets engagés au Mont-de-Piété depuis le 19 juillet 1870, consistant en vêtements, sommiers, matelas, couvertures, pour un prêt n’excédant pas 15 francs, ont été restitués aux déposants. Malgré cela, il reste encore aujourd’hui dans les Monts-de-Piété un million d’objets dans la division des hardes et quatre-vingt mille couvertures de lit.

Déclaration de la première séance de la Commune

Paris, 29 mars 1871.

Citoyens,

Notre Commune est constituée. Le vote du 26 mars sanctionne la République victorieuse.

Un pouvoir lâchement oppresseur vous avait pris à la gorge, vous deviez dans votre légitime défense repousser ce gouvernement qui voulait vous déshonorer en vous imposant un roi. Au­jourd’hui les criminels que vous n’avez pas même voulu poursuivre abusent de votre magna­nimité pour organiser aux portes de la cité un foyer de conspiration monarchiste, ils invoquent la guerre civile, ils mettent en œuvre toutes les corruptions, acceptent toutes les complicités, ils ont osé mendier jusqu’à l’appui de l’étranger.

Nous en appelons de ces menées exécrables au jugement de la France et du monde.

Citoyens, vous venez de nous donner des institutions qui défient toutes les tentatives.

Vous êtes maîtres de vos destinées, forte de votre appui, la représentation que vous venez d’établir va réparer les désastres causés par le pouvoir déchu.

L’industrie compromise, le travail suspendu, les transactions commerciales paralysées vont recevoir une impulsion vigoureuse.

Dès aujourd’hui, la décision attendue sur les loyers, demain celle sur les échéances.

Tous les services publics, rétablis et simpli­fiés.

La garde nationale, désormais seule force armée de la cité, réorganisée sans délai.

Tels seront nos premiers actes.

Les élus du peuple ne lui demandent pour assurer le triomphe de la République, que de les soutenir de votre confiance.

Quant à eux, ils feront leur devoir.

 La Commune de Paris, 29 mars 1871.

En bref

 ■ Les convois de voyageurs circulent sur la plupart des lignes, mais il y a des contrôles ici au nom du Gouvernement de Paris, là au nom du Gouvernement de Versailles.

Plusieurs trains de marchandises, partant du Havre à destination de Paris, ont dû rentrer avant-hier en gare du Havre, sans avoir pu mettre à terre leurs marchandises… Les ruraux se vengent.

 ■ V° arrondissement (Panthéon) le Maire provisoire informe que les distributions de secours reprendront comme par le passé

 ■ On a distribué aujourd’hui à l’hôtel de ville des vêtements et des souliers aux gardes nationaux de plusieurs bataillons

 ■ on lit dans le Cri du peuple :

Le général Chanzy, mis en liberté hier soir par le Comité de Paris, est arrivé ce matin à Versailles.

Le général est arrivé à pied à travers les bois ; il n’a pas cru prudent de prendre le chemin de fer, où il aurait pu être arrêté de nouveau par les gardes nationaux qui stationnent aux diverses gares de chemin de fer, rives gauche et droite.

29 mars, notes d’un débat dans l’Internationale

Bertin

une des plus graves questions qui doivent nous préoccuper, c’est celle relative à l’ordre social. Notre révolution est accomplie, laissons le fusil et reprenons l’outil.
Goullé

n’est absolument pas de cet avis, il faut se tenir sur ses gardes.

Hamet

la garde est facile à établir, le travail l’est moins ; prenons nos outils, au premier coup de tambour nous saurons retrouver notre fusil.

Frankel

j’appuie cette idée : nous voulons fonder le droit des travailleurs et ce droit ne s’établit que par la force morale et la persuasion ; laissons les despotes faire respecter le droit, qu’ils entendent à leur façon, par la mitraille….

Paru dans le Journal Officiel 

Alors qu’en province les grandes villes se soulèvent, en Algérie une insurrection réclame la Commune ! Le Père Trankil, croisé ce matin dans le XIIIème arrondissement, se félicite du communiqué des insurgés algériens qui a été publié ce matin. Déclarant « adhérer de façon la plus absolue à la Commune de Paris », il déplore que cette déclaration datée du 28 mars ne soit pas parvenue plus tôt à Paris. « Ainsi le peuple algérien a pris les armes à son tour, nous aurons bientôt la république universelle ! » Dans le texte, les délégués expliquent leur révolte en ces termes, inquiétants pour la réaction : « L’Algérie tout entière revendique les libertés communales ».

Citoyens

les délégués de l’Algérie déclarent, au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la commune de Paris.

L’Algérie tout entière réclame les libertés communales.

Opprimés pendant quarante années par la double centralisation de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité.

Paris le 28 mars 1871               Alexandre Lambert

                                                     Lucien Rabuel

                                                     Louis Calvinhac

Précisions :

Alexandre Lambert, ancien rédacteur du journal démocrate socialiste Le travailleur de l’Indre, est un déporté politique suite à sa condamnation en 1852. il joue un rôle important dans les mouvements républicains parmi les colons en Algérie depuis septembre dernier. Il est actuellement à Paris.

Rappelons que depuis le 25 mars, pour faire face à l’insurrection en Kabylie l’état de siège, a été instauré dans la colonie qui épargne les villes républicaines, afin qu’on ne puisse y voir une mesure politique dirigée contre elles.

Lettre d’Auguste Serraillier

Ouvrier formier pour bottes, membre du Conseil Général de l’Internationale dépêché à Paris :

Paris, le 29 mars 1871

Ma chère Jenny

je suis arrivé ce matin à 8 heures, sans avoir eu le moindre ennui… Fais savoir à M. Marx qu’il en est à peu près aujourd’hui comme il en a été durant le siège. Ce que j’ai appris est bien différent que ce que ces cochons de reporters anglais racontent.

Il est faux que l’on manque d’argent et, loin d’avoir eu à en prendre chez Rothschild, c’est lui-même qui a offert l’argent que l’on a pas pris. La seule chose qui ne marche pas, c’est l’ouverture des ateliers. A ce qu’il paraît, les patrons ont fait le lock-out. Enfin, tout Paris est entre les mains, sous tous les rapports. On a même la direction des postes… Sois sans crainte, tout est tranquille ici et le fonctionnement de l’administration ne laisse pas trop à désirer. On dirait que nos amis y ont été dressés…

Un grand nombre de patrons parisiens ont fui Paris après le 18 mars et ont chargé leurs gérants de désorganiser la production et de saboter l’expérience révolutionnaire en cours.

Témoignage

Martial Senisse, 20 ans, maçon limousin :

Aujourd’hui, je suis allé à Versailles. A la gare, j’ai pu franchir sans peine le barrage de police mais un officier m’a confisqué un numéro du journal La Cloche que j’avais dans ma poche.

Quand je suis arrivé près du Château, il y avait des policiers qui fouillaient le quartier. Ils cherchaient des révolutionnaires parisiens qu’on leur avait signalés.

J’ai vu Monsieur de Faugerolles… « Dans deux ou trois semaines, il a dit, le gouvernement pourra attaquer Paris ».

Dans un café de Versailles, un commissaire m’a demandé mes papiers. Il voulait m’emmener comme suspect, mais je lui ai dit que le cabinet de Monsieur Dufaure pouvait répondre de moi et il s’est excusé. Il m’a dit que Versailles n’était plus qu’une caserne, que de nombreux soldats rentraient d’Allemagne… J’ai passé la nuit chez un ami… vers trois heures du matin, les fils de la maison ont amené Jean Allemane. Les gendarmes et les policiers le cherchent dans Versailles où il était venu monter un groupe. Il ne sait pas comment il va quitter la ville.

Effectivement, l’ouvrier typographe Jean Allemane, membre du Comité fédéral de la Garde nationale, était à Versailles pour organiser une attaque contre l’Assemblée, la Préfecture et l’Hôtel des réservoirs, où couchent bon nombre de députés. Il avait demandé la constitution d’un groupe de 300 hommes qui rejoindraient Versailles par petits groupes pour renforcer le noyau existant composé de matelots et de typographes, pour prendre le Château, tandis que deux colonnes attaqueraient la ville de l’extérieur. Le projet était d’attaquer le 27 mars. Malheureusement, la décision n’a pas été prise et Allemane, reconnu par des policiers, échappe de justesse à l’arrestation.

À Narbonne

La Commune de Narbonne, décidée à améliorer sa force militaire a ce matin pris possession de l’Arsenal, les soldats présents à l’intérieur ne l’ont pas défendu et se sont immédiatement ralliés aux insurgés.

Mais la tentative de rallier les soldats enfermés dans la caserne St Bernard a échoué : les officiers n’ont pas laissé rentrer les insurgés et ont empêché toute sortie. Les communards ont ensuite pris la gare, mais sans prendre les mesures pour empêcher la circulation des trains. Les troupes extérieures gouvernementales pouvaient dès lors arriver sans obstacle à Narbonne.

Nouvelles du Havre

Une réunion de nos concitoyens de l’Alsace et de la Lorraine a eu lieu hier, au Havre, dans la salle Sainte-Cécile. Une assistance nombreuse, comptant plus de deux cents personnes, s’était rendue au lieu désigné. Il a été procédé, par voie d’élection, à la nomination d’un comité, puis l’assemblée a résolu de venir en aide aux habitants de la Lorraine et de l’Alsace, en leur facilitant l’obtention, au Havre, des lieux précédemment occupés par les Prussiens et les Allemands.
En outre, la réunion, partageant l’idée féconde émise par la société des employés de commerce, quant à la création au Havre de cours gratuits de langues vivantes, a également décidé de faire procéder, à ses frais, à l’enseignement de l’anglais et de l’allemand.

Les cours organisés ainsi seraient accessibles à tous les jeunes gens du Havre, âges de 14 ans, possédant une instruction primaire suffisante pour pouvoir mettre à profit les leçons, sans distinction de profession, et sans aucune obligation de se destiner à une carrière spéciale. Les cours seraient gratuits et obligatoires. Il pourrait ainsi se former au Havre même un noyau de plusieurs milliers de jeunes gens qui, dans un délai assez court, posséderaient suffisamment la langue allemande pour que toutes les maisons de commerce du Havre pussent se débarrasser de l’invasion prusso-allemande.

En débat

La Commune de Paris se constitue d’emblée comme un gouvernement national, loin de se concevoir comme une simple municipalité au sein d’un Etat.

Ses premières décisions montrent d’emblée cette volonté. La structuration du peuple ouvrier en armes indique où se trouve le pouvoir : dans les mains des Parisiens. Les décisions de retirer tout pouvoir à Versailles dans la ville, de prendre possession des ministères et des fonctions de tous les employés de ces ministères sont claires : il n’y a qu’un pouvoir dans la capitale, celui de la Commune.
Et cette Commune prend des décisions qui soulagent immédiatement les Parisien-nes, notamment la remise de plusieurs mois de loyers, au motif qu’il « est juste que la propriété fasse sa part de sacrifices ». Elle ose toucher au droit des propriétaires.

La Commune décide également d’établir des relations avec les pays européens, « surtout auprès de la Prusse ».

En agissant ainsi, la Commune veut agir pour que toutes les villes de France rejoignent sa fédération au sein d’une république sociale et universelle. Comme l’écrit Elie Reclus, La Commune souhaite que la révolution se propage en France et bien au-delà. Elle veut fonder un nouveau droit pour les travailleurs.

Il s’agit donc bien d’une révolution.

Jusqu’à présent le peuple ouvrier avait chassé les tyrans et fait des révolutions dont s’étaient emparés les escamoteurs de révolution, les républicains bourgeois. L’idée communaliste des libertés municipales va plus loin que la seule demande d’autonomie de la ville, elle porte la volonté de mesures démocratiques et sociales qui remettent en cause l’ordre bourgeois existant. Elle ne peut accepter la domination du gouvernement Thiers. Aujourd’hui c’est le peuple ouvrier parisien qui a pris le pouvoir et qui gère la ville par lui-même, pour le bien de la population tout entière.

Les bourgeois qui ont gardé leur pouvoir à Versailles ont bien compris ce qui est en jeu. Ils se préparent soigneusement à écraser cette volonté de pouvoir démocratique et social du peuple ouvrier de Paris, cet exemple d’une autre société, le socialisme, en germe. Il suffit de lire ce qu’ils écrivent, d’écouter ce qu’ils disent à l’Assemblée, car ils ne s’en cachent pas.

Au pouvoir du peuple ouvrier parisien de réussir à relever ce défi, tant au plan politique et social qu’au plan militaire.

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