revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
La gauche française et le fédéralisme en Syrie
14 avril 2026

La gauche française et le fédéralisme en Syrie


Dans cet article, Samir Aita intervient dans le débat qui oppose « fédéralisme », une idée largement partagée dans la gauche française en solidarité avec le Rojava, et « État unitaire », dans le contexte des négociations constitutionnelles en Syrie actuellement menées par son nouveau président Ahmed al-Charaa.

La position que défend l'auteur est que le projet de fédéralisme en Syrie (mais aussi au Liban, en Irak, voire dans toute la région) est particulièrement propice aux intérêts impérialistes de l’Occident, à commencer par Israël – et cela depuis la décolonisation. Dans une perspective anti-impérialiste, il défend l’idée d’un État unitaire et décentralisé en Syrie, qu’il analyse comme étant la seule option viable pour résister à la balkanisation du Moyen-Orient.

Une vieille méfiance aux origines bien fondées

La gauche française a longtemps traîné une mauvaise réputation en Syrie – y compris auprès de la gauche syrienne et de son mouvement républicain. Dès le tournant du XXᵉ siècle, les gouvernements français successifs finançaient les écoles et universités catholiques au Levant, tandis qu’ils laïcisaient l’enseignement sur leur propre sol. C’est le parlement du Front populaire qui refusa de ratifier le traité de 1936 accordant l’indépendance à la Syrie sous mandat. C’est le gouvernement provisoire issu de la Libération qui ordonna le bombardement du Parlement syrien, quinze jours après la capitulation de l’Allemagne en mai 1945 – un parlement élu d’un pays pourtant déclaré indépendant en 1941 lors de l’expulsion des troupes de Vichy. Et c’est encore le gouvernement de Guy Mollet qui déclencherait la guerre de Suez en 1956, poussant la Syrie à nationaliser tous les avoirs français, dont la Banque de Syrie et du Liban, filiale de Paribas.

De l’autre côté de la Méditerranée, la gauche française a aussi longtemps été soupçonnée de complaisance envers le mouvement sioniste, initialement teinté d’idéaux socialistes. Il aura fallu la guerre de 1967, puis la dérive du sionisme vers la colonisation religieuse extrémiste, et surtout l’horreur du génocide des Palestiniens de Gaza, pour qu’un tournant s’amorce progressivement – notamment parmi les jeunes générations.

Pourtant, et malgré – ou peut-être à cause de – la mondialisation accélérée par les réseaux sociaux, la gauche et le mouvement républicain français demeurent loin derrière leurs homologues irlandais ou espagnols, tant dans leur perception de la question palestinienne que dans celle du « Printemps arabe » et, plus particulièrement, de la révolte syrienne de 2011. Comme le disait de Gaulle, « l’Orient est compliqué ».

La Syrie : une nation forgée par l’histoire, non par l’ethnographie

La Syrie n’existait pas en tant qu’entité politique avant le XXᵉ siècle. Elle est née, d’une certaine manière, des accords Sykes-Picot, par lesquels la France et l’Angleterre se répartissaient les dépouilles de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. La région était alors connue sous le nom de Bilad al-Cham – « le pays de Damas » – et s’étendait de la Palestine et de la Jordanie jusqu’aux marches de l’Anatolie et de la Mésopotamie.

Le dépeçage de Bilad al-Cham  fut longtemps vécu localement comme une trahison : les Alliés avaient promis un État « arabe » en échange de l’engagement dans la révolte contre les Ottomans. Les Kurdes, eux aussi, ressentent encore aujourd’hui amèrement de ne pas avoir obtenu leur propre État. Seul le mouvement sioniste vit les promesses britanniques se concrétiser – avec la création d’un État fondé sur l’appartenance religieuse, à l’heure même où l’idéal de l’État-nation et de la citoyenneté universelle triomphait : « La religion est à Dieu, la nation appartient à tous », clamait-on alors en Égypte comme en Syrie.

La Syrie naissante se dota rapidement d’une assemblée constituante réunissant les délégués des différentes régions de Bilad al-Cham. L’occupation de Damas par les troupes du général Gouraud survint précisément le lendemain de l’adoption d’une des meilleures constitutions que le pays ait jamais connues: une monarchie constitutionnelle assortie de larges libertés démocratiques et d’un parlement bicaméral. Elizabeth Thompson intitule son livre (éditions Black Cat, 2000) sur la période: « Comment l’Occident a volé la démocratie aux Arabes? ».

Les puissances mandataires s’empressèrent de morceler Bilad al-Cham. Non seulement elles en détachèrent la Jordanie et la Palestine, confiées au mandat britannique, et le Liban avec ses particularités historiques, mais elles découpèrent le « reste » en plusieurs sous-États : Druze, Alaouite, Damas, Alep, Alexandrette… Les luttes de la Grande Révolte syrienne de 1925 à 1928 contre le mandat français exprimaient avant tout la volonté de préserver « ce qui reste de Bilad al-Cham » et sa diversité.

Décentralisation contre fédéralisme : une distinction capitale

L’État syrien, en dépit de son régionalisme historique – avec les rivalités entre Alep et Damas, entre Homs et Hama, entre Lattaquié et Tartous, héritées du modèle antique des cités-État –, a toujours revendiqué un modèle centralisé, quoique moins poussé qu’en Égypte. Dès 1956, la hiérarchie des circonscriptions administratives locales (Mouhafaza, Mantika, Nahia et localité) fut définie et leurs limites territoriales tracées avec précision, une opération qui n’est toujours pas achevée ni au Liban ni en Égypte.

Il convient de noter que chacun des treize gouvernorats regroupe un mélange de communautés et d’ethnies. Ce fut le régionalisme centré sur les grandes villes qui prévalut. Et cela y compris lorsque la Mouhafaza de Hassakeh a été créée, centrée sur cette ville et non sur Qamishli, récente et à la frontière turque; ou lors de l’institution de la Mouhafaza de Tartous dans les années 1960, pour séparer cette métropole à développement rapide de Lattakia.  

Un premier effort de décentralisation administrative en 1956 subit un recul lors de l’union avec l’Égypte, puis sous les différents régimes du parti Baath. Des conseils locaux élus furent prévus par une loi de 1971, mais sans pouvoirs réels. Ce n’est qu’avec le « Printemps syrien » de 2011 que la loi n° 107 donna aux conseils municipaux des grandes villes des prérogatives concrètes sur leurs budgets, leurs plans de développement, la gestion de leurs propriétés et leurs décisions. Mais cet effort fut rapidement emporté par la guerre civile.

La fragmentation du pays : trois modèles en compétition

Le conflit a découpé la Syrie en zones de contrôle distinctes, chacune expérimentant sa propre forme de gouvernance locale. La plus élaborée est l’Auto-Administration du Nord-Est de la Syrie (AANES), fondée sur le « confédéralisme démocratique » d’Abdullah Öcalan, chef et théoricien du PKK turc. Ce système prévoit une constitution et un parlement autonomes, un exécutif central contrôlant la sécurité, et des conseils locaux élus. Sa dimension « démocratique » repose sur des quotas communautaires et ethniques, au nom d’une « alliance des peuples ». Un substrat de culture de gauche y est présent – les conseils locaux s’appellent « communes » –, mais sans la nécessaire gestion étatique de l’agriculture et de l’eau, pourtant nécessaire dans un pays semi-aride, ni culture industrielle. Les ressources pétrolières et une modeste aide internationale en constituent les principales sources de financement.

Dans le nord d’Alep, un « gouvernement provisoire » installé à Gaziantep, en Turquie, dépendant de la « Coalition » de l’opposition, a longtemps été reconnu par une partie de la « communauté internationale » comme le « représentant unique et légitime du peuple syrien ». Mais toute cette structure s’est effondrée avec la chute de Bachar al-Assad. Dans les faits, Ankara contrôlait son fonctionnement, son économie et, plus directement, les factions armées opérant dans la zone, fer de lance des batailles contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) de l’AANES – expression du conflit turco-kurde transplanté sur sol syrien.

Dans le nord-ouest, un « gouvernement de salut » dirigé par Hay’at Tahrir al-Cham (HTC, ex-Front al-Nosra) sous la houlette d’Abu Muhammad al-Jolani (Ahmad al-Sharaa) s’est organisé autour d’Idlib. Le modèle s’avérait extrêmement centralisé, adossé à ce qu’on pourrait appeler un « capitalisme de copinage » (crony capitalism); le pouvoir contrôlant l’ensemble des leviers économiques, du bureau de change baptisé « banque » à la compagnie de téléphonie mobile aux numéros luxembourgeois (!), en passant par la société d’électricité à compteurs prépayés et par compagnie de distribution de produits pétroliers importés d’Europe ou de la zone AANES, etc.

Pendant plusieurs années, les principales ressources étaient fournies par les dimes perçues sur les importations, propres ou sur les aides internationales, faites à travers le seul point de passage autorisé par le Conseil de Sécurité des Nations Unies: Bab al-Hawa. Les importations alimentaient même les zones contrôlées par Bashar al-Assad, vu les sanctions internationales.

Depuis le 8 décembre 2024, c’est cette gouvernance qui s’est imposée à l’ensemble de la « nouvelle » Syrie. Un modèle hyper-centralisé, dont les cadres de HTC occupent désormais les anciens bureaux du parti Baath. Le « capitalisme de copinage » s’est étendu à l’échelle nationale : les proches d’Ahmad al-Sharaa ont dédoublé les structures de l’État, capté les ressources des administrations locales et institutionnalisé l’opacité, dans un pays où 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le dédoublement des structures de l’Etat s’est manifesté en instituant  un ministère de l’Energie (regroupant les secteurs du pétrole, du gaz, de l’électricité et de l’eau), déclaré « indépendant administrativement et financièrement » (!); en poussant les compagnies privées d’électricité du Nord-Ouest à absorber la compagnie publique, sans qu’elle ne soient légalisées en Syrie; en contrôlant d’une manière non-transparente les deux compagnies de téléphonie mobile; et en forçant les fonctionnaires, comme la population, à utiliser une application électronique « Cham Cash », de la « banque » d’Idlib pour capter les liquidités et  les devises hors de la Banque Centrale.

Ce modèle n’est pas seulement en contradiction avec la philosophie de l’AANES, mais surtout avec les fondements d’un État en Syrie.

Violences communautaires et tentation de l’éclatement

L’exclusion des fonctionnaires alaouites – en grande partie enseignants et personnels soignants – et la rétention de leurs retraites ont provoqué une flambée de violence en mars 2025, suivie de massacres, brisant l’enthousiasme populaire initial envers le nouveau régime arrivé au pouvoir sans grande effusion de sang. L’absence d’un réel mécanisme de réconciliation nationale, l’accusation collective portée contre les Alaouites en tant que « soutien social des Assad », et les arrangements opaques avec les principaux financiers du régime ont créé un climat de tension explosive.

En juillet 2025, la tentative de prise de contrôle par la force de Soueida, chef-lieu de la montagne druze, et les massacres qui l’ont accompagnée ont provoqué une rupture profonde entre cette population et le nouveau pouvoir. La demande d’indépendance du « pays de Bashan » – terme biblique désignant la région – a émergé, bien au-delà d’une simple décentralisation. Le jeu des services secrets israéliens, pendant et après ces événements, n’est pas étranger à cette évolution : le gouvernement Netanyahou perçoit dans le chaos syrien une occasion historique – après le génocide de Gaza – de consolider son emprise sur le Liban-Sud et sur le sud de la Syrie, avec un intérêt particulier pour la fertile plaine du Hauran.

Les Alaouites, à leur tour, redécouvrent une identité construite autour d’un chef religieux jusque-là inconnu, réclamant « autogestion » et protection internationale. Une coalition de minorités prend graduellement forme contre le nouveau pouvoir, qui mobilise en retour les sunnites du pays – Arabes ou Turkmènes – alors qu’ils sont loin de constituer un bloc communautaire homogène. Et il a suffi d’une protestation générale contre une augmentation excessive des prix de l’électricité (dix fois) pour qu’on parle qu’une grande partie des sunnites ont « rejoint la coalition des minorités » (!).

Aussi, un conflit étrange dans les quartiers d’Alep, a amené à ce que les forces liées aux autorités centrales reprennent la majorité de la zone précédemment contrôlée par les FDS et l’AANES. Un accord négocié par les Américains donne une grande autonomie de gouvernance, administrative et sécuritaire, dans les régions à majorité kurde, en contrepartie d’une intégration formelle dans les structures du « nouvel » État syrien. Cet accord pourrait servir d’exemple à d’autres régions, non seulement celles à majorité communautaire, s’il réussit et  survit aux tensions sociales et griefs que les combats ont créés.

Le fédéralisme : une solution ou un piège ?

C’est dans ce contexte de sortie difficile d’une guerre de quatorze ans que les appels à la fédéralisation se multiplient, soutenus par certains milieux extérieurs. Mais sont-ils réalistes ? Permettraient-ils de retrouver une paix sociale durable ? Rien n’est moins sûr.

Ce dont la Syrie a besoin, c’est d’une décentralisation administrative ambitieuse, inspirée du principe européen de « subsidiarité » – ce même principe qui a conduit la France à abandonner son modèle jacobin et à développer les coopérations transfrontalières entre régions. Mais le fédéralisme, lui, est une décentralisation politique d’une tout autre nature. Par essence, il ouvre la voie aux ingérences étrangères « protectrices » : non seulement celles des anciennes puissances coloniales, mais surtout celles des nouvelles puissances émergentes dans la région, qui s’affrontent aujourd’hui au Soudan, en Libye, au Yémen, et qui se sont déjà affrontées par procuration en Syrie. Il n’est pas anodin que plusieurs pays, dont la France, aient ouvert depuis plusieurs années des représentations officielles de l’AANES et du « gouvernement provisoire ».

Par ailleurs, aucune des régions candidates à ce fédéralisme ne forme une majorité ethnique ou communautaire homogène. Ce qui signifie qu’une solution fédérale serait inévitablement suivie de déplacements massifs de populations, si le principe d’égalité dans la citoyenneté n’y est pas fermement garanti. À défaut, on aboutirait à l’extension du modèle de l’« État juif » israélien à l’ensemble du Levant, sous hégémonie d’Israël. Et le fédéralisme ouvre immanquablement la question de la répartition des ressources, source de conflits permanents – comme en témoignent les tensions autour du pétrole du Kurdistan irakien, ou certaines crises en Amérique latine.

Ce que la gauche ne peut pas se permettre d’oublier

Que la gauche française proclame une solution fédérale pour la Syrie est, pour le moins, problématique. Certes, une telle position s’oppose à la politique de l’administration Trump, qui soutient officiellement un pouvoir central fort à Damas – allant jusqu’à menacer d’annexer le Liban à la Syrie. Certes, elle contredit aussi le double jeu de l’Élysée, soutien officiel du pouvoir syrien et principal allié discret de l’AANES. Et elle procède d’une certaine sympathie de « gauche » pour la philosophie d’Abdullah Öcalan.

Mais les principes de la gauche et des mouvements républicains ne doivent reposer que sur une seule boussole : l’égalité dans la citoyenneté – en Israël-Palestine, au Liban, comme en Syrie. Cette boussole ne peut être détournée pour justifier la décomposition d’États-nations fragilisés par leur histoire, leurs transformations sociales et des années de conflits par procuration, au bénéfice des puissances coloniales, anciennes ou nouvelles.

14 avril 2026

La gauche française et le fédéralisme en Syrie

Dans cet article, Samir Aita intervient dans le débat qui oppose « fédéralisme », une idée largement partagée dans la gauche française en solidarité avec le Rojava, et « État unitaire », dans le contexte des négociations constitutionnelles en Syrie actuellement menées par son nouveau président Ahmed al-Charaa.

La position que défend l'auteur est que le projet de fédéralisme en Syrie (mais aussi au Liban, en Irak, voire dans toute la région) est particulièrement propice aux intérêts impérialistes de l’Occident, à commencer par Israël – et cela depuis la décolonisation. Dans une perspective anti-impérialiste, il défend l’idée d’un État unitaire et décentralisé en Syrie, qu’il analyse comme étant la seule option viable pour résister à la balkanisation du Moyen-Orient.

Une vieille méfiance aux origines bien fondées

La gauche française a longtemps traîné une mauvaise réputation en Syrie – y compris auprès de la gauche syrienne et de son mouvement républicain. Dès le tournant du XXᵉ siècle, les gouvernements français successifs finançaient les écoles et universités catholiques au Levant, tandis qu’ils laïcisaient l’enseignement sur leur propre sol. C’est le parlement du Front populaire qui refusa de ratifier le traité de 1936 accordant l’indépendance à la Syrie sous mandat. C’est le gouvernement provisoire issu de la Libération qui ordonna le bombardement du Parlement syrien, quinze jours après la capitulation de l’Allemagne en mai 1945 – un parlement élu d’un pays pourtant déclaré indépendant en 1941 lors de l’expulsion des troupes de Vichy. Et c’est encore le gouvernement de Guy Mollet qui déclencherait la guerre de Suez en 1956, poussant la Syrie à nationaliser tous les avoirs français, dont la Banque de Syrie et du Liban, filiale de Paribas.

De l’autre côté de la Méditerranée, la gauche française a aussi longtemps été soupçonnée de complaisance envers le mouvement sioniste, initialement teinté d’idéaux socialistes. Il aura fallu la guerre de 1967, puis la dérive du sionisme vers la colonisation religieuse extrémiste, et surtout l’horreur du génocide des Palestiniens de Gaza, pour qu’un tournant s’amorce progressivement – notamment parmi les jeunes générations.

Pourtant, et malgré – ou peut-être à cause de – la mondialisation accélérée par les réseaux sociaux, la gauche et le mouvement républicain français demeurent loin derrière leurs homologues irlandais ou espagnols, tant dans leur perception de la question palestinienne que dans celle du « Printemps arabe » et, plus particulièrement, de la révolte syrienne de 2011. Comme le disait de Gaulle, « l’Orient est compliqué ».

La Syrie : une nation forgée par l’histoire, non par l’ethnographie

La Syrie n’existait pas en tant qu’entité politique avant le XXᵉ siècle. Elle est née, d’une certaine manière, des accords Sykes-Picot, par lesquels la France et l’Angleterre se répartissaient les dépouilles de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. La région était alors connue sous le nom de Bilad al-Cham – « le pays de Damas » – et s’étendait de la Palestine et de la Jordanie jusqu’aux marches de l’Anatolie et de la Mésopotamie.

Le dépeçage de Bilad al-Cham  fut longtemps vécu localement comme une trahison : les Alliés avaient promis un État « arabe » en échange de l’engagement dans la révolte contre les Ottomans. Les Kurdes, eux aussi, ressentent encore aujourd’hui amèrement de ne pas avoir obtenu leur propre État. Seul le mouvement sioniste vit les promesses britanniques se concrétiser – avec la création d’un État fondé sur l’appartenance religieuse, à l’heure même où l’idéal de l’État-nation et de la citoyenneté universelle triomphait : « La religion est à Dieu, la nation appartient à tous », clamait-on alors en Égypte comme en Syrie.

La Syrie naissante se dota rapidement d’une assemblée constituante réunissant les délégués des différentes régions de Bilad al-Cham. L’occupation de Damas par les troupes du général Gouraud survint précisément le lendemain de l’adoption d’une des meilleures constitutions que le pays ait jamais connues: une monarchie constitutionnelle assortie de larges libertés démocratiques et d’un parlement bicaméral. Elizabeth Thompson intitule son livre (éditions Black Cat, 2000) sur la période: "Comment l'Occident a volé la démocratie aux Arabes?".

Les puissances mandataires s’empressèrent de morceler Bilad al-Cham. Non seulement elles en détachèrent la Jordanie et la Palestine, confiées au mandat britannique, et le Liban avec ses particularités historiques, mais elles découpèrent le « reste » en plusieurs sous-États : Druze, Alaouite, Damas, Alep, Alexandrette… Les luttes de la Grande Révolte syrienne de 1925 à 1928 contre le mandat français exprimaient avant tout la volonté de préserver « ce qui reste de Bilad al-Cham » et sa diversité.

Décentralisation contre fédéralisme : une distinction capitale

L’État syrien, en dépit de son régionalisme historique – avec les rivalités entre Alep et Damas, entre Homs et Hama, entre Lattaquié et Tartous, héritées du modèle antique des cités-État –, a toujours revendiqué un modèle centralisé, quoique moins poussé qu’en Égypte. Dès 1956, la hiérarchie des circonscriptions administratives locales (Mouhafaza, Mantika, Nahia et localité) fut définie et leurs limites territoriales tracées avec précision, une opération qui n’est toujours pas achevée ni au Liban ni en Égypte.

Il convient de noter que chacun des treize gouvernorats regroupe un mélange de communautés et d’ethnies. Ce fut le régionalisme centré sur les grandes villes qui prévalut. Et cela y compris lorsque la Mouhafaza de Hassakeh a été créée, centrée sur cette ville et non sur Qamishli, récente et à la frontière turque; ou lors de l'institution de la Mouhafaza de Tartous dans les années 1960, pour séparer cette métropole à développement rapide de Lattakia.  

Un premier effort de décentralisation administrative en 1956 subit un recul lors de l’union avec l’Égypte, puis sous les différents régimes du parti Baath. Des conseils locaux élus furent prévus par une loi de 1971, mais sans pouvoirs réels. Ce n’est qu’avec le « Printemps syrien » de 2011 que la loi n° 107 donna aux conseils municipaux des grandes villes des prérogatives concrètes sur leurs budgets, leurs plans de développement, la gestion de leurs propriétés et leurs décisions. Mais cet effort fut rapidement emporté par la guerre civile.

La fragmentation du pays : trois modèles en compétition

Le conflit a découpé la Syrie en zones de contrôle distinctes, chacune expérimentant sa propre forme de gouvernance locale. La plus élaborée est l’Auto-Administration du Nord-Est de la Syrie (AANES), fondée sur le « confédéralisme démocratique » d’Abdullah Öcalan, chef et théoricien du PKK turc. Ce système prévoit une constitution et un parlement autonomes, un exécutif central contrôlant la sécurité, et des conseils locaux élus. Sa dimension « démocratique » repose sur des quotas communautaires et ethniques, au nom d’une « alliance des peuples ». Un substrat de culture de gauche y est présent – les conseils locaux s’appellent « communes » –, mais sans la nécessaire gestion étatique de l’agriculture et de l’eau, pourtant nécessaire dans un pays semi-aride, ni culture industrielle. Les ressources pétrolières et une modeste aide internationale en constituent les principales sources de financement.

Dans le nord d’Alep, un « gouvernement provisoire » installé à Gaziantep, en Turquie, dépendant de la « Coalition » de l’opposition, a longtemps été reconnu par une partie de la « communauté internationale » comme le « représentant unique et légitime du peuple syrien ». Mais toute cette structure s’est effondrée avec la chute de Bachar al-Assad. Dans les faits, Ankara contrôlait son fonctionnement, son économie et, plus directement, les factions armées opérant dans la zone, fer de lance des batailles contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) de l’AANES – expression du conflit turco-kurde transplanté sur sol syrien.

Dans le nord-ouest, un « gouvernement de salut » dirigé par Hay’at Tahrir al-Cham (HTC, ex-Front al-Nosra) sous la houlette d’Abu Muhammad al-Jolani (Ahmad al-Sharaa) s’est organisé autour d’Idlib. Le modèle s’avérait extrêmement centralisé, adossé à ce qu’on pourrait appeler un « capitalisme de copinage » (crony capitalism); le pouvoir contrôlant l’ensemble des leviers économiques, du bureau de change baptisé « banque » à la compagnie de téléphonie mobile aux numéros luxembourgeois (!), en passant par la société d’électricité à compteurs prépayés et par compagnie de distribution de produits pétroliers importés d'Europe ou de la zone AANES, etc.

Pendant plusieurs années, les principales ressources étaient fournies par les dimes perçues sur les importations, propres ou sur les aides internationales, faites à travers le seul point de passage autorisé par le Conseil de Sécurité des Nations Unies: Bab al-Hawa. Les importations alimentaient même les zones contrôlées par Bashar al-Assad, vu les sanctions internationales.

Depuis le 8 décembre 2024, c’est cette gouvernance qui s’est imposée à l’ensemble de la « nouvelle » Syrie. Un modèle hyper-centralisé, dont les cadres de HTC occupent désormais les anciens bureaux du parti Baath. Le « capitalisme de copinage » s’est étendu à l’échelle nationale : les proches d’Ahmad al-Sharaa ont dédoublé les structures de l’État, capté les ressources des administrations locales et institutionnalisé l’opacité, dans un pays où 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Le dédoublement des structures de l'Etat s'est manifesté en instituant  un ministère de l'Energie (regroupant les secteurs du pétrole, du gaz, de l'électricité et de l'eau), déclaré "indépendant administrativement et financièrement" (!); en poussant les compagnies privées d'électricité du Nord-Ouest à absorber la compagnie publique, sans qu'elle ne soient légalisées en Syrie; en contrôlant d'une manière non-transparente les deux compagnies de téléphonie mobile; et en forçant les fonctionnaires, comme la population, à utiliser une application électronique "Cham Cash", de la "banque" d'Idlib pour capter les liquidités et  les devises hors de la Banque Centrale.

Ce modèle n'est pas seulement en contradiction avec la philosophie de l'AANES, mais surtout avec les fondements d'un État en Syrie.

Violences communautaires et tentation de l’éclatement

L’exclusion des fonctionnaires alaouites – en grande partie enseignants et personnels soignants – et la rétention de leurs retraites ont provoqué une flambée de violence en mars 2025, suivie de massacres, brisant l’enthousiasme populaire initial envers le nouveau régime arrivé au pouvoir sans grande effusion de sang. L’absence d'un réel mécanisme de réconciliation nationale, l’accusation collective portée contre les Alaouites en tant que « soutien social des Assad », et les arrangements opaques avec les principaux financiers du régime ont créé un climat de tension explosive.

En juillet 2025, la tentative de prise de contrôle par la force de Soueida, chef-lieu de la montagne druze, et les massacres qui l’ont accompagnée ont provoqué une rupture profonde entre cette population et le nouveau pouvoir. La demande d’indépendance du « pays de Bashan » – terme biblique désignant la région – a émergé, bien au-delà d’une simple décentralisation. Le jeu des services secrets israéliens, pendant et après ces événements, n’est pas étranger à cette évolution : le gouvernement Netanyahou perçoit dans le chaos syrien une occasion historique – après le génocide de Gaza – de consolider son emprise sur le Liban-Sud et sur le sud de la Syrie, avec un intérêt particulier pour la fertile plaine du Hauran.

Les Alaouites, à leur tour, redécouvrent une identité construite autour d’un chef religieux jusque-là inconnu, réclamant « autogestion » et protection internationale. Une coalition de minorités prend graduellement forme contre le nouveau pouvoir, qui mobilise en retour les sunnites du pays – Arabes ou Turkmènes – alors qu’ils sont loin de constituer un bloc communautaire homogène. Et il a suffi d'une protestation générale contre une augmentation excessive des prix de l'électricité (dix fois) pour qu'on parle qu'une grande partie des sunnites ont "rejoint la coalition des minorités" (!).

Aussi, un conflit étrange dans les quartiers d'Alep, a amené à ce que les forces liées aux autorités centrales reprennent la majorité de la zone précédemment contrôlée par les FDS et l'AANES. Un accord négocié par les Américains donne une grande autonomie de gouvernance, administrative et sécuritaire, dans les régions à majorité kurde, en contrepartie d'une intégration formelle dans les structures du "nouvel" État syrien. Cet accord pourrait servir d'exemple à d'autres régions, non seulement celles à majorité communautaire, s'il réussit et  survit aux tensions sociales et griefs que les combats ont créés.

Le fédéralisme : une solution ou un piège ?

C’est dans ce contexte de sortie difficile d’une guerre de quatorze ans que les appels à la fédéralisation se multiplient, soutenus par certains milieux extérieurs. Mais sont-ils réalistes ? Permettraient-ils de retrouver une paix sociale durable ? Rien n’est moins sûr.

Ce dont la Syrie a besoin, c’est d’une décentralisation administrative ambitieuse, inspirée du principe européen de « subsidiarité » – ce même principe qui a conduit la France à abandonner son modèle jacobin et à développer les coopérations transfrontalières entre régions. Mais le fédéralisme, lui, est une décentralisation politique d’une tout autre nature. Par essence, il ouvre la voie aux ingérences étrangères « protectrices » : non seulement celles des anciennes puissances coloniales, mais surtout celles des nouvelles puissances émergentes dans la région, qui s’affrontent aujourd’hui au Soudan, en Libye, au Yémen, et qui se sont déjà affrontées par procuration en Syrie. Il n’est pas anodin que plusieurs pays, dont la France, aient ouvert depuis plusieurs années des représentations officielles de l’AANES et du « gouvernement provisoire ».

Par ailleurs, aucune des régions candidates à ce fédéralisme ne forme une majorité ethnique ou communautaire homogène. Ce qui signifie qu’une solution fédérale serait inévitablement suivie de déplacements massifs de populations, si le principe d’égalité dans la citoyenneté n’y est pas fermement garanti. À défaut, on aboutirait à l’extension du modèle de l’« État juif » israélien à l’ensemble du Levant, sous hégémonie d’Israël. Et le fédéralisme ouvre immanquablement la question de la répartition des ressources, source de conflits permanents – comme en témoignent les tensions autour du pétrole du Kurdistan irakien, ou certaines crises en Amérique latine.

Ce que la gauche ne peut pas se permettre d’oublier

Que la gauche française proclame une solution fédérale pour la Syrie est, pour le moins, problématique. Certes, une telle position s’oppose à la politique de l’administration Trump, qui soutient officiellement un pouvoir central fort à Damas – allant jusqu’à menacer d’annexer le Liban à la Syrie. Certes, elle contredit aussi le double jeu de l’Élysée, soutien officiel du pouvoir syrien et principal allié discret de l’AANES. Et elle procède d’une certaine sympathie de « gauche » pour la philosophie d’Abdullah Öcalan.

Mais les principes de la gauche et des mouvements républicains ne doivent reposer que sur une seule boussole : l’égalité dans la citoyenneté – en Israël-Palestine, au Liban, comme en Syrie. Cette boussole ne peut être détournée pour justifier la décomposition d’États-nations fragilisés par leur histoire, leurs transformations sociales et des années de conflits par procuration, au bénéfice des puissances coloniales, anciennes ou nouvelles.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X