Sylvestre Jaffard présente pour Contretemps web une analyse du livre de Chris Harman La révolution allemande. 1918-1923 (La fabrique, 2015). « Militant révolutionnaire qui a aussi une passion pour les études d’histoire », comme le dit Sebastian Budgen dans sa préface, Chris Harman propose dans cet ouvrage de réinterroger cette révolution qui suscita tant d’espoir, notamment en Russie, et dont la défaite permit à terme au fascisme de s’enraciner en Allemagne.

 

À propos de : Chris Harman, La révolution allemande, 1918-1923 (préface Sebastian Budgen), Paris, La Fabrique, 2015, 416 pages, 20 euros.

 

« Les révolutions vaincues sont vite oubliées », écrit Chris Harman dans l’introduction de son livre, de fait l’un des rares disponibles en français sur la période révolutionnaire que traversa l’Allemagne de 1918 à 19231. On peut même dire qu’en dehors des cercles militants d’extrême-gauche, l’existence même de cette période est à peu près complètement inconnue, si ce n’est peut-être comme le souvenir d’un soulèvement raté où Rosa Luxemburg perdit la vie.

En 1966 Gilbert Badia, spécialiste du PCF sur l’histoire allemande, publia un livre chez Julliard qui resta longtemps la référence grand public sur la période. Mais comme son titre l’indique (Les spartakistes – 1918, l’Allemagne en révolution), il ne traitait que d’une période très restreinte, ce qui cadrait bien avec la vision des PC affiliés à Moscou d’un soulèvement héroïque mais désespéré, condamné par la traîtrise des dirigeants social-démocrates, pâle préfiguration de la véritable construction d’une société socialiste allemande grâce aux chars de l’Armée Rouge, sous la forme de la RDA.

Au fond, la république de Weimar restait, pour le PCF comme pour les social-démocraties et les droites française et ouest-allemande, l’horizon indépassable dès janvier 1919 de ce qu’il était possible de faire. Elle constituait la seule barrière, si fragile se soit-elle avérée, contre la montée du nazisme – la montée et la victoire de ce dernier étant considérées rétrospectivement comme plus ou moins inéluctables.

 

Harman et Broué

La tradition trotskyste, si disloquée et minoritaire qu’elle ait été, avait réussi à transmettre un autre regard : celui d’une période entière de secousses révolutionnaires, d’activité fébrile des masses, de successions d’avancées et de reculs, incertaine jusqu’à un tournant qualitatif en 19232. Cette année voyait la possibilité d’une nouvelle révolution prolétarienne victorieuse qui aurait changé entièrement le contexte international pour la jeune révolution russe, aurait pu enrayer le processus de bureaucratisation qui croissait sur le terreau de la pénurie et de l’encerclement et ainsi éviter le cauchemar stalinien, fournir un encouragement et une aide précieuse aux perspectives encore palpables de transformation révolutionnaire dans d’autres pays d’Europe, et, last but not least, empêcher la catastrophe du régime nazi et de la Seconde Guerre mondiale.

C’est le mérite immense de Pierre Broué d’avoir peint, dans sa Révolution en Allemagne (1971)3, un panorama extraordinaire de la période, dans toute sa complexité – ou, si l’on préfère, dans un aperçu saisissant de son infinie complexité. Le livre d’Harman sera inévitablement comparé à celui de Broué, et il faut qu’il lui soit comparé, non pour déterminer lequel l’emporte, mais parce qu’il éclairent l’un et l’autre d’une lumière différente toute une série de questions. On se permettra tout de même de noter que le livre d’Harman est le plus facile d’accès, ne serait-ce que parce qu’il est plus de deux fois plus court que les 988 pages de Broué.

Il l’est sans doute aussi pour une autre raison, qui est liée à la différence de démarche politique entre Broué et Harman. Sebastian Budgen écrit dans la préface de cette édition française que Broué écrit en tant qu’ « historien révolutionnaire qui se trouve être un militant », là où Harman écrit comme « militant révolutionnaire qui a aussi une passion pour les études d’histoire ». Harman lui-même l’écrit dans son introduction : « J’écris à partir d’une position de sympathie pour ceux qui ont combattu avec l’énergie du désespoir pour faire gagner la Révolution allemande – pour la simple raison que je suis convaincu que le monde serait immensément meilleur s’ils n’avaient pas été vaincus« .

On notera au passage une caractéristique d’Harman dans tous ses écrits : la grande simplicité d’expression couplée à un talent particulier pour la synthèse. Loin de rendre son écriture aride, ce parti-pris lui donne au contraire une tension particulière. Pas d’effets de style, mais une sûreté dans la construction de l’ouvrage et de chacun de ses chapitres — une démarche en quelque sorte à l’opposé du style littéraire, concentré dans l’élégance de chaque phrase, tel qu’on l’apprécie souvent en France. Qu’il nous soit permis de considérer que, pour des ouvrages politiques et historiques, en particulier s’ils visent un public large, militant, mieux vaut une expression claire et ce souci de l’architecture.

En ce qui concerne l’effort de synthèse, un exemple : pour indiquer la structure de l’État allemand avant la révolution, Harman écrit : « L’État allemand n’était pas une démocratie bourgeoise conventionnelle. En Allemagne, à l’inverse de la France, la classe moyenne n’avait pas livré bataille pour conquérir le pouvoir, et, après son échec piteux de 1848, s’était couchée devant la monarchie prussienne. Le résultat était un compromis dans lequel la vieille structure monarchique continuait à exister tout en s’adaptant de plus en plus aux besoins des milieux d’affaires« .

On peut certes tirer les mêmes conclusions de la lecture du chapitre de Broué, mais seulement après avoir médité le nombre d’électeurs des différents collèges électoraux du Landtag de Prusse et la division des pouvoirs législatifs entre le Bundesrat et le Reichstag. Pas d’opposition ou de désaccord entre les deux auteurs, mais une approche différente. Il n’est pas idiot de se servir du livre d’Harman comme introduction aux problématiques qu’on pourra questionner plus avant avec le livre de Broué.

 

Saisir la complexité d’une période révolutionnaire

Sans donc vouloir faire un choix impossible et inutile entre Harman et Broué, il est certain que le sujet a particulièrement besoin de clarté et de capacité de synthèse. Certes, l’histoire de toute révolution est complexe, par nature. Mais s’agissant d’une révolution manquée, le lecteur moyen est encore plus dépourvu de repères. Qui plus est, il s’agit bien de toute une période révolutionnaire, sur cinq ans, et non d’un événement particulier, ou même d’une période ramassée comme l’année 1917 en Russie. C’est toute une succession de périodes et d’événements, dont les leçons sont d’autant plus riches et stimulantes, que chaque leçon apprise peut sembler être démentie par le cours ultérieur des événements. Peut seulement, car à mieux y regarder, il s’agit chaque fois, à coups de négations partielles, d’enrichir les leçons de l’étape précédente.

Qu’on en juge :

  • scission entre SPD et USPD en 1917 sur la question de la guerre

  • soulèvement des soldats et ouvriers en novembre 1918, chute de l’empire, conseils ouvriers similaires aux soviets russes

  • formation d’un petit parti communiste sur la base d’une scission du SPD

  • nouveau soulèvement en janvier 1919, écrasé par le pouvoir social-démocrate. Assassinats des dirigeants communistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

  • Proclamation d’une (ou deux) république(s) des conseils en Bavière, écrasée en avril-mai 1918

  • montée explosive des grèves

  • coup d’État militaire en mars 1920, mis en échec par la grève générale

  • l’USPD rejoint le parti communiste, qui compte de ce fait 500 000 membres

  • offensive volontariste du parti communiste en mars 1921 visant la prise du pouvoir, et qui rencontre un échec cuisant et entraîne la chute de ses effectifs

  • crise politique généralisée en 1923 avec hyperinflation et invasion étrangère (française). Tentative avortée de prise de pouvoir par le parti communiste.

A chaque tournant, les révolutionnaires apprennent, dans le sang : combat contre l’abstentionnisme, puis après janvier 1918 refus des aventures « putschistes » ; à Berlin comme en Bavière se pose la question de la place des communistes quand les travailleurs entrent dans une lutte vouée à l’échec. À l’inverse, en 1920 domine une attitude abstentionniste voire hostile envers le mouvement uni contre le coup d’État. Attitude à son tour corrigée avec la venue à la direction de Paul Levi, partisan d’une approche de construction de fronts unis avec les militants sociaux-démocrates. Les tendances aventuristes, à nouveau testées en mars 1921, ouvrent une nouvelle crise dans le parti et le départ de Levi. Suit une attitude prudente à nouveau, qui opère à contretemps en 1923, là où une action décisive aurait pu changer le cours de l’histoire.

Que l’on pardonne le côté foisonnant de cette énumération – elle n’a pour but que de donner une idée de la richesse des expériences historiques de ces années —, il faudrait parler de mille autres choses encore, par exemple de l’attitude envers les tendances « gauchistes » qui donnèrent naissance au KAPD. La scission était-elle évitable ? Comment se comporter quand de telles tendances se font jour ? Il est à noter en tout cas que cette première scission d’ampleur dans le mouvement communiste a été le fait de la direction allemande et non d’une instruction venue de Moscou – Lénine était d’ailleurs plutôt favorable à chercher à concilier les éléments d’ultra-gauche pour maintenir l’unité du parti.

C’est là un exemple d’une caractéristique de cette période comparée à d’autres dans l’histoire du mouvement communiste : les décisions sont prises par les directions en Allemagne, et non sur instruction de Moscou. Dans la mesure où la Troisième Internationale joue un rôle, celui-ci est contradictoire, pour ne pas dire, par moments, chaotique, comme lorsque Béla Kun, délégué de Moscou à un titre incertain donne l’impulsion finale qui allait entraîner l’action de mars 1921. C’est donc aussi l’histoire des tâtonnements de la toute nouvelle Internationale Communiste qui s’écrit à travers les aléas de la révolution allemande.

 

Mouvements de masse et rôle des directions

Harman fait partie d’une tendance politique (celle du Socialist Workers Party britannique, fondé par Tony Cliff) qui a toujours mis l’accent sur l’action des masses « par en bas », au contraire d’une histoire qui soulignerait avant tout le rôle des « grands hommes », ou bien celle des directions révolutionnaires comme ont pu le faire un certain nombre d’auteurs se revendiquant pourtant du marxisme.

De fait, le nombre de grèves, les formes que prennent les luttes, les cadres de décision qu’elles se donnent font l’objet d’une attention constante. Attention aussi aux évolutions de la conscience des masses, et de ses différentes composantes, de la confiance conservée par beaucoup envers le SPD, parti historique de la classe ouvrière, de l’évolution rapide vers le gauchisme d’autres, de la mise en mouvement tardive d’autres couches encore. Mais Harman est sensible aussi à l’importance du rôle des directions, rôle particulièrement crucial lors des périodes révolutionnaires, alors que la situation politique connaît des mouvements brusques et que l’ennemi de classe a lui-même toutes les raisons de chercher à prendre l’initiative4. On ne peut en effet nier que la tragédie de la révolution allemande manquée est notamment celle de ses dirigeants. Celle de l’absence de Rosa Luxemburg après son assassinat en janvier 1919 évidemment, elle qui avait montré ses capacités tout au long de sa vie, et ne pouvait trouver d’égale qu’en Lénine ou Trotsky pour ce qui est de ses capacités théoriques, du courage et du dévouement personnel à la cause révolutionnaire.

Paul Levi, l’un de ses proches, montre de grandes capacités, et apporte en particulier beaucoup à la conception du front unique telle qu’elle se développe alors, en raison d’une part des nécessités pratiques du combat contre les forces contre-révolutionnaires et pour la lutte immédiate contre la dégradation violente des conditions de vie, et d’autre part du fait de la division profonde du mouvement ouvrier. Ces expériences et ces apports seront fondamentaux pour l’ensemble de l’Internationale Communiste, comme les débats du troisième et quatrième congrès en attestent. Mais Levi ne participa pas à ces débats, ayant quitté le parti avec fracas au lendemain de l’action de mars 1921, laissant la direction à la « gauche » qui allait pourtant se montrer timorée en 1923.

Les tendances gauchistes s’étaient en effet développées et cristallisées sous la forme du KAPD, entraînant 38 000 militants (pas loin de la moitié des effectifs à ce moment), dont seulement la moitié étaient encore actifs six mois plus tard, sans pour autant que ces tendances disparaissent du KPD lui-même, y compris après l’unification avec l’USPD. Harman pointe ainsi les tensions aiguës créées par les conditions historiques conjuguées à l’histoire particulière de la formation du parti communiste allemand :

« Un parti révolutionnaire de masse avait été formé, après que les occasions révolutionnaires les plus favorables fussent passées, par une politique consistant à briser avec des éléments « gauchistes » impatients mais à l’évidence révolutionnaires (l’essentiel de la base du KAPD), et par l’unification avec des gens qui, certes, évoluaient à gauche, mais qui n’avaient pas encore fait leurs preuves en tant que révolutionnaires. (…) Inévitablement, la période était frustrante aussi bien pour la base du parti que pour ses dirigeants. Ils étaient confrontés à des accusations quotidiennes de la part des « gauchistes » exclus, qui les appelaient « centristes », « opportunistes » voire « sociaux-démocrates déguisés » »,

tout en précisant :

« Les mouvements révolutionnaires les plus puissants ne se libèrent jamais complètement des tares de la société qu’ils combattent. Ils sont construits par des hommes et des femmes qui ont grandi dans cette société, qui ont acquis par l’éducation un grand nombre de ses vices – vanité personnelle, petites jalousies, phobies irrationnelles, peurs obsessionnelles. Tout cela embrume nécessairement le jugement politique« .

Alors que les premiers textes de Chris Harman datent de la fin des années 1960, ce n’est que dans les toutes dernières années qu’on a pu lire en français ce marxiste de premier plan – en dehors d’éditions militantes confidentielles5. Il faut souhaiter que l’effort de traduction et d’édition se poursuive.

 

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références   [ + ]

1. Le titre de cet article est emprunté au titre original du livre de Chris Harman : The lost revolution : Germany 1918 to 1923.
2. De manières distinctes, les traditions anarchistes et les diverses traditions conseillistes ont contribué aussi à maintenir la mémoire d’un certain nombre d’aspects de la période.
3. Malheureusement épuisé en version papier, on peut le trouver en intégralité sur internet : https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all.htm
4. Voir l’excellent livre de Sebastian Haffner, Allemagne 1918 : une révolution trahie, pour un point de vue qui permet de mieux comprendre les motivations et les processus de prise de décision dans les camps du parti social-démocrate, de l’armée et de la bourgeoisie.
5. L’histoire populaire de l’humanité a paru en 2011 à La Découverte, puis l’extrait Un siècle d’espoir et d’horreur, en 2013. D’autres textes se trouvent en français sur internet, mais la très grande majorité des textes de Chris Harman reste à traduire.