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L’histoire du capitalisme a fait l’objet de nombreux travaux, en particulier dans les traditions héritières de Marx. L’historien et théoricien marxiste Jairus Banaji reprend ici à ce sujet le contenu d’une conférence prononcée le 30 janvier 2025 à l’University College London (UCL), dans le cadre du séminaire de troisième cycle « Rethinking Capitalism » (« Repenser le capitalisme »). Ce module propose une approche critique du capitalisme contemporain, croisant économie politique, marxisme et écologie.

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J’ai structuré cette présentation en quatre parties distinctes[1]. Voici une brève description de chacune d’entre elles

1/ Les récits conventionnels sur les origines du capitalisme

2/ Le capitalisme commercial comme meilleure alternative

3/ Le capitalisme moderne

4/ Le capital et la paysannerie

Imaginez ces thèmes comme les chapitres d’un livre intitulé Introduction à l’histoire du capitalisme. L’objectif de cette présentation est donc simplement de construire un cadre dans lequel nous pouvons réfléchir au capitalisme d’un point de vue historique. Pour commencer par les récits conventionnels, ceux-ci s’appuient sur l’une ou l’autre – ou parfois les deux – des approches que l’on peut désigner sous les termes d’« accumulation primitive » et de « transition », toutes deux issues de Marx. Parmi les huit chapitres que Marx consacre à l’accumulation primitive, les plus riches sont les chapitres 27 et 31. Le chapitre 27 traite de l’expropriation de la paysannerie anglaise, et le thème plus général qui s’en dégage est celui de la dépossession. Le chapitre 31, quant à lui, offre une vue d’ensemble de l’économie mondiale, centrée sur la manière dont l’État soutient l’expansion du capital au-delà des nations et des frontières territoriales. Marx y décrit également les deux principales compagnies commerciales du XVIIe siècle comme des « leviers puissants de concentration du capital. »[2].

Les récits conventionnels sur les origines du capitalisme

Le plus récent des deux grands débats sur la transition s’est développé à partir d’un article publié par Robert Brenner (1943) en 1976[3].  Pour résumer, son argument est le suivant : l’incapacité des paysans à obtenir des droits de propriété foncière sur une grande partie des terres en Angleterre a ouvert la voie à leur élimination progressive au XVIIe siècle. Les grands propriétaires fonciers s’empressèrent alors « d’accaparer, de regrouper et de clôturer les terres, de créer de grandes exploitations agricoles et de les louer à des fermiers capitalistes capables d’y investir des capitaux », tout en les exploitant à l’aide d’une main-d’œuvre salariée[4]. C’est essentiellement ce triomphe du capitalisme agraire à grande échelle qui, selon Brenner, a jeté les bases de ce qu’il appelle « le passage d’une économie traditionnelle à un développement économique relativement autonome »[5]. Le contre-exemple invoqué est celui de la France, où les « droits de propriété solides de la paysannerie sur des superficies relativement vastes » ont fortement freiné une consolidation comparable à celle du modèle anglais, condamnant ainsi le pays à un retard durable[6].

Outre le fait que Brenner exagère sans doute la solidité de la paysannerie française – laquelle, en réalité, « a vacillé au bord de l’expropriation pendant peut-être trois siècles », selon deux de ses détracteurs[7],  son argument repose sur plusieurs hypothèses :

1/ Après la fin du servage, les paysans anglais n’auraient pas réussi à obtenir la protection juridique nécessaire pour sécuriser leurs droits fonciers.

2/ La Couronne aurait soutenu l’aristocratie foncière dans ses efforts pour affaiblir cette sécurité, en remplaçant les tenures coutumières et les copyholds par des baux emphytéotiques (moins protecteurs pour les paysans, plus favorables aux intérêts capitalistes).

3/ Une main-d’œuvre salariée suffisante aurait été disponible dès les XVIe et XVIIe siècles, ce qui aurait permis l’expansion de l’agriculture capitaliste.

4/ L’agriculture à grande échelle de type anglais aurait joué un rôle décisif dans le développement du capitalisme en Grande-Bretagne.

Cependant, aucun de ces points ne fait l’unanimité – en particulier l’idée selon laquelle les Tudors auraient laissé les paysans sans protection juridique. Bien au contraire : certains historiens soutiennent que les tribunaux sous les Tudors ont renforcé les droits fonciers paysans, notamment pour répondre à la destruction des villages provoquée par la première vague d’enclosures à partir de 1450. Allen écrit ainsi que « les copyholds et les baux avantageux sont devenus des formes de tenure sécurisées, grâce auxquelles de nombreux petits agriculteurs ont conservé leurs terres », et que cette « révolution juridique » a soutenu l’essor des petits propriétaires sous les règnes d’Élisabeth et des Stuart. En effet, l’occupation directe par les propriétaires restait très répandue aux XVIe et XVIIe siècles[8].

Parmi les nombreuses critiques adressées à la thèse de Robert Brenner, certaines méritent une attention particulière — notamment celles formulées par Patricia Croot (1947) et David Parker ou encore par Jane Whittle dans son ouvrage The Development of Agrarian Capitalism. Mais c’est sans doute Bob Allen (1957) qui en propose la remise en cause la plus radicale, dans son livre Enclosure and the Yeoman (1992). À ses yeux, Brenner manifeste une foi quasi-dogmatique dans les vertus du capitalisme agraire, cible principale de sa critique méthodique.

Brenner présume en effet que la paysannerie anglaise aurait pratiquement disparu dès le XVIIe siècle. Or, l’historiographie contemporaine tend à situer le véritable tournant à la fin du XVIIIe siècle, lorsque le Board of Agriculture et d’autres composantes de la classe dirigeante lancèrent une offensive concertée contre les droits communs — derniers bastions protégeant la paysannerie rurale de sa transformation en prolétariat agricole[9]. Comme l’écrit Neeson :

« Les droits communs étaient très répandus et probablement suffisamment utiles pour offrir une indépendance significative par rapport au salaire ».[10] 

De son côté, Whittle conclut son étude sur le Norfolk en affirmant que ce sont les enclosures parlementaires de la fin du XVIIIe siècle qui ont véritablement « créé une main-d’œuvre rurale pleinement capitaliste, dont le seul moyen de subsistance était le salaire ».[11]

Autrement dit, cette dynamique de prolétarisation s’est opérée bien plus tardivement que ne l’avaient envisagé des auteurs comme Richard Henry Tawney (1880–1962) ou Robert Brenner. Les paysans propriétaires de fermes de 50 à 60 acres (soit environ 20 à 24 hectares), exploitées en grande partie par la main-d’œuvre familiale – dont beaucoup étaient également propriétaires fonciers – étaient, selon Allen, les véritables pionniers de la révolution agricole en Angleterre[12]. Si les grands domaines du XVIIIe siècle ont certes stimulé la productivité, ils l’ont fait pour l’essentiel en réduisant les coûts par l’élimination de la main-d’œuvre. En revanche, c’est la classe des yeomen qui a largement contribué à cette amélioration des rendements agricoles, grâce à une gestion rigoureuse et avisée de leurs exploitations.

Cette réévaluation remet fondamentalement en cause la théorie de Brenner, et explique pourquoi le XVIIIe siècle fut non pas une période de progrès linéaire, mais bien un tournant sombre, marqué par un appauvrissement généralisé des campagnes et l’établissement d’une dépendance salariale massive au XIXe siècle. En fin de compte, l’orthodoxie autour des prétendues « origines agraires du capitalisme » apparaît, à la lumière de ces travaux, largement mythique.

Le capitalisme commercial comme meilleure alternative

Si l’on veut écrire l’histoire du capitalisme dans la longue durée, il semble plus pertinent de la chercher dans la manière dont le commerce et la finance à grande échelle ont transformé les économies sur une aire géographique étendue. Ainsi, le Verlagssystem (système de production à façon) était déjà très répandu dans les secteurs du textile et de la métallurgie dès le XIVe siècle[13].  Les manufactures médiévales et modernes que Marx considérait comme des expressions du capital industriel étaient, en réalité, le fruit d’importants groupes marchands opérant dans des régions comme le sud de l’Allemagne ou le nord de l’Italie. Ces structures représentent les premiers exemples de production de masse standardisée à destination des marchés d’exportation, et doivent être vues comme une composante essentielle du capitalisme marchand qui s’est affirmé en Europe occidentale entre le XIIIe et le XVIe siècle[14].  

Le capital commercial est une présence continue à travers les siècles, depuis le Moyen Âge – période couverte dans le dernier ouvrage de Chris Wickham (1950) – jusqu’à l’époque contemporaine[15]. Si l’on veut produire une histoire économique cohérente de l’évolution du capitalisme sur la durée, celle-ci ne saurait reposer uniquement sur la notion de «transition » entre des modes de production, mais devrait plutôt s’appuyer sur le concept de capitalisme commercial. Les éléments d’une telle perspective alternative sont déjà présents dans les chapitres de Marx sur l’accumulation primitive, et plus précisément dans le chapitre 31, où il propose une lecture mondiale de cette histoire, dont les étapes successives traversent l’Espagne, le Portugal, les Provinces-Unies, la France et l’Angleterre – « dans un ordre plus ou moins chronologique », précise-t-il[16].

Ce dont il est ici question, c’est du rôle que joua l’État pour soutenir l’expansion du capital sur de vastes régions du monde, provoquant des conflits entre grandes puissances impériales désireuses d’établir des monopoles commerciaux dans des zones entières. Et s’il écrit, dans ce même chapitre, que « la Hollande était la nation capitaliste modèle du XVIIe siècle »[17],  il ne fait guère de doute aujourd’hui que le type de capital auquel pensait Marx était bien le capital commercial. D’ailleurs, ailleurs dans son œuvre, il décrit le déclin de la Hollande en tant que puissance dominante du commerce comme un processus de subordination du capital commercial au capital industriel »[18].

Il convient d’éviter une confusion dès le départ. Lorsque Marx évoque la subordination du capital commercial dans ce passage, il ne peut évidemment pas employer ce terme dans le sens strict qu’il lui donne une fois cette subordination pleinement réalisée. Ce sens strict apparaît dans le troisième livre du Capital, où le capital commercial est conçu comme une simple forme du capital marchand, lui-même défini exclusivement comme une fonction de la circulation du capital industriel. Le négociant, dans cette optique, n’est qu’un agent du capital industriel, dont le rôle se limite à la mise en circulation des marchandises produites par l’industrie. C’est ce cadre-là qui prime dans l’analyse théorique du Capital.

Mais tel n’est pas le sens que Marx entend implicitement lorsqu’il avance, dans une perspective historique, que le déclin du système commercial mondial dominé par les Pays-Bas au début du XVIIIe siècle aurait entraîné la subordination du capital commercial. Dans ce contexte, la Hollande est perçue comme une nation commerçante, tandis que la Grande-Bretagne incarne, selon Marx, le capital industriel. Le propos ne repose donc pas sur une définition analytique, mais sur une lecture historique de la dynamique entre nations et formes de capital.

Autrement dit, c’est un sens élargi et historiquement plus souple du capitalisme commercial qui devrait guider les récits de longue durée du capitalisme dont nous avons aujourd’hui tant besoin. Dans cette acception plus large, le transport maritime fait pleinement partie du capital commercial, tout comme les courtiers en lettres de change, les maisons d’escompte, les banques de commerce qui ont fait de Londres un marché monétaire international d’une liquidité exceptionnelle, ou encore l’ensemble des intermédiaires commerciaux, des agents maritimes aux assureurs, qui formaient l’infrastructure du commerce mondial depuis leur base londonienne. C’est l’ensemble de ces fonctions et institutions commerciales qui a fait de la City le centre névralgique du capitalisme marchand tout au long du XIXe siècle, jusqu’à la Première Guerre mondiale, qui marqua un tournant avec les pertes massives de la marine marchande britannique.

Dans mon ouvrage Brief History of Commercial Capitalism, j’ai soutenu que Marx s’était trompé, rétrospectivement, en présentant la Grande-Bretagne comme l’incarnation du capital industriel ayant supplanté le capital commercial. En réalité, ce dernier restait profondément ancré au cœur même de l’économie britannique, comme l’a souligné Geoffrey Ingham (1942) dès les années 1980. Une représentation plus pertinente du capitalisme industriel émergera en réalité avec la seconde révolution industrielle, marquée par l’apparition de grandes entreprises modernes, intégrées verticalement, qui allaient remplacer les sociétés de négoce aux États-Unis et en Allemagne.

En ce qui concerne l’impact omniprésent du capitalisme commercial, il convient de mettre en avant deux idées en particulier.

La première est l’idée d’Alexandre Chayanov (1888-1937) selon laquelle la concentration verticale du capital constitue le mode par lequel les entreprises capitalistes tendent à exercer une domination accrue sur les producteurs domestiques dans les campagnes. Il décrivait ce phénomène comme un « capitalisme commercial » établissant une « dictature économique sur des secteurs considérables de l’agriculture » — une représentation qu’il jugeait plus fidèle à la réalité de la campagne russe que celle d’un capitalisme naissant à partir de la désagrégation de la paysannerie, telle que Lénine l’avait auparavant théorisée[19]. Lorsqu’il écrit dans les années 1920, Chayanov ne savait probablement pas que Marx avait en réalité distingué la subsomption réelle de la subsomption formelle du travail sous le capital. Ce que Chayanov décrit correspond en fait à un système assez répandu de subsomption formelle, dans lequel des maisons marchandes — à l’image des négociants en coton de Moscou, telle la famille Knoop — reliaient les producteurs paysans aux circuits marchands. L’intérêt de souligner ce point est qu’il confère au capitalisme une portée bien plus vaste que celle que lui attribuent les définitions plus classiques.

La seconde idée tient à ce que les 165 dernières années ont connu deux grandes révolutions commerciales. L’ouvrage de Michael B. Miller, Europe and the Maritime World, offre un récit remarquable de la plus récente d’entre elles : la transformation massive de l’économie mondiale initiée dans les années 1970 par la révolution des conteneurs. Ce qui fait encore défaut, en revanche, c’est un récit équivalent des bouleversements du marché mondial au cours des quarante dernières années du XIXe siècle. À mes yeux, un des éléments essentiels de cette histoire est l’intégration croissante des campagnes du tiers monde à des entreprises européennes telles que Ralli Brothers, dans le contexte d’une phase renouvelée de mise en marché de l’agriculture qui s’ouvre dans les années 1860, avec la guerre de Sécession et la famine du coton.

Il existe bien une abondante littérature locale sur ces processus : certaines études portent sur des pays entiers, comme le Mexique ou l’Égypte (notamment les travaux d’Alan Knight (1946) et Roger Owen (1935-2018)), d’autres sur des régions spécifiques, telles que la Toscane, les provinces centrales de l’Inde britannique ou le delta inférieur de la Birmanie. Mais aucune synthèse cohérente n’a encore vu le jour pour rendre compte de l’impact du capital commercial et industriel sur les populations rurales, qui constituaient alors l’écrasante majorité de l’humanité.

Dans les années 1880 et 1890, le Mexique a ainsi connu une « appropriation foncière sans précédent » : près de 39 millions d’hectares de terres sans titre ont été convertis en propriété privée. Alan Knight note qu’en 1910, les quatre cinquièmes des communautés rurales mexicaines se trouvaient à l’intérieur des limites des haciendas[20].  À la même époque, au début des années 1880, des intérêts français — menés par les banques et les institutions financières — acquéraient à bas prix de vastes étendues de terres en Tunisie ; en 1914, près d’un million d’hectares étaient passés sous leur contrôle[21].  Dans ces deux cas, l’agriculture commerciale reposait sur de grands domaines présentant des traits résolument capitalistes.

Ailleurs – en Égypte, en Inde, en Basse-Birmanie -, l’expansion commerciale illustre davantage le modèle décrit par Alexandre Chayanov : celui de la subordination de la production paysanne au capital, qui a entraîné un endettement généralisé et l’essor d’une classe de travailleurs sans terre. En somme, quel que soit le modèle dominant, la dépossession fut une conséquence majeure. L’histoire racontée par Marx au chapitre 27 du Capital n’apparaît alors plus seulement comme une histoire européenne, mais bien comme une histoire coloniale ou semi-coloniale.

Il importe de rappeler que la dépossession paysanne équivaut à une accumulation primitive par expropriation foncière, les terres devenant ensuite des actifs valorisables. En Égypte, comme dans d’autres régions à l’est de Suez, les maisons d’exportation européennes et les prêteurs locaux – les Grecs d’Égypte, les commerçants des castes usuraires en Inde, les Chettiars du Tamil Nadu en Basse-Birmanie – ont joué un rôle clé : ce furent eux les premiers à mettre en place des chaînes d’approvisionnement pour une large gamme de cultures commerciales, allant du coton au blé, en passant par le jute et le riz paddy.

Le capitalisme moderne

Passons maintenant au troisième de mes sujets. Une grande partie des travaux d’Alfred Chandler (1918-2007) peut être interprétée comme une application, objective sinon consciente, de la théorie marxienne de la concentration et de la centralisation du capital. Chandler ne s’est jamais réclamé de Marx ni n’a revendiqué développer les thèses exposées dans le premier volume du Capital ; pourtant, ses analyses en épousent largement les contours. Il s’est intéressé à la façon dont l’accroissement d’échelle a transformé la nature des entreprises industrielles à partir des années 1880, dans des secteurs que Marx lui-même n’avait pas connus.

Chandler soutenait que les entreprises issues de la seconde révolution industrielle produisaient à très grande échelle et étaient contraintes de bâtir leurs propres structures commerciales afin de conquérir et conserver des parts de marché suffisantes pour maintenir un seuil de production économiquement viable. Cela impliquait, d’une part, la mise en place de nouvelles hiérarchies managériales capables d’assurer la coordination tant des processus productifs que de la commercialisation à l’échelle mondiale ; d’autre part, l’intégration de la production de masse et de la distribution de masse au sein d’un même ensemble organisationnel. Cette dernière évolution correspondait exactement à ce que Marx avait prévu : la disparition de l’autonomie du capital commercial.

Selon Chandler, les grandes entreprises intégrées commencèrent par investir en amont, en développant leurs propres réseaux de distribution tant sur le marché intérieur – l’immense marché étatsunien – qu’à l’international. C’est cette dynamique qui les conduisit à devenir rapidement des multinationales. Lorsqu’elles investissaient à l’étranger, elles le faisaient d’abord dans le domaine de la vente, et seulement ensuite dans celui de la production. Ainsi, les investissements industriels directs à l’étranger « ne précédaient presque jamais la mise en place d’un réseau commercial ».

Chandler soulignait également une autre caractéristique importante : au-delà de leur concentration dans les mêmes secteurs industriels avancés – pétrole, chimie, machinerie, agroalimentaire, caoutchouc, verre –, ces entreprises verticalement intégrées du début du XXe siècle étaient d’une taille telle que les structures de leurs industries devinrent rapidement oligopolistiques. Quelques usines suffisaient à satisfaire la demande, tant à l’échelle nationale qu’au niveau mondial[22].

Des éléments de cette analyse se retrouvent déjà dans les écrits d’Alfred Sohn-Rethel (1899-1990), sur le fascisme allemand. Son père adoptif, Ernst Poensgen (1871-1949) dirigeait la Vereinigte Stahlwerke AG (Vestag), la plus grande entreprise sidérurgique de la République de Weimar, et c’est sans doute dans ce contexte qu’il prit conscience de l’importance des économies d’échelle – bien avant d’en découvrir une formulation plus théorique dans les travaux de l’économiste et gestionnaire Eugen Schmalenbach (1873-1955). Ce que Sohn-Rethel qualifiait de « nouvelle économie fondée sur les coûts fixes » correspond précisément à ce que Chandler allait systématiser plusieurs décennies plus tard[23]

Ces deux approches renvoient en définitive à une intuition centrale chez Marx : le capitalisme industriel se caractérise par une composition organique du capital de plus en plus élevée, c’est-à-dire par une part croissante de capital fixe par rapport au travail vivant. Aucun des deux auteurs ne s’est cependant réellement penché – même si Sohn-Rethel s’en est approché davantage que Chandler – sur ce que David Noble (1945-2010) désignera plus tard comme « l’idéologie de l’automatisation » : la volonté du capital d’imposer un contrôle total à travers les technologies qui l’incarnent[24].

J’ai soutenu ailleurs que « les grandes entreprises intégrées, la production de masse, les hiérarchies managériales, les bureaux de vente et la publicité de masse, ainsi que l’échelle mondiale des opérations ont défini une culture du capitalisme qui largement étrangère au modèle britannique, du moins avant les années 1920. Les États-Unis ont pris très tôt une avance considérable en matière d’investissements manufacturiers à l’étranger, alors qu’au Royaume-Uni, la part des investissements étrangers directs dans le stock total des investissements britanniques à l’étranger n’était encore que d’environ 20 % en 1927 »[25]. 

C’est ainsi que John Stopford (1939-2011) résume le retard accumulé par la Grande-Bretagne :

« Par rapport à d’autres pays, les économies d’échelle n’étaient pas exploitées, les techniques de production de masse n’étaient pas introduites, et les nouvelles industries n’étaient pas développées en Grande-Bretagne »»[26].

Ce retard du capitalisme britannique moderne, déjà souligné par les thèses de Tom Nairn (1932-2022) et Perry Anderson (1938) dans les années 1960, en offrait là une illustration particulièrement frappante.

Cependant, l’idée avancée par Chandler d’une stabilité fondamentale de l’organisation industrielle ne s’est pas confirmée. Dès le milieu des années 1970, le capital industriel étatsunien – longtemps emblématique du modèle d’entreprise intégrée verticalement qu’il avait théorisé – a commencé à vaciller. Dans certains secteurs, ce déclin s’inscrivait dans une tendance plus longue, amorcée avec la montée en puissance de la concurrence européenne : ainsi, la part des États-Unis dans la production mondiale d’acier est passée de 47 % en 1950 à à peine 11 % en 1985. Par ailleurs, dans d’autres secteurs comme les pneumatiques, la crise fut plus brutale : la quasi-totalité des grandes entreprises étatsuniennes fut rachetée par des groupes étrangers. Seule Goodyear échappa à ce sort, demeurant étatsunienne[27]

C’est dans ce contexte de remise en cause du modèle intégré que de nouvelles orthodoxies managériales ont émergé, annonçant le déclin progressif du type d’entreprise industrielle célébré par Chandler. De la même manière que l’essor du capitalisme managérial avait été rendu possible, dès les années 1860, par de profondes transformations dans les transports et les communications, le capitalisme des chaînes d’approvisionnement de la fin du XXe siècle aurait été inconcevable sans des bouleversements analogues – d’abord la conteneurisation et l’essor du transport intermodal dans les années 1970, puis l’irruption des nouvelles technologies de l’information. « L’ordinateur était indispensable à la conteneurisation »[28] : ensemble, ces innovations ont engendré l’une de ces vastes révolutions du marché mondial qui ponctuent l’histoire du capitalisme depuis le XVIe siècle.

Le terme de logistique s’est imposé dans un sens élargi pour désigner la gestion intégrée de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Une nouvelle fraction dominante du capital a émergé avec les géants de la distribution, remettant partiellement en cause ce que Marx appelait la subordination du capital commercial au capital industriel. Des entreprises comme Wal-Mart ont massivement investi dans les technologies de l’information, achetant par exemple ses propres systèmes satellitaires dès le début des années 1980. « En 1988, elle disposait du plus grand réseau de communication privé des États-Unis »[29]. « La conteneurisation allait se répandre comme une traînée de poudre »[30], bouleversant le transport maritime, transformant les ports et posant les bases d’un nouveau système de production globalisé.

Mais au-delà de ces mutations techniques et de leur impact structurant sur l’économie mondiale, se profile un nouvel horizon encore largement inexploré : celui d’un capitalisme fondé sur l’automatisation généralisée, l’intelligence artificielle et les mégadonnées. Depuis 2015, les investissements dans la recherche en IA ont connu une croissance exponentielle. Le défi majeur, toutefois, ne réside peut-être pas dans l’intelligence artificielle actuelle, mais dans l’éventuelle émergence d’une intelligence artificielle générale (AGI Si celle-ci devait se réaliser dans les décennies à venir, elle pourrait inaugurer un régime capitaliste où, conformément à l’intuition même de Marx, la valeur — au sens du travail abstrait — finirait par s’effondrer[31].

Le capital et la paysannerie

Je terminerai par quelques mots sur le sort de la paysannerie sous le capitalisme. Dans un article de 2023 sur la petite production marchande, Barbara Harriss-White (1946) distingue trois modèles intéressants. Ces modèles ne sont pas mutuellement exclusifs : ils peuvent coexister, dessinant une réalité particulièrement complexe[32].

1/ Dans le premier, la paysannerie est simplement éradiquée en tant que classe. Les marxistes de la Deuxième Internationale utilisaient en général cette formule. Mais même Karl Kautsky (1854-1938) en reconnaissait les limites : les grandes propriétés foncières avaient besoin de la main-d’œuvre saisonnière des paysans pauvres et préféraient conserver un secteur de petites exploitations[33]. Le marxiste péruvien José Carlos Mariátegui (1894-1930) rapporte qu’un propriétaire foncier lui avait déclaré qu’il était essentiel d’avoir à proximité de petites exploitations, d’où tirer de la main-d’œuvre, pour ne pas dépendre des travailleurs migrants ou de la servitude »[34].

2/ Le deuxième modèle est celui de la subsomption : la paysannerie est intégrée au capital tout en gardant une autonomie apparente. Mike Cowen  (1945-2000) a avancé l’idée célèbre selon laquelle une alliance entre l’État et le capital international visant à promouvoir la production marchande domestique pouvait conduire à une régénération de la paysannerie, comme cela s’est produit au Kenya. Les ménages continuent alors d’exister comme unités de production marchande, stabilisées par le capital[35]. Ce modèle est une version capitaliste du schéma de Chayanov, dans lequel « les paysans sont considérés comme des travailleurs, conservant un semblant d’indépendance sous la forme d’une production domestique, mais fournissant en réalité leur force de travail à des entreprises capitalistes »[36].

Cette apparence est cruciale dans le capitalisme de la chaîne d’approvisionnement, tant pour des raisons juridiques que parce que, comme l’écrit Anna Tsing, « l’auto-exploitation est essentielle au pouvoir de réduction des coûts de la chaîne d’approvisionnement »[37]. Gavin Williams ajoute que « les capitalistes sont capables de contrôler la valeur de la force de travail des producteurs ruraux sans avoir à organiser et gérer eux-mêmes le processus de production ». Ce modèle prend aujourd’hui principalement la forme de l’agriculture contractuelle.

3/ Enfin Barbara Harriss-White (1946) décrit un troisième modèle dans lequel la paysannerie survit par l’auto-exploitation. Dans ce scénario, les paysans deviennent indiscernables de la masse des petits producteurs de marchandises. Que la notion de « petite production marchande » soit ou non la meilleure manière de décrire les stratégies actuelles de survie des petits agriculteurs, le fait est que la majorité d’entre eux « tentent de survivre grâce aux salaires gagnés en dehors » de leurs exploitations[38]. Cette dépendance à des revenus extérieurs permet à une grande partie de la paysannerie marginalisée de survivre. En Inde, où les sans-terres et quasi-sans-terre constituent la majorité de la population rurale active, même les agriculteurs capitalistes dépendent des programmes de prix de soutien : sans ces dispositifs, une grande partie de l’agriculture s’effondrerait.

L’exode rural a été l’un des grands phénomènes des décennies d’après-guerre. En Espagne et en Italie, les années 1960 ont connu des vagues migratoires massives. La Toscane, par exemple, a perdu les deux tiers de sa main-d’œuvre rurale entre 1950 et 1970. Au Royaume-Uni, entre le milieu des années 1980 et la fin du siècle, « quelque 100 000 hommes et femmes ont quitté l’agriculture »[39]. En Chine, au début des années 2000, on estime que 40 millions de villageois ont été dépossédés — « sans terre, sans emploi et sans sécurité sociale »[40]. Anna Lora-Wainwright montre que des villages entiers ont été rasés, et l’on attend des paysans qu’ils compensent la perte de leurs terres en souscrivant à une assurance sociale inabordable[41]. En Inde, l’État souhaiterait disposer de pouvoirs coercitifs comparables, mais les liens de caste qui soudent la plupart des communautés agricoles leur donnent un poids politique significatif, rendant impossible toute coercition de masse.

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est bien à la fin de la paysannerie au sens strict – mais pas de la manière simple et linéaire que nombre de prédictions issues de la gauche avaient jadis imaginée comme moteur principal de ce processus.

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Jairus Banaji, né en 1947, est un historien et théoricien marxiste reconnu pour ses travaux sur le capitalisme, les formations économiques précapitalistes et l’histoire du travail. Chercheur associé à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres, il a enseigné dans plusieurs institutions à travers le monde. Parmi ses ouvrages majeurs figurent Theory as History: Essays on Modes of Production and Exploitation (Brill, 2010 ; Haymarket, 2021), A Brief History of Commercial Capitalism (Haymarket, 2020), Fascism: Essays on Europe and India (Three Essays Collective, 2016), et A Marxist Mosaic (Brill, 2024). Il est également l’auteur de nombreuses contributions dans la revue Historical Materialism, dont il est un collaborateur régulier.

Historical Materialism est une revue marxiste trimestrielle fondée en 1997 à Londres. Elle considère le marxisme comme l’outil théorique le plus fécond pour analyser les sociétés, tout en refusant d’en figer les interprétations. Fidèle à l’exigence de Marx d’une « critique impitoyable de tout ce qui existe », elle applique cette exigence au marxisme lui-même.

Publié initialement par Historical Materialism.  

Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes

[1] Il s’agit du projet d’une conférence donnée dans le cadre du module de troisième cycle « Rethinking Capitalism » (Repenser le capitalisme) de l’University College London (UCL), le 30 janvier 2025. Je remercie Damon Silvers et Carolina Alves de m’avoir invité à m’adresser à leurs étudiants, ce que j’ai dû faire sur Zoom.

[2] Marx, Le Capital, 1, p. 918.

[3] Robert Brenner, « Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe », Past & Present n° 70 (février 1976), p. 30-75.

[4] Brenner, « Agrarian Class Structure », p. 63.

[5] Brenner, « Agrarian Class Structure », p. 47.

[6] Brenner, « Agrarian Class Structure », p. 46.

[7] Patricia Croot et David Parker, « Agrarian Class Structure and Economic Development », Past & Present n° 78 (février 1978), 37-47, p. 42.

[8] Robert C. Allen, Enclosure and the Yeoman (Oxford, 1992), pp. 14, 75.

[9] J.M. Neeson, Commoners: Common Right, Enclosure and Social Change in England, 1700-1820 (Cambridge, 1993), p. 34.

[10] Neeson, Commoners, p. 42.

[11] Jane Whittle, The Development of Agrarian Capitalism: Land and Labour in Norfolk, 1440-1580 (Oxford, 2000), p. 305.

[12] Rudolf Holbach, Frühformen von Verlag und Grossbetrieb in der Gewerblichen Produktion (13. – 16. Jahrhundert) (Stuttgart, 1994).

[13] Rudolf Holbach, Frühformen von Verlag und Grossbetrieb in der Gewerblichen Produktion (13. – 16. Jahrhundert) (Stuttgart, 1994).

[14] Wolfgang von Strömer, « Une clé du succès des maisons de commerce d’Allemagne du Sud : le grand commerce associé au Verlagssystem », Revue Historique, 285 (1991), 29–49, en particulier 44.

[15] Chris Wickham, The Donkey and the Boat : Reinterpreting the Mediterranean Economy, 950-1180 (Oxford, 2023). À propos du XIIe siècle, Wickham écrit : « Il est clair que les Vénitiens se comportaient à Constantinople exactement comme ils le faisaient à Rialto, l’île principale de la ville. Dans les deux endroits, ils se prêtaient mutuellement de l’argent et finançaient des voyages en mer… L’embolos ou quartier vénitien de la capitale byzantine était, en quelque sorte, leur deuxième ville. Ils faisaient principalement du commerce d’argent… c’étaient de véritables capitalistes, dans le sens spécifique où ils commençaient avec de l’argent et finissaient (idéalement) avec plus d’argent » (p. 333).

[16] Marx, Capital, 1, p. 915.

[17] Marx, Le Capital, 1, p. 916.

[18] Marx, Le Capital, 3, p. 451.

[19] A.V. Chayanov, The Theory of Peasant Economy, trad. R.E.F. Smith (Illinois, 1966), pp. 49, 257 ff., cf. Henry Bernstein, Class Dynamics of Agrarian Change (2010), pp. 92–94.

[20] Alan Knight, The Mexican Revolution, Volume 1 : Porfirians, Liberals and Peasants (University of Nebraska Press, 1986), pp. 95–6.

[21] Jean Poncet, La Colonisation et l’agriculture européennes en Tunisie depuis 1881. Étude de géographie historique et économique (Paris, 1961).

[22] Le résumé le plus concis des opinions de Chandler se trouve dans son article « The Emergence of Managerial Capitalism », Business History Review, 58/4 (1984), 473-503.

[23] Alfred Sohn-Rethel, Economy and Class Structure of German Fascism, trad. Martin Sohn-Rethel (Londres, 1978), en particulier le chapitre 3.

[24] David F. Noble, Forces of Production : A Social History of Industrial Automation (New Brunswick, NJ, 2011), par exemple p. 57 : « La nouvelle idéologie informatique du contrôle total », p. 58 : « l’idéologie d’après-guerre du contrôle total », p. 72 : « la vision du monde d’après-guerre du contrôle total », etc.

[25] Jairus Banaji, A Marxist Mosaic, Historical Materialism Book Series 316 (Brill, 2024), p. 554.

[26] John M. Stopford, « The Origins of British-Based Multinational Manufacturing Enterprises », Business History Review, 48/3 (1974), 303-335, p. 312.

[27] Seymour Melman, After Capitalism: From Managerialism to Workplace Democracy (New York, 2001) a été précurseur dans la documentation du « déclin industriel » américain, avec un chapitre, le chapitre 3, intitulé « The United States as a Third-Rate Economy » (Les États-Unis, une économie de troisième ordre).

[28] Michael Miller, Europe and the Maritime World : A Twentieth-Century History (Cambridge, 2012), p. 342.

[29] Edna Bonacich et Jake B. Wilson, Getting the Goods: Ports, Labor, and the Logistics Revolution (Cornell University Press, 2008), p. 9.

[30] Miller, Europe and the Maritime World, chapitre 9.

[31] Marx, Grundrisse, p. 705 : « Dès que le travail sous sa forme directe cesse d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d’être sa mesure, et donc la valeur d’échange [doit cesser d’être la mesure] de la valeur d’usage… Avec cela, la production fondée sur la valeur d’échange s’effondre ».

[32] Barbara Harriss-White, « Petty Commodity Production », Journal of Peasant Studies, 50/1 (2023), 295-314.

[33] Karl Kautsky, La Question agraire (Paris, 1900), pp. 242–49.

[34] José Carlos Mariátegui, Seven Interpretive Essays on Peruvian Reality, trad. Marjory Urquidi (University of Texas Press, 1971), p. 65.

[35] Michael Cowen, « Commodity Production in Kenya’s Central Province », dans Judith Heyer et al., Rural Development in Tropical Africa (1981), 121-42.

[36] Gavin Williams, « The World Bank and the Peasant Problem », dans Heyer et al., Rural Development in Tropical Africa, p. 31.

[37] Anna Tsing, « Supply Chains and the Human Condition », Rethinking Marxism: A Journal of Economics, Culture & Society, 21(2) (2009), 148–76, à la p. 168.

[38] Harriet Friedmann, « Changes in the International Division of Labor », dans William H. Friedland et al., éd., Towards a New Political Economy of Agriculture (New York, 1991).

[39] Alun Howkins, The Death of Rural England: A Social History of the Countryside since 1900 (Routledge, 2003), p. 209.

[40] Ching Kwan Lee, Against the Law : Labor Protests in China’s Rustbelt and Sunbelt (University of California Press, 2007), p. 259.

[41] Anna Lora-Wainwright, « Rural China in Ruins: The Rush to Urbanize China’s Countryside Is Opening a Moral Battleground », Anthropology Today, 28/4 (2012), 8-13.

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