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L’économie féministe depuis l’Argentine et Abya Yala
5 mars 2026

L’économie féministe depuis l’Argentine et Abya Yala


Entretien avec Corina Rodríguez Enríquez et Flora Partenio


Au printemps 2025 se sont tenues les rencontres d’économie féministe d’Abya Yala, à Buenos Aires. Abya Yala signifie "notre terre" en langue du peuple originaire Kuna ; il est utilisé en remplacement de terme colonial "Amérique". Avec Corina Rodríguez Enríquez et Flora Partenio, toutes deux chercheuses impliquées dans ces élaborations, nous revenons sur les enjeux de l’économie féministe, notamment depuis Abya Yala.

Contretemps : Que signifie pour vous l’économie féministe, de manière générale mais aussi en Argentine, comment elle s’est développée, comme en témoigne aujourd’hui l’importante production éditoriale ?

Corina Rodríguez Enríquez : Pour moi, l’économie féministe a été une sorte de refuge théorique et conceptuel. J’ai fait mes études d’économie à l’Université de Buenos Aires, dans un environnement totalement orthodoxe — et c’est grâce à la rencontre avec l’économie féministe que j’ai pu continuer à être économiste. Elle m’a permis de rester dans ma discipline tout en la pratiquant comme je le voulais : d’une manière critique, en pensant l’économie non pas comme une science isolée mais comme un outil pour comprendre la réalité et la transformer.

Je crois que l’économie féministe nous offre précisément cela : un outillage théorique, conceptuel et méthodologique pour comprendre le monde et le transformer dans un certain sens. Et c’est là qu’entre la dimension féministe, comme projet politique de transformation qui se construit, selon moi, à la croisée de l’académie et de l’activisme. Personnellement, en tant que chercheuse au CONICET [l’équivalent argentin du CNRS, NdT], je fais surtout un travail académique — mais travailler à partir de l’économie féministe donne du sens, le sentiment d’un engagement.

En Argentine, l’expansion de l’économie féministe a été progressive : elle commence timidement dans les années 2000, mais elle s’articule ensuite très fortement, à partir de 2015, avec le surgissement du mouvement Ni Una Menos. À ce moment-là, la massification des féminismes s’entrelace avec la diffusion de l’économie féministe, et les deux se nourrissent mutuellement.

L’économie féministe apporte des concepts, des analyses, des données empiriques pour alimenter les revendications féministes ; et le mouvement féministe, lui, ouvre à l’économie féministe de nouvelles questions, de nouveaux terrains d’observation, d’autres manières d’articuler l’économique et le social. C’est cette réciprocité qui explique, selon moi, la vitalité actuelle de l’économie féministe en Argentine.

Flora Partenio : Ça produit notamment un dialogue intergénérationnel est devenu une caractéristique essentielle de l’économie féministe : on s’écoute, on se transmet des expériences, on fabrique ensemble un langage commun. Lors du Encuentro de Economía Feminista de Abya Yala, un colloque international tenu à Buenos Aires en 2025 avec des militantes et économistes hispanophones et lusophones, par exemple, on pouvait voir des économistes de plus de 70 ans dialoguer avec de jeunes diplômées de 25 ou 27 ans.

J’aimerais aussi revenir un peu en arrière, avant 2015, parce que nous n’avons pas toutes les deux la même trajectoire disciplinaire Corina et moi. Je ne viens pas de l’économie, mais de la sociologie et des études du travail. Pour moi, si l’on veut comprendre la généalogie de l’économie féministe en Argentine, il faut remonter à la crise de 2001. Cette crise a fait éclater le modèle néolibéral et ouvert une multitude d’expériences d’autogestion, de gestion collective du travail, de coopérativisme — parfois en continuité, parfois en tension avec le mouvement coopératif traditionnel. Et dans toutes ces expériences, les femmes ont joué un rôle absolument central : environ 75 % des membres des mouvements piqueteros [qui bloquaient les routes, en une sorte de généalogie des gilets jaunes, NdT] ou des usines récupérées étaient des femmes. C’est là, dans les territoires, que s’est forgé un féminisme populaire.

Entre 2003 et 2010, il y a eu tout un dialogue entre ces pratiques et les outils analytiques de l’économie féministe, qui ont permis de rendre visible ce travail invisible accompli par les femmes dans les organisations.

Je me souviens d’un camp de formation à Lanús (une banlieue ouvrière de Buenos Aires) en 2004, dans un ancien site industriel autogéré, où Corina avait animé un atelier sur la contribution du travail non rémunéré au PIB. Aujourd’hui cela paraît évident, mais à l’époque, c’était une révélation : pour beaucoup, c’était la première fois qu’on parlait du travail domestique comme d’un travail mesurable, d’un travail productif. Ces échanges ont permis de donner des mots à des pratiques qui existaient déjà. L’économie féministe a donc servi d’outil pour visibiliser et valoriser ces expériences collectives.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et cela explique pourquoi, en Argentine, l’économie féministe ne s’est pas construite seulement dans les universités. Elle s’est développée dans un dialogue permanent avec les mouvements sociaux, les collectifs de femmes et les organisations populaires.

Contretemps : Quelle distinction faites-vous entre économie de genre et économie féministe ? C’est une différence qui reste floue en France, où l’économie de genre n’est déjà pas très développée, et où les tensions entre orthodoxie et hétérodoxie sont encore très saillantes.

Corina Rodríguez Enríquez : Quand nous enseignons à l’université, le cours s’appelle souvent “Économie et genre”, mais dès la première séance, nous disons : « Ce que nous enseignons ici, c’est de l’économie féministe. » C’est une manière d’affirmer une différence essentielle.

L’économie de genre cherche à “intégrer la variable genre” dans l’analyse économique. Elle montre les écarts de salaire, les différences de participation au marché du travail, la division sexuée des tâches. Mais cette perspective reste généralement compatible avec l’économie dominante, orthodoxe. Elle se contente de combler les trous de la théorie, d’ajouter une dimension, sans remettre en cause ses fondements.

L’économie féministe, elle, se situe ailleurs : elle critique le système dans son ensemble. Elle ne cherche pas seulement à réduire les écarts de genre à l’intérieur du marché, mais à transformer les rapports économiques eux-mêmes. Elle ne considère pas les inégalités de genre comme des “anomalies”, mais comme les effets structurels d’un système patriarcal et capitaliste. C’est pourquoi elle porte un projet politique de transformation — pas simplement une correction des déséquilibres existants.

Contretemps : Vous avez toutes deux participé à plusieurs ouvrages collectifs autour de l’économie féministe. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, avant la collection Madreselva, il y a eu un livre intitulé La economía feminista desde América Latina, soutenu par ONU Femmes. Il est né d’un groupe de chercheuses que nous avions formé sous le nom de GEMLAC (Gender and Macroeconomics in Latin America and the Caribbean). Ce groupe venait lui-même d’un réseau international animé par des pionnières comme Nilüfer Çagatay, Rania Antonopoulos, Diane Elson, Lourdes Benería… Nous étions plusieurs Latino-Américaines à avoir suivi leurs cours intensifs, et nous avons ensuite créé notre propre réseau régional.

Ce livre a constitué, je crois, une première anthologie de l’économie féministe latinoaméricaine. Puis est venue la collection Madreselva, sous l’impulsion de Cristina Carrasco, Carme Díaz Corral et Verónica Gago et de l’éditrice Verónica Diz, convaincues de la force politique de ce courant. Les quatre volumes ont chacun leur singularité.

Le premier, Economía feminista: desafíos, propuestas y alianzas (2018), dresse un état des lieux de l’économie féministe ibéro-américaine. Le second, Sostenibilidad de la vida desde la perspectiva de la Economía Feminista (2020), est né d’un voyage collectif en Patagonie, dans le sud de l’Argentine : six villes parcourues pour observer les pratiques d’économie populaire, de coopération, d’autogestion. Ce livre est comme un carnet de bord, où nous avons recueilli les voix de ces expériences. Le troisième, Reexistiendo desde Abya Yala (2020), a été écrit en pleine pandémie : il montre combien cette crise a confirmé ce que nous disions depuis longtemps — à savoir que les soins et le travail non rémunéré soutiennent littéralement la vie. Enfin, le plus récent, Voces des de las economías feministas: resistencias, arraigos, cuidados (2023), donne à entendre la spécificité latinoaméricaine de l’économie féministe : ses questions décoloniales, territoriales et écologiques, qui renouvellent profondément le champ.

Flora Partenio : Oui, et ce qui me paraît intéressant, c’est que ces livres ne sont pas des objets clos : ce sont des déclencheurs de discussions, des outils politiques. Par exemple, le livre sur la soutenabilité de la vie est le fruit d’une expérience collective, pas d’un projet académique préexistant. Nous n’avons pas “fait un livre”, nous avons voyagé, écouté, discuté — et le livre est né de cette circulation. Il relie les expériences rurales et urbaines, les communautés autochtones et les collectifs néoruraux. Il montre que l’économie féministe n’est pas confinée aux villes : elle s’invente aussi dans les montagnes, dans les territoires en lutte contre l’extractivisme, face à la touristification de la Patagonie ou à l’accaparement des terres. Cette articulation entre soin, habitat, alimentation et souveraineté est fondamentale.

Quant au livre sur la pandémie, il explore les effets de cette crise sur les conditions de vie, sur le travail des femmes, sur les systèmes alimentaires, sur les luttes écologiques et sociales. Il interroge aussi les nouvelles formes d’organisation du travail — télétravail, plateformes numériques, etc. — et les défis que cela pose pour la reproduction sociale.

Contretemps : Vous avez toutes deux évoqué la question du soin, qui me paraît centrale dans vos analyses et vos pratiques. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par “soin” ? D’où vient ce concept, et comment le travail autour du soin permet-il de penser d’autres formes d’organisation économique et sociale ?

Corina Rodríguez Enríquez : En Amérique latine, le mot “soin” a d’abord été importé — mal traduit, d’ailleurs — du care anglo-saxon. Dans le champ de l’économie féministe du Nord, on parlait de care economy, et c’est un concept que certaines agences internationales, comme ONU Femmes, ont repris et diffusé. Au départ, nous avons donc utilisé l’expression “économie du soin” par proximité avec ces débats, mais nous l’avons ensuite profondément transformée. Peu à peu, nous avons cessé de parler d’“économie du soin” pour parler d’“organisation sociale du soin”. C’est, à mon sens, une notion beaucoup plus puissante, car elle permet de comprendre non seulement l’économie du soin, mais aussi la manière dont chaque société organise la réponse à ses besoins de soins : qui prend soin, de qui, comment, dans quelles conditions, et selon quelles valeurs.

 Ce concept permet de voir l’ensemble du système : le rôle des ménages, celui de l’État, du marché, et des communautés. Et c’est là que l’Amérique latine a apporté quelque chose de spécifique : nous avons toujours insisté sur la pluralité des acteurs et sur les pratiques communautaires et territoriales du soin. À partir de là, plusieurs dynamiques se sont développées. D’un côté, une orientation vers les politiques publiques — des “systèmes intégrés de soin” qui cherchent à reconnaître et redistribuer ces tâches. C’est une avancée importante, mais elle reste partielle, car elle tend à reconduire une approche institutionnelle. De l’autre côté, un mouvement plus politique, qui remet au centre le rôle des communautés et des formes de soin non marchandes, ancestrales, territoriales. Et enfin, plus récemment, une articulation entre corps, soin et territoire — qui relie les luttes féministes à l’écologie et aux écoféminismes. C’est particulièrement fort ici, dans des régions marquées par l’extractivisme, les zones de sacrifice, les modèles de développement destructeurs. Cette articulation est essentielle : prendre soin, c’est aussi défendre la vie contre la logique extractiviste du capital.

Flora Partenio : Oui, et je crois que la pandémie a constitué un moment charnière dans la réflexion sur le soin. En Argentine, on a vu émerger une discussion très forte autour des travailleuses communautaires du soin. Ce sont elles qui ont tenu les comedores (cantines), les merenderos (goûters pour les enfants), les réseaux d’entraide, dans des conditions très précaires. Pendant la pandémie, ce sont elles qui ont littéralement maintenu la vie quotidienne dans les quartiers populaires, parfois au prix de leur propre santé. La question est donc devenue : comment reconnaître et valoriser ce travail ? Faut-il lui attribuer un salaire ? Comment le protéger socialement ? Ces débats ont ravivé les discussions historiques sur le “salaire au travail ménager”, mais à partir d’une expérience collective et d’une crise sanitaire.

Une autre discussion s’est ouverte dans les coopératives : comment penser les soins à l’intérieur même de l’économie populaire et solidaire ? Par exemple : que se passe-t-il lorsqu’une travailleuse doit interrompre sa journée pour s’occuper d’un proche malade ? Comment organiser la sécurité sociale dans des structures autogérées ? Cela a permis de mettre au centre la notion d’interdépendance. Dans les coopératives, la production est possible parce que certaines femmes tiennent la cuisine collective, gardent les enfants, soutiennent le fonctionnement de la communauté. Penser le soin, c’est donc repenser la reproduction matérielle et symbolique de ces espaces. Et je crois que ces discussions ont transformé la manière de concevoir l’économie solidaire : il ne s’agit plus seulement d’autogestion, mais d’une réorganisation collective du temps, du soin, du travail et des responsabilités.

Contretemps : Je voudrais revenir sur la question du décolonial également. Dans un livre collectif que nous avons coordonné avec Pauline Delage, certaines militantes décoloniales, comme Yuderkys Espinosa, ont exprimé des réserves sur la notion même de “grève féministe”, qu’elles perçoivent comme une forme d’action très eurocentrée, “blanche”, issue de la modernité. J’ai aussi entendu des débats similaires lors d’une rencontre à Mendoza, ici en Argentine, récemment. Comment abordez-vous cette question, depuis la perspective de l’économie féministe en Argentine ? Comment articulez-vous ces différentes traditions politiques ?

Flora Partenio : Je me souviens très bien de ces débats. Je crois qu’ils sont inévitables, et même nécessaires. Les tensions font partie intégrante du mouvement féministe : elles le nourrissent. Ce n’est pas un problème, c’est une force. En Argentine, les discussions sur la grève ont permis de faire dialoguer des réalités très différentes : les travailleuses syndiquées du secteur formel, les travailleuses de l’économie populaire, les coopératives autogérées… Et cela a ouvert une question : que signifie “faire grève” quand on est soi-même responsable de sa propre production ? Dans une coopérative, arrêter le travail revient à suspendre la reproduction de son propre moyen de subsistance. Alors, comment autogérer la grève ? Comment répartir les tâches ? Ces discussions ont souvent provoqué des tensions avec les compagnons des coopératives, mais elles ont aussi permis d’avancer collectivement.

Dans d’autres cas, comme pour les travailleuses de plateforme, “faire grève” signifiait désactiver l’application et perdre des revenus. Certaines nous racontaient qu’elles étaient ensuite pénalisées par l’algorithme, recevant moins de commandes, des trajets plus longs. Ces réalités montrent la complexité du monde du travail contemporain. Et c’est là, je crois, que la notion de grève féministe prend toute sa force : elle oblige à repenser la grève au-delà du modèle salarial classique.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et je dirais que ces débats sont directement liés à la transformation du travail dans le capitalisme contemporain. La grève féministe permet justement de poser la question : que veut dire “arrêter” quand tout est fragmenté, précaire, invisible ? Elle remet en cause l’idée même de production et de reproduction.

En Argentine, la grève féministe a aussi eu une dimension très politique. Je me souviens de la période du gouvernement Macri : les féministes ont organisé un “paro de mujeres”, une grève des femmes, avant même que la CGT ou une autre confédération syndicale n’appelle à une mobilisation générale. Le slogan était : “Les femmes font grève, la CGT prend le thé ”. C’était une manière de dire que le mouvement féministe était plus combatif que les syndicats traditionnels, souvent dirigés par des hommes, et trop enclins au compromis.

Cette grève a donc servi à bousculer les structures syndicales et à montrer que les féministes étaient à l’avant-garde des luttes sociales. Mais au-delà de cette dimension locale, la grève féministe a une portée conceptuelle : elle rend visible le conflit fondamental entre le capital et la vie. C’est une grève de tout ce qui fait fonctionner la société — pas seulement du travail salarié, mais aussi du travail domestique, du soin, du “faire vivre”. Bien sûr, personne ne peut “tout arrêter” réellement, car la vie doit continuer. Mais c’est justement cette tension qui en fait une force politique : elle expose le fait que ce système repose sur l’exploitation de la vie, et que c’est cela qu’il faut transformer.

Flora Partenio : Oui, et en Argentine, ce débat s’est incarné dans un slogan très fort : “Trabajadoras somos todas” — “Nous sommes toutes des travailleuses”. Ce mot d’ordre permettait de rassembler les femmes salariées, les travailleuses de l’économie populaire, les artisanes, les paysannes, les soignantes communautaires. C’était une invitation à penser ensemble, à tisser des solidarités entre des réalités très différentes. Et c’est ce qui a rendu la grève féministe argentine si puissante : elle a dépassé les divisions entre “travail productif” et “travail reproductif”, entre formel et informel, entre urbain et rural.

Contretemps : Pour finir, pouvez-vous nous parler des Encuentros de Economía Feminista de Abya Yala ? Comment sont-ils nés, comment se sont-ils déroulés, et quelles en sont les perspectives ?

Flora Partenio : Ce premier Encuentro a été une expérience incroyable. Nous avons accueilli environ 390 participantes, venues de 24 pays, pendant trois jours, à l’Université nationale de San Martín, à Buenos Aires. Si l’on ajoute la “pré-rencontre” (avec des présentations de livres) et la “post-rencontre” (un séminaire virtuel sur économie numérique et féminisme), nous dépassons les 420 participantes. Et tout cela, sans financement institutionnel. Du fait du sous-financement de l’éducation et des attaques du gouvernement Milei contre le système universitaire public, l’université n’a pu offrir qu’un lieu pour nous réunir. Tout le reste a été autoorganisé : hébergements, transports, repas, matériel. Chaque commission a contacté des militantes, des chercheuses, des coopératives, parfois avec un simple message personnel. C’était artisanal, horizontal, profondément féministe.

Ce qui nous a le plus marquées, c’est la diversité. Il y avait des femmes venues d’Équateur, du Salvador, du Brésil, du Mexique, d’Italie, d’Espagne, du Chili, du Pérou, de France… Certaines travaillaient dans des universités, d’autres dans des organisations communautaires, des syndicats, des fermes agroécologiques, des coopératives de recyclage. Cette pluralité a rendu le dialogue très riche, parfois difficile, mais toujours constructif. Politiquement, l’objectif était clair : construire un programme de recherche d’économie féministe d’Abya Yala— c’est-à-dire depuis le Sud, depuis nos propres territoires, nos histoires, nos luttes. Une économie féministe internationaliste, antiraciste et décoloniale. Nous avons voulu créer un espace où la réflexion académique se relie à la pratique militante, où les expériences territoriales soient considérées comme productrices de savoirs.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et je crois que ce qui distingue l’économie féministe latino-américaine, c’est justement cette articulation entre savoirs savants et savoirs situés. Dans d’autres contextes, comme aux États-Unis ou en Europe, l’économie féministe tend parfois à se concentrer sur les modèles, les données, la théorie économique. Nous, ici, nous faisons de l’économie féministe avec les mouvements sociaux. Nous allons sur le terrain, nous dialoguons, nous faisons de la recherche en participant à des expériences collectives. Et ce premier Encuentro a donné une forme concrète à cette manière de travailler : il a été à la fois un espace de production intellectuelle et un acte politique de résistance. Je crois aussi que le fait qu’il ait eu lieu en Argentine, dans le contexte politique actuel — avec la montée des extrêmes droites, des discours anti-féministes et anti-genre —, lui donne une force symbolique particulière. C’était une manière de dire : “Les féminismes ne se replient pas, ils résistent.” Et cette résistance se construit collectivement, au-delà des frontières.

Flora Partenio : Oui, et un des axes du Encuentro portait justement sur les programmes économiques et politiques de l’extrême droite. Nous voulions analyser ces offensives depuis une perspective féministe, comprendre comment elles articulent anti-féminisme, néolibéralisme et extractivisme. Nous avons travaillé en petits groupes pour élaborer des diagnostics, partager des outils d’analyse, et imaginer des stratégies de résistance. Ce qui nous a plu aussi, c’est la forme même de l’événement : il n’y avait pas de communications lues de manière magistrale, mais des échanges de trois ou quatre heures par commission, où chacune pouvait parler, écouter, débattre. C’était exigeant, mais profondément vivant. Et pour beaucoup de participantes venues d’Europe, c’était une découverte : une autre façon de faire de la pensée collective, plus horizontale, plus ancrée dans l’expérience.

Contretemps : Oui, cela nous a beaucoup frappé.es aussi. En France, les colloques sont beaucoup plus formels, plus hiérarchisés. Ce type de discussion ouverte, mêlant militantes et chercheuses, est très rare.

Corina Rodríguez Enríquez : C’est peut-être ce que nous avons à apporter : une autre manière de penser et de faire de l’économie féministe, où la production de savoirs et la transformation sociale ne sont jamais séparées.

Flora Partenio : Exactement. Et cela donne envie de continuer. Le prochain Encuentro de Economía Feminista de Abya Yala aura lieu en Uruguay en octobre 2027, pour renforcer ces liens et élargir encore cette cartographie collective.

Propos recueillis par Hugo Harari-Kermadec et Fanny Gallot.

5 mars 2026

L’économie féministe depuis l’Argentine et Abya Yala

Entretien avec Corina Rodríguez Enríquez et Flora Partenio


Au printemps 2025 se sont tenues les rencontres d’économie féministe d’Abya Yala, à Buenos Aires. Abya Yala signifie "notre terre" en langue du peuple originaire Kuna ; il est utilisé en remplacement de terme colonial "Amérique". Avec Corina Rodríguez Enríquez et Flora Partenio, toutes deux chercheuses impliquées dans ces élaborations, nous revenons sur les enjeux de l’économie féministe, notamment depuis Abya Yala.

Contretemps : Que signifie pour vous l’économie féministe, de manière générale mais aussi en Argentine, comment elle s’est développée, comme en témoigne aujourd’hui l’importante production éditoriale ?

Corina Rodríguez Enríquez : Pour moi, l’économie féministe a été une sorte de refuge théorique et conceptuel. J’ai fait mes études d’économie à l’Université de Buenos Aires, dans un environnement totalement orthodoxe — et c’est grâce à la rencontre avec l’économie féministe que j’ai pu continuer à être économiste. Elle m’a permis de rester dans ma discipline tout en la pratiquant comme je le voulais : d’une manière critique, en pensant l’économie non pas comme une science isolée mais comme un outil pour comprendre la réalité et la transformer.

Je crois que l’économie féministe nous offre précisément cela : un outillage théorique, conceptuel et méthodologique pour comprendre le monde et le transformer dans un certain sens. Et c’est là qu’entre la dimension féministe, comme projet politique de transformation qui se construit, selon moi, à la croisée de l’académie et de l’activisme. Personnellement, en tant que chercheuse au CONICET [l’équivalent argentin du CNRS, NdT], je fais surtout un travail académique — mais travailler à partir de l’économie féministe donne du sens, le sentiment d’un engagement.

En Argentine, l’expansion de l’économie féministe a été progressive : elle commence timidement dans les années 2000, mais elle s’articule ensuite très fortement, à partir de 2015, avec le surgissement du mouvement Ni Una Menos. À ce moment-là, la massification des féminismes s’entrelace avec la diffusion de l’économie féministe, et les deux se nourrissent mutuellement.

L’économie féministe apporte des concepts, des analyses, des données empiriques pour alimenter les revendications féministes ; et le mouvement féministe, lui, ouvre à l’économie féministe de nouvelles questions, de nouveaux terrains d’observation, d’autres manières d’articuler l’économique et le social. C’est cette réciprocité qui explique, selon moi, la vitalité actuelle de l’économie féministe en Argentine.

Flora Partenio : Ça produit notamment un dialogue intergénérationnel est devenu une caractéristique essentielle de l’économie féministe : on s’écoute, on se transmet des expériences, on fabrique ensemble un langage commun. Lors du Encuentro de Economía Feminista de Abya Yala, un colloque international tenu à Buenos Aires en 2025 avec des militantes et économistes hispanophones et lusophones, par exemple, on pouvait voir des économistes de plus de 70 ans dialoguer avec de jeunes diplômées de 25 ou 27 ans.

J’aimerais aussi revenir un peu en arrière, avant 2015, parce que nous n’avons pas toutes les deux la même trajectoire disciplinaire Corina et moi. Je ne viens pas de l’économie, mais de la sociologie et des études du travail. Pour moi, si l’on veut comprendre la généalogie de l’économie féministe en Argentine, il faut remonter à la crise de 2001. Cette crise a fait éclater le modèle néolibéral et ouvert une multitude d’expériences d’autogestion, de gestion collective du travail, de coopérativisme — parfois en continuité, parfois en tension avec le mouvement coopératif traditionnel. Et dans toutes ces expériences, les femmes ont joué un rôle absolument central : environ 75 % des membres des mouvements piqueteros [qui bloquaient les routes, en une sorte de généalogie des gilets jaunes, NdT] ou des usines récupérées étaient des femmes. C’est là, dans les territoires, que s’est forgé un féminisme populaire.

Entre 2003 et 2010, il y a eu tout un dialogue entre ces pratiques et les outils analytiques de l’économie féministe, qui ont permis de rendre visible ce travail invisible accompli par les femmes dans les organisations.

Je me souviens d’un camp de formation à Lanús (une banlieue ouvrière de Buenos Aires) en 2004, dans un ancien site industriel autogéré, où Corina avait animé un atelier sur la contribution du travail non rémunéré au PIB. Aujourd’hui cela paraît évident, mais à l’époque, c’était une révélation : pour beaucoup, c’était la première fois qu’on parlait du travail domestique comme d’un travail mesurable, d’un travail productif. Ces échanges ont permis de donner des mots à des pratiques qui existaient déjà. L’économie féministe a donc servi d’outil pour visibiliser et valoriser ces expériences collectives.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et cela explique pourquoi, en Argentine, l’économie féministe ne s’est pas construite seulement dans les universités. Elle s’est développée dans un dialogue permanent avec les mouvements sociaux, les collectifs de femmes et les organisations populaires.

Contretemps : Quelle distinction faites-vous entre économie de genre et économie féministe ? C’est une différence qui reste floue en France, où l’économie de genre n’est déjà pas très développée, et où les tensions entre orthodoxie et hétérodoxie sont encore très saillantes.

Corina Rodríguez Enríquez : Quand nous enseignons à l’université, le cours s’appelle souvent “Économie et genre”, mais dès la première séance, nous disons : « Ce que nous enseignons ici, c’est de l’économie féministe. » C’est une manière d’affirmer une différence essentielle.

L’économie de genre cherche à “intégrer la variable genre” dans l’analyse économique. Elle montre les écarts de salaire, les différences de participation au marché du travail, la division sexuée des tâches. Mais cette perspective reste généralement compatible avec l’économie dominante, orthodoxe. Elle se contente de combler les trous de la théorie, d’ajouter une dimension, sans remettre en cause ses fondements.

L’économie féministe, elle, se situe ailleurs : elle critique le système dans son ensemble. Elle ne cherche pas seulement à réduire les écarts de genre à l’intérieur du marché, mais à transformer les rapports économiques eux-mêmes. Elle ne considère pas les inégalités de genre comme des “anomalies”, mais comme les effets structurels d’un système patriarcal et capitaliste. C’est pourquoi elle porte un projet politique de transformation — pas simplement une correction des déséquilibres existants.

Contretemps : Vous avez toutes deux participé à plusieurs ouvrages collectifs autour de l’économie féministe. Pouvez-vous nous en parler un peu ?

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, avant la collection Madreselva, il y a eu un livre intitulé La economía feminista desde América Latina, soutenu par ONU Femmes. Il est né d’un groupe de chercheuses que nous avions formé sous le nom de GEMLAC (Gender and Macroeconomics in Latin America and the Caribbean). Ce groupe venait lui-même d’un réseau international animé par des pionnières comme Nilüfer Çagatay, Rania Antonopoulos, Diane Elson, Lourdes Benería… Nous étions plusieurs Latino-Américaines à avoir suivi leurs cours intensifs, et nous avons ensuite créé notre propre réseau régional.

Ce livre a constitué, je crois, une première anthologie de l’économie féministe latinoaméricaine. Puis est venue la collection Madreselva, sous l’impulsion de Cristina Carrasco, Carme Díaz Corral et Verónica Gago et de l’éditrice Verónica Diz, convaincues de la force politique de ce courant. Les quatre volumes ont chacun leur singularité.

Le premier, Economía feminista: desafíos, propuestas y alianzas (2018), dresse un état des lieux de l’économie féministe ibéro-américaine. Le second, Sostenibilidad de la vida desde la perspectiva de la Economía Feminista (2020), est né d’un voyage collectif en Patagonie, dans le sud de l’Argentine : six villes parcourues pour observer les pratiques d’économie populaire, de coopération, d’autogestion. Ce livre est comme un carnet de bord, où nous avons recueilli les voix de ces expériences. Le troisième, Reexistiendo desde Abya Yala (2020), a été écrit en pleine pandémie : il montre combien cette crise a confirmé ce que nous disions depuis longtemps — à savoir que les soins et le travail non rémunéré soutiennent littéralement la vie. Enfin, le plus récent, Voces des de las economías feministas: resistencias, arraigos, cuidados (2023), donne à entendre la spécificité latinoaméricaine de l’économie féministe : ses questions décoloniales, territoriales et écologiques, qui renouvellent profondément le champ.

Flora Partenio : Oui, et ce qui me paraît intéressant, c’est que ces livres ne sont pas des objets clos : ce sont des déclencheurs de discussions, des outils politiques. Par exemple, le livre sur la soutenabilité de la vie est le fruit d’une expérience collective, pas d’un projet académique préexistant. Nous n’avons pas “fait un livre”, nous avons voyagé, écouté, discuté — et le livre est né de cette circulation. Il relie les expériences rurales et urbaines, les communautés autochtones et les collectifs néoruraux. Il montre que l’économie féministe n’est pas confinée aux villes : elle s’invente aussi dans les montagnes, dans les territoires en lutte contre l’extractivisme, face à la touristification de la Patagonie ou à l’accaparement des terres. Cette articulation entre soin, habitat, alimentation et souveraineté est fondamentale.

Quant au livre sur la pandémie, il explore les effets de cette crise sur les conditions de vie, sur le travail des femmes, sur les systèmes alimentaires, sur les luttes écologiques et sociales. Il interroge aussi les nouvelles formes d’organisation du travail — télétravail, plateformes numériques, etc. — et les défis que cela pose pour la reproduction sociale.

Contretemps : Vous avez toutes deux évoqué la question du soin, qui me paraît centrale dans vos analyses et vos pratiques. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par “soin” ? D’où vient ce concept, et comment le travail autour du soin permet-il de penser d’autres formes d’organisation économique et sociale ?

Corina Rodríguez Enríquez : En Amérique latine, le mot “soin” a d’abord été importé — mal traduit, d’ailleurs — du care anglo-saxon. Dans le champ de l’économie féministe du Nord, on parlait de care economy, et c’est un concept que certaines agences internationales, comme ONU Femmes, ont repris et diffusé. Au départ, nous avons donc utilisé l’expression “économie du soin” par proximité avec ces débats, mais nous l’avons ensuite profondément transformée. Peu à peu, nous avons cessé de parler d’“économie du soin” pour parler d’“organisation sociale du soin”. C’est, à mon sens, une notion beaucoup plus puissante, car elle permet de comprendre non seulement l’économie du soin, mais aussi la manière dont chaque société organise la réponse à ses besoins de soins : qui prend soin, de qui, comment, dans quelles conditions, et selon quelles valeurs.

 Ce concept permet de voir l’ensemble du système : le rôle des ménages, celui de l’État, du marché, et des communautés. Et c’est là que l’Amérique latine a apporté quelque chose de spécifique : nous avons toujours insisté sur la pluralité des acteurs et sur les pratiques communautaires et territoriales du soin. À partir de là, plusieurs dynamiques se sont développées. D’un côté, une orientation vers les politiques publiques — des “systèmes intégrés de soin” qui cherchent à reconnaître et redistribuer ces tâches. C’est une avancée importante, mais elle reste partielle, car elle tend à reconduire une approche institutionnelle. De l’autre côté, un mouvement plus politique, qui remet au centre le rôle des communautés et des formes de soin non marchandes, ancestrales, territoriales. Et enfin, plus récemment, une articulation entre corps, soin et territoire — qui relie les luttes féministes à l’écologie et aux écoféminismes. C’est particulièrement fort ici, dans des régions marquées par l’extractivisme, les zones de sacrifice, les modèles de développement destructeurs. Cette articulation est essentielle : prendre soin, c’est aussi défendre la vie contre la logique extractiviste du capital.

Flora Partenio : Oui, et je crois que la pandémie a constitué un moment charnière dans la réflexion sur le soin. En Argentine, on a vu émerger une discussion très forte autour des travailleuses communautaires du soin. Ce sont elles qui ont tenu les comedores (cantines), les merenderos (goûters pour les enfants), les réseaux d’entraide, dans des conditions très précaires. Pendant la pandémie, ce sont elles qui ont littéralement maintenu la vie quotidienne dans les quartiers populaires, parfois au prix de leur propre santé. La question est donc devenue : comment reconnaître et valoriser ce travail ? Faut-il lui attribuer un salaire ? Comment le protéger socialement ? Ces débats ont ravivé les discussions historiques sur le “salaire au travail ménager”, mais à partir d’une expérience collective et d’une crise sanitaire.

Une autre discussion s’est ouverte dans les coopératives : comment penser les soins à l’intérieur même de l’économie populaire et solidaire ? Par exemple : que se passe-t-il lorsqu’une travailleuse doit interrompre sa journée pour s’occuper d’un proche malade ? Comment organiser la sécurité sociale dans des structures autogérées ? Cela a permis de mettre au centre la notion d’interdépendance. Dans les coopératives, la production est possible parce que certaines femmes tiennent la cuisine collective, gardent les enfants, soutiennent le fonctionnement de la communauté. Penser le soin, c’est donc repenser la reproduction matérielle et symbolique de ces espaces. Et je crois que ces discussions ont transformé la manière de concevoir l’économie solidaire : il ne s’agit plus seulement d’autogestion, mais d’une réorganisation collective du temps, du soin, du travail et des responsabilités.

Contretemps : Je voudrais revenir sur la question du décolonial également. Dans un livre collectif que nous avons coordonné avec Pauline Delage, certaines militantes décoloniales, comme Yuderkys Espinosa, ont exprimé des réserves sur la notion même de “grève féministe”, qu’elles perçoivent comme une forme d’action très eurocentrée, “blanche”, issue de la modernité. J’ai aussi entendu des débats similaires lors d’une rencontre à Mendoza, ici en Argentine, récemment. Comment abordez-vous cette question, depuis la perspective de l’économie féministe en Argentine ? Comment articulez-vous ces différentes traditions politiques ?

Flora Partenio : Je me souviens très bien de ces débats. Je crois qu’ils sont inévitables, et même nécessaires. Les tensions font partie intégrante du mouvement féministe : elles le nourrissent. Ce n’est pas un problème, c’est une force. En Argentine, les discussions sur la grève ont permis de faire dialoguer des réalités très différentes : les travailleuses syndiquées du secteur formel, les travailleuses de l’économie populaire, les coopératives autogérées… Et cela a ouvert une question : que signifie “faire grève” quand on est soi-même responsable de sa propre production ? Dans une coopérative, arrêter le travail revient à suspendre la reproduction de son propre moyen de subsistance. Alors, comment autogérer la grève ? Comment répartir les tâches ? Ces discussions ont souvent provoqué des tensions avec les compagnons des coopératives, mais elles ont aussi permis d’avancer collectivement.

Dans d’autres cas, comme pour les travailleuses de plateforme, “faire grève” signifiait désactiver l’application et perdre des revenus. Certaines nous racontaient qu’elles étaient ensuite pénalisées par l’algorithme, recevant moins de commandes, des trajets plus longs. Ces réalités montrent la complexité du monde du travail contemporain. Et c’est là, je crois, que la notion de grève féministe prend toute sa force : elle oblige à repenser la grève au-delà du modèle salarial classique.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et je dirais que ces débats sont directement liés à la transformation du travail dans le capitalisme contemporain. La grève féministe permet justement de poser la question : que veut dire “arrêter” quand tout est fragmenté, précaire, invisible ? Elle remet en cause l’idée même de production et de reproduction.

En Argentine, la grève féministe a aussi eu une dimension très politique. Je me souviens de la période du gouvernement Macri : les féministes ont organisé un “paro de mujeres”, une grève des femmes, avant même que la CGT ou une autre confédération syndicale n’appelle à une mobilisation générale. Le slogan était : “Les femmes font grève, la CGT prend le thé ”. C’était une manière de dire que le mouvement féministe était plus combatif que les syndicats traditionnels, souvent dirigés par des hommes, et trop enclins au compromis.

Cette grève a donc servi à bousculer les structures syndicales et à montrer que les féministes étaient à l’avant-garde des luttes sociales. Mais au-delà de cette dimension locale, la grève féministe a une portée conceptuelle : elle rend visible le conflit fondamental entre le capital et la vie. C’est une grève de tout ce qui fait fonctionner la société — pas seulement du travail salarié, mais aussi du travail domestique, du soin, du “faire vivre”. Bien sûr, personne ne peut “tout arrêter” réellement, car la vie doit continuer. Mais c’est justement cette tension qui en fait une force politique : elle expose le fait que ce système repose sur l’exploitation de la vie, et que c’est cela qu’il faut transformer.

Flora Partenio : Oui, et en Argentine, ce débat s’est incarné dans un slogan très fort : “Trabajadoras somos todas” — “Nous sommes toutes des travailleuses”. Ce mot d’ordre permettait de rassembler les femmes salariées, les travailleuses de l’économie populaire, les artisanes, les paysannes, les soignantes communautaires. C’était une invitation à penser ensemble, à tisser des solidarités entre des réalités très différentes. Et c’est ce qui a rendu la grève féministe argentine si puissante : elle a dépassé les divisions entre “travail productif” et “travail reproductif”, entre formel et informel, entre urbain et rural.

Contretemps : Pour finir, pouvez-vous nous parler des Encuentros de Economía Feminista de Abya Yala ? Comment sont-ils nés, comment se sont-ils déroulés, et quelles en sont les perspectives ?

Flora Partenio : Ce premier Encuentro a été une expérience incroyable. Nous avons accueilli environ 390 participantes, venues de 24 pays, pendant trois jours, à l’Université nationale de San Martín, à Buenos Aires. Si l’on ajoute la “pré-rencontre” (avec des présentations de livres) et la “post-rencontre” (un séminaire virtuel sur économie numérique et féminisme), nous dépassons les 420 participantes. Et tout cela, sans financement institutionnel. Du fait du sous-financement de l'éducation et des attaques du gouvernement Milei contre le système universitaire public, l’université n’a pu offrir qu’un lieu pour nous réunir. Tout le reste a été autoorganisé : hébergements, transports, repas, matériel. Chaque commission a contacté des militantes, des chercheuses, des coopératives, parfois avec un simple message personnel. C’était artisanal, horizontal, profondément féministe.

Ce qui nous a le plus marquées, c’est la diversité. Il y avait des femmes venues d’Équateur, du Salvador, du Brésil, du Mexique, d’Italie, d’Espagne, du Chili, du Pérou, de France… Certaines travaillaient dans des universités, d’autres dans des organisations communautaires, des syndicats, des fermes agroécologiques, des coopératives de recyclage. Cette pluralité a rendu le dialogue très riche, parfois difficile, mais toujours constructif. Politiquement, l’objectif était clair : construire un programme de recherche d’économie féministe d’Abya Yala— c’est-à-dire depuis le Sud, depuis nos propres territoires, nos histoires, nos luttes. Une économie féministe internationaliste, antiraciste et décoloniale. Nous avons voulu créer un espace où la réflexion académique se relie à la pratique militante, où les expériences territoriales soient considérées comme productrices de savoirs.

Corina Rodríguez Enríquez : Oui, et je crois que ce qui distingue l’économie féministe latino-américaine, c’est justement cette articulation entre savoirs savants et savoirs situés. Dans d’autres contextes, comme aux États-Unis ou en Europe, l’économie féministe tend parfois à se concentrer sur les modèles, les données, la théorie économique. Nous, ici, nous faisons de l’économie féministe avec les mouvements sociaux. Nous allons sur le terrain, nous dialoguons, nous faisons de la recherche en participant à des expériences collectives. Et ce premier Encuentro a donné une forme concrète à cette manière de travailler : il a été à la fois un espace de production intellectuelle et un acte politique de résistance. Je crois aussi que le fait qu’il ait eu lieu en Argentine, dans le contexte politique actuel — avec la montée des extrêmes droites, des discours anti-féministes et anti-genre —, lui donne une force symbolique particulière. C’était une manière de dire : “Les féminismes ne se replient pas, ils résistent.” Et cette résistance se construit collectivement, au-delà des frontières.

Flora Partenio : Oui, et un des axes du Encuentro portait justement sur les programmes économiques et politiques de l’extrême droite. Nous voulions analyser ces offensives depuis une perspective féministe, comprendre comment elles articulent anti-féminisme, néolibéralisme et extractivisme. Nous avons travaillé en petits groupes pour élaborer des diagnostics, partager des outils d’analyse, et imaginer des stratégies de résistance. Ce qui nous a plu aussi, c’est la forme même de l’événement : il n’y avait pas de communications lues de manière magistrale, mais des échanges de trois ou quatre heures par commission, où chacune pouvait parler, écouter, débattre. C’était exigeant, mais profondément vivant. Et pour beaucoup de participantes venues d’Europe, c’était une découverte : une autre façon de faire de la pensée collective, plus horizontale, plus ancrée dans l’expérience.

Contretemps : Oui, cela nous a beaucoup frappé.es aussi. En France, les colloques sont beaucoup plus formels, plus hiérarchisés. Ce type de discussion ouverte, mêlant militantes et chercheuses, est très rare.

Corina Rodríguez Enríquez : C’est peut-être ce que nous avons à apporter : une autre manière de penser et de faire de l’économie féministe, où la production de savoirs et la transformation sociale ne sont jamais séparées.

Flora Partenio : Exactement. Et cela donne envie de continuer. Le prochain Encuentro de Economía Feminista de Abya Yala aura lieu en Uruguay en octobre 2027, pour renforcer ces liens et élargir encore cette cartographie collective.

Propos recueillis par Hugo Harari-Kermadec et Fanny Gallot.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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