Ce texte vise à esquisser un premier bilan politique à propos de la guerre en Iran et des séquences – entrecoupées par les échanges de tirs en 2024 et la Guerre des Douze Jours en 2025 – de sanctions économiques, cycles de soulèvements populaires et réactions répressives de la part du régime. Il se partage en deux parties : la première, qui pose les termes du débat, s’organise autour de quatre remarques ; la seconde ébauche trois interrogations politiques. Bien évidemment, chacune de ces remarques et de ces interrogations nécessiterait des développements beaucoup plus approfondis. Je me contente ici de les exposer de façon succincte.
Première remarque : un impérialisme fascisant
Vers le milieu des années 1930, Max Horkheimer avait soutenu à raison que « celui qui ne veut pas parler du capitalisme devrait aussi se taire au sujet du fascisme »[1]. Une telle considération est aujourd’hui plus valable que jamais : en effet, la montée ahurissante des forces fascistes ou fascisantes dans le monde occidental depuis une quinzaine d’années est inséparable de la crise financière de 2008 et de la polarisation des affrontements sociaux, économiques et politiques qui s’en est suivie, et cela au sein de nombreux contextes nationaux tout comme à niveau mondial.
Par conséquent, sans une compréhension claire des turbulences macro-historiques qui sont en train de se déployer depuis lors – le fameux interrègne dont Gramsci parlait au tout début des années 1930 –, la critique de la radicalisation en cours de l’impérialisme états-unien risque de ne pas bien viser sa cible. Et en effet, périodiser signifie toujours tracer des lignes de démarcation dans le continuum des événements, en mettant en avant un certain diagnostic de l’époque au détriment d’autres.
Je crois que l’on peut s’accorder sur ce qui suit : dès 2008 – et encore plus avec le bond en avant technologique de la Chine depuis le milieu des années 2010, le déclenchement de la pandémie en 2020, l’invasion de l’Ukraine en 2022 et les attaques du 7 Octobre 2023 – les antagonismes sociaux, (géo)économiques et (géo)politiques se sont partout durcis, en affectant l’hégémonie états-unienne sur la mondialisation. Voici le cadre de la conjoncture globale que nous traversons actuellement, laquelle – pour reprendre la citation de Gramsci – se caractérise par l’engendrement de nombreux monstres, dont Trump et Netanyahou ne sont que les deux représentants institutionnels les plus abjects et les plus dangereux à l’échelle de la planète.
Il faut donc toujours partir des hiérarchies qui structurent le système-monde. Pour le dire autrement et de façon plus nette : grâce à leur appareil militaire sans égal et à l’immense privilège du dollar, à l’heure actuelle les États-Unis restent la seule et unique superpuissance, quoique leur supervision de la mondialisation telle qu’elle s’est mise en place depuis le milieu des années 1970 et encore plus avec la fin de la Guerre Froide est de plus en plus contestée par une pluralité de sujets disparates, lesquels disposent – ne serait-ce que réactivement – de leviers de plus en plus importants pour faire face à l’arrogance et aux prétentions de Washington :
– l’impossibilité politique de mater la Russie dans certaines aires de l’espace post-soviétique ;
– l’impossibilité économique de faire face à l’arrêt des exportations de terres rares et métaux critiques de la part de la Chine ;
– l’impossibilité militaire de lever le blocus du détroit de Hormuz de la part de l’Iran, etc.
Ce sont ces difficultés matérielles-là qui rendent l’impérialisme états-unien de plus en plus agressif. Et cela d’autant plus vis-à-vis d’un pays riche en hydrocarbures comme l’Iran, lequel refuse d’ouvrir ses portes aux multinationales occidentales à un moment où la rivalité avec la Chine devient un enjeu qui surdétermine l’ensemble des autres conflits – de classe tout autant qu’inter-étatiques[2].
Deuxième remarque : les soi-disant Suds globaux
Depuis 2008, nous avons assisté à deux tendances contradictoires en Europe et Amérique du Nord.
D’un côté, la crise financière a fracturé le monde occidental en radicalisant encore plus les oppositions déjà à l’œuvre entre et au sein des différentes classes (et cela soit à l’intérieur de chaque nation qu’entre les pays de l’UE elle-même tout comme entre les deux côtes de l’Atlantique du Nord).
De l’autre côté, la guerre en Ukraine d’abord et – encore plus – le génocide à Gaza, malgré leurs retombées sociales et spatiales fort inégales, ont offert une occasion en or aux classes dirigeantes occidentales pour se reconsolider autour de leur projet de domination de la politique et de l’économie mondiales.
Toutefois, cette recomposition a connu de nouveaux soubresauts après la deuxième élection de Trump. La périphérie du système-monde connaît actuellement un degré de volatilité diplomatique difficilement imaginable pendant la Guerre Froide et produit des effets au cœur même des rapports intra-occidentaux, en faisant des États-Unis le centre principal de propagation du chaos au niveau mondial[3].
Or, face à cet Occident à géométries variables, nous ne retrouvons aucun « camp » de pays non-occidentaux, mais plutôt des dés-alignements fluctuants en fonction des dossiers et des acteurs en question : la grande variété d’États, de nations et de populations parmi les pays dits des Suds globaux manifeste en fait plusieurs expériences communes et points de convergence – les dépossessions et les humiliations (néo)coloniales –, mais est aussi structurée par des éléments de différence et de divergence, qu’il s’agisse de leur surface territoriale, commerciale et démographique, de leur pouvoir militaire, financier et diplomatique, ou encore de leurs intérêts et rôles économico-politiques[4].
Contrairement au non-alignement classique qui prônait une neutralité stricte, l’attitude partagée par un nombre croissant de pays des Suds consiste à essayer de maximiser leurs propres gains économiques, sécuritaires et diplomatiques, sans se (ral)lier totalement et de façon stable (derrière) à aucune grande puissance. Cette stratégie – ouverte à l’avenir et foncièrement polyvoque – cherche non seulement à éviter toute dépendance excessive vis-à-vis des États dominants, mais elle vise aussi à mettre ces derniers en concurrence directe les uns avec les autres, en exploitant les sources de conflit qui les traversent.
Plus que les logiques binaires de la prétendue « Nouvelle Guerre Froide », la froide logique actuellement dominante est celle des perspectives individuelles, sans que cela débouche sur une véritable adhésion au projet contre-hégémonique – de moins en moins embryonnaire – impulsé par Pékin. À cet égard, l’essor, puis l’affirmation de la Chine comme deuxième puissance mondiale ne clive pas de façon dualiste l’échiquier géopolitique.
En effet, malgré les processus en cours de simplification et régionalisation des espaces géopolitiques, Washington et Pékin – mais aussi les États européens et l’UE elle-même – opèrent côte à côte dans presque tous les espaces socio-géographiques, en se disputant la place centrale dans les réseaux transnationaux de la finance, de la production, des infrastructures, du numérique, de la sécurité, etc.
Et une telle concurrence pour s’emparer des nœuds stratégiques de ces dimensions fondamentales de la mondialisation – dimensions qui sont hautement interdépendantes – permet aux pays tiers de mieux défendre leurs « intérêts nationaux ». Le fait que ces derniers arrivent à se servir davantage que par le passé des investissements et des technologies des uns, des infrastructures des autres, du soutien diplomatique et militaire d’autres encore, et ainsi de suite, leur fournit de plus grandes marges d’autonomie et leur permet davantage d’audace, mais cela ne configure en rien un « bloc » antagoniste par rapport aux centres d’influence et de pouvoir des pays du Nord Global[5].
La Russie et la Chine, par exemple, tout au long de la guerre contre l’Iran – encore plus qu’avec la Palestine – n’ont même pas fait le minimum diplomatique nécessaire à toute vague alliance digne de ce nom ; elles se sont limitées, en gros, au business as usual. Autrement dit : l’Iran se retrouve fondamentalement isolé face au couple israélo/états-unien et à ses alliés (de plus en plus insatisfaits) au Moyen-Orient.
Troisième remarque : l’Iran
Sans être partie intégrante d’un réseau solide d’alliances mondiales, l’Iran a constitué lui-même l’authentique pilier financier, logistique et militaire du soi-disant « Axe de la résistance ». Cependant, son poids économique, militaire et géopolitique ne peut en aucun cas être comparé à celui de ses ennemis. Qui plus est, même parmi les puissances de taille moyenne de la région, l’Iran se présente comme le maillon le plus faible. L’économie iranienne est en effet la plus petite, et cela malgré le fait que l’Iran soit de loin le pays le plus peuplé.
Prenons le PIB, un indicateur certes partiel et sujet à de nombreuses critiques, mais qu’il est toujours utile d’avoir en tête. D’après les données de la Banque Mondiale, en 2024 le PIB de la Turquie était de 1.359 milliards de dollars, celui de l’Arabie Saoudite de 1.239, celui des Émirats Arabes Unis de 552 et celui d’Israël de 540, alors que le PIB de l’Iran était de 475 milliards de dollars. (Pour rappel, le PIB des USA à l’époque se rapprochait des 29.000 milliards de dollars tandis que celui de l’UE dépassait les 20.000)[6].
De plus, d’après la base de données SIPRI, en 2025 l’Iran a consacré « seulement » 7,4 milliards de dollars aux dépenses militaires, la Turquie autour de 30, Israël 48,3 et l’Arabie Saoudite 83,2. Pour rappel, l’année dernière les USA ont consacré 954 milliards de dollars aux dépenses militaires et les autres membres de l’OTAN autour de 454. Plus encore, pour 2026, la Maison Blanche voudrait approuver un budget monstre de 1.500 milliards de dollars, c’est-à-dire plus de trois fois plus que le total du PIB iranien, lequel a d’ailleurs été significativement impacté par la Guerre des Douze Jours et par celle débutée le 28 février 2026 [7] !
Quant aux finalités politiques de l’« Axe de la résistance », on peut renvoyer à l’histoire très documentée et instructive d’Eskandar Sadeghi-Boroujerdi. Publiée juste avant la Guerre des Douze Jours entre l’Iran et Israël/USA, la reconstitution sur plusieurs décennies développée par l’auteur rappelle comment la série récente d’événements – Assad vaincu, le Hezbollah et le Hamas mis au pas, les Houtis affaiblis – a conduit de nombreux commentateurs à annoncer la fin du dit Axe de la résistance. Toutefois, d’après Sadeghi-Boroujerdi, « l’importance de cet Axe en tant que structure institutionnelle à part entière a toujours été exagérée, tant par ses détracteurs que par ses partisans »[8]. Comme le politiste le démontre à partir d’une analyse des moyens objectifs de Téhéran, le soi-disant Axe a plutôt constitué une sorte de
« réseau d’alliances informel, né de manière fortuite dans des situations où l’État central était inefficace ou en plein désarroi. À des moments cruciaux, Téhéran a su établir un ensemble complexe et varié de partenariats avec des acteurs engagés, souvent motivés par un véritable sentiment de solidarité et un ensemble commun d’ennemis. Mais cela doit finalement être considéré comme une stratégie de l’État iranien visant à repousser l’empiétement impérialiste et à assurer sa propre survie, et non comme le projet internationaliste panislamique auquel les radicaux pro-Khomeini avaient autrefois aspiré »[9].
Quatrième remarque : les USA contre l’Iran
« Celui qui ne veut pas parler des sanctions devrait aussi se taire au sujet de la solidarité avec les Iraniens », voilà comment on pourrait détourner et renverser la maxime d’Horkheimer. En effet, il ne fait aucun doute qu’il subsiste un lien étroit entre les mesures imposées par Washington et la dégradation de la situation économique du pays. Après la répression du mouvement libéral-réformiste de 2009, par exemple, le raffermissement des sanctions occidentales contre Téhéran a chamboulé de fond en comble le commerce et l’échafaudage financier iraniens.
Comme le souligne Afshin Matin-Asgari dans son excellente histoire des relations bicentenaires entre les États-Unis et l’Iran, les sanctions internationales ont eu des répercussions paralysantes sur l’ensemble de l’économie :
« l’accès au système bancaire international a été interrompu, les exportations de pétrole ont été réduites de moitié, la monnaie s’est effondrée, et le chômage et l’inflation ont fortement augmenté »[10].
Bien évidemment, ce rapport causal a fonctionné aussi en sens inverse. Comme contre-exemple, il suffit de constater que « la levée partielle des sanctions [sous le deuxième mandat d’Obama a eu des effets tangibles immédiats sur l’économie iranienne, laquelle a connu une croissance de 13% en 2016 et de 7% en 2017, les exportations de pétrole ayant atteint leur niveau d’avant les sanctions, soit deux millions de barils par jour »[11].
Et puis encore, comme preuve irréfutable qui confirme une fois de plus la dépendance directe du cours de l’économie iranienne à des variables exogènes, il faut considérer que « sous le régime de sanctions maximales imposé par [la première administration] Trump, l’économie s’est [à nouveau] contractée de plus de 10%, tandis que la pauvreté a augmenté d’environ le même pourcentage. L’inflation est devenue incontrôlable, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 200% et les coûts des soins de santé de 125% »[12].
Il parait donc évident que les restrictions économiques pèsent grandement sur les standards de vie des classes moyennes et populaires de la société iranienne. Ce résultat d’ailleurs ne représente pas une contre-finalité malheureuse et contingente. Au contraire : le but même de ces mesures coercitives a toujours consisté à rendre insupportables les conditions de vie de la population afin que celle-ci se révolte et provoque sinon un changement de régime, au moins un assouplissement de son approche en politique étrangère tout comme l’abandon de ses ambitions nucléaires à des fins militaires[13].
Voilà pour ce qui est de la manière d’encadrer le débat de façon matérialiste, en partant des asymétries mondiales et des rapports de force réellement existants à l’échelle internationale. Je voudrais maintenant passer à des interrogations politiques, qui ont à voir avec la situation intérieure iranienne.
Première question : quid des fractures intérieures ?
Après avoir esquissé de manière schématique le cadre général, il faut maintenant considérer l’articulation entre ces dynamiques internationales et les processus et affrontements socio-politiques internes (l’Iran étant un pays très composite non seulement du point de vue social mais aussi ethnoreligieux) : il s’agit d’un élément crucial, autant du point de vue théorique que politique, car on ne peut pas séparer la géopolitique de la politique intérieure et vice-versa. Autrement dit : (anti-)impérialisme et lutte de classe vont toujours de pair ; ils constituent les deux faces d’une seule et unique médaille.
Pour ce qui est du cas en question, les réponses des sommets de l’État iranien – le pays le plus sanctionné au monde – ont toujours constitué un facteur essentiel dans l’explosion de la rage sociale et politique. Les réactions aux sanctions de 2009-10, par exemple, ont favorisé la consolidation de l’économie parallèle que les Gardiens de la Révolution avaient commencé à mettre en place tout au long de la décennie précédente, en profitant de la multiplication par six du prix du baril de pétrole entre 2001 et 2010[14]. Ou encore, au milieu des années 2010, la bouffée d’air frais représentée par l’atténuation par Obama des sanctions n’a que partiellement débouché sur des politiques redistributives susceptibles d’alléger l’étau économique[15].
Ces choix politiques, loin d’être occasionnels, s’inscrivent en réalité dans la continuité du traitement de faveur dont profitent, depuis de nombreuses années, plusieurs acteurs économiques privés (banques, intermédiaires commerciaux, etc.), lesquels ont accès aux mêmes taux d’échange préférentiels que les institutions publiques pour l’importation de biens essentiels. Bien évidemment, l’opacité d’un tel double standard est à l’origine de mécanismes structurels de rente, de spéculation et de captation privée des ressources publiques voués à souder ces mêmes cercles sociaux privilégiés autour de la reproduction du régime, en pénalisant ainsi encore plus les moyens déjà faibles prévus pour les mesures de solidarité nationale[16].
Mais surtout, et plus généralement, dès les années 1990, les réformes économiques et sociales mises en place par Téhéran ont systématiquement reflété l’objectif politique d’affaiblir le pouvoir de négociation des travailleurs·ses et des classes populaires – une ambition qui, en plus, s’est toujours inspirée de façon explicite des recettes néolibérales[17]… ce quipourrait apparaitre comme un paradoxe cynique, vue la rhétorique acérée déployée par le régime contre l’importation de produits idéologiques occidentaux.
D’où une première batterie de remarques et interrogations : les déchirures qui sillonnent la société iranienne et qui séparent une bonne partie des classes populaires et jadis moyennes des classes dominantes[18], ne peuvent pas être sacrifiées sur l’autel de la contradiction impérialiste, comme si celle-ci devait absorber et neutraliser toutes les autres. Or, si la responsabilité principale de l’impérialisme occidental dans la déstabilisation régionale et l’étranglement économique du pays ne fait aucun doute, je ne vois pas pourquoi cette centralité devrait conduire à écraser toute autre contradiction sous le rouleau compresseur géopolitique.
Bien évidemment, toutes les contradictions ne se valent pas[19]. Et bien évidemment, elles ne se situent pas au même niveau. Mais précisément : reconnaître une hiérarchie des contradictions ne signifie pas – analytiquement et politiquement – dissoudre le social dans la géopolitique. Il n’est tout de même pas si difficile de garder en tête une double contradiction asymétrique : d’un côté la pression impérialiste, les sanctions, les logiques d’encerclement ; de l’autre les conflits sociaux, politiques et culturels internes, qui chamboulent la société iranienne avec une intensité indéniable.
Car enfin, de quoi parle-t-on concrètement ? De mobilisations récurrentes de centaines de milliers, voire de millions de personnes appartenant elles aussi aux classes populaires et aux anciennes classes moyennes désormais précarisées par un appauvrissement massif, lesquelles n’arrivent plus, littéralement, à finir le mois. Mais ces luttes ne sauraient être réduites aux seuls effets de l’impérialisme : elles expriment également des antagonismes internes réels, qui se sont soldés par des exactions, des emprisonnements et une répression d’une brutalité inouïe.
Dès lors, une question demeure entière : en quoi le fait de ne pas oblitérer ces luttes brouillerait-il nos pratiques politiques ? En quoi le maintien d’un regard stéréoscopique empêcherait-il de combattre l’impérialisme dans nos propres pays ? Quels sont, concrètement, les effets politiques désastreux qu’une telle attention aux contradictions internes produirait ? Car à défaut d’exemples précis, le risque est grand de transformer une nécessaire hiérarchisation stratégique en réflexe d’alignement, où toute conflictualité interne finit par être renvoyée au second plan au nom de la contradiction principale.
Deuxième question : de quoi l’Iran est-il le nom ?
Les séquences de sanctions–soulèvements/répression–sanctions’ mettent en lumière la co-appartenance entre les interventions de l’impérialisme occidental (lesquelles, avant le 28 février 2026, étaient allées jusqu’au point de bombarder les sites nucléaires et d’assassiner de dizaines de figures clés du régime, dont le général Soleimani) et l’accentuation de l’autoritarisme iranien. Si les premières sont en effet déterminantes pour comprendre la radicalisation du second, cette dernière fournit aux yeux des faucons occidentaux (états-uniens et israéliens notamment) une justification ultérieure de transformer à la racine/renverser le régime, ce qui conduit celui-ci à se durcir encore davantage, donnant ainsi lieu à des spirales cumulatives dramatiquement dangereuses.
Ce sont en effet le retrait états-unien de l’accord sur le nucléaire et « la pression maximale » qui s’en est suivie qui ont concentré et verticalisé encore plus le pouvoir dans les mains des Gardiens de la Révolution, parachevant « le double mouvement de militarisation et la décléricalisation de la République islamique »[20]. Comme cela a été dit par Sadeghi-Boroujerdi dans un article qui a essayé de faire le point à chaud sur l’insurrection de 2025-26, l’impérialisme occidental et l’autoritarisme iranien
« sont distincts sur le plan analytique et politiquement irréductibles l’un à l’autre, mais ils fonctionnent de manière à conditionner mutuellement leurs résultats. Dans un contexte de pression extérieure soutenue, la dissidence est plus facilement réprimée, le compromis est redéfini comme une vulnérabilité et les courants dissidents sont discrédités comme des vecteurs de pénétration étrangère »[21].
En effet, au lieu de susciter les changements souhaités, les contraintes économiques punitives commandées par les USA ont eu pour conséquence de renforcer l’emprise de l’État iranien sur la société et de porter à un degré supérieur sa posture militaire vis-à-vis de Washington et de ses alliés dans la région.
À la différence de ce que la Maison Blanche veut faire croire, cette sorte de siège permanent qu’est la guerre économique menée contre l’Iran n’a pas représenté une « alternative à la guerre », mais elle a de facto constitué une des raisons primaires de l’affrontement à grande échelle entre les deux parties :
« Non seulement la République islamique existe toujours malgré les sanctions sévères, mais surtout, l’Iran est devenu un État plus belliqueux en raison du renforcement des sanctions américaines »[22].
Et tout cela, bien évidemment, sur le dos de dizaines de millions de personnes ayant subi des processus de déclassement extrêmes lesquelles, quand elles s’insurgent pour demander des changements substantiels, se font massacrer au nom de la sauvegarde des acquis de la révolution et de la guerre contre l’Occident.
Autrement dit, et pour aller à l’essentiel, la solidarité authentique envers les Iraniens et les Iraniennes ne peut pas faire l’impasse d’une critique sans concessions de l’impérialisme occidental ; dans un même mouvement, toutefois, la lutte contre la déstabilisation et maintenant la destruction occidentale du pays ne peut pas absoudre un régime qui – depuis la répression des groupes marxistes et communistes au tout début des années 1980 – se débarrasse avec les pires moyens de quiconque ose le contester : les procès expéditifs, les tortures, les exécutions sommaires des opposants, voire les assassinats politiques ou les exils forcés n’étant pas une invention récente, mais les outils à travers lesquels ont été éliminés, physiquement et politiquement, les mouvements étudiants et ouvriers qui avaient participé à la révolution de 1978-79[23].
D’où une deuxième série d’interrogations : pour celles et ceux pour qui l’anti-impérialisme n’est pas une option, la « défense de l’Iran » devrait aller de soi[24]. Cependant, une telle expression, qui semble claire et tranchante, est en réalité floue et ambiguë. Elle se prête à diverses interprétations et – compte tenu de ce qui s’est passé dans le pays en janvier dernier – contradictoires.
Une première hypothèse, pourrait en effet se focaliser sur la reproduction de la continuité de l’État, notamment dans ses prérogatives « régaliennes » : centres décisionnels, lignes de commandement, organes sécuritaires, etc. Bref, une défense des classes dominantes. Or, au vu du tragique de la situation et de la possibilité réelle d’un émiettement chaotique du pays[25], d’un point de vue stratégique il serait très certainement plus approprié de dépoussiérer la vielle notion de « soutien critique », laquelle a au moins la mérite politique de ne pas cautionner les pires dérives du régime : si, en effet, la solidarité internationaliste est inconditionnelle, le soutien aux gouvernements ne l’est pas également.
Une deuxième clé de lecture, plus large, renvoie à « la carte de la modernité iranienne » dont parle Sadeghi-Boroujerdi, laquelle a fait l’objet de bombardements systématiques de la part d’Israël et des États-Unis : capacités industrielles, infrastructures énergétiques et logistiques, universités, centres de recherche, hôpitaux, etc.[26]. Cela revient, en réalité, à poser la question de la défense de la souveraineté iranienne, c’est-à-dire de ses capacités matérielles à s’auto-déterminer – ce qui inclurait aussi une lutte contre les sanctions, les ingérences extérieures, les menaces de désintégration territoriale, etc.
Et puis, une option plus générale encore, pourrait concerner la défense de la population iranienne, mais une telle hypothèse n’identifie pas nécessairement, via des acrobaties rhétorico-politiques douteuses, la population entière avec son État. Ce qui est fort problématique en soi et d’autant plus dans le cas en question, puisque le régime qui gouverne cet État-là, tout récemment encore, n’a pas hésité à tirer à balles réelles sur sa propre population (le régime lui-même parlant de plus de 3.000 morts, un chiffre dérisoire par rapport à la réalité)[27].
Troisième question : un anti-impérialisme autonome est-il possible ?
Ces deux premières questions m’amènent à aborder le nœud de ce qu’on pourrait appeler une géopolitique par en bas, c’est-à-dire une géopolitique ancrée dans le social, ou mieux : dans les processus de formation, dans les dynamiques et dans les luttes des classes. Pour poser la question de la façon la plus directe et explicite possible : un anti-impérialisme autonome par rapport (ou pour le moins non entièrement assujetti) aux États qui font face aux agressions impérialistes des États-Unis et de leurs alliés est-il possible ?
Je dirais que non seulement il est possible, mais qu’il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Si nous prenons les luttes récentes autour de ce qu’on a appelé la Palestine Globale, ces mobilisations citoyennes et militantes transnationales n’ont depuis 2023 jamais été synonymes d’un quelconque alignement sur l’agenda et les stratégies des sujets les plus puissants de la résistance (les groupes armés palestiniens, les Houtis, le Hezbollah ou l’Iran) : ces mobilisations ont tout simplement impliqué le partage d’un certain nombre d’objectifs politiques avec ces acteurs, comme la fin immédiate de l’occupation militaire, des pratiques d’annexion, du blocus de Gaza, du régime d’exception imposé aux Palestiniens et aux palestiniennes, de l’impunité systématique d’Israël, etc. Et même si ces objectifs communs ont été poursuivis par des moyens différents et sont ancrés dans des visions politiques irréconciliables, cela n’a jamais signifié de renoncer à une ligne autonome par rapport à celle des membres du dit « Axe ».
Est-ce qu’une telle approche est valable aussi pour les Iraniens et les Iraniennes ? Si oui, comme je le crois, elle impliquerait de partir de deux phénomènes en partie corrélés : les soulèvements populaires et la diaspora de masse.
Commençons par les soulèvements. Depuis dix ans, l’Iran a été traversé par quatre cycles de luttes massifs, très hétérogènes en termes de composition sociale et géographique, mais réunis par des demandes de changements profonds, vis-à-vis desquelles la République Islamique a toujours répondu avec une poigne de fer.
À mon avis, l’enchainement de ces quatre vagues de contestation a exposé au grand jour comment les lectures simplement socio-économiques tout autant que celles qui se focalisent sur les dimensions géopolitiques de ces phénomènes débouchent sur une vision problématique du point de vue théorico-politique. Je me suis déjà penché sur le premier volet, en montrant l’étendue des ingérences impérialistes ; dans ce qui suit, je propose un exposé synthétique de la composition de classe, des pratiques et des revendications de ces quatre cycles de luttes, lesquelles peuvent et doivent nourrir toute approche anti-impérialiste.
Il y a d’abord eu, en décembre 2017 et janvier 2018, l’entrée en scène des classes populaires urbaines (jeunes précaires ou au chômage, travailleurs informels, etc.), laquelle a constitué un moment décisif sur le plan politique. Il s’est agi d’un tournant structurel, car, pour la première fois depuis 1979, l’initiative protestataire n’est pas provenue des « élites » politiques ni des grandes métropoles. En effet, les facteurs déclencheurs, le répertoire d’actions et les revendications ont été de toute autre nature que ceux du mouvement électoraliste de 2009 : l’accent était mis sur les conditions matérielles de vie, à travers des manifestations peu organisées et ritualisées, avec des slogans qui visaient explicitement le Guide Suprême et l’ensemble du système politique.
Un deuxième épisode important a ensuite été le mouvement de novembre 2019, lequel s’est soldé par plusieurs centaines de morts. Ce soulèvement, caractérisé par des émeutes incontrôlables qui ciblaient des nœuds stratégiques de l’infrastructure économique et politique (banques, stations de service, bureaux gouvernementaux, etc.), a traduit une radicalisation des pratiques et la consolidation tragique de la subjectivation de 2017-18, avec la participation massive des classes populaires urbaines et périurbaines des villes petites et moyennes.
Dans ces deux cas, l’horizon politique a été moins clair que celui du mouvement civique-légaliste de 2009 porté par les manifestations pacifiques des classes moyennes urbaines (étudiant·es, professions intellectuelles et libérales, notamment à Téhéran) – un mouvement qui était centré sur la dénonciation de la fraude électorale et la défense de l’État de droit. Cela a été le signe à la fois d’un manque d’alternatives concrètes à la hauteur des défis, mais aussi de la rupture sociale d’une partie significative des couches moyennes et populaires avec le régime, y compris son aile dite réformiste[28].
Une telle déchirure s’est encore davantage amplifiée en 2022-23 avec le mouvement « Femme ! Vie ! Liberté ! », lequel a associé des revendications sociales à des demandes de mutations socio-culturelles profondes. Par rapport aux deux cycles précédents, ces mots d’ordre fédérateurs ont élargi encore plus les cercles des manifestants, avec le protagonisme inédit des femmes et des jeunes précaires – et cela notamment au Kurdistan (d’où est surgi le slogan) et au Balûchistân, à savoir deux régions peuplées par des minorités ethnolinguistiques fortement réprimées par le nationalisme perse et centralisateur de l’establishment en place.
La perspective politique ouverte par ce soulèvement a permis de recomposer la question sociale autour du genre, des corps et de la vie quotidienne, en enrichissant ainsi les contenus des luttes politiques sur le revenu et le salaire de 2017-18 et de 2019. Dans son déploiement tout au long de l’automne 2022 et de l’hiver 2023, cette mobilisation nationale et polycéphale – qui a eu un grand retentissement à l’étranger, avec la solidarité des diasporas et des opinions publiques internationales – s’est exprimée à travers une pluralité hybride d’actions, lesquelles allaient de manifestations très conflictuelles aux grèves étudiantes, des gestes symboliques (les voiles brûlés, les slogans nocturnes, etc.) jusqu’à la désobéissance civile.
Dans l’ensemble, ce mouvement a fait monter d’un cran supplémentaire la confrontation avec le régime – lequel a répondu avec le meurtre de plusieurs centaines de personnes et l’emprisonnement d’environ vingt-mille manifestants – en scellant une rupture difficile à réparer non plus seulement à niveau social, mais aussi politique[29].
Et puis il y a eu l’insurrection tragique de décembre 2025 et janvier 2026. Malgré le manque d’informations précises sur l’étendue de la répression, il s’est très certainement agi sur le plan intérieur de la menace la plus grave à la sauvegarde de l’ordre « postrévolutionnaire ». Qui plus est, cette fois-ci la révolte est née dans le Bazar de Téhéran, c’est-à-dire dans un soutien économique et politique traditionnel des pouvoirs en place depuis 1979. L’effondrement soudain du rial à la suite des manipulations états-uniennes[30] combiné à l’inflation galopante, la concurrence déloyale des circuits paramilitaires et la gestion corrompue des sanctions au profit d’acteurs proches de l’État ont fait perdre à ce foyer de travailleurs privés et indépendants sa fonction habituelle de stabilisateur social.
La mobilisation des artisans et des commerçants du Bazar a en effet représenté une source de légitimation sociale majeure de la protestation, laquelle s’est vite étendue d’abord aux étudiant·es puis à d’autres segments des couches intermédiaires déclassées et des classes populaires de plus en plus paupérisées. Plus encore que dans les trois cycles précédents, cette multiplicité de strates sociales est descendue dans les rues de façon massive et transversale, et cela autant du point de vue ethnique que géographique. Qui plus est, elle a intensifié la conflictualité à travers des grèves, des blocages, des émeutes et même des affrontements armés, au point que la colère sociale diffuse s’est transformée en une véritable crise politique du régime[31].
Cette chaine de soulèvements révèle trois choses : tout d’abord, comme nous l’avons déjà vu, l’imbrication constitutive entre question sociale et dimension impérialiste ; ensuite, une tendance inquiétante à l’exacerbation des antagonismes intérieurs au pays ; et puis, la sclérose de plus en plus avancée d’un régime centré sur sa préservation, lequel s’est désormais aliéné une partie très consistante des classes populaires et (jadis) moyennes.
Ce qui me conduit à poser la question de la diaspora. Au cours des deux dernières décennies, les conditions de vie en Iran sont devenues de plus en plus intolérables pour des centaines de milliers de personnes à cause aussi du régime : ce sont également, d’un côté, la mauvaise gestion des crises et des sanctions et, de l’autre, le climat culturel et politique toujours plus suffocants qui ont poussé à contre-cœur des centaines de milliers de jeunes – formés dans le système éducatif et universitaire du pays – à l’exil forcé.
Il s’agit d’ingénieurs et de médecins, de scientifiques et d’informaticiens, d’enseignants et de journalistes, etc. mais aussi de plus en plus de techniciens, de travailleurs semi-qualifiés et d’employés de la fonction publique qui quittent le territoire, en élargissant les cercles de l’émigration : de la diaspora militante et politique des années 1980 on est ainsi arrivé à une nouvelle migration économique, après être passé respectivement par une diaspora bourgeoise, le brain-draindes cadres moyens-supérieurs et la diaspora critique des écrivains, artistes, intellectuels et fonctions cognitives intermédiaires[32].
Pour le dire autrement : si après les ravages de la guerre impérialiste menée par les États-Unis et Israël, le pays doit réellement se remettre debout et essayer de retrouver les moyens non seulement objectifs mais subjectifs aussi pour pouvoir véritablement se reconstruire, les raisons des insurgés et des exilés économiques et politiques des dernières années ne pourront plus être ignorées : partir de ce constat ne relève pas du wishful thinking radical, encore moins d’un misérable moralisme de pacotille. Au contraire, c’est une question de réalisme politique, car sans les forces vives de la société civile et de la diaspora iraniennes, il est difficilement envisageable de sortir du cercle infernal qui a précédé la catastrophe en cours.
Par conséquence, l’aile militaire du régime – laquelle sort fortement renforcée de la guerre, pour avoir su résister avec succès face à l’agression impérialiste – dispose aujourd’hui d’une opportunité historique : utiliser les bénéfices géopolitiques et économiques de la séquence actuelle pour rouvrir un horizon politique à une société qui n’a cessé de manifester son malaise au cours de la dernière décennie.
On verra bientôt, cependant, ce qu’il en sera de cet immense capital symbolique et financier[33], dans quelle mesure il sera utilisé pour relancer les proxies de l’Axe et fortifier les clivages socio-politiques internes ou pour (essayer de) les recomposer. Ce qui est certain, c’est que la victoire militaire fondamentale contre les USA/Israël a constitué l’étape préalable vers une authentique reconstruction nationale. En même temps, le caractère encore incertain et temporaire de cette victoire, tout comme les profondes déchirures internes, ne garantissent nullement une issue favorable aux peuples d’Iran pour un tel processus.
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Pour conclure, en élargissant le cadre au-delà de l’Iran, si l’internationalisme n’est pas une question d’identitarismes figés, mais de lignes stratégiques et de pratiques de soutien matériel et politique, il faut alors reconnaitre que l’anti-impérialisme sans luttes sociales peut facilement devenir une coquille vide, alors que les luttes sociales sans anti-impérialisme risquent fortement d’être aveugles : l’anti-impérialisme doit toujours être mis au service de finalités de libération sociales et politiques, tandis que les luttes sociales doivent toujours pousser en avant la résistance face aux contraintes internationales qui limitent leurs marges d’action.
Pour le dire de façon plus claire et directe, dans nos analyses et dans nos prises de positions et engagements, les responsabilités différentes et asymétriques des groupes de pouvoir qui exécutent les tragédies de notre époque ne peuvent jamais être relativisées ou mises sur le même plan, au risque de faire sombrer la pensée critique dans la fameuse « nuit où toutes les vaches sont noires ». Mais ces tragédies ne peuvent pas non plus être tout simplement décrites de façon unilatérale et tronquée, au risque de se retrouver dans une position de connivence idéologique avec les pires dérives autoritaires.
Notes
[1] Max Horkheimer, „Die Juden und Europa“, dans Schriften, Band 4, Fischer, 1988, pp. 308-09.
[2] Benjamin Bürbaumer, « Reconnaitre une guerre impérialiste : le cas de l’Iran », dans Contretemps, mai 2026.
[3] Sur les États-Unis comme principal agent d’instabilité mondiale, cf. le très bel article de Corey Payne et Beverly Silver, “Domination without Hegemony and the Limits of US World Power”, dans Political Power and Social Theory, 39/2022, p. 159-77.
[4] Il est clair que l’agenda des BRICS+ et celui du G77 peuvent s’aligner pour la demande d’une réforme plus équitable de l’architecture de l’ONU, la réécriture des règles de l’OMC, la création d’institutions bancaires et financières alternatives à celles de Bretton Woods, ou pour le respect du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures, une extension du multilatéralisme, etc. Mais il est encore plus vrai que les États non occidentaux (entre et au sein de ces deux regroupements) sont traversés par des profondes tensions : entre plusieurs pays africains, entre les puissances régionales du Moyen-Orient, entre Afghanistan et Pakistan, entre Pakistan et Inde, entre Inde et Chine, entre Chine et pays fortement endettés avec Pékin, entre pays insulaires et pays extracteurs ou voraces d’énergies fossiles, etc.
[5] S. Schindler et alii, “The Second Cold War”, in Geopolitics, 29/4, 2024, pp. 1083-1120.
[6] Cf. https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.CD.
[7] Cf. https://www.sipri.org/sites/default/files/Military%20Expenditure%202025.pdf. Les données concernant les EAU sont opaques, mais ses dépenses devraient s’élever autour de 25 milliards de dollars.
[8] Cf. “Iran and the Axis of Resistance”, in Jadaliyya, mai 2025.
[9] Ivi.
[10] A. Matin-Asgari, Axis of Empire, Verso, 2026, p. 253.
[11] Ivi, p. 263.
[12] Ivi, p. 266.
[13] Pour une excellente monographie – qui arrive jusqu’au tout début de la première administration Trump – sur les ambiguïtés stratégiques qui entourent le nucléaire iranien, cf. S. Hurst, The United States and the Iranian Nuclear Programme, Edinburgh University Press, 2018.
[14] Cf. K. Valadbaygi, « L’Iran en révolte », Contretemps, février 2026. Pour des données économiques qui permettent d’aller plus loin, cf. de l’auteur, Capitalism in Contemporary Iran, Manchester University Press, 2026.
[15] Ivi. Comme le montrent les données, les tendances en acte depuis le début des années 2010 confirment une réduction partielle des inégalités au sein du pays, cf. https://wid.world/country/iran/. Plus que la fourchette entre riches et pauvres, le véritable problème socio-économique de l’Iran – un pays qui a un indice de Gini meilleur de celui des USA – concerne d’un côté, la radicalité des processus d’appauvrissement généralisés qui affectent l’ensemble de la société ; et de l’autre les droits spéciaux dont bénéficient certains segments de la société liés aux apparats d’État. Cf. à cet égard l’excellent article de G. Beaud, « L’État iranien n’est pas une fiction », dans AOC, mai 2026, lequel souligne comme dès « les années 1990, [d]es dispositifs sont institutionnalisés et mis au service du nouvel agenda développementaliste de l’État iranien, dont les succès bureaucratiques en matière de santé et d’éducation participent de la légitimation d’un État autoritaire à la fois État social et État répressif. […] Ce qui fait qu’encore aujourd’hui] si la République islamique fait l’objet d’un rejet toujours plus fort, les relations entre État et société sont loin d’être rompues ». Beaud parle en effet de « robustesse » et de « épaisseur » de l’État iranien, lequel n’a rien d’un État patrimonialisé ou personnalisé, comme l’étaient jadis l’Irak de Hussein ou la Lybie de Kadhafi.
[16] Pour un aperçu en français, F : Adelkhah, « Que se passe-t-il en Iran ? », dans AOC, janvier 2026.
[17] Pour une reconstruction très détaillée, étape par étape, cf. M. Maljoo, “The Unmaking of the Iranian Working Class Since the 1990s”, dans P. Vahabzadeh (sous la direction de), Iran’s Struggles for Justice, Palgrave, 2017, pp. 47-63.
[18] Je parle bel et bien de classes « dominantes » et non pas « dirigeantes » (au sens de la distinction gramscienne), car dans un pays qui a été bouleversé de fond en comble par quatre cycles massifs de soulèvements populaires en moins de dix ans (2017, 2019, 2022-23, 2026), les sources de légitimité des groupes au pouvoir se sont de plus en plus amenuisées au fil du temps, en portant l’Iran aux bords d’une guerre civile : l’étouffement de l’insurrection de janvier 2026 qui a couté la vie à au moins sept/huit mille personnes, peut-être beaucoup plus, étant assez emblématique à cet égard. Cela dit, le régime bénéficie toujours d’une large base de consentement, voire d’adhésion. Comme le souligne Beaud, déjà « plus de 200 000 Gardiens et d’un million de membres des milices Bassij s’inscri[ven]t dans des liens de dépendance routinisés et institutionnalisés envers l’État postrévolutionnaire. Depuis la fin de la guerre avec l’Irak en 1988 et l’essoufflement progressif de l’idéologie révolutionnaire, une série de lois et dispositifs consacrent à ces derniers des avantages bien définis : accès facilité au logement, au crédit et aux assurances, ainsi qu’à l’emploi public ou privé, quotas d’admission à l’université et préparation gratuite aux concours, formations professionnelles, compléments de salaire, protection juridique, et service militaire abrégé effectué dans des conditions privilégiées. Ces avantages s’étendent aux familles et, plus généralement, aux membres des organisations révolutionnaires incorporées à l’appareil d’État, dont le périmètre d’action dépasse le seul volet répressif ». G. Beaud, « L’État iranien n’est pas une fiction », art. cit.
[19] Cf. M. Rosato, S. Nadi, « Défendre l’Iran : une ligne anti-impérialiste », dans QG Décolonial, avril 2026.
[20] G. Beaud, « L’État iranien n’est pas une fiction », art. cit.
[21] E. Sadeghi-Boroujerdi, “Scylla and Charybdis”, dans New Left Review, janvier 2026.
[22] N. Bajoghli, V. Nasr, D. Salehi-Isfahani, A. Vaez, How Sanctions Work, Standford University Press, 2024, p. xi.
[23] Pour un focus sur le mouvement ouvrier de l’époque, cf. A. Bayat, Workers and Revolution in Iran, Zed Book, 1987. Pour un aperçu général sur la gauche en Iran dans les 1980, avec une focale spécifique pour le rôle des femmes dans les organisations de gauche et les tentatives de domestication de la part du régime, A. Mirsepassi-Ashtiani, V. M. Moghadam, “The Left and Political Islam in Iran”, in Radical History Review, 51/1991, pp. 27-62. Pour la redéfinition des structures patriarcales dans les 1980 et les défis auxquels ont dû faire face les autorités religieuses, S. Saeidi, Women and the Islamic Republic, Cambridge University Press, 2022, pp. 67-105. Il faut en plus souligner que, depuis le soulèvement de 2022, le recours à la peine capitale a de nouveau fortement augmenté dans le pays : cf. https://www.bbc.com/news/articles/cly9ggzy3ngo.
[24] Cf. M. Rosato, S. Nadi, « Défendre l’Iran : une ligne anti-impérialiste », art. cit.
[25] Pour une synthèse, cf. N. Lamri, “Missiles over Tehran”, in Portolan, mars 2026.
[26] E. Sadeghi-Boroujerdi, « Israël et les États-Unis mènent une guerre contre le développement de l’Iran », dans Contretemps, avril 2026.
[27] Sur les chiffres du régime, cf. entre autres « Iran : la répression des manifestations », dans Le Grand Continent janvier 2026.
[28] Pour un long article qui se focalise aussi sur les protestations contre l’abattage de l’avion ukrainien en janvier 2020 et contre le management de la pandémie, cf. A. Shahi, E. Abdoh-Tabrizi, “Iran’s 2019-2020 Demonstrations”, dans Asian Affairs, 51/1, February 2020, pp. 1-41.
[29] En français, cf. l’ouvrage de C. Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, La Découverte, 2023.
[30] Y. Sharma, “US says it caused dollar shortage to trigger Iran protests”, dans Al Jazeera, février 2026. Il faut en plus rappeler que le rial était en cours de dévaluation accélérée depuis la Guerre des Douze Jours contre Israël et les USA de juin 2025, laquelle a provoqué environ 1.200 morts parmi la population iranienne.
[31] Pour une synthèse journalistique de la situation économique en Iran fin 2025, cf. Financial Times, A. Moaveni, Iran’s Road to Revolt, janvier 2026. Sur le même journal est aussi parue une description détaillée de la séquence des événements, laquelle est précipitée à partir du 8 janvier, c’est-à-dire juste après les appels du fils de l’ancien Shah Reza Pahlavi et en concomitance des premiers affrontements armés avec les forces de l’ordre, cf. M. Srivastava, N. Bozorgmehr, How Iran’s Regime Retook the Streets, janvier 2026.
[32] Pour le démantèlement des soi-disant couches intermédiaires, cf. par exemple N. Kamwari (sous la direction de), In the Middle, on the Edge, Zamaneh Media, 2022.
[33] Cf. « Les 14 points du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran », dans Le Grand Continent, juin 2026.
