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Florian Vörös est l’auteur de Désirer comme un homme. Enquête sur les fantasmes et les masculinités, publié aux éditions La Découverte en 2020 dans lequel il explore les masculinités des spectateurs de films pornos à partir des fantasmes tels qu’ils sont créés et vécus à travers ce genre visuel. Dans cet entretien, il revient sur la genèse de cet ouvrage, tiré d’un travail universitaire contribuant au développement des porn studies en France, et sur les enjeux liés aux études sur les masculinités.

 

Contretemps : Tu publies un livre consacré au public du porno, tiré de ta thèse, pour comprendre la construction des masculinités à travers les fantasmes des hommes. Jusqu’à peu, le porno était un objet illégitime dans l’université française, et c’est sans doute encore le cas. Comment alors enquête-t-on sur le porno et en quoi est-ce un objet important pour les sciences sociales ?

Florian Vörös  : l’envisage comme un travail, une industrie culturelle, une représentation médiatique ou une pratique culturelle, je pense qu’on gagne à faire sortir la pornographie de son « ghetto » en lui adressant des questions que l’on pose également à d’autres domaines d’activité. Une spécificité des images pornographiques réside dans le fait qu’elles ont une visée d’excitation sexuelle et qu’elles suscitent tout type de réaction plus ou moins intense parmi leurs publics, de l’indifférence à la colère, de la lassitude à la honte, en passant par le plaisir et le dégoût (Paasonen, 2015). De ce fait, le ou la chercheuse qui travaille sur la pornographie est peut-être plus directement confrontée au fait d’être un corps genré et sexualisé que celle ou celui qui travaille sur un objet culturel plus classique et plus légitime. La question du corps, des émotions, du genre et de la sexualité de la chercheuse ou du chercheur n’est cependant pas spécifique à l’étude de la pornographie. Les porn studies ne se sont pas contentées d’introduire à l’université de nouveaux objets d’étude. Elles ont surtout proposé de nouvelles manières de les regarder, de s’en saisir et d’en parler collectivement. Les porn studies perdent à être considérées comme une sous-discipline spécialisée dans l’étude de la pornographie, et gagnent en potentiel critique lorsqu’on les envisage comme un courant de recherche et d’enseignement féministe interdisciplinaire qui s’intéresse de manière non-moraliste et non-élitiste aux enjeux culturels, économiques et politiques qui traversent toutes formes de représentation médiatique de la sexualité.

 

Contretemps : Tu cherches à déconstruire les discours pathologisants selon lesquels le porno aurait des effets délétères sur la sexualité des jeunes hommes. Cependant tu analyses le porno dans ses relations à la masculinité. Pour toi, le porno contribue-t-il à construire d’une certaine façon les masculinités, ou est-ce que tu le perçois seulement comme un reflet, un révélateur de ces masculinités ?

Florian Vörös  : L’usage de la pornographie (naviguer, visionner, écouter, se laisser toucher, se masturber, y repenser, y réfléchir, etc.) est une pratique de la masculinité parmi d’autres. Il y a aussi différentes pornographies et différentes manières de s’en saisir. Si la pratique de la pornographie vient renforcer le virilisme des hommes (ce qui est souvent mais pas toujours le cas), ce n’est pas en raison d’un effet des images sur les comportements, mais de la réactivation de tout un ensemble de techniques et d’imaginaires du corps auxquels ces hommes ont déjà été socialisés. Si, lorsqu’il se masturbe, un homme s’imagine renouer avec sa « vraie nature virile d’homme de cro-magnon qui pénètre et domine des femmes », c’est le produit de toute une socialisation patriarcale, pas d’une expérience spectatorielle isolée. Le porno contribue beaucoup moins à l’apprentissage de la virilité sexuelle que les discours anti-porno ne le laissent penser (ces discours oublient notamment le rôle des groupes de pairs et des sociabilités masculines). Le porno peut constituer une porte d’entrée intéressante pour interroger et décortiquer cet apprentissage, afin d’imaginer et d’expérimenter d’autres manières de désirer.

 

Contretemps : Les personnes que tu as rencontrées pour ton enquête sont essentiellement des hommes cisgenre hétéros et gays. Comment penses-tu ensemble les masculinités gays et hétéros ? Qu’est-ce que la pratique du porno dit de leurs éventuelles similitudes ou différences ?

La sociologie des masculinités développée par Raewyn Connell et récemment traduite en français (2014) propose un approfondissement de la sociologie des rapports sociaux de sexe que l’on hérite en France de chercheuses comme Nicole-Claude Mathieu ou Colette Guillaumin. Prendre en compte la pluralité des pratiques de la masculinité permet de comprendre les différentes manières qu’ont les hommes d’adhérer au patriarcat – et plus, rarement, de le contester. L’entrée par la pornographie permet de comparer le virilisme hétéro et le virilisme gay. Dans mon enquête je décortique le désir gay de virilité « hétéro », c’est-à-dire le désir d’être un homme viril au contact d’autres hommes virils.

Les hommes gays sont trop souvent envisagés comme un tout homogène, alors que cette catégorie, historiquement récente, rassemble des expériences de genre à la fois variées et conflictuelles. Dans un contexte de normalisation de certaines expressions de l’homosexualité masculine et de persistance d’une misogynie systémique, il est tout à fait courant que des hommes s’affirment comme gays tout en rejetant les « folles » (hommes gays efféminés), en dénigrant le féminisme et en se rapprochant aussi bien érotiquement que politiquement des hommes hétéros. Pour penser ce continuum des solidarités masculines, Demetriakis Demetriou (2015) propose de penser la « masculinité hégémonique » non pas comme un ensemble prédéfini de pratiques masculines forcément hétéros, mais plutôt comme un processus de coalition de différentes pratiques de la masculinité, différentes et néanmoins animées par un même désir de conserver la domination masculine.

Propos recueillis par Vincent Gay

 

Références citées :

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, édition établie par Arthur Vuattoux et Meoïn Hagège, Paris, Éditions Amsterdam, 2014.

Demetrakis Z. Demetriou, « La masculinité hégémonique : lecture critique d’un concept de Raewyn Connell », trad. de Hugo Bouvard, Genre, sexualité & société, n° 13, 2015.

Susanna Paasonen, « Étranges promiscuités. Pornographie, affects et lecture féministe », trad. Lee Lebel‐Canto, in Florian Vörös (dir.), Cultures pornographiques. Anthologie des porn studies, Éditions Amsterdam, Paris, 2015, p. 61‐80.

Léo Thiers‐Vidal, De l’ennemi principal aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculine de la domination, préface de Christine Delphy, L’Harmattan, Paris, 2010.

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