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Michał Kalecki et la politique du plein-emploi
9 mars 2026

Michał Kalecki et la politique du plein-emploi


L’économiste polonais Michał Kalecki est souvent rattaché à la « révolution keynésienne ». Pourtant, la conception du capitalisme promue par Kalecki était bien plus radicale que ne le fut celle de Keynes. Ses idées constituent autant d’outils cruciaux pour la compréhension du fonctionnement de ce système économique, ainsi que des modalités de son dépassement.

En août 2021, Martin Sandbu, commentateur pour le Financial Times, annonçait le retour du conflit de classe comme thème structurant du débat économique. Il incitait alors ses lecteurs désireux d’élucider ce contexte nouveau à se consacrer à l’étude d’un économiste polonais méconnu : « Chaque récession génère un sursaut d’intérêt pour Keynes. Cette fois-ci, c’est vers Michał Kalecki que nous devrions tourner notre attention ».

La mise en regard de Kalecki avec Keynes opérée par Sandbu est symptomatique. Kalecki obtint une renommée internationale dans les années 1930 et 1940 pour sa contribution à la constitution de ce qui serait connu comme la révolution keynésienne. C’est qu’il avait développé certaines idées économiques similaires à celles de Keynes, quoique de manière indépendante et non sans leur insuffler une tournure plus radicale. Pour autant, l’héritage de Keynes n’en finit pas de surplomber celui de Kalecki.

Au moment de son décès à Varsovie, en 1970, Kalecki avait été relégué au rang des penseurs « intéressants » mais négligés, ce tant pour une ancienne génération d’économistes orthodoxes que pour les chercheurs qui débutaient leur carrière dans le sillon du post-keynésianisme ou d’autres courant hétérodoxes. Ces derniers cherchèrent dans l’œuvre de Kalecki une critique du capitalisme plus contemporaine que celle fournie par Karl Marx, et une critique plus affûtée de son fonctionnement que celle proposée par Keynes.

Dans ce qui suit, nous rendrons compte de la trajectoire de Kalecki, de son départ de Pologne à ses séjours à Londres et New York jusqu’à son retour vers son pays natal, puis nous rappellerons de manière synthétique la spécificité de sa contribution à la pensée économique, en la situant notamment vis-à-vis de celle de Keynes.

Les premières années

Michał Kalecki est né le 22 juin 1899 dans la ville industrielle de Łódź, dans l’actuelle Pologne. Il était issu d’une famille juive assimilée de force à la culture polonaise, et grandit en parlant polonais, lingua franca d’une ville où se côtoyaient Russes, Polonais, Allemands, Autrichiens et Juifs. Son père, Abram Kalecki, était propriétaire d’une filature, ce qui lui permit de mener une vie de modeste confort, tout en subvenant aux besoins de son élégante épouse, Klara, puis de leur fils.

Ce confort vole toutefois en éclat avec l’explosion révolutionnaire qui secoue l’Empire russe en 1905. Łódź, son plus grand centre industriel, est propulsé dans le chaos des émeutes, des combats de rue, des assassinats et des occupations par les ouvriers de leurs usines. Les brutales tentatives mises en œuvre par les autorités pour mater la révolte ne firent qu’exacerber la crise.

En dépit de la mise en application, en 1905, d’une loi martiale, sollicitée par les propriétaires des plus grandes usines, le trouble social alla croissant jusqu’au déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Les socialistes ne furent pas l’unique source d’instabilité ; les nationalistes polonais ciblaient les commerces juifs et les dirigeants socialistes lors de leurs attaques. En 1910, Klara Kalecka quitte son infortunée famille. Trois ans plus tard, en 1913, Abram Kalecki dépose le bilan de son usine.

Le jeune Kalecki dut ainsi suivre un parcours scolaire pétri d’une atmosphère d’insécurité, de chaos insurrectionnel et, à partir de 1915, sous une occupation allemande qui réduisit la ville à la misère. Il fit ensuite des études d’ingénieur à Varsovie, puis à Gdańsk, entrecoupées d’une brève période de service militaire. L’assèchement du soutien financier de son père le força pourtant à abandonner sa formation, pour retourner à Łódź, où il subvint à ses besoins et à ceux de son père en embrassant le journalisme d’affaires et financier, tant et si bien qu’il deviendrait bientôt un expert des entreprises multinationales qui dominaient l’industrie et l’extraction minière en Pologne.

Toutes choses qui menèrent Kalecki à son premier véritable emploi à l’Institut pour l’Etude du Cycle des Affaires et des Prix (Instytut Badań Koniunktur Gospodarczych i Cen), créé à Varsovie en 1928 par le Ministère polonais du Commerce et de l’Industrie. Il y œuvra en tant que spécialiste des cartels d’entreprises, un poste qui lui permit d’épouser Ada Szternfeld, originaire elle aussi de Łódź.

Lange et le cycle des affaires

Son travail à Varsovie fut également pour Kalecki l’occasion d’une rencontre avec un académicien plus accompli, Oskar Lange, et de l’Union de la Jeunesse Socialiste Indépendante (Związek Niezależnej Młodzierzy Socjalistycznej) dont celui-ci était à la tête. Lange, un marxiste, avait obtenu son doctorat en économie de l’ancienne Université de Cracovie. Il fut expulsé du Parti socialiste polonais en raison de ses positions trop à gauche.

L’Union de la Jeunesse Socialiste Indépendante de Lange était ainsi autonome du Parti socialiste polonais, constitué de plus longue date. Mais l’organisation était trop critique des développements en Union soviétique voisine pour s’aligner sur le Parti communiste polonais. Bon nombre des premières analyses économiques de Kalecki apparurent dans le mensuel de l’union, Revue socialiste (Przegląd Socjalistyczny), jusqu’à sa dissolution par les autorités en 1932.

C’est l’année suivante que l’Institut publie l’Essai sur la Théorie du Cycle des Affaires (Próba teorii koniunktury). Dans ce texte, Kalecki s’efforce de montrer, en contradiction avec l’orthodoxie néoclassique, que les forces du marché n’œuvrent en rien à faire converger les économies capitalistes vers quelque sorte d’équilibre stable que ce soit, où les ressources seraient pleinement utilisées, mais sont bien plutôt à l’origine de leur constante oscillation entre expansion et récession. On pourrait aller jusqu’à affirmer de cet essai qu’il contient sous forme synthétique les principales notions de l’analyse économique promue par Kalecki, quand bien même celui-ci modifierait au fil des ans leurs formulations mathématiques.

En 1926, la Pologne fut en proie à un coup d’Etat militaire mené par Józef Piłsudski – censément dans l’optique de prévenir l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement nationaliste. Toujours est-il qu’à la faveur d’une détérioration de la situation économique du pays à l’orée du krach de 1929 – avec la plus considérable baisse du revenu national alors connue par un pays européen -, le gouvernement militaire prit un aspect toujours plus répressif, non sans reprise du nationalisme plastronnant et de la xénophobie propres aux fascistes italiens.

En 1935, faute de pouvoir s’assurer une titularisation à un poste universitaire dans son pays natal, Oskar Lange se rend aux Etats-Unis à l’aide d’une bourse Rockefeller. En 1936, ce fut au tour de Kalecki de quitter la Pologne ; il se rend tout d’abord en Suède, puis à Londres, où Keynes venait tout juste de publier sa Théorie générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie. Quoique la convergence entre leurs idées fût flagrante, il n’en existait pas moins une notable divergence entre leurs économies politiques respectives.

Définir la Révolution

Pour comprendre la convergence intellectuelle des deux économistes – ou, mieux, pour comprendre la prétendue révolution keynésienne elle-même -, il convient de prime abord d’en définir la nature. Il en existe une interprétation routinière, en cours parmi les économistes et les intellectuels, et à laquelle adhèrent tant l’école de pensée post-keynésienne que des Keynésiens d’obédience plus standard. Elle rassemble ainsi les épigones de Keynes que furent Joan Robinson et Nicholas Kaldor tout autant que les théoriciens de la synthèse néoclassique de l’après-guerre, tels que Paul Samuelson, Oskar Lange ou John Hicks.

Selon cette perspective, c’est la demande agrégée qui, dans une économie de marché capitaliste, exerce la principale contrainte sur le niveau de production et le volume d’emplois. La révolution keynésienne jeta en effet le discrédit sur l’idée néoclassique qui avait jusqu’alors prévalu dans le champ, du moins depuis les années 1870, et selon laquelle le plein emploi était assuré pour peu que les prix et les salaires fussent suffisamment flexibles.

Toutefois, l’argument selon lequel production et emploi sont contraints par la demande adressée sur le marché n’était guère inédite à l’époque de Keynes et Kalecki. Au contraire, elle était connue bien avant les années 1930 – et pas uniquement dans le monde sous-terrain des théoriciens « sous-consommationnistes » que furent Jean Charles Léonard de Sismondi, Karl Marx, Thorstein Veblen ou John A. Hobson, mais également parmi les autrement plus respectés tenants d’une théorie monétaire du cycle des affaires.

Figuraient au rang de ces derniers Ralph Hawtrey, dont l’ouvrage de 1913, Good and Bad Trade, contient la toute première occurrence, assortie d’une définition, de la notion de « demande effective » :

« Un désir devient demande effective pour peu que la personne qui en fait l’objet possède (et peut épargner) le pouvoir d’achat nécessaire à couvrir le prix de l’objet à même d’y pourvoir. »

Incertitude et Anticipations

Si cette définition de la révolution keynésienne est contestable, c’est qu’une interprétation rivale émergea plus tardivement, à la suite de Keynésiens comme George Shackle. Selon ce raisonnement, le noyau de la révolution amorcée par Keynes résiderait dans l’introduction de l’incertitude et des anticipations dans le procès de prise des décisions économiques. L’idée selon laquelle les agents détiennent de la monnaie en raison de leur incertitude quant au futur est devenue un fondamental de la théorie monétaire post-keynésienne.

Il est certain que cette idée fut mobilisée par Keynes d’une manière originale dans l’analyse monétaire déployée dans sa Théorie générale. Il n’en demeure pas moins qu’il convient de garder à l’esprit que des économistes de premier plan avaient d’ores et déjà discuté les concepts d’incertitude et d’anticipations bien avant Keynes ne les compléta de ses réflexions monétaires et philosophiques sur la question.

Aux Etats-Unis, les travaux de Veblen et de Frank Knight avaient identifié l’incertitude et les anticipations comme fondements des institutions et de la prise de décision. En Europe, Friedrich Hayek, dont l’économie politique n’avait pourtant rien en commun avec celle de Keynes ou de Kalecki, n’en avait pas moins érigée l’incertitude en pierre angulaire de sa compréhension du procès marchand et de l’entrepreneuriat, en affinité avec l’école autrichienne. Pour leur part, les Marxistes avaient également, et depuis longtemps, mis en contraste le « chaos » du capitalisme marchand avec la certitude qu’était susceptible de fournir la planification économique.

Keynes avait mis en avant une version plus sophistiquée de l’idée du « chaos du marché » en arguant de ce que les économies de marché modernes manquaient d’un dispositif opérant une forme de coordination analogue à celle censément fournie par la figure hypothétique du commissaire-priseur, fameusement introduit par l’économiste français du 19ème siècle, Léon Walras. La vente aux enchères walrasienne est théoriquement supposée fixer des prix d’équilibre, faisant parfaitement coïncider offre et demande –ce qui est en réalité bien loin de se concrétiser.

Cette idée a bénéficié d’une forme de résurgence parmi les Nouveaux Keynésiens, qui mirent en exergue les problèmes liés à l’information, ou à son déficit, dans une configuration de prises de décision décentralisées. Mais il n’est, là encore, guère possible d’identifier en Keynes l’inaugurateur de cette théorie. Des économistes suédois, notamment, avaient en effet exploré ce thème bien avant que Keynes n’en présente une critique si caractéristique.

Le problème de l’investissement

L’innovation intellectuelle fondamentale de Kalecki et Keynes résidait à vrai dire tout ailleurs. Il s’agissait de leur prise de conscience de ce que, dans le cadre d’une économie capitaliste ne comportant que des travailleurs et des capitalistes, et où la production est entreprise à des fins d’extraction de profit, la production autant que l’emploi sont fondamentalement déterminés par le niveau d’investissement.

L’explication que propose Kalecki de cette réalité – qui est également, bien que ce ne soit pas celle qui apparaisse dans sa Théorie générale, celle soutenue par Keynes – est d’une désarmante simplicité. Si les capitalistes vendent leurs marchandises dans l’optique d’extraire un profit, il s’ensuit que la vente desdites marchandises aux travailleurs leur permettrait tout au plus de recouvrir la valeur versée à ces derniers sous forme de salaire. Tout gain d’un montant supérieur obtenu par un capitaliste individuel ne peut ainsi s’opérer qu’à la condition qu’un autre endosse une perte équivalente.

En d’autres termes, pour peu qu’ils désirent obtenir un profit excédant leurs coûts salariaux, il est nécessaire aux capitalistes de vendre à d’autres que leurs travailleurs. L’unique possibilité est donc que les acquisitions correspondantes soient le fait des capitalistes eux-mêmes, lorsqu’ils achètent des biens d’équipement à des fins d’investissement, ou des biens de luxe pour leur consommation propre.

Dans ce cadre, Kalecki se rapproche des arguments mobilisés par Karl Marx dans le volume II du Capital. Celui-ci posait en effet l’exacte même question, portant sur la manière dont les capitalistes pouvaient convertir leur profit en argent : car ceux-ci ne sont somme toute guère intéressés à l’exploitation de leurs travailleurs pour le simple bénéfice d’en obtenir un surplus de marchandises produites.

Marx formula une réponse très proche de celle de Kalecki : dans une économie dépourvue d’investissement, l’argent obtenu par les capitalistes sous forme de profit est réinjecté dans la circulation par les capitalistes eux-mêmes, lorsqu’ils font l’acquisition de biens pour leur consommation propre. Kalecki aboutit à cette conclusion au gré de sa lecture de l’ouvrage classique de Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, qui avait fait usage de l’argument de Marx sur cette question pour en montrer l’incohérence eu égard à d’autres pans de son œuvre.

Expliquer le chômage

Cette circonscription de la portion fondamentalement innovante des idées de Keynes et Kalecki est significative en ce qu’elle clarifie le contraste distinguant leurs travaux de la théorie macroéconomique d’alors. Dans la mouture néoclassique de la macroéconomie, c’est le montant global des facteurs de production disponibles qui détermine la production et l’emploi.

Dans cette perspective, le taux de salaire réel est supposé déterminer la demande de travail adressée par les entreprises, et donc le niveau d’emploi. De plus hauts taux de salaire diminueront la demande de travail et accentueront le chômage. Kalecki annihile cette ligne argumentative, en montrant que les variations dans le taux de salaire ont en réalité des effets complexes et contradictoires sur la production et l’emploi qui tendent à se compenser de manière agrégée. Keynes tenait cette analyse en haute estime.

La principale alternative à la perspective néoclassique était fournie par la position sous-consommationniste, dont l’on peut faire remonter l’origine jusqu’aux socialistes ricardiens du milieu du 19e siècle, qui soutenaient que la misère et le chômage découlaient de ce que les travailleurs ne recouvrent pas l’entièreté de la valeur produite par leur travail. Un critique plus tardif de l’école néoclassique, J. A. Hobson, entré dans la postérité pour son ouvrage classique sur l’impérialisme, articulait cette thèse à l’inégale distribution du revenu, arguant de ce que les individus jouissant de plus fortes rémunérations faisaient montre d’une trop grande parcimonie.

De ce point de vue, si les salaires réels sont bas, la consommation est impropre à générer le plein emploi. Thorstein Veblen et les successeurs de Marx partageaient cette analyse. Les sous-consommationnistes figurent en ce sens comme les originateurs de la doctrine selon laquelle la demande effective agit comme la contrainte fondamentale sur la production agrégée et l’emploi.

Cette position devint l’interprétation standard de la théorie marxienne des salaires et du chômage, telle qu’élaborée par l’économiste nord-américain Paul Sweezy dans sa classique synthèse d’économie marxiste, The Theory of Capitaliste Development [La Théorie du développement capitaliste], publiée en 1942. Plus récemment, il s’est agi d’un élément de la théorie « néo-kaleckienne » de la croissance, qui identifie la faiblesse de la part du salaire dans le revenu au déterminant crucial du sous-emploi.

Profit et prix

Toutefois, si Keynes et Kalecki déploraient tous deux le faible niveau des taux de salaire pour des raisons tant morales que sociales, ce n’était guère en raison de leur conviction que de faibles salaires étaient en eux-mêmes à la racine du chômage. En effet, une focalisation sur la part des salaires est un instrument de politique publique trompeur dans une économie dont la production est orientée vers le profit plutôt que vers l’augmentation des salaires.

Kalecki était inamovible sur l’idée selon laquelle l’investissement déterminait la production et l’emploi pour cette raison que, condensée à sa logique essentielle, la dynamique capitaliste suppose que les sommes d’argent dépensées par les capitalistes en investissement leur reviennent, par le truchement du procès marchand, sous la forme de profits. Ce sont ces profits qui motivent la production et l’emploi.

Dans une version plus élaborée de sa théorie du profit, Kalecki identifia une diversité de facteurs à même d’accroître les profits : la consommation des capitalistes (comme l’avait soutenu Marx), un déficit fiscal endossé par le gouvernement, ou un excédent de la balance commerciale, tous phénomènes qui rapportent aux capitalistes une quantité monétaire supérieure à celle dépensée pour les salaires. A contrario, l’épargne des ménages – en particulier de la part des travailleurs – réduit les profits, puisque l’argent déboursé sous forme de salaire ne reflue guère vers les capitalistes à la faveur des dépenses de leurs employés.

Il est aisé de montrer que dans une économie où les revenus se décomposent exclusivement entre les profits obtenus par les capitalistes, ou les salaires versés aux travailleurs, la quantité totale de profits qui circulent sous forme de flux monétaire sera égale à la somme de l’investissement, du déficit fiscal, de l’excédent de la balance commerciale, de la consommation des capitalistes, défalquée de l’épargne des travailleurs.

Bon nombre d’économistes radicaux sont imprégnés d’une littérature qui insiste sur la baisse tendancielle du taux de profit, ou de l’inopportunément nommée théorie « néo-kaleckienne » de la croissance. Ils sont dès lors conduits à soutenir que ce sont les variations dans la quantité totale ou dans la part des profits qui sont décisives dans l’évolution d’une économie capitaliste.

Or, Kalecki insistait lui-même sur l’idée selon laquelle les capitalistes ne sont guère intéressés par le volume de profit réalisé au niveau agrégé, que ce soit en termes absolus ou relativement à la production. Bien plutôt, ce sont les profits réalisés au sein de leurs propres firmes qui les animent. La part du profit total alloué à chaque capitaliste individuel est une fonction de son pouvoir de marché et de l’état de la demande dans l’économie.

De sorte que Kalecki en vint à intégrer le système des prix à son analyse. Sa fonction ne se réduit guère, trivialement, à la génération d’un équilibre entre offre et demande sur chaque marché ; Kalecki s’appuie plus volontiers sur l’approche de Marx, dont le cadre théorique érige le système de prix, incluant les salaires, au rang de déterminants de la distribution des profits entre les capitalistes au sein d’une économie. Ainsi, une augmentation des salaires induit une redistribution des profits des capitalistes engagés dans la production de biens de luxe et de bien d’investissement, où les coûts salariaux sont plus considérables, vers les capitalistes actifs dans le secteur des biens de consommation à destination des salariés, dont les ventes sont stimulées par le surcroît de salaires.

Après la révolution

De par leur réflexion sur les flux de revenu et de dépense traversant une économie capitaliste, Kalecki et Keynes sont parvenus, de manière indépendante, à mettre au jour les facteurs cruciaux du niveau d’emploi. Ils partageaient également un engagement en faveur du plein emploi – un engagement plutôt commun à la suite de l’expérience de la Grande Dépression ; le véritable point de division, parmi les économistes, tenait à la manière de l’opérationnaliser.

Les épigones de l’école néoclassique arguaient de ce que les chômeurs seraient en mesure de trouver du travail pour peu que les salaires diminuent suffisamment. Pour les sous-consommationnistes, tout au contraire, une augmentation des salaires viendrait à bout du chômage. Keynes et Kalecki, qui rejetaient de tels arguments, insistaient sur le caractère déterminant des dépenses gouvernementales.

Après 1945 se cristallisa une association étroite entre le nom de Keynes et une doctrine générale de gestion de la demande agrégée. En effet, les décennies d’après-guerre en vinrent à être connues comme l’ère keynésienne. Pour autant, la large panoplie de politiques publiques mises en œuvre par les gouvernements de l’époque n’avaient avec les propositions de Keynes lui-même qu’une ressemblance superficielle.

Keynes promouvait une permanence de la faiblesse des taux d’intérêt – qui devait mener à ce qu’il nommait l’« euthanasie des rentiers », ainsi qu’à une « socialisation de l’investissement » -, et une plus forte imposition des riches. Il pensait en revanche que le gouvernement devait limiter ces stimulations fiscales aux périodes de récession économique. Keynes était également très circonspect quant à l’idée de soutenir le programme de protection sociale intégrale proposé durant la Seconde Guerre Mondiale par son compatriote britannique, le libéral William Beveridge, craignant que cela n’exerce un trop lourd fardeau sur les contribuables.

Pour Keynes, la meilleure façon de procéder à un stimulus fiscal résidait dans la mise en œuvre de travaux publics, plutôt que dans l’expansion de la protection sociale et de services publics. Il ne prêtait aucune pertinence à la nationalisation des firmes privées. Plus globalement, il considérait qu’il était possible d’assurer le plein emploi sans transformation du capitalisme.

Les politiques fiscales mises en œuvre en Europe et en Amérique du Nord dans l’après-guerre adoptèrent la logique de gestion de la demande agrégée, à laquelle les économistes se référèrent de manière un peu lâche comme à une approche keynésienne. Les plans d’assurance sociale et de contrôle étatique de secteurs économiques structurants qu’implémentèrent bon nombre de gouvernements étaient pourtant bien plus proche des idées de J. A. Hobson, qui avait d’ores et déjà formulé des suggestions de ce genre avant même la Première Guerre Mondiale.

Capitalisme et plein-emploi

L’économie politique de Kalecki était autrement plus radicale. Si Keynes avait pu écrire que l’on parviendrait à obtenir le plein-emploi sous le capitalisme pour peu que chacun recouvre la raison et réalise la pertinence d’une telle idée, Kalecki savait pour sa part que les capitalistes contesteraient un tel état de fait dans la mesure où il sapait leur « pouvoir dans la société ». Sous un régime de plein-emploi, les employeurs ne seraient plus guère en mesure de brandir la perspective du licenciement pour se garantir la subordination de leurs travailleurs.

La classe ouvrière, selon Kalecki, en viendrait à « gagner en confiance » dès lors que se dissiperait l’ombre comminatoire de l’inemploi. De cette manière, pensait-il, le plein-emploi amorcerait une transition vers le socialisme, un rôle de catalyseur que les marxistes prêtaient traditionnellement aux crises économiques. La voie serait bien entendu entravée de problèmes de distribution – e.g., si les travailleurs œuvrant dans certains secteurs revendiquaient de plus hauts salaires que leurs collègues exerçant ailleurs. Mais il s’agirait là de défis d’ordre politique plutôt qu’économique.

Kalecki considérait la possibilité que les capitalistes répondissent à leur perte de pouvoir par une grève des investissements. Toutefois, il doutait qu’ils renoncent à des opportunités de profit simplement pour faire valoir un argument politique : « les capitalistes font beaucoup de choses en tant que classe, mais il est certain que l’investissement n’y figure pas. » Comme noté plus haut, ce sont les profits de leurs firmes individuelles qui motivent leurs décisions d’investissement, plutôt que les profits de la classe bourgeoise dans son entièreté.

En réponse aux critiques de ses théories économiques, Rosa Luxemburg se réfère dans son Accumulation du capital : Critique des critiques à l’investissement, ainsi qu’à la consommation des capitalistes, comme à une « affaire de famille », pour cette raison que les capitalistes contractent entre eux plutôt qu’avec la classe ouvrière. Kalecki concédait que le système monétaire et la politique du gouvernement pouvait, dans une société capitaliste, relever de tels arrangements « intra-familiaux ». Pour autant, si l’investissement en venait à devenir un objet d’accords pris en commun, il s’ensuivrait que l’on assisterait la constitution de ce que Rudolf Hilferding décrivait comme un « cartel général », par le truchement duquel les capitalistes se concerteraient sur les dimensions générales de la production et de la distribution.

Un tel cartel allouerait la production et les profits parmi les capitalistes en proportion de leur capital productif. Kalecki pensait que de telles configurations pourraient être mise en place en période de demande stagnante. Mais elles tendraient à se rompre en période d’expansion, où les incitations à se dédire des engagements à la restriction de la production se font plus pressantes. Dans tous les cas, le cartel serait plus compliqué à faire appliquer parmi les petites et moyennes entreprises.

Rudolf Hilferding lui-même était sceptique à l’idée que les capitalistes puissent mettre en œuvre un cartel de ce type. Les marxistes polonais de la génération précédant celle de Kalecki reconnaissaient que, si un tel cartel pouvait théoriquement contribuer à la stabilité économique, ce serait au prix de la stagnation sociale. Un haut niveau d’emploi serait certes assuré, mais le cartel frustrerait les aspirations sociales et politiques des travailleurs et de leurs familles. Une configuration que le sociologue Ludwik Krzywicki, de même que l’ancien maître de Kalecki, Oskar Lange, décrivaient comme un « féodalisme industriel ».

Le scepticisme de Kalecki sur la possibilité d’une grève de l’investissement fait ainsi signe vers une critique plus générale de l’idée de Keynes selon laquelle, avec la « socialisation de l’investissement », le capitalisme pourrait être préservé et son fonctionnement rendu efficace. Depuis que les suggestions de politiques publiques de Kalecki et Keynes ont gagné en popularité durant les années 1940, les discours catastrophistes quant aux pressions inflationnistes sont devenus la manière privilégiée des capitalistes, tout comme de la communauté des économistes, pour s’accorder sur l’importance de stimuler la « confiance » des premiers face aux demandes de la classe des travailleurs.

La « voie vers le socialisme par le plein-emploi » de Kalecki défiait une interprétation naïve des écrits de Marx, qui voyait dans la paupérisation de la classe des travailleurs le facteur qui précipiterait une transformation socialiste de la société. L’expérience que fit Kalecki lui-même de l’antisémitisme, du fascisme et du Stalinisme le convainquit que l’appauvrissement des travailleurs et de leurs familles ne les conduirait pas naturellement ou inexorablement à une meilleure compréhension de leur situation et de leurs possibilités. La montée du populisme de droite consécutive au krach de 2008 confirme cet enseignement.

L’économie de guerre

La mort de Keynes eut pour conséquence que celui-ci ne fut pas en mesure de commenter les politiques publiques auxquelles son nom fut associé, pas plus que les interprétations vulgaires de son œuvre. Kalecki, à l’inverse, vécut un quart de siècle de l’après-guerre. De 1945 à 1955, il officia successivement au Bureau international du travail et aux Nations Unies à Montréal et New York, avant de retourner à Varsovie, où il coupla à son rôle au Commissariat polonais au plan une activité de recherche et d’enseignement.

Kalecki ne perdit pas foi dans le principe cardinal de la révolution keynésienne : la capacité de l’Etat de garantir le plein-emploi par des politiques fiscales. Mais il était bien plus critique de la manière dont il fut mis en œuvre, dans la mesure où il le fut même, dans les pays capitalistes.

Cette désillusion découlait pour partie de sa propre expérience du McCarthyisme, dans les couloirs de l’ONU, supposément un haut lieu de la neutralité diplomatique. Sous la direction de Dag Hammarskjold, l’organisation avait autorisé le FBI de J. Edgar Hoover à opérer dans ses environs, sous le prétexte de garder un œil sur les citoyens nord-américains. Le filet du FBI était en vérité bien plus large, et Kalecki fut aux premières loges du spectacle de la persécution dont la gauche fut victime aux Etats-Unis.

Il remarqua également que les politiques de plein-emploi en vigueur en Europe et en Amérique du Nord durant les années 1950 voyaient leurs fondations reposer sur les dépenses d’armement et la Guerre Froide. Dans une certaine mesure, Kalecki avait anticipé un tel développement dans son article de 1943 sur les « Aspects politiques du plein-emploi », dans lequel il avait mis en exergue le lien articulant la « garantie du plein-emploi par les dépenses militaires » et le fascisme. Bien qu’il reconnût qu’un tel keynésianisme militaire augmentait le niveau d’emploi, il insistait sur le fait que sa principale fonction économique tenait au maintien des profits.

Kalecki identifiait les racines du succès industriel de l’Allemagne et du Japon d’après-guerre dans leur expérience de leur défaite militaire. Il voyait dans l’interdiction de production d’armements lourds que les puissances victorieuses firent peser sur ces pays un facteur déterminant. Le réarmement en contexte de Guerre Froide força les Etats des anciennes forces de l’Axe à acheter du matériel militaire aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne. En contrepartie, ils obtinrent un accès à ces marchés pour leurs exportations industrielles.

L’arrangement qui s’ensuivit conféra une supériorité industrielle à l’Allemagne et au Japon, dont les principaux industriels n’avaient d’autre choix que d’investir dans l’industrie civile, tandis que leurs homologues nord-américains et britanniques croulaient sous les contrats d’armement. La performance des secteurs économiques liés à la guerre dépendait de décisions politiques. La production à usage civil, à l’inverse, stimulait des marchés plus dynamiques et de plus grande utilité sociale.

Les dernières années

Dans l’ultime décennie de sa vie, Kalecki tomba progressivement en disgrâce pour les autorités polonaises. La finalité du socialisme, à son sens, consistait à l’amélioration des vies des travailleurs. Aussi l’économiste était-il sans concession envers des gouvernements prétendument socialistes qui échouaient à œuvrer dans cette direction.

Pour Kalecki, la raison la plus commune pour un tel insuccès tenait à la poursuite d’un objectif politique, tel que la supériorité militaire ou l’industrialisation à marche forcée, porteur de promesses de triomphes futurs, mais détournant des ressources de la provision de biens salaires aux travailleurs. Alors que les pénuries de biens de consommation élémentaires, connues comme les « crises de la viande », se firent endémiques dans la Pologne communiste, les critiques de Kalecki à l’endroit de la planification prospective lui attirèrent l’hostilité de la direction politique.

La réponse politique à la contestation était rudimentaire. À la suite de la défaite des alliés arabes de la Pologne contre Israël durant la Guerre des Six Jours de 1967, le gouvernement de Władysław Gomułka excita la haine antisémite contre la modeste population juive résidant encore dans le pays. Une purge à l’encontre des Juifs occupant des postes dans l’administration et les universités fut orchestrée.

Les autorités polonaises condamnèrent également Kalecki et d’autres critiques pour s’être livrer à du « révisionnisme » et à « semer la confusion en économie politique ». Les proches de Kalecki furent expulsés du parti au pouvoir, licenciés de leurs postes et poussés à l’exil.

Kalecki fut horrifié, entre autres choses par la récurrence de cette pathologie sociale archaïque que représentait l’antisémitisme. Par moments, il en vint même à se poser la question de savoir si le gouvernement nord-américain était impliqué dans l’entreprise de destruction de la recherche moderne en économie politique qu’il avait mis en place à Varsovie. En piètre santé, il séjourna au printemps 1969 chez d’anciens amis à Cambridge, au Royaume-Uni. Il retourna toutefois passer l’été en Pologne, où il mourut au 17 avril 1970.


Article paru originellement sur le site de Jacobin en janvier 2022, traduit en français par Guillaume Dreyer.

9 mars 2026

Michał Kalecki et la politique du plein-emploi

L’économiste polonais Michał Kalecki est souvent rattaché à la « révolution keynésienne ». Pourtant, la conception du capitalisme promue par Kalecki était bien plus radicale que ne le fut celle de Keynes. Ses idées constituent autant d’outils cruciaux pour la compréhension du fonctionnement de ce système économique, ainsi que des modalités de son dépassement.

En août 2021, Martin Sandbu, commentateur pour le Financial Times, annonçait le retour du conflit de classe comme thème structurant du débat économique. Il incitait alors ses lecteurs désireux d’élucider ce contexte nouveau à se consacrer à l’étude d’un économiste polonais méconnu : « Chaque récession génère un sursaut d’intérêt pour Keynes. Cette fois-ci, c’est vers Michał Kalecki que nous devrions tourner notre attention ».

La mise en regard de Kalecki avec Keynes opérée par Sandbu est symptomatique. Kalecki obtint une renommée internationale dans les années 1930 et 1940 pour sa contribution à la constitution de ce qui serait connu comme la révolution keynésienne. C’est qu’il avait développé certaines idées économiques similaires à celles de Keynes, quoique de manière indépendante et non sans leur insuffler une tournure plus radicale. Pour autant, l’héritage de Keynes n’en finit pas de surplomber celui de Kalecki.

Au moment de son décès à Varsovie, en 1970, Kalecki avait été relégué au rang des penseurs « intéressants » mais négligés, ce tant pour une ancienne génération d’économistes orthodoxes que pour les chercheurs qui débutaient leur carrière dans le sillon du post-keynésianisme ou d’autres courant hétérodoxes. Ces derniers cherchèrent dans l’œuvre de Kalecki une critique du capitalisme plus contemporaine que celle fournie par Karl Marx, et une critique plus affûtée de son fonctionnement que celle proposée par Keynes.

Dans ce qui suit, nous rendrons compte de la trajectoire de Kalecki, de son départ de Pologne à ses séjours à Londres et New York jusqu’à son retour vers son pays natal, puis nous rappellerons de manière synthétique la spécificité de sa contribution à la pensée économique, en la situant notamment vis-à-vis de celle de Keynes.

Les premières années

Michał Kalecki est né le 22 juin 1899 dans la ville industrielle de Łódź, dans l’actuelle Pologne. Il était issu d’une famille juive assimilée de force à la culture polonaise, et grandit en parlant polonais, lingua franca d’une ville où se côtoyaient Russes, Polonais, Allemands, Autrichiens et Juifs. Son père, Abram Kalecki, était propriétaire d’une filature, ce qui lui permit de mener une vie de modeste confort, tout en subvenant aux besoins de son élégante épouse, Klara, puis de leur fils.

Ce confort vole toutefois en éclat avec l’explosion révolutionnaire qui secoue l’Empire russe en 1905. Łódź, son plus grand centre industriel, est propulsé dans le chaos des émeutes, des combats de rue, des assassinats et des occupations par les ouvriers de leurs usines. Les brutales tentatives mises en œuvre par les autorités pour mater la révolte ne firent qu’exacerber la crise.

En dépit de la mise en application, en 1905, d’une loi martiale, sollicitée par les propriétaires des plus grandes usines, le trouble social alla croissant jusqu’au déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Les socialistes ne furent pas l’unique source d’instabilité ; les nationalistes polonais ciblaient les commerces juifs et les dirigeants socialistes lors de leurs attaques. En 1910, Klara Kalecka quitte son infortunée famille. Trois ans plus tard, en 1913, Abram Kalecki dépose le bilan de son usine.

Le jeune Kalecki dut ainsi suivre un parcours scolaire pétri d’une atmosphère d’insécurité, de chaos insurrectionnel et, à partir de 1915, sous une occupation allemande qui réduisit la ville à la misère. Il fit ensuite des études d’ingénieur à Varsovie, puis à Gdańsk, entrecoupées d’une brève période de service militaire. L’assèchement du soutien financier de son père le força pourtant à abandonner sa formation, pour retourner à Łódź, où il subvint à ses besoins et à ceux de son père en embrassant le journalisme d’affaires et financier, tant et si bien qu’il deviendrait bientôt un expert des entreprises multinationales qui dominaient l’industrie et l’extraction minière en Pologne.

Toutes choses qui menèrent Kalecki à son premier véritable emploi à l’Institut pour l’Etude du Cycle des Affaires et des Prix (Instytut Badań Koniunktur Gospodarczych i Cen), créé à Varsovie en 1928 par le Ministère polonais du Commerce et de l’Industrie. Il y œuvra en tant que spécialiste des cartels d’entreprises, un poste qui lui permit d’épouser Ada Szternfeld, originaire elle aussi de Łódź.

Lange et le cycle des affaires

Son travail à Varsovie fut également pour Kalecki l’occasion d’une rencontre avec un académicien plus accompli, Oskar Lange, et de l’Union de la Jeunesse Socialiste Indépendante (Związek Niezależnej Młodzierzy Socjalistycznej) dont celui-ci était à la tête. Lange, un marxiste, avait obtenu son doctorat en économie de l’ancienne Université de Cracovie. Il fut expulsé du Parti socialiste polonais en raison de ses positions trop à gauche.

L’Union de la Jeunesse Socialiste Indépendante de Lange était ainsi autonome du Parti socialiste polonais, constitué de plus longue date. Mais l’organisation était trop critique des développements en Union soviétique voisine pour s’aligner sur le Parti communiste polonais. Bon nombre des premières analyses économiques de Kalecki apparurent dans le mensuel de l’union, Revue socialiste (Przegląd Socjalistyczny), jusqu’à sa dissolution par les autorités en 1932.

C’est l’année suivante que l’Institut publie l’Essai sur la Théorie du Cycle des Affaires (Próba teorii koniunktury). Dans ce texte, Kalecki s’efforce de montrer, en contradiction avec l’orthodoxie néoclassique, que les forces du marché n’œuvrent en rien à faire converger les économies capitalistes vers quelque sorte d’équilibre stable que ce soit, où les ressources seraient pleinement utilisées, mais sont bien plutôt à l’origine de leur constante oscillation entre expansion et récession. On pourrait aller jusqu’à affirmer de cet essai qu’il contient sous forme synthétique les principales notions de l’analyse économique promue par Kalecki, quand bien même celui-ci modifierait au fil des ans leurs formulations mathématiques.

En 1926, la Pologne fut en proie à un coup d’Etat militaire mené par Józef Piłsudski – censément dans l’optique de prévenir l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement nationaliste. Toujours est-il qu’à la faveur d’une détérioration de la situation économique du pays à l’orée du krach de 1929 – avec la plus considérable baisse du revenu national alors connue par un pays européen -, le gouvernement militaire prit un aspect toujours plus répressif, non sans reprise du nationalisme plastronnant et de la xénophobie propres aux fascistes italiens.

En 1935, faute de pouvoir s’assurer une titularisation à un poste universitaire dans son pays natal, Oskar Lange se rend aux Etats-Unis à l’aide d’une bourse Rockefeller. En 1936, ce fut au tour de Kalecki de quitter la Pologne ; il se rend tout d’abord en Suède, puis à Londres, où Keynes venait tout juste de publier sa Théorie générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie. Quoique la convergence entre leurs idées fût flagrante, il n’en existait pas moins une notable divergence entre leurs économies politiques respectives.

Définir la Révolution

Pour comprendre la convergence intellectuelle des deux économistes – ou, mieux, pour comprendre la prétendue révolution keynésienne elle-même -, il convient de prime abord d’en définir la nature. Il en existe une interprétation routinière, en cours parmi les économistes et les intellectuels, et à laquelle adhèrent tant l’école de pensée post-keynésienne que des Keynésiens d’obédience plus standard. Elle rassemble ainsi les épigones de Keynes que furent Joan Robinson et Nicholas Kaldor tout autant que les théoriciens de la synthèse néoclassique de l’après-guerre, tels que Paul Samuelson, Oskar Lange ou John Hicks.

Selon cette perspective, c’est la demande agrégée qui, dans une économie de marché capitaliste, exerce la principale contrainte sur le niveau de production et le volume d’emplois. La révolution keynésienne jeta en effet le discrédit sur l’idée néoclassique qui avait jusqu’alors prévalu dans le champ, du moins depuis les années 1870, et selon laquelle le plein emploi était assuré pour peu que les prix et les salaires fussent suffisamment flexibles.

Toutefois, l’argument selon lequel production et emploi sont contraints par la demande adressée sur le marché n’était guère inédite à l’époque de Keynes et Kalecki. Au contraire, elle était connue bien avant les années 1930 – et pas uniquement dans le monde sous-terrain des théoriciens « sous-consommationnistes » que furent Jean Charles Léonard de Sismondi, Karl Marx, Thorstein Veblen ou John A. Hobson, mais également parmi les autrement plus respectés tenants d’une théorie monétaire du cycle des affaires.

Figuraient au rang de ces derniers Ralph Hawtrey, dont l’ouvrage de 1913, Good and Bad Trade, contient la toute première occurrence, assortie d’une définition, de la notion de « demande effective » :

« Un désir devient demande effective pour peu que la personne qui en fait l’objet possède (et peut épargner) le pouvoir d’achat nécessaire à couvrir le prix de l’objet à même d’y pourvoir. »

Incertitude et Anticipations

Si cette définition de la révolution keynésienne est contestable, c’est qu’une interprétation rivale émergea plus tardivement, à la suite de Keynésiens comme George Shackle. Selon ce raisonnement, le noyau de la révolution amorcée par Keynes résiderait dans l’introduction de l’incertitude et des anticipations dans le procès de prise des décisions économiques. L’idée selon laquelle les agents détiennent de la monnaie en raison de leur incertitude quant au futur est devenue un fondamental de la théorie monétaire post-keynésienne.

Il est certain que cette idée fut mobilisée par Keynes d’une manière originale dans l’analyse monétaire déployée dans sa Théorie générale. Il n’en demeure pas moins qu’il convient de garder à l’esprit que des économistes de premier plan avaient d’ores et déjà discuté les concepts d’incertitude et d’anticipations bien avant Keynes ne les compléta de ses réflexions monétaires et philosophiques sur la question.

Aux Etats-Unis, les travaux de Veblen et de Frank Knight avaient identifié l’incertitude et les anticipations comme fondements des institutions et de la prise de décision. En Europe, Friedrich Hayek, dont l’économie politique n’avait pourtant rien en commun avec celle de Keynes ou de Kalecki, n’en avait pas moins érigée l’incertitude en pierre angulaire de sa compréhension du procès marchand et de l’entrepreneuriat, en affinité avec l’école autrichienne. Pour leur part, les Marxistes avaient également, et depuis longtemps, mis en contraste le « chaos » du capitalisme marchand avec la certitude qu’était susceptible de fournir la planification économique.

Keynes avait mis en avant une version plus sophistiquée de l’idée du « chaos du marché » en arguant de ce que les économies de marché modernes manquaient d’un dispositif opérant une forme de coordination analogue à celle censément fournie par la figure hypothétique du commissaire-priseur, fameusement introduit par l’économiste français du 19ème siècle, Léon Walras. La vente aux enchères walrasienne est théoriquement supposée fixer des prix d’équilibre, faisant parfaitement coïncider offre et demande –ce qui est en réalité bien loin de se concrétiser.

Cette idée a bénéficié d’une forme de résurgence parmi les Nouveaux Keynésiens, qui mirent en exergue les problèmes liés à l’information, ou à son déficit, dans une configuration de prises de décision décentralisées. Mais il n’est, là encore, guère possible d’identifier en Keynes l’inaugurateur de cette théorie. Des économistes suédois, notamment, avaient en effet exploré ce thème bien avant que Keynes n’en présente une critique si caractéristique.

Le problème de l’investissement

L’innovation intellectuelle fondamentale de Kalecki et Keynes résidait à vrai dire tout ailleurs. Il s’agissait de leur prise de conscience de ce que, dans le cadre d’une économie capitaliste ne comportant que des travailleurs et des capitalistes, et où la production est entreprise à des fins d’extraction de profit, la production autant que l’emploi sont fondamentalement déterminés par le niveau d’investissement.

L’explication que propose Kalecki de cette réalité – qui est également, bien que ce ne soit pas celle qui apparaisse dans sa Théorie générale, celle soutenue par Keynes – est d’une désarmante simplicité. Si les capitalistes vendent leurs marchandises dans l’optique d’extraire un profit, il s’ensuit que la vente desdites marchandises aux travailleurs leur permettrait tout au plus de recouvrir la valeur versée à ces derniers sous forme de salaire. Tout gain d’un montant supérieur obtenu par un capitaliste individuel ne peut ainsi s’opérer qu’à la condition qu’un autre endosse une perte équivalente.

En d’autres termes, pour peu qu’ils désirent obtenir un profit excédant leurs coûts salariaux, il est nécessaire aux capitalistes de vendre à d’autres que leurs travailleurs. L’unique possibilité est donc que les acquisitions correspondantes soient le fait des capitalistes eux-mêmes, lorsqu’ils achètent des biens d’équipement à des fins d’investissement, ou des biens de luxe pour leur consommation propre.

Dans ce cadre, Kalecki se rapproche des arguments mobilisés par Karl Marx dans le volume II du Capital. Celui-ci posait en effet l’exacte même question, portant sur la manière dont les capitalistes pouvaient convertir leur profit en argent : car ceux-ci ne sont somme toute guère intéressés à l’exploitation de leurs travailleurs pour le simple bénéfice d’en obtenir un surplus de marchandises produites.

Marx formula une réponse très proche de celle de Kalecki : dans une économie dépourvue d’investissement, l’argent obtenu par les capitalistes sous forme de profit est réinjecté dans la circulation par les capitalistes eux-mêmes, lorsqu’ils font l’acquisition de biens pour leur consommation propre. Kalecki aboutit à cette conclusion au gré de sa lecture de l’ouvrage classique de Rosa Luxemburg, L’accumulation du capital, qui avait fait usage de l’argument de Marx sur cette question pour en montrer l’incohérence eu égard à d’autres pans de son œuvre.

Expliquer le chômage

Cette circonscription de la portion fondamentalement innovante des idées de Keynes et Kalecki est significative en ce qu’elle clarifie le contraste distinguant leurs travaux de la théorie macroéconomique d’alors. Dans la mouture néoclassique de la macroéconomie, c’est le montant global des facteurs de production disponibles qui détermine la production et l’emploi.

Dans cette perspective, le taux de salaire réel est supposé déterminer la demande de travail adressée par les entreprises, et donc le niveau d’emploi. De plus hauts taux de salaire diminueront la demande de travail et accentueront le chômage. Kalecki annihile cette ligne argumentative, en montrant que les variations dans le taux de salaire ont en réalité des effets complexes et contradictoires sur la production et l’emploi qui tendent à se compenser de manière agrégée. Keynes tenait cette analyse en haute estime.

La principale alternative à la perspective néoclassique était fournie par la position sous-consommationniste, dont l’on peut faire remonter l’origine jusqu’aux socialistes ricardiens du milieu du 19e siècle, qui soutenaient que la misère et le chômage découlaient de ce que les travailleurs ne recouvrent pas l’entièreté de la valeur produite par leur travail. Un critique plus tardif de l’école néoclassique, J. A. Hobson, entré dans la postérité pour son ouvrage classique sur l’impérialisme, articulait cette thèse à l’inégale distribution du revenu, arguant de ce que les individus jouissant de plus fortes rémunérations faisaient montre d’une trop grande parcimonie.

De ce point de vue, si les salaires réels sont bas, la consommation est impropre à générer le plein emploi. Thorstein Veblen et les successeurs de Marx partageaient cette analyse. Les sous-consommationnistes figurent en ce sens comme les originateurs de la doctrine selon laquelle la demande effective agit comme la contrainte fondamentale sur la production agrégée et l’emploi.

Cette position devint l’interprétation standard de la théorie marxienne des salaires et du chômage, telle qu’élaborée par l’économiste nord-américain Paul Sweezy dans sa classique synthèse d’économie marxiste, The Theory of Capitaliste Development [La Théorie du développement capitaliste], publiée en 1942. Plus récemment, il s’est agi d’un élément de la théorie « néo-kaleckienne » de la croissance, qui identifie la faiblesse de la part du salaire dans le revenu au déterminant crucial du sous-emploi.

Profit et prix

Toutefois, si Keynes et Kalecki déploraient tous deux le faible niveau des taux de salaire pour des raisons tant morales que sociales, ce n’était guère en raison de leur conviction que de faibles salaires étaient en eux-mêmes à la racine du chômage. En effet, une focalisation sur la part des salaires est un instrument de politique publique trompeur dans une économie dont la production est orientée vers le profit plutôt que vers l’augmentation des salaires.

Kalecki était inamovible sur l’idée selon laquelle l’investissement déterminait la production et l’emploi pour cette raison que, condensée à sa logique essentielle, la dynamique capitaliste suppose que les sommes d’argent dépensées par les capitalistes en investissement leur reviennent, par le truchement du procès marchand, sous la forme de profits. Ce sont ces profits qui motivent la production et l’emploi.

Dans une version plus élaborée de sa théorie du profit, Kalecki identifia une diversité de facteurs à même d’accroître les profits : la consommation des capitalistes (comme l’avait soutenu Marx), un déficit fiscal endossé par le gouvernement, ou un excédent de la balance commerciale, tous phénomènes qui rapportent aux capitalistes une quantité monétaire supérieure à celle dépensée pour les salaires. A contrario, l’épargne des ménages – en particulier de la part des travailleurs – réduit les profits, puisque l’argent déboursé sous forme de salaire ne reflue guère vers les capitalistes à la faveur des dépenses de leurs employés.

Il est aisé de montrer que dans une économie où les revenus se décomposent exclusivement entre les profits obtenus par les capitalistes, ou les salaires versés aux travailleurs, la quantité totale de profits qui circulent sous forme de flux monétaire sera égale à la somme de l’investissement, du déficit fiscal, de l’excédent de la balance commerciale, de la consommation des capitalistes, défalquée de l’épargne des travailleurs.

Bon nombre d’économistes radicaux sont imprégnés d’une littérature qui insiste sur la baisse tendancielle du taux de profit, ou de l’inopportunément nommée théorie « néo-kaleckienne » de la croissance. Ils sont dès lors conduits à soutenir que ce sont les variations dans la quantité totale ou dans la part des profits qui sont décisives dans l’évolution d’une économie capitaliste.

Or, Kalecki insistait lui-même sur l’idée selon laquelle les capitalistes ne sont guère intéressés par le volume de profit réalisé au niveau agrégé, que ce soit en termes absolus ou relativement à la production. Bien plutôt, ce sont les profits réalisés au sein de leurs propres firmes qui les animent. La part du profit total alloué à chaque capitaliste individuel est une fonction de son pouvoir de marché et de l’état de la demande dans l’économie.

De sorte que Kalecki en vint à intégrer le système des prix à son analyse. Sa fonction ne se réduit guère, trivialement, à la génération d’un équilibre entre offre et demande sur chaque marché ; Kalecki s’appuie plus volontiers sur l’approche de Marx, dont le cadre théorique érige le système de prix, incluant les salaires, au rang de déterminants de la distribution des profits entre les capitalistes au sein d’une économie. Ainsi, une augmentation des salaires induit une redistribution des profits des capitalistes engagés dans la production de biens de luxe et de bien d’investissement, où les coûts salariaux sont plus considérables, vers les capitalistes actifs dans le secteur des biens de consommation à destination des salariés, dont les ventes sont stimulées par le surcroît de salaires.

Après la révolution

De par leur réflexion sur les flux de revenu et de dépense traversant une économie capitaliste, Kalecki et Keynes sont parvenus, de manière indépendante, à mettre au jour les facteurs cruciaux du niveau d’emploi. Ils partageaient également un engagement en faveur du plein emploi – un engagement plutôt commun à la suite de l’expérience de la Grande Dépression ; le véritable point de division, parmi les économistes, tenait à la manière de l’opérationnaliser.

Les épigones de l’école néoclassique arguaient de ce que les chômeurs seraient en mesure de trouver du travail pour peu que les salaires diminuent suffisamment. Pour les sous-consommationnistes, tout au contraire, une augmentation des salaires viendrait à bout du chômage. Keynes et Kalecki, qui rejetaient de tels arguments, insistaient sur le caractère déterminant des dépenses gouvernementales.

Après 1945 se cristallisa une association étroite entre le nom de Keynes et une doctrine générale de gestion de la demande agrégée. En effet, les décennies d’après-guerre en vinrent à être connues comme l’ère keynésienne. Pour autant, la large panoplie de politiques publiques mises en œuvre par les gouvernements de l’époque n’avaient avec les propositions de Keynes lui-même qu’une ressemblance superficielle.

Keynes promouvait une permanence de la faiblesse des taux d’intérêt – qui devait mener à ce qu’il nommait l’« euthanasie des rentiers », ainsi qu’à une « socialisation de l’investissement » -, et une plus forte imposition des riches. Il pensait en revanche que le gouvernement devait limiter ces stimulations fiscales aux périodes de récession économique. Keynes était également très circonspect quant à l’idée de soutenir le programme de protection sociale intégrale proposé durant la Seconde Guerre Mondiale par son compatriote britannique, le libéral William Beveridge, craignant que cela n’exerce un trop lourd fardeau sur les contribuables.

Pour Keynes, la meilleure façon de procéder à un stimulus fiscal résidait dans la mise en œuvre de travaux publics, plutôt que dans l’expansion de la protection sociale et de services publics. Il ne prêtait aucune pertinence à la nationalisation des firmes privées. Plus globalement, il considérait qu’il était possible d’assurer le plein emploi sans transformation du capitalisme.

Les politiques fiscales mises en œuvre en Europe et en Amérique du Nord dans l’après-guerre adoptèrent la logique de gestion de la demande agrégée, à laquelle les économistes se référèrent de manière un peu lâche comme à une approche keynésienne. Les plans d’assurance sociale et de contrôle étatique de secteurs économiques structurants qu’implémentèrent bon nombre de gouvernements étaient pourtant bien plus proche des idées de J. A. Hobson, qui avait d’ores et déjà formulé des suggestions de ce genre avant même la Première Guerre Mondiale.

Capitalisme et plein-emploi

L’économie politique de Kalecki était autrement plus radicale. Si Keynes avait pu écrire que l’on parviendrait à obtenir le plein-emploi sous le capitalisme pour peu que chacun recouvre la raison et réalise la pertinence d’une telle idée, Kalecki savait pour sa part que les capitalistes contesteraient un tel état de fait dans la mesure où il sapait leur « pouvoir dans la société ». Sous un régime de plein-emploi, les employeurs ne seraient plus guère en mesure de brandir la perspective du licenciement pour se garantir la subordination de leurs travailleurs.

La classe ouvrière, selon Kalecki, en viendrait à « gagner en confiance » dès lors que se dissiperait l’ombre comminatoire de l’inemploi. De cette manière, pensait-il, le plein-emploi amorcerait une transition vers le socialisme, un rôle de catalyseur que les marxistes prêtaient traditionnellement aux crises économiques. La voie serait bien entendu entravée de problèmes de distribution – e.g., si les travailleurs œuvrant dans certains secteurs revendiquaient de plus hauts salaires que leurs collègues exerçant ailleurs. Mais il s’agirait là de défis d’ordre politique plutôt qu’économique.

Kalecki considérait la possibilité que les capitalistes répondissent à leur perte de pouvoir par une grève des investissements. Toutefois, il doutait qu’ils renoncent à des opportunités de profit simplement pour faire valoir un argument politique : « les capitalistes font beaucoup de choses en tant que classe, mais il est certain que l’investissement n’y figure pas. » Comme noté plus haut, ce sont les profits de leurs firmes individuelles qui motivent leurs décisions d’investissement, plutôt que les profits de la classe bourgeoise dans son entièreté.

En réponse aux critiques de ses théories économiques, Rosa Luxemburg se réfère dans son Accumulation du capital : Critique des critiques à l’investissement, ainsi qu’à la consommation des capitalistes, comme à une « affaire de famille », pour cette raison que les capitalistes contractent entre eux plutôt qu’avec la classe ouvrière. Kalecki concédait que le système monétaire et la politique du gouvernement pouvait, dans une société capitaliste, relever de tels arrangements « intra-familiaux ». Pour autant, si l’investissement en venait à devenir un objet d’accords pris en commun, il s’ensuivrait que l’on assisterait la constitution de ce que Rudolf Hilferding décrivait comme un « cartel général », par le truchement duquel les capitalistes se concerteraient sur les dimensions générales de la production et de la distribution.

Un tel cartel allouerait la production et les profits parmi les capitalistes en proportion de leur capital productif. Kalecki pensait que de telles configurations pourraient être mise en place en période de demande stagnante. Mais elles tendraient à se rompre en période d’expansion, où les incitations à se dédire des engagements à la restriction de la production se font plus pressantes. Dans tous les cas, le cartel serait plus compliqué à faire appliquer parmi les petites et moyennes entreprises.

Rudolf Hilferding lui-même était sceptique à l’idée que les capitalistes puissent mettre en œuvre un cartel de ce type. Les marxistes polonais de la génération précédant celle de Kalecki reconnaissaient que, si un tel cartel pouvait théoriquement contribuer à la stabilité économique, ce serait au prix de la stagnation sociale. Un haut niveau d’emploi serait certes assuré, mais le cartel frustrerait les aspirations sociales et politiques des travailleurs et de leurs familles. Une configuration que le sociologue Ludwik Krzywicki, de même que l’ancien maître de Kalecki, Oskar Lange, décrivaient comme un « féodalisme industriel ».

Le scepticisme de Kalecki sur la possibilité d’une grève de l’investissement fait ainsi signe vers une critique plus générale de l’idée de Keynes selon laquelle, avec la « socialisation de l’investissement », le capitalisme pourrait être préservé et son fonctionnement rendu efficace. Depuis que les suggestions de politiques publiques de Kalecki et Keynes ont gagné en popularité durant les années 1940, les discours catastrophistes quant aux pressions inflationnistes sont devenus la manière privilégiée des capitalistes, tout comme de la communauté des économistes, pour s’accorder sur l’importance de stimuler la « confiance » des premiers face aux demandes de la classe des travailleurs.

La « voie vers le socialisme par le plein-emploi » de Kalecki défiait une interprétation naïve des écrits de Marx, qui voyait dans la paupérisation de la classe des travailleurs le facteur qui précipiterait une transformation socialiste de la société. L’expérience que fit Kalecki lui-même de l’antisémitisme, du fascisme et du Stalinisme le convainquit que l’appauvrissement des travailleurs et de leurs familles ne les conduirait pas naturellement ou inexorablement à une meilleure compréhension de leur situation et de leurs possibilités. La montée du populisme de droite consécutive au krach de 2008 confirme cet enseignement.

L’économie de guerre

La mort de Keynes eut pour conséquence que celui-ci ne fut pas en mesure de commenter les politiques publiques auxquelles son nom fut associé, pas plus que les interprétations vulgaires de son œuvre. Kalecki, à l’inverse, vécut un quart de siècle de l’après-guerre. De 1945 à 1955, il officia successivement au Bureau international du travail et aux Nations Unies à Montréal et New York, avant de retourner à Varsovie, où il coupla à son rôle au Commissariat polonais au plan une activité de recherche et d’enseignement.

Kalecki ne perdit pas foi dans le principe cardinal de la révolution keynésienne : la capacité de l’Etat de garantir le plein-emploi par des politiques fiscales. Mais il était bien plus critique de la manière dont il fut mis en œuvre, dans la mesure où il le fut même, dans les pays capitalistes.

Cette désillusion découlait pour partie de sa propre expérience du McCarthyisme, dans les couloirs de l’ONU, supposément un haut lieu de la neutralité diplomatique. Sous la direction de Dag Hammarskjold, l’organisation avait autorisé le FBI de J. Edgar Hoover à opérer dans ses environs, sous le prétexte de garder un œil sur les citoyens nord-américains. Le filet du FBI était en vérité bien plus large, et Kalecki fut aux premières loges du spectacle de la persécution dont la gauche fut victime aux Etats-Unis.

Il remarqua également que les politiques de plein-emploi en vigueur en Europe et en Amérique du Nord durant les années 1950 voyaient leurs fondations reposer sur les dépenses d’armement et la Guerre Froide. Dans une certaine mesure, Kalecki avait anticipé un tel développement dans son article de 1943 sur les « Aspects politiques du plein-emploi », dans lequel il avait mis en exergue le lien articulant la « garantie du plein-emploi par les dépenses militaires » et le fascisme. Bien qu’il reconnût qu’un tel keynésianisme militaire augmentait le niveau d’emploi, il insistait sur le fait que sa principale fonction économique tenait au maintien des profits.

Kalecki identifiait les racines du succès industriel de l’Allemagne et du Japon d’après-guerre dans leur expérience de leur défaite militaire. Il voyait dans l’interdiction de production d’armements lourds que les puissances victorieuses firent peser sur ces pays un facteur déterminant. Le réarmement en contexte de Guerre Froide força les Etats des anciennes forces de l’Axe à acheter du matériel militaire aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne. En contrepartie, ils obtinrent un accès à ces marchés pour leurs exportations industrielles.

L’arrangement qui s’ensuivit conféra une supériorité industrielle à l’Allemagne et au Japon, dont les principaux industriels n’avaient d’autre choix que d’investir dans l’industrie civile, tandis que leurs homologues nord-américains et britanniques croulaient sous les contrats d’armement. La performance des secteurs économiques liés à la guerre dépendait de décisions politiques. La production à usage civil, à l’inverse, stimulait des marchés plus dynamiques et de plus grande utilité sociale.

Les dernières années

Dans l’ultime décennie de sa vie, Kalecki tomba progressivement en disgrâce pour les autorités polonaises. La finalité du socialisme, à son sens, consistait à l’amélioration des vies des travailleurs. Aussi l’économiste était-il sans concession envers des gouvernements prétendument socialistes qui échouaient à œuvrer dans cette direction.

Pour Kalecki, la raison la plus commune pour un tel insuccès tenait à la poursuite d’un objectif politique, tel que la supériorité militaire ou l’industrialisation à marche forcée, porteur de promesses de triomphes futurs, mais détournant des ressources de la provision de biens salaires aux travailleurs. Alors que les pénuries de biens de consommation élémentaires, connues comme les « crises de la viande », se firent endémiques dans la Pologne communiste, les critiques de Kalecki à l’endroit de la planification prospective lui attirèrent l’hostilité de la direction politique.

La réponse politique à la contestation était rudimentaire. À la suite de la défaite des alliés arabes de la Pologne contre Israël durant la Guerre des Six Jours de 1967, le gouvernement de Władysław Gomułka excita la haine antisémite contre la modeste population juive résidant encore dans le pays. Une purge à l’encontre des Juifs occupant des postes dans l’administration et les universités fut orchestrée.

Les autorités polonaises condamnèrent également Kalecki et d’autres critiques pour s’être livrer à du « révisionnisme » et à « semer la confusion en économie politique ». Les proches de Kalecki furent expulsés du parti au pouvoir, licenciés de leurs postes et poussés à l’exil.

Kalecki fut horrifié, entre autres choses par la récurrence de cette pathologie sociale archaïque que représentait l’antisémitisme. Par moments, il en vint même à se poser la question de savoir si le gouvernement nord-américain était impliqué dans l’entreprise de destruction de la recherche moderne en économie politique qu’il avait mis en place à Varsovie. En piètre santé, il séjourna au printemps 1969 chez d’anciens amis à Cambridge, au Royaume-Uni. Il retourna toutefois passer l’été en Pologne, où il mourut au 17 avril 1970.


Article paru originellement sur le site de Jacobin en janvier 2022, traduit en français par Guillaume Dreyer.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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