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Nationaliser TotalEnergies : le temps est venu
1 avril 2026

Nationaliser TotalEnergies : le temps est venu


Albin Brunet défend la nationalisation de TotalEnergies en s’appuyant sur une analyse détaillée des comptes du groupe, de son histoire institutionnelle et du cadre constitutionnel français. À ce titre, la nationalisation constitue une option économiquement viable, juridiquement fondée et historiquement cohérente.

« Le dividende est un loyer que l’on verse à ceux qui apportent du capital. » 

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies

Une phrase aura suffi à Patrick Pouyanné pour exposer, avec une franchise presque désarmante, la doctrine réelle de son groupe. L’énergie est un bien vital, certes, mais la rente des actionnaires, elle, est intangible. Fort de ce constat, comment négocier avec ce géant draculaire ? Dans un contexte de crise énergétique qui appelle des réponses à la hauteur, que faire de ce nouveau Charybde et de son emprise destructrice sur le coût de l’énergie, et donc sur le vivant ? Si, dans l’immédiat, le blocage des prix à la pompe par l’encadrement des marges du monstre paraît salvateur, cette posture, encore trop conciliante, ne saurait être à la mesure du pillage tendanciel mené par le groupe. Non, ce qu’il faut, c’est nationaliser TotalEnergies. Les données financières officielles du groupe, son histoire et le droit constitutionnel français y invitent tous les trois, de façon convergente et imparable.

Une crise énergétique, une machine à profits

Le 28 février 2026, la guerre éclate dans le Golfe. En moins d’un mois, le Brent bondit de plus de 50 %, dépasse brièvement les 119 dollars et demeure, au 23 mars, solidement arrimé au-dessus de 110 dollars.

Les majors pétrolières n’ont pas besoin de provoquer l’incendie. Il leur suffit d’y prospérer. La tension géopolitique raréfie l’offre, les marchés s’emballent, et l’angoisse collective se transforme, très méthodiquement, en marges, en dividendes et en rachats d’actions.

En France, ce mécanisme a un nom : TotalEnergies. En 2022, lors de la précédente flambée, le groupe a affiché 36,2 milliards de dollars de bénéfice net ajusté. La même année, il a versé près de 10 milliards de dividendes et consacré 7 milliards au rachat de ses propres actions : 17,7 milliards rendus aux actionnaires. En 2023 : plus de 16 milliards. En 2024, le taux de distribution atteint 50 % du cash-flow. En 2025, il culmine à 55 %, soit 15,6 milliards de dollars distribués, allant jusqu’à faire dire à sa propre direction que ce niveau ne pourrait pas durer. Chez TotalEnergies, la crise n’est pas un risque à gérer, c’est une opportunité à encaisser.

Ce n’est pas une intuition. C’est une loi structurelle, lisible dans les comptes du groupe. Le taux de profit, calculé selon la formule classique de l’économie politique (r = PL / C + V), retrace exactement ce que la communication financière standardisée préfère noyer dans les notes de bas de page : effondrement en 2020, rebond spectaculaire avec les tensions géopolitiques, sommets inédits en 2022. C’est le profil type d’une rente de crise et chaque nouveau conflit régional promet de le rejouer.

Figure 1. Taux de profit de TotalEnergies (r = PL / C + V), 2015–2024.

Le 12 mars 2026, TotalEnergies annonce qu’il plafonne l’essence à 1,99 euro le litre et le diesel à 2,09 euros dans son réseau. La presse salue le geste. Elle a tort. Le plafonnement du diesel ne concerne que 1 830 stations sur 3 300. Le plafond à 1,99 euro, lui, est réservé aux clients souscrivant une offre d’électricité ou de gaz chez TotalEnergies, autrement dit, aux clients captifs que le groupe entend fidéliser. Ce n’est pas de la protection des consommateurs. C’est de la stratégie commerciale habillée en générosité.

Des réponses politiques indigentes

Face à cela, le gouvernement contrôle quelques stations-service. Le Rassemblement National propose de baisser la TVA. Et l’exécutif distribue des chèques énergie. Trois variantes d’une même capitulation : on aide les ménages à payer, sans jamais toucher à ce qui fait monter les prix.

Les chèques énergie sont la forme la plus absurde de cette logique : l’État rembourse aux consommateurs une fraction de ce que TotalEnergies leur a pris, en finançant cela par la dette publique. Autrement dit, le contribuable français subventionne les profits d’une major privée. La baisse de TVA du RN obéit au même principe : elle réduit les recettes publiques sans toucher aux marges, sans rien changer à la formation des prix en amont, au niveau des raffineurs.

La faiblesse de ces réponses est d’autant plus frappante que TotalEnergies dispose en parallèle d’un arsenal d’optimisation fiscale qui creuse chaque année un peu plus l’écart entre ce qu’il devrait payer et ce qu’il paie réellement. Des milliards d’euros de recettes fiscales annuellement soustraits aux budgets publics avant que ceux-ci soient ensuite mobilisés pour compenser, via des chèques énergie, auprès des ménages que le groupe a appauvris. La boucle est parfaite.

Figure 2. Impôts théoriques vs impôts effectivement payés (écart fiscal cumulé), TotalEnergies 2015–2024.

Une bonne solution immédiate

Dans l’immédiat, la proposition de La France insoumise est la seule qui s’attaque au problème à sa racine. L’idée est simple : faire supporter la hausse des prix par les raffineurs, pas par les consommateurs ni par l’État. TotalEnergies en a les moyens. Ses profits déclarés en France sont structurellement minorés par l’optimisation fiscale, mais le groupe réalise des bénéfices considérables à l’échelle mondiale et les deux bilans appartiennent au même groupe.

Un blocage administratif des prix est juridiquement possible, dès maintenant, via l’article L.410-2 du code de commerce. Ce type d’intervention a déjà été utilisé en France, y compris en période de crise, sans provoquer de pénurie. L’expérience des outre-mer, comme celle de plusieurs pays étrangers, le confirme : un encadrement des marges protège efficacement les populations face aux chocs énergétiques. Ce n’est pas une mesure exotique. C’est de la politique économique ordinaire que la France a cessé de pratiquer.

Mais voilà le problème : cette crise ne sera pas la dernière. Guerres régionales, détroits menacés, dépendance au GNL, volatilité spéculative, tout indique que les chocs énergétiques sont structurels, pas conjoncturels. Et à chaque fois, le scénario se répétera à l’identique : les ménages paieront, l’État bricolera dans l’urgence, et TotalEnergies convertira le désordre du monde en rente privée. Bloquer les prix est juste. Mais bloquer les prix sans changer la structure de propriété, c’est traiter le symptôme en laissant prospérer la cause. Quand un groupe est assez puissant pour capter des surprofits en temps de crise, assez central pour peser sur les prix et assez stratégique pour conditionner la sécurité économique d’un pays entier, la nationalisation n’est plus un slogan. C’est une nécessité.

La preuve par les chiffres : la nationalisation est viable

Fort de ce constat, il faut envisager de transformer la structure de la propriété d’un tel groupe. Au-delà de la valeur de l’entreprise, les documents d’enregistrement universel que TotalEnergies dépose chaque année auprès des autorités de marché permettent de saisir page après page, le portrait d’un groupe dont la rentabilité repose tout entière sur un mécanisme de captation que la communication financière s’emploie à diluer dans les notes de bas de page. Un monstre à nationaliser. Commençons par la source. TotalEnergies est un groupe où le capital fixe (plateformes, raffineries, pipelines) pèse infiniment plus lourd que la masse salariale. Cela explique pourquoi, en 2022, pour chaque euro versé en salaires, le groupe a capté plusieurs euros de plus-value. Sans la rente pétrolière, un appareil productif aussi capitalistique ne pourrait tout simplement pas dégager de tels profits. La rente n’est pas un bonus. C’est le socle sur lequel tout l’édifice repose.

Figure 3. Taux d’exploitation (e = PL / V) et composition organique du capital (c = C / V), TotalEnergies 2015–2024.

Or cette captation ne se distribue pas au hasard. Sur cent euros de valeur ajoutée produits par TotalEnergies en 2022, 31 vont aux actionnaires et 16 aux travailleurs. Le rapport est presque de deux contre un. Et il ne fluctue pas au gré de la conjoncture : il suit le cours du Brent avec une régularité mécanique. Quand le baril monte, c’est le coupon qui s’engraisse, pas le salaire. Ce n’est pas un accident de cycle : c’est l’architecture permanente du groupe, le résultat d’une gouvernance qui a fait de la rémunération actionnariale sa boussole unique.

Figure 4. Répartition de la valeur ajoutée et corrélation avec le prix du Brent, TotalEnergies 2015–2024.

La conséquence logique de cette architecture est apparue en pleine lumière à partir de 2022 : pour la première fois dans l’histoire du groupe, les retours aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions confondus) ont dépassé le volume total des investissements productifs. Les courbes se sont croisées, et elles ne se sont pas recroisées depuis. Autrement dit, l’argent de la rente pétrolière ne finance plus l’outil industriel. Il ne finance pas la transition énergétique. Il remonte, mécaniquement, vers le coupon. Et la direction du groupe le sait : elle reconnaissait elle-même, début 2026, qu’un tel niveau de distribution ne pourrait pas durer. Mais elle le maintient.

Figure 5. CAPEX (investissement productif) vs dividendes et rachats d’actions, TotalEnergies 2015–2024.

Reste alors la question que tout le monde pose : si l’on nationalise, qui paie ? La réponse, là encore, est dans les comptes. Une prise de contrôle à 67 %, financée par emprunt obligataire, un mécanisme classique, serait rentable dès la première année. Les dividendes perçus par l’État actionnaire excéderaient les intérêts de la dette. Sur la période 2019–2024, le gain net cumulé dépasse 21 milliards de dollars. Ce n’est pas un pari : c’est un calcul, fondé sur la comptabilité officielle du groupe, retournée contre l’argument du coût. TotalEnergies est si profitable que sa propre rentabilité finance l’opération qui la ferait changer de mains.

Figure 6. Simulation d’une nationalisation à 67 % : gain net annuel (dividendes perçus moins coût OAT), 2019–2024

L’histoire le justifie : TotalEnergies est une créature de l’État

Il faut en finir avec la fable faisant de TotalEnergies une entreprise née du génie spontané du marché. C’est une création d’État. En 1924, la Compagnie française des pétroles est fondée sur impulsion directe de Raymond Poincaré, pour assurer l’indépendance énergétique de la France. Comme l’a montré Roberto Nayberg, l’après-guerre avait transformé le pétrole en enjeu de politique étrangère et de défense nationale. La CFP reçoit alors une mission explicite : garantir un ravitaillement « équilibré, sûr et régulier ».

Henri L’Huillier le rappelle avec précision. Nous sommes très loin d’une entreprise ordinaire. L’autre branche du groupe est encore plus clairement publique. Alain Beltran et Sophie Chauveau rappellent que la France a longtemps possédé deux grandes sociétés pétrolières nationales. Elf Aquitaine, qui fusionnera avec TotalFina en 2000 pour donner naissance au groupe actuel, incarnait un opérateur de souveraineté pure, adossé à l’État, inséré dans une stratégie nationale de puissance. TotalEnergies est l’héritier de cette double lignée : une compagnie née par décret et une compagnie nationale.

Il est historiquement absurde de le présenter comme un bloc privé depuis l’origine. La rupture est réelle, mais elle est tardive et délibérée. Ce sont les privatisations des années 1990, et en particulier le transfert d’Elf Aquitaine au secteur privé en 1994, qui ont arraché le groupe à la sphère publique. Autrement dit, la nationalisation de TotalEnergies ne serait pas une révolution mais seulement une correction historique. La structure du capital de TotalEnergies rend le statu quo toujours plus difficile à défendre.

La comparaison avec la Norvège le montre clairement. Equinor, principal groupe pétrolier et gazier du pays, est contrôlé majoritairement par l’État norvégien. En 2022, celui-ci a capté 44,6 % des richesses tirées de l’activité du groupe, non seulement par l’impôt, mais aussi par les dividendes liés à sa qualité d’actionnaire public. En France, à la même date, l’État n’a perçu que 39,2 % des richesses produites par TotalEnergies, exclusivement par la voie fiscale, puisqu’il ne détient aucune part de l’entreprise. Dans le même temps, près d’un tiers de cette richesse, soit 31,2 %, a été versé aux actionnaires privés, parmi lesquels figurent aussi des investisseurs étrangers liés à des États.

Admettons pourtant, par hypothèse, que l’on se contente d’un schéma comparable à celui de la Norvège, avec 67 % de détention publique. Même dans cette configuration, qui ne constitue nullement un horizon suffisant, mais seulement un minimum de comparaison, l’écart serait déjà considérable. La part captée par l’État s’élèverait à 51 % des richesses d’exploitation, tandis que celle revenant aux actionnaires privés tomberait à 10,3 %. Autrement dit, même sans aller jusqu’à la pleine propriété publique, une majorité étatique transformerait déjà profondément la répartition de la rente.

Mais c’est précisément là que réside la limite du modèle norvégien : s’il montre qu’une présence majoritaire de l’État est plus cohérente et plus efficace que le statu quo français, il ne saurait constituer un point d’arrivée. L’objectif ne peut être une simple montée au capital. Il doit être la nationalisation intégrale de TotalEnergies, seule à même de soustraire entièrement un secteur stratégique à la logique de rémunération des actionnaires privés et d’en faire un véritable instrument de souveraineté collective.

Figure 7. Structure de l’actionnariat de TotalEnergies : part des États et fonds souverains, 2024.

Enfin, il reste un paradoxe comptable qui mérite d’être dit clairement. Une entreprise héritière d’une raison d’État, nourrie pendant des décennies de concessions souveraines et de garanties publiques, acquitte aujourd’hui une fraction du montant d’impôts qu’elle devrait verser à l’État français. L’écart se creuse chaque année de plusieurs milliards. C’est la privatisation des années 1990 qui a progressivement permis de mettre en place l’architecture fiscale qui rend cela possible. Le contribuable a financé la construction du groupe. Le groupe optimise pour ne pas financer le contribuable. Voilà l’état du contrat.

Figure 8. Taux d’imposition effectif de TotalEnergies vs taux nominal, 2015–2024

Le droit le permet

Reste l’objection juridique. Elle ne tient pas. Le Préambule de la Constitution de 1946, intégré au bloc de constitutionnalité, est explicite : toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité. TotalEnergies, qui contrôle une part décisive du raffinage, de la distribution et du stockage de carburant en France, entre sans peine dans cette définition.

Le Conseil constitutionnel, dans sa décision de 1982 sur les nationalisations, n’a pas interdit le principe, il a simplement rappelé qu’une indemnisation juste des actionnaires était requise. La question n’est donc pas de savoir si c’est constitutionnellement possible ; ça l’est. La question est politique : veut-on le faire ?

Les précédents contemporains balaient la dernière objection, celle du prétendu archaïsme de la mesure. En 2022, l’Allemagne a repris 99 % d’Uniper pour sécuriser son approvisionnement. La Norvège conserve 67 % d’Equinor, dont l’État est le principal actionnaire et assume explicitement la dimension stratégique. Des gouvernements libéraux, dans des économies de marché, ont nationalisé des majors énergétiques récemment, sans complexe, et sans que leurs économies s’effondrent. L’exception française, ici, c’est l’immobilisme.

Ce que la nationalisation changerait concrètement

Nationaliser TotalEnergies, c’est d’abord reprendre le contrôle de la chaîne intégrée (production, raffinage, transport, négoce, stockage, distribution) que le groupe décrit lui-même comme son avantage compétitif central. Une nationalisation ne ferait pas disparaître la volatilité mondiale du baril. Mais elle supprimerait la position de force qu’occupe aujourd’hui le groupe vis-à-vis de l’État. Au lieu de mendier un geste commercial, la puissance publique gouvernerait directement la chaîne qui transmet la crise jusqu’aux consommateurs.

C’est ensuite ouvrir la seule voie crédible vers une véritable planification écologique. En 2024, TotalEnergies a investi 4,8 milliards dans les énergies bas carbone. La même année, il a consacré 8 milliards aux rachats d’actions. Tant que la gouvernance actionnariale prévaut, la transition sera un habillage. Sous contrôle public, elle pourrait enfin devenir un objectif.

C’est enfin remettre en jeu la répartition de la valeur créée. Aujourd’hui, cette valeur remonte vers les dividendes et les rachats d’actions. Demain, elle pourrait aller aux salaires, à la sécurité industrielle, à l’investissement de long terme, à la baisse ciblée des prix à la pompe, à la reconversion des travailleurs des énergies fossiles. Nationaliser TotalEnergies n’aurait de sens qu’à cette condition, ne pas substituer l’opacité technocratique à l’arbitraire du marché, mais construire une véritable logique d’intérêt général, avec des contre-pouvoirs réels et un mandat démocratique clair. Autrement, on change le propriétaire, pas la logique.

Conclusion

TotalEnergies est née d’une décision de l’État français. Elle a grandi sous sa protection. Elle a été privatisée par une loi. Et depuis lors, à chaque crise, elle encaisse ce que les ménages français paient. Cette histoire a une logique. Elle peut en avoir une autre.

Nationaliser TotalEnergies, ce n’est pas rejeter le réel. C’est refuser que le réel soit celui-là : un groupe qui fixe ses dividendes avant de penser la transition, qui optimise sa fiscalité pendant que l’État distribue des chèques, qui habille ses stratégies commerciales en protection populaire. Ce réel-là n’est pas une fatalité. Il est le résultat d’un choix politique fait dans les années 1990. Il peut être défait par un autre.


Bibliographie

Presse et agences

Reuters, « Goldman Sachs raises Q4 Brent, WTI crude price forecast amid longer Hormuz disruption », 12 mars 2026.
https://www.reuters.com/business/energy/goldman-sachs-raises-q4-brent-wti-crude-price-forecast-amid-longer-hormuz-2026-03-12

Reuters, « Stocks rise on lower oil prices, though Iran conflict clouds outlook », 13 mars 2026.
https://www.reuters.com/world/china/global-markets-wrapup-1-2026-03-13

Sources institutionnelles et juridiques

Bundesregierung, « Federal Government takes over Uniper », 21 décembre 2022.
https://www.bundesregierung.de/breg-de/aktuelles/uniper-takeover-2128422

Conseil constitutionnel, décision n° 81-132 DC du 16 janvier 1982, Loi de nationalisation
https://www.legifrance.gouv.fr/cons/id/CONSTEXT000017667343

Légifrance, « Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 »
https://www.legifrance.gouv.fr/contenu/menu/droit-national-en-vigueur/constitution/preambule-de-la-constitution-du-27-octobre-1946

Légifrance, arrêté du 2 février 1994 fixant les modalités de la privatisation d’Elf Aquitaine
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000546091

Sources d’entreprise

Equinor, « Our shareholders ».
https://www.equinor.com/investors/our-shareholders

TotalEnergies, « Fourth quarter and full-year 2022 results », 8 février 2023.
https://totalenergies.com/system/files/documents/2023-02/TotalEnergies_4Q22_Results.pdf

TotalEnergies, « 2023 Results and 2024 Objectives », transcript, 7 février 2024.
https://totalenergies.com/sites/g/files/nytnzq121/files/documents/2024-02/TotalEnergies_2023_Results_and_2024_Objectives_Transcript.pdf

TotalEnergies, « Fourth quarter and full-year 2024 results », 5 février 2025.
https://totalenergies.com/system/files/documents/totalenergies_pr-results-q4-2024_2025_en.pdf

TotalEnergies, « 2025 Results and 2026 Objectives », transcript, 11 février 2026.
https://totalenergies.com/sites/g/files/nytnzq121/files/documents/totalenergies_2025-results-2026-objectives-transcript_2026_en.pdf

TotalEnergies, « Prix des carburants : face à la volatilité exceptionnelle des marchés, TotalEnergies prend des mesures de protection des consommateurs dans ses stations-service en France », communiqué, 12 mars 2026.
https://totalenergies.com/fr/actualites/communiques-de-presse/prix-des-carburants-face-la-volatilite-exceptionnelle-des-marches

TotalEnergies, « Pioneers for a Hundred Years ».
https://totalenergies.com/company/identity/history/pioneers-hundred-years

TotalEnergies, « Notre histoire ».
https://totalenergies.com/fr/compagnie/identite/histoire

TotalEnergies, « An Integrated Multi-Energy Model ».
https://totalenergies.com/company/strength/integrated-business-model

Travaux académiques

Beltran, Alain, et Sophie Chauveau, « Destins croisés. Aperçus de l’histoire du groupe Elf-Aquitaine et de la CFP-Total », Bulletin de l’IHTP, 2004.
https://www.persee.fr/doc/ihtp_0247-0101_2004_num_84_1_1822

L’Huillier, Henri, « La stratégie de la Compagnie Française des Pétroles durant la Seconde Guerre mondiale : sauvegarder l’essentiel », Histoire, économie et société, 1992
https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1992_num_11_3_1645

Nayberg, Roberto, « La politique française du pétrole à l’issue de la première guerre mondiale : perspectives et solutions », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2006.
https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2006-4-page-111?lang=fr

OCDE, State-Owned Enterprises and the Low-Carbon Transition, 2018
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2018/04/state-owned-enterprises-and-the-low-carbon-transition_85fb8835/06ff826b-en.pdf

OCDE, Climate change and low-carbon transition policies in state-owned enterprises, 2022.https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2022/06/climate-change-and-low-carbon-transition-policies-in-state-owned-enterprises_4ce69227/e3f7346c-en.pdf

1 avril 2026

Nationaliser TotalEnergies : le temps est venu

Albin Brunet défend la nationalisation de TotalEnergies en s’appuyant sur une analyse détaillée des comptes du groupe, de son histoire institutionnelle et du cadre constitutionnel français. À ce titre, la nationalisation constitue une option économiquement viable, juridiquement fondée et historiquement cohérente.

« Le dividende est un loyer que l’on verse à ceux qui apportent du capital. » 

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies

Une phrase aura suffi à Patrick Pouyanné pour exposer, avec une franchise presque désarmante, la doctrine réelle de son groupe. L'énergie est un bien vital, certes, mais la rente des actionnaires, elle, est intangible. Fort de ce constat, comment négocier avec ce géant draculaire ? Dans un contexte de crise énergétique qui appelle des réponses à la hauteur, que faire de ce nouveau Charybde et de son emprise destructrice sur le coût de l'énergie, et donc sur le vivant ? Si, dans l'immédiat, le blocage des prix à la pompe par l'encadrement des marges du monstre paraît salvateur, cette posture, encore trop conciliante, ne saurait être à la mesure du pillage tendanciel mené par le groupe. Non, ce qu'il faut, c'est nationaliser TotalEnergies. Les données financières officielles du groupe, son histoire et le droit constitutionnel français y invitent tous les trois, de façon convergente et imparable.

Une crise énergétique, une machine à profits

Le 28 février 2026, la guerre éclate dans le Golfe. En moins d’un mois, le Brent bondit de plus de 50 %, dépasse brièvement les 119 dollars et demeure, au 23 mars, solidement arrimé au-dessus de 110 dollars.

Les majors pétrolières n’ont pas besoin de provoquer l’incendie. Il leur suffit d’y prospérer. La tension géopolitique raréfie l’offre, les marchés s’emballent, et l’angoisse collective se transforme, très méthodiquement, en marges, en dividendes et en rachats d’actions.

En France, ce mécanisme a un nom : TotalEnergies. En 2022, lors de la précédente flambée, le groupe a affiché 36,2 milliards de dollars de bénéfice net ajusté. La même année, il a versé près de 10 milliards de dividendes et consacré 7 milliards au rachat de ses propres actions : 17,7 milliards rendus aux actionnaires. En 2023 : plus de 16 milliards. En 2024, le taux de distribution atteint 50 % du cash-flow. En 2025, il culmine à 55 %, soit 15,6 milliards de dollars distribués, allant jusqu’à faire dire à sa propre direction que ce niveau ne pourrait pas durer. Chez TotalEnergies, la crise n’est pas un risque à gérer, c’est une opportunité à encaisser.

Ce n’est pas une intuition. C’est une loi structurelle, lisible dans les comptes du groupe. Le taux de profit, calculé selon la formule classique de l’économie politique (r = PL / C + V), retrace exactement ce que la communication financière standardisée préfère noyer dans les notes de bas de page : effondrement en 2020, rebond spectaculaire avec les tensions géopolitiques, sommets inédits en 2022. C’est le profil type d’une rente de crise et chaque nouveau conflit régional promet de le rejouer.

Figure 1. Taux de profit de TotalEnergies (r = PL / C + V), 2015–2024.

Le 12 mars 2026, TotalEnergies annonce qu’il plafonne l’essence à 1,99 euro le litre et le diesel à 2,09 euros dans son réseau. La presse salue le geste. Elle a tort. Le plafonnement du diesel ne concerne que 1 830 stations sur 3 300. Le plafond à 1,99 euro, lui, est réservé aux clients souscrivant une offre d’électricité ou de gaz chez TotalEnergies, autrement dit, aux clients captifs que le groupe entend fidéliser. Ce n’est pas de la protection des consommateurs. C’est de la stratégie commerciale habillée en générosité.

Des réponses politiques indigentes

Face à cela, le gouvernement contrôle quelques stations-service. Le Rassemblement National propose de baisser la TVA. Et l’exécutif distribue des chèques énergie. Trois variantes d’une même capitulation : on aide les ménages à payer, sans jamais toucher à ce qui fait monter les prix.

Les chèques énergie sont la forme la plus absurde de cette logique : l’État rembourse aux consommateurs une fraction de ce que TotalEnergies leur a pris, en finançant cela par la dette publique. Autrement dit, le contribuable français subventionne les profits d’une major privée. La baisse de TVA du RN obéit au même principe : elle réduit les recettes publiques sans toucher aux marges, sans rien changer à la formation des prix en amont, au niveau des raffineurs.

La faiblesse de ces réponses est d’autant plus frappante que TotalEnergies dispose en parallèle d’un arsenal d’optimisation fiscale qui creuse chaque année un peu plus l’écart entre ce qu’il devrait payer et ce qu’il paie réellement. Des milliards d’euros de recettes fiscales annuellement soustraits aux budgets publics avant que ceux-ci soient ensuite mobilisés pour compenser, via des chèques énergie, auprès des ménages que le groupe a appauvris. La boucle est parfaite.

Figure 2. Impôts théoriques vs impôts effectivement payés (écart fiscal cumulé), TotalEnergies 2015–2024.

Une bonne solution immédiate

Dans l’immédiat, la proposition de La France insoumise est la seule qui s’attaque au problème à sa racine. L’idée est simple : faire supporter la hausse des prix par les raffineurs, pas par les consommateurs ni par l’État. TotalEnergies en a les moyens. Ses profits déclarés en France sont structurellement minorés par l’optimisation fiscale, mais le groupe réalise des bénéfices considérables à l’échelle mondiale et les deux bilans appartiennent au même groupe.

Un blocage administratif des prix est juridiquement possible, dès maintenant, via l’article L.410-2 du code de commerce. Ce type d’intervention a déjà été utilisé en France, y compris en période de crise, sans provoquer de pénurie. L’expérience des outre-mer, comme celle de plusieurs pays étrangers, le confirme : un encadrement des marges protège efficacement les populations face aux chocs énergétiques. Ce n’est pas une mesure exotique. C’est de la politique économique ordinaire que la France a cessé de pratiquer.

Mais voilà le problème : cette crise ne sera pas la dernière. Guerres régionales, détroits menacés, dépendance au GNL, volatilité spéculative, tout indique que les chocs énergétiques sont structurels, pas conjoncturels. Et à chaque fois, le scénario se répétera à l’identique : les ménages paieront, l’État bricolera dans l’urgence, et TotalEnergies convertira le désordre du monde en rente privée. Bloquer les prix est juste. Mais bloquer les prix sans changer la structure de propriété, c’est traiter le symptôme en laissant prospérer la cause. Quand un groupe est assez puissant pour capter des surprofits en temps de crise, assez central pour peser sur les prix et assez stratégique pour conditionner la sécurité économique d’un pays entier, la nationalisation n’est plus un slogan. C’est une nécessité.

La preuve par les chiffres : la nationalisation est viable

Fort de ce constat, il faut envisager de transformer la structure de la propriété d’un tel groupe. Au-delà de la valeur de l’entreprise, les documents d’enregistrement universel que TotalEnergies dépose chaque année auprès des autorités de marché permettent de saisir page après page, le portrait d’un groupe dont la rentabilité repose tout entière sur un mécanisme de captation que la communication financière s’emploie à diluer dans les notes de bas de page. Un monstre à nationaliser. Commençons par la source. TotalEnergies est un groupe où le capital fixe (plateformes, raffineries, pipelines) pèse infiniment plus lourd que la masse salariale. Cela explique pourquoi, en 2022, pour chaque euro versé en salaires, le groupe a capté plusieurs euros de plus-value. Sans la rente pétrolière, un appareil productif aussi capitalistique ne pourrait tout simplement pas dégager de tels profits. La rente n’est pas un bonus. C’est le socle sur lequel tout l’édifice repose.

Figure 3. Taux d’exploitation (e = PL / V) et composition organique du capital (c = C / V), TotalEnergies 2015–2024.

Or cette captation ne se distribue pas au hasard. Sur cent euros de valeur ajoutée produits par TotalEnergies en 2022, 31 vont aux actionnaires et 16 aux travailleurs. Le rapport est presque de deux contre un. Et il ne fluctue pas au gré de la conjoncture : il suit le cours du Brent avec une régularité mécanique. Quand le baril monte, c’est le coupon qui s’engraisse, pas le salaire. Ce n’est pas un accident de cycle : c’est l’architecture permanente du groupe, le résultat d’une gouvernance qui a fait de la rémunération actionnariale sa boussole unique.

Figure 4. Répartition de la valeur ajoutée et corrélation avec le prix du Brent, TotalEnergies 2015–2024.

La conséquence logique de cette architecture est apparue en pleine lumière à partir de 2022 : pour la première fois dans l’histoire du groupe, les retours aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions confondus) ont dépassé le volume total des investissements productifs. Les courbes se sont croisées, et elles ne se sont pas recroisées depuis. Autrement dit, l’argent de la rente pétrolière ne finance plus l’outil industriel. Il ne finance pas la transition énergétique. Il remonte, mécaniquement, vers le coupon. Et la direction du groupe le sait : elle reconnaissait elle-même, début 2026, qu’un tel niveau de distribution ne pourrait pas durer. Mais elle le maintient.

Figure 5. CAPEX (investissement productif) vs dividendes et rachats d’actions, TotalEnergies 2015–2024.

Reste alors la question que tout le monde pose : si l’on nationalise, qui paie ? La réponse, là encore, est dans les comptes. Une prise de contrôle à 67 %, financée par emprunt obligataire, un mécanisme classique, serait rentable dès la première année. Les dividendes perçus par l’État actionnaire excéderaient les intérêts de la dette. Sur la période 2019–2024, le gain net cumulé dépasse 21 milliards de dollars. Ce n’est pas un pari : c’est un calcul, fondé sur la comptabilité officielle du groupe, retournée contre l’argument du coût. TotalEnergies est si profitable que sa propre rentabilité finance l’opération qui la ferait changer de mains.

Figure 6. Simulation d’une nationalisation à 67 % : gain net annuel (dividendes perçus moins coût OAT), 2019–2024

L’histoire le justifie : TotalEnergies est une créature de l’État

Il faut en finir avec la fable faisant de TotalEnergies une entreprise née du génie spontané du marché. C’est une création d’État. En 1924, la Compagnie française des pétroles est fondée sur impulsion directe de Raymond Poincaré, pour assurer l’indépendance énergétique de la France. Comme l’a montré Roberto Nayberg, l’après-guerre avait transformé le pétrole en enjeu de politique étrangère et de défense nationale. La CFP reçoit alors une mission explicite : garantir un ravitaillement « équilibré, sûr et régulier ».

Henri L’Huillier le rappelle avec précision. Nous sommes très loin d’une entreprise ordinaire. L’autre branche du groupe est encore plus clairement publique. Alain Beltran et Sophie Chauveau rappellent que la France a longtemps possédé deux grandes sociétés pétrolières nationales. Elf Aquitaine, qui fusionnera avec TotalFina en 2000 pour donner naissance au groupe actuel, incarnait un opérateur de souveraineté pure, adossé à l’État, inséré dans une stratégie nationale de puissance. TotalEnergies est l’héritier de cette double lignée : une compagnie née par décret et une compagnie nationale.

Il est historiquement absurde de le présenter comme un bloc privé depuis l’origine. La rupture est réelle, mais elle est tardive et délibérée. Ce sont les privatisations des années 1990, et en particulier le transfert d’Elf Aquitaine au secteur privé en 1994, qui ont arraché le groupe à la sphère publique. Autrement dit, la nationalisation de TotalEnergies ne serait pas une révolution mais seulement une correction historique. La structure du capital de TotalEnergies rend le statu quo toujours plus difficile à défendre.

La comparaison avec la Norvège le montre clairement. Equinor, principal groupe pétrolier et gazier du pays, est contrôlé majoritairement par l’État norvégien. En 2022, celui-ci a capté 44,6 % des richesses tirées de l’activité du groupe, non seulement par l’impôt, mais aussi par les dividendes liés à sa qualité d’actionnaire public. En France, à la même date, l’État n’a perçu que 39,2 % des richesses produites par TotalEnergies, exclusivement par la voie fiscale, puisqu’il ne détient aucune part de l’entreprise. Dans le même temps, près d’un tiers de cette richesse, soit 31,2 %, a été versé aux actionnaires privés, parmi lesquels figurent aussi des investisseurs étrangers liés à des États.

Admettons pourtant, par hypothèse, que l’on se contente d’un schéma comparable à celui de la Norvège, avec 67 % de détention publique. Même dans cette configuration, qui ne constitue nullement un horizon suffisant, mais seulement un minimum de comparaison, l’écart serait déjà considérable. La part captée par l’État s’élèverait à 51 % des richesses d’exploitation, tandis que celle revenant aux actionnaires privés tomberait à 10,3 %. Autrement dit, même sans aller jusqu’à la pleine propriété publique, une majorité étatique transformerait déjà profondément la répartition de la rente.

Mais c’est précisément là que réside la limite du modèle norvégien : s’il montre qu’une présence majoritaire de l’État est plus cohérente et plus efficace que le statu quo français, il ne saurait constituer un point d’arrivée. L’objectif ne peut être une simple montée au capital. Il doit être la nationalisation intégrale de TotalEnergies, seule à même de soustraire entièrement un secteur stratégique à la logique de rémunération des actionnaires privés et d’en faire un véritable instrument de souveraineté collective.

Figure 7. Structure de l’actionnariat de TotalEnergies : part des États et fonds souverains, 2024.

Enfin, il reste un paradoxe comptable qui mérite d’être dit clairement. Une entreprise héritière d’une raison d’État, nourrie pendant des décennies de concessions souveraines et de garanties publiques, acquitte aujourd’hui une fraction du montant d’impôts qu’elle devrait verser à l’État français. L’écart se creuse chaque année de plusieurs milliards. C’est la privatisation des années 1990 qui a progressivement permis de mettre en place l’architecture fiscale qui rend cela possible. Le contribuable a financé la construction du groupe. Le groupe optimise pour ne pas financer le contribuable. Voilà l’état du contrat.

Figure 8. Taux d’imposition effectif de TotalEnergies vs taux nominal, 2015–2024

Le droit le permet

Reste l’objection juridique. Elle ne tient pas. Le Préambule de la Constitution de 1946, intégré au bloc de constitutionnalité, est explicite : toute entreprise dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait doit devenir la propriété de la collectivité. TotalEnergies, qui contrôle une part décisive du raffinage, de la distribution et du stockage de carburant en France, entre sans peine dans cette définition.

Le Conseil constitutionnel, dans sa décision de 1982 sur les nationalisations, n’a pas interdit le principe, il a simplement rappelé qu’une indemnisation juste des actionnaires était requise. La question n’est donc pas de savoir si c’est constitutionnellement possible ; ça l’est. La question est politique : veut-on le faire ?

Les précédents contemporains balaient la dernière objection, celle du prétendu archaïsme de la mesure. En 2022, l’Allemagne a repris 99 % d’Uniper pour sécuriser son approvisionnement. La Norvège conserve 67 % d’Equinor, dont l’État est le principal actionnaire et assume explicitement la dimension stratégique. Des gouvernements libéraux, dans des économies de marché, ont nationalisé des majors énergétiques récemment, sans complexe, et sans que leurs économies s’effondrent. L’exception française, ici, c’est l’immobilisme.

Ce que la nationalisation changerait concrètement

Nationaliser TotalEnergies, c’est d’abord reprendre le contrôle de la chaîne intégrée (production, raffinage, transport, négoce, stockage, distribution) que le groupe décrit lui-même comme son avantage compétitif central. Une nationalisation ne ferait pas disparaître la volatilité mondiale du baril. Mais elle supprimerait la position de force qu’occupe aujourd’hui le groupe vis-à-vis de l’État. Au lieu de mendier un geste commercial, la puissance publique gouvernerait directement la chaîne qui transmet la crise jusqu’aux consommateurs.

C’est ensuite ouvrir la seule voie crédible vers une véritable planification écologique. En 2024, TotalEnergies a investi 4,8 milliards dans les énergies bas carbone. La même année, il a consacré 8 milliards aux rachats d’actions. Tant que la gouvernance actionnariale prévaut, la transition sera un habillage. Sous contrôle public, elle pourrait enfin devenir un objectif.

C’est enfin remettre en jeu la répartition de la valeur créée. Aujourd’hui, cette valeur remonte vers les dividendes et les rachats d’actions. Demain, elle pourrait aller aux salaires, à la sécurité industrielle, à l’investissement de long terme, à la baisse ciblée des prix à la pompe, à la reconversion des travailleurs des énergies fossiles. Nationaliser TotalEnergies n’aurait de sens qu’à cette condition, ne pas substituer l’opacité technocratique à l’arbitraire du marché, mais construire une véritable logique d’intérêt général, avec des contre-pouvoirs réels et un mandat démocratique clair. Autrement, on change le propriétaire, pas la logique.

Conclusion

TotalEnergies est née d’une décision de l’État français. Elle a grandi sous sa protection. Elle a été privatisée par une loi. Et depuis lors, à chaque crise, elle encaisse ce que les ménages français paient. Cette histoire a une logique. Elle peut en avoir une autre.

Nationaliser TotalEnergies, ce n’est pas rejeter le réel. C’est refuser que le réel soit celui-là : un groupe qui fixe ses dividendes avant de penser la transition, qui optimise sa fiscalité pendant que l’État distribue des chèques, qui habille ses stratégies commerciales en protection populaire. Ce réel-là n’est pas une fatalité. Il est le résultat d’un choix politique fait dans les années 1990. Il peut être défait par un autre.


Bibliographie

Presse et agences

Reuters, « Goldman Sachs raises Q4 Brent, WTI crude price forecast amid longer Hormuz disruption », 12 mars 2026.
https://www.reuters.com/business/energy/goldman-sachs-raises-q4-brent-wti-crude-price-forecast-amid-longer-hormuz-2026-03-12

Reuters, « Stocks rise on lower oil prices, though Iran conflict clouds outlook », 13 mars 2026.
https://www.reuters.com/world/china/global-markets-wrapup-1-2026-03-13

Sources institutionnelles et juridiques

Bundesregierung, « Federal Government takes over Uniper », 21 décembre 2022.
https://www.bundesregierung.de/breg-de/aktuelles/uniper-takeover-2128422

Conseil constitutionnel, décision n° 81-132 DC du 16 janvier 1982, Loi de nationalisation
https://www.legifrance.gouv.fr/cons/id/CONSTEXT000017667343

Légifrance, « Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 »
https://www.legifrance.gouv.fr/contenu/menu/droit-national-en-vigueur/constitution/preambule-de-la-constitution-du-27-octobre-1946

Légifrance, arrêté du 2 février 1994 fixant les modalités de la privatisation d’Elf Aquitaine
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000546091

Sources d’entreprise

Equinor, « Our shareholders ».
https://www.equinor.com/investors/our-shareholders

TotalEnergies, « Fourth quarter and full-year 2022 results », 8 février 2023.
https://totalenergies.com/system/files/documents/2023-02/TotalEnergies_4Q22_Results.pdf

TotalEnergies, « 2023 Results and 2024 Objectives », transcript, 7 février 2024.
https://totalenergies.com/sites/g/files/nytnzq121/files/documents/2024-02/TotalEnergies_2023_Results_and_2024_Objectives_Transcript.pdf

TotalEnergies, « Fourth quarter and full-year 2024 results », 5 février 2025.
https://totalenergies.com/system/files/documents/totalenergies_pr-results-q4-2024_2025_en.pdf

TotalEnergies, « 2025 Results and 2026 Objectives », transcript, 11 février 2026.
https://totalenergies.com/sites/g/files/nytnzq121/files/documents/totalenergies_2025-results-2026-objectives-transcript_2026_en.pdf

TotalEnergies, « Prix des carburants : face à la volatilité exceptionnelle des marchés, TotalEnergies prend des mesures de protection des consommateurs dans ses stations-service en France », communiqué, 12 mars 2026.
https://totalenergies.com/fr/actualites/communiques-de-presse/prix-des-carburants-face-la-volatilite-exceptionnelle-des-marches

TotalEnergies, « Pioneers for a Hundred Years ».
https://totalenergies.com/company/identity/history/pioneers-hundred-years

TotalEnergies, « Notre histoire ».
https://totalenergies.com/fr/compagnie/identite/histoire

TotalEnergies, « An Integrated Multi-Energy Model ».
https://totalenergies.com/company/strength/integrated-business-model

Travaux académiques

Beltran, Alain, et Sophie Chauveau, « Destins croisés. Aperçus de l’histoire du groupe Elf-Aquitaine et de la CFP-Total », Bulletin de l’IHTP, 2004.
https://www.persee.fr/doc/ihtp_0247-0101_2004_num_84_1_1822

L’Huillier, Henri, « La stratégie de la Compagnie Française des Pétroles durant la Seconde Guerre mondiale : sauvegarder l’essentiel », Histoire, économie et société, 1992
https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1992_num_11_3_1645

Nayberg, Roberto, « La politique française du pétrole à l’issue de la première guerre mondiale : perspectives et solutions », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2006.
https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2006-4-page-111?lang=fr

OCDE, State-Owned Enterprises and the Low-Carbon Transition, 2018
https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2018/04/state-owned-enterprises-and-the-low-carbon-transition_85fb8835/06ff826b-en.pdf

OCDE, Climate change and low-carbon transition policies in state-owned enterprises, 2022.https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2022/06/climate-change-and-low-carbon-transition-policies-in-state-owned-enterprises_4ce69227/e3f7346c-en.pdf

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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