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Nouvelles et anciennes oligarchies. Transformations du régime d’accumulation du capital
9 février 2026

Nouvelles et anciennes oligarchies. Transformations du régime d’accumulation du capital


Quelles sont les dynamiques à l’œuvre dans le capitalisme contemporain ? Francisco Louçã et Diego Machado proposent une synthèse des débats actuels et examinent la dynamique stagnante et rentière actuelle, insistant sur la centralité acquise depuis la crise de 2007-2008 par deux nouveaux acteurs : les gestionnaires d’actifs et les techno-oligarques.

Marx a longuement insisté sur la capacité singulière du capitalisme à développer les forces productives : la concurrence pousse les capitalistes à innover sans relâche, ce qui accroît la composition organique du capital. Il en déduisait aussi une tendance structurelle à la concentration :

« L’évolution du mode de production capitaliste entraîne nécessairement la centralisation et la concentration du capital. La taille moyenne des entreprises ne cesse de croître ; un grand nombre de petites entreprises sont battues dans la concurrence par un petit nombre de grandes entreprises qui contrôlent une part croissante du capital, du travail, de la propriété et de la production dans des secteurs entiers. (…) La concurrence capitaliste poursuit le processus d’expropriation qui est à l’origine du mode de production capitaliste. (…) L’histoire du capital est l’histoire de la destruction de la propriété de la grande majorité au profit de la propriété d’une minorité de plus en plus restreinte »[1].

Historiquement, le capitalisme a bien porté un vaste développement technologique et matériel — mais au prix de tensions économiques et sociales. Nous partons ici d’un trait précis : l’évolution récente de la composition de la bourgeoisie. Les cinquante dernières années se caractérisent par une croissance atone, une faiblesse de l’investissement et des gains de productivité modestes : c’est la « stagnation séculaire ». Il y a crise d’accumulation, parallèlement à une forte concentration des richesses. Telle est, selon nous, la double signature du capitalisme tardif.

Avant d’examiner les causes de cette performance, retenons un fait central pour comprendre le capitalisme contemporain : la concentration des entreprises. De nombreuses études empiriques — y compris du FMI[2] — convergent : les marges et les profits augmentent, mais surtout au bénéfice d’un noyau réduit de très grandes firmes :

« Plus importante que l’augmentation de la marge agrégée, la conclusion principale est que la distribution des marges a changé : la médiane reste stable, les percentiles supérieurs bondissent. (…) Quelques entreprises sont à la fois très rentables et très grandes ; la plupart ne voient aucune hausse de marge et perdent des parts de marché »[3].

Les effets macroéconomiques sont établis : moindre investissement, moindre emploi, recul de la part salariale. Dans le même temps, ce petit groupe s’arroge un pouvoir de marché démesuré et fixe des prix au-dessus du « normal » — rente au sens (néo)classique —, ce que Kalecki a théorisé par le markup[4]. L’école du « capitalisme monopoliste » l’avait anticipé : surcapacités des grands groupes, composition organique croissante, substitution du capital au travail, demande comprimée ; au bout de la chaîne, suraccumulation des excédents faute d’occasions d’investissement productif et tendance à la stagnation[5].

Cette grille, toutefois, ne suffit plus. D’une part, la monopolisation est décisive mais non exclusive : il faut tenir compte des transformations de la logique d’accumulation, notamment sous le néolibéralisme. D’autre part, la concentration ne produit pas que des effets « économiques » : à mesure que les grandes firmes agrègent un pouvoir de marché inédit, elles accroissent leur emprise sociale et politique.

Ce que Marx entrevoyait a changé d’échelle : certaines entreprises — on y reviendra — surdéterminent des pans entiers des rapports sociaux, et leur articulation renforcée au pouvoir d’État devient constitutive de leur régime d’accumulation. Autrement dit, l’« oligarchisation » est un trait déterminant du capitalisme actuel.

Tel est l’angle que nous retenons ici : retracer l’évolution des logiques d’accumulation au cours des dernières décennies, montrer comment elles ont permis l’essor de segments nouveaux — tout en recomposant des formes anciennes — du capital, et en cartographier les frontières, les intérêts et les tensions. Deux fractions apparaissent avec netteté : les gestionnaires d’actifs (asset managers) et les techno-oligarques. Nous conclurons en examinant ce que ces transformations révèlent du capitalisme contemporain.

Stagnation séculaire et basculement financier

La stagnation séculaire correspond à la phase dépressive de la quatrième « longue vague » de développement, avec une particularité majeure : sa durée.

L’expansion d’après-guerre est bien documentée — automobile, chimie, sidérurgie, biens durables durant les « trente glorieuses ». Mais après l’épuisement de cet élan, la reprise annoncée dans les années 1980, portée par la mondialisation, n’a pas rétabli durablement les taux de profit ni relancé l’investissement à l’échelle agrégée. En 2024, le rendement du capital aux États-Unis se situe autour de 12 % pour les grandes entreprises, mais à peine 4 % pour les plus petites : l’hétérogénéité est marquée.

Paradoxalement, ces décennies ont vu une intense innovation : essor du numérique, du métavers, de l’IA, robotisation des processus. Elles ont enfanté des industries et des firmes inédites, et donc de nouvelles fractions bourgeoises. Ce qu’elles n’ont pas produit, c’est un retour de l’accumulation et de l’investissement aux niveaux du passé.

Nous avons discuté ailleurs les raisons de ce long ralentissement[6]. Retenons ici son intrication avec la financiarisation et l’ascension de la finance comme secteur dominant. Les politiques néolibérales des années 1970 — libéralisation des changes, libre circulation des capitaux, déréglementation — ont favorisé l’essor financier, sur fond d’épuisement des capacités productives dans les économies avancées : délocalisations vers des zones à bas salaires et réorientation des profits vers des placements financiers plus rémunérateurs que l’investissement productif[7]. Produits opaques en série, crédit de masse pour compenser des salaires stagnants : la finance a prospéré — jusqu’à ce que le capital fictif fissure l’édifice en 2007-2008.

La crise des subprimes a entamé l’hégémonie des banques « traditionnelles » pour au moins deux raisons. D’une part, les faillites en chaîne, l’accumulation de créances douteuses et le durcissement des règles prudentielles ont comprimé leurs marges. D’autre part, une véritable révolution monétaire s’est amorcée : l’ « ère Volcker » des taux d’intérêt élevés a laissé place à une décennie de taux directeurs proches de zéro et d’achats massifs d’actifs (quantitative easing) pour enrayer la récession. De ce basculement est née une nouvelle oligarchie à deux têtes — d’un côté les gestionnaires d’actifs et leurs véhicules financiers, de l’autre les techno-oligarques — que nous analyserons plus loin.

Faut-il en conclure à la disparition de la domination bancaire ? Pas si vite. L’après-crise a renforcé la concentration du secteur : les grandes banques ont absorbé les petites en difficulté, donnant naissance à des méga-conglomérats. Comme le souligne Brett Christophers, leur pouvoir de marché accru leur a permis de ne pas répercuter intégralement la baisse des taux sur le coût du crédit, amortissant ainsi l’effet de la politique monétaire expansionniste[8]. Elles ont aussi profité de l’envolée générale des prix d’actifs à travers leurs activités de marché, en tirant parti de la réévaluation des Bourses et des obligations.

Le trait distinctif de ce nouveau régime est l’ « inflation des prix d’actifs » : l’injection massive de liquidités, combinée à une demande bridée par l’austérité et la stagnation salariale, a favorisé des rendements issus de la revalorisation des actifs plutôt que de l’investissement productif. De nouvelles entités financières ont proliféré pour capter cette manne. Après la vague de saisies immobilières, il a même fallu « inventer » des actifs de substitution : le logement est ainsi devenu, dans tout l’Occident, un actif financier privilégié, générant des profits exceptionnels.

Comme l’a montré Desiree Fields, cette « nouvelle classe d’actifs » est le produit de plusieurs facteurs[9] : la recherche d’actifs sûrs pour compenser l’érosion des rendements, la volatilité des prix de l’immobilier, les ventes forcées (par des ménages ou des acteurs publics) après 2008-2009, et enfin des politiques publiques qui ont rendu l’investissement attractif (incitations fiscales, aménagements urbains, etc.). Les fonds ont acquis massivement des biens dans les grandes métropoles, non seulement pour spéculer par achat-revente, mais aussi pour les mettre sur le marché locatif et capter un flux continu de revenus, bouleversant ainsi la structure de propriété[10].

Les privatisations dictées par l’austérité ont renforcé cette dynamique en transférant aux gestionnaires d’actifs des infrastructures et services essentiels (énergie, transports, réseaux), dont la demande inélastique assure des rentes élevées — souvent alimentées directement par les budgets publics. L’affaiblissement des capacités de l’État a encore élargi leur rôle : sous-traitance d’études, d’expertises, d’analyses de risques ou de gestions opérationnelles. Résultat : des revenus exceptionnels, des conflits d’intérêts en cascade et une influence grandissante sur les politiques publiques.

C’est ainsi qu’a émergé une nouvelle fraction centrale du capital : les gestionnaires d’actifs. Leurs encours sous gestion (AuM) ont explosé avec ce nouveau régime monétaire, et la propriété s’y concentre autour des « Big Three » — BlackRock, Vanguard, State Street. Dans l’immobilier, Blackstone occupe une place majeure, avec des liens capitalistiques étroits avec BlackRock et Vanguard. Ensemble, les « Big Three » détiennent plus de 20 % des actions du S&P 500 : ce sont des « propriétaires universels » (universal owners). Au-delà des titres financiers, ils possèdent de plus en plus d’actifs réels — infrastructures, logements, énergie, transports, télécoms (comme l’acquisition du port de Panama par BlackRock en 2024) — et surtout le pouvoir de les gérer et d’orienter des flux financiers colossaux.

La puissance de ces nouvelles entreprises financières résulte des opportunités créées par la politique monétaire des banques centrales, du déplacement des fonds d’investissement vers des applications spéculatives et, en outre, de la particularité de l’économie américaine, avec une dette publique de 36 000 milliards de dollars et la capacité d’attirer les épargnes et les capitaux du monde entier. Elles naviguent en effet dans un océan d’argent. Ainsi, au cours de la dernière décennie, Apollo, BlackRock, Blackstone et KKR ont quintuplé la valeur des actifs qu’elles contrôlent. Elles jouent également un rôle de premier plan dans les activités financières traditionnelles telles que le crédit et l’assurance : l’année dernière, Apollo a accordé plus de rentes que n’importe quel assureur américain[11].

Pouvant opérer sans restrictions réglementaires, contrairement aux banques traditionnelles, ce qui explique d’ailleurs en partie leur essor après la crise, ces sociétés financières peuvent obtenir des marges plus élevées. Pour la même raison, les banques traditionnelles ont augmenté leurs crédits à ces institutions, qui ont quintuplé depuis 2015 : actuellement, un dixième des crédits bancaires leur est destiné. Les banques traditionnelles cherchent à obtenir une part des bénéfices du système bancaire parallèle.

Le fait que ces nouvelles entreprises financières contrôlent des dimensions centrales des sociétés actuelles leur confère un pouvoir gigantesque[12], notamment pour faire chanter les États, ce qui est aggravé par le fait que le secteur des gestionnaires d’actifs lui-même est très concentré et dominé par quelques acteurs. Des entreprises telles que BlackRock dépensent chaque année plusieurs millions de dollars en lobbying auprès des gouvernements, des politiciens et des parlements[13].

De même, la sous-traitance de ces entreprises pour effectuer des tâches de l’État, ainsi que leur promiscuité avec les gouvernements et les banques centrales, leur confère un poids important dans le processus décisionnel des politiques publiques[14]. L’économiste Daniela Gabor, qui suit les débats sur la réglementation financière, conclut sans ambages : « J’ai réalisé que ce n’étaient plus les banques qui détenaient le pouvoir, mais les gestionnaires d’actifs »[15].

Le deuxième élément constitutif de la nouvelle oligarchie est le pouvoir des entreprises de technologies de l’information et de la communication (TIC) — les « Big Tech », incarnées par les géants américains Alphabet, Meta, Amazon et Microsoft — ont connu depuis le début du siècle une croissance vertigineuse. Aujourd’hui, elles pourraient constituer la fraction politiquement la plus puissante du capital. Grandes bénéficiaires des liquidités injectées par les banques centrales, elles ont vu leurs actions s’apprécier plus que toute autre catégorie de titres. Parallèlement, elles ont accru leur poids social et politique, avec des répercussions profondes.

La pandémie et ses suites immédiates ont marqué un tournant : les États sont intervenus massivement pour soutenir salaires et entreprises, tandis que de nouveaux programmes d’assouplissement quantitatif atteignaient des proportions inédites. Cette situation a conduit Adam Tooze à se demander si la Covid-19 n’avait pas signé la fin de l’ère néolibérale — une hypothèse sur laquelle nous reviendrons[16].

Un phénomène atypique a marqué cette période : le retour temporaire de l’inflation, alimentée par les perturbations des chaînes d’approvisionnement dues à la pandémie et à la guerre en Ukraine, ainsi que par les stratégies opportunistes des géants de la distribution. Les banques centrales ont alors relevé brutalement leurs taux, au bénéfice du vieux secteur bancaire. L’épisode inflationniste (2022-2024) a aussi permis à des segments traditionnels et monopolistiques du capital — énergie, distribution — de réaliser des profits extraordinaires en augmentant simplement leurs marges[17]. Avec la normalisation des taux et de l’inflation, ces bénéfices exceptionnels devraient cependant se résorber.

Nous sommes désormais dans une phase de transition : taux d’intérêt modérément bas, banques centrales allégeant leurs bilans. Cette configuration fragilise l’ensemble du secteur financier et révèle des divisions internes. Les banques traditionnelles préfèrent les taux élevés, qui gonflent leurs marges sur le crédit et sur les produits financiers liés au taux directeur, tout en redoutant l’inflation qui dévalorise leurs créances.

Les gestionnaires d’actifs, eux, privilégient les politiques monétaires expansionnistes et une inflation modérée, car la valeur de leurs commissions dépend directement du niveau des prix agrégés des actifs. Comme le souligne Benjamin Braun, ce qui importe à BlackRock, ce n’est pas la performance relative de chaque fonds, mais la hausse générale des valorisations, d’où leur lobbying persistant en faveur de taux bas et de liquidités abondantes[18].

Ces divergences se sont manifestées face à l’administration Trump, comme l’ont montré Braun et Durand[19]. Pour Cédric Durand, écrivant en 2022, la finance est vouée à un déclin quasi inévitable, en raison de la chute des indices boursiers, de l’affaiblissement des marchés de capitaux privés et de la baisse de la part des bénéfices financiers dans le revenu total[20]. La normalisation monétaire post-Covid renforcerait cette tendance.

Mais ces pronostics doivent être maniés avec prudence. Rien ne garantit que les banques centrales ne reviendront pas à des politiques plus expansionnistes sous la pression des acteurs financiers — Trump a multiplié les injonctions à Powell pour abaisser les taux. De plus, un mouvement de déréglementation d’ampleur, encore peu commenté, est en cours : Starmer et Trump ont annoncé de nouveaux paquets législatifs pour la fin de l’année, certains ramenant au statu quo d’avant 2008 ; la Commission européenne a, de son côté, annoncé la relance de la titrisation, à l’origine de la crise des subprimes.

Trump ajoute une dimension supplémentaire d’instabilité. Utilisant directement son pouvoir politique à des fins d’affaires, il a lancé une cryptomonnaie-mème ($TRUMP) à la veille de son investiture, en offrant aux gros investisseurs des places à un dîner officiel. La valeur du jeton a ensuite perdu 75 % en quelques mois, ruinant une partie de ses souscripteurs.

Plus structurellement, son tropisme en faveur des cryptomonnaies et sa volonté de déréglementer ce secteur représentent une menace sérieuse : les crypto-finances sont passées de moins de 20 milliards de dollars au début de son premier mandat à quinze fois plus aujourd’hui. Sa fortune personnelle reflète ce basculement : 1,9 milliard en crypto-actifs, contre 2,6 milliards en immobilier, des montants désormais comparables. Sa fascination pour les produits exotiques et sa détermination à instrumentaliser la Maison-Blanche pour son enrichissement personnel alimentent les incertitudes et les risques.

Face à cette conjoncture, le capital financier redouble de lobbying pour imposer ses priorités : déréglementation, allègements fiscaux, ouverture de nouveaux marchés, notamment celui des retraites. La survie ou le déclin de la finance dépendra largement du succès de ces offensives. Mais la surévaluation massive des actifs et le retour de la déréglementation nourrissent d’ores et déjà la possibilité d’une nouvelle crise financière.

L’impuissance productive persistante

Le retour d’une capacité productive comparable à celle du passé n’est pas à l’ordre du jour. La pandémie de Covid-19 a révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et la dépendance excessive qui en découle. Mais, malgré ces vulnérabilités mises à nu, la croissance de la productivité reste faible dans les économies développées, tandis que la Chine poursuit son essor industriel et technologique.

Ce double constat nourrit le retour en force de la politique industrielle : même la Commission européenne, longtemps hostile à l’intervention publique, plaide désormais pour cette orientation à la suite du rapport Draghi. Et cette fois, il ne s’agit pas seulement de rhétorique : presque tous les pays du « centre » capitaliste mettent en œuvre de tels programmes[21].

Cela pose deux questions : allons-nous assister à une renaissance du grand capital industriel ? Et plus encore, à une transformation structurelle des économies, où la production supplanterait le rentisme et la finance spéculative ? Cédric Durand juge cette perspective peu probable, pour trois raisons principales :

  1. les investissements engagés restent faibles ;
  2. les priorités sont discutables, comme l’illustrent les hausses massives des dépenses militaires en Europe ;
  3. l’incapacité à contraindre les acteurs privés risque de transformer ces politiques en simples transferts de fonds publics vers le capital[22].

Dans les faits, nombre de ces programmes reposent sur ce que Daniela Gabor appelle le de-risking : l’État prend en charge les risques d’investissement pour sécuriser la rentabilité du secteur privé, qui conserve la liberté de canaliser les capitaux comme il l’entend — voire d’en assurer directement la gestion[23].

Cette nouvelle phase de politique industrielle — résumée par la formule « risques publics, profits privés » — pourrait certes ouvrir un espace pour des politiques écologiques ou développementalistes. Mais elle risque surtout de renforcer l’accumulation par de grands groupes dans quelques niches stratégiques (IA, énergies renouvelables, semi-conducteurs, défense), sans bouleverser la structure générale des économies capitalistes.

Les gestionnaires d’actifs se réjouissent de ce soutien public, mais ils n’ont guère d’incitations à stimuler l’investissement productif ou l’innovation. En tant que « propriétaires universels », ils détiennent des parts dans la plupart des grandes entreprises d’un même secteur : leur intérêt n’est pas qu’une société surpasse ses concurrentes, mais que l’ensemble du secteur gagne en valeur. Ils privilégient donc la hausse des cours boursiers, dont dépendent leurs commissions, plutôt que l’accumulation productive[24].

Technopouvoir à l’échelle mondiale

Sorties renforcées de la crise sanitaire, les Big Tech sont devenues plus puissantes que jamais. Leurs fondateurs — désormais parmi les hommes les plus riches du monde — exercent une influence directe sur les gouvernements, affichant sans détour leurs ambitions politiques. L’image de leur présence aux premiers rangs lors de l’investiture de Trump illustre cette place centrale. Aujourd’hui, cette fraction du capital est sans doute la plus influente politiquement.

Autrefois proches des démocrates, les barons de la Silicon Valley se sont largement rapprochés de Trump et de positions autoritaires. Zuckerberg vante « l’énergie masculine », Musk radicalise X (ex-Twitter) vers la droite, et le nouveau président a rapidement abrogé un décret de Biden imposant la transparence des systèmes d’intelligence artificielle. Musk a même obtenu, via DOGE, un accès privilégié aux données des agences fédérales. À l’international, Trump a utilisé la réglementation des géants du numérique comme monnaie d’échange dans ses négociations commerciales[25].

Mais leur pouvoir ne réside pas seulement dans l’accès direct au pouvoir politique. Ces entreprises contrôlent le moyen de communication le plus universel jamais créé, et avec lui une capacité inédite à manipuler les comportements à grande échelle[26]. Leur modèle repose sur la collecte massive et granulaire de données privées, utilisées pour entraîner des algorithmes capables d’anticiper et d’influencer nos conduites. Elles monétisent ensuite l’accès à ces réseaux et à ces dispositifs de prédiction et de manipulation.

Ce modèle économique et politique, fondé sur l’accès illimité aux données, entre en collision avec les principes de liberté et de démocratie. Le virage réactionnaire de cette oligarchie numérique, soutenue par des ressources quasi inépuisables, découle directement de son mode d’accumulation : régulation, surveillance publique et libertés constitutionnelles deviennent des obstacles à contourner ou à abattre.

Face à ce constat, plusieurs travaux marxistes ont ressurgi sous la bannière du « technoféodalisme ». Varoufakis a proposé d’y voir un nouveau mode de production : selon lui, « quand on entre chez Amazon, on sort du capitalisme », puisque la plateforme tire ses revenus non de la production et de la vente de biens, mais de la captation de flux d’échanges[27]. Mais Amazon reste insérée dans le capitalisme : la propriété privée des moyens de production et la marchandisation du travail continuent de s’appliquer.

Cédric Durand avance une hypothèse différente : le technoféodalisme comme prédation des communs numériques. L’accumulation primitive dans l’espace digital et la concentration monopolistique permettent aux Big Tech de transformer ces infrastructures en sources de rente, dont l’accès n’est possible qu’en échange d’un paiement. Mais il rappelle que ces formes de rentisme restent articulées à d’autres formes d’accumulation capitaliste : le concept de technoféodalisme éclaire une dynamique, mais ne définit pas un mode de production autonome.

Enfin, il serait réducteur de limiter l’analyse aux seuls secteurs financiers et technologiques. L’industrie pharmaceutique a vu ses marges exploser grâce à sa puissance monopolistique[28], et Walmart — avec 680 milliards de chiffre d’affaires et 2,1 millions d’employés — reste le premier employeur et distributeur mondial. Sa capitalisation rapportée à ses résultats dépasse même celle des géants du numérique. Autrement dit, les « vieux » secteurs du capital continuent de peser lourdement dans l’économie contemporaine.

Quel capitalisme ?

Nous concluons par une synthèse sur le régime d’accumulation actuel. Depuis la crise financière, le capital a été profondément reconfiguré : recul relatif des banques traditionnelles, montée en puissance des gestionnaires d’actifs, consolidation des Big Tech comme fraction dominante. Ces mutations sont importantes, mais elles n’ont pas sorti le capitalisme de sa stagnation séculaire. Elles sont multimodales et résistent à toute catégorisation unique du capitalisme contemporain. Retenons néanmoins quatre tendances structurantes.

1. Le rentisme.

La crise d’accumulation qui remonte à la fin des années 1960, marquée par une baisse persistante du taux de profit, a renforcé les logiques rentières dans les secteurs les plus dynamiques du capital[29]. Brett Christophers parle de capitalisme rentier pour qualifier une phase où les rentes surpassent les profits comme moteur de l’accumulation[30]. Cette dynamique freine l’innovation, réduit la concurrence et concentre la propriété, tout en reproduisant les inégalités. On peut discuter de l’extension qu’il donne au concept de rente, mais la tendance et ses effets sont indéniables.

2. La totalisation marchande.

Pour compenser le déclin de la productivité, le capital intègre toujours plus de dimensions de la vie sociale dans son processus d’accumulation. Des biens essentiels comme le logement ou les services publics aux aspects les plus intimes de l’expérience individuelle — attention, données, comportements —, tout tend à devenir marchandise ou actif générateur de revenu. Nancy Fraser a résumé ce processus : le capitalisme « cannibalise » de plus en plus d’aspects de nos vies[31].

3. L’oligarchisation et l’autoritarisme.

La concentration du capital atteint un niveau inédit, et se traduit par une volonté croissante de subordonner la politique. Deux mécanismes sont à l’œuvre. D’une part, l’absence d’opportunités productives pousse les grandes firmes à chercher dans le pouvoir politique la garantie de leurs profits, à travers déréglementations, exonérations fiscales, privatisations ou subventions publiques massives.

Dylan Riley et Robert Brenner parlent de « fraude politiquement constituée »[32]. D’autre part, l’exploitation accrue, la précarisation et le modèle même des Big Tech entrent en collision frontale avec la démocratie et les libertés publiques. Ces résistances sont de plus en plus perçues comme des obstacles à éliminer, ouvrant la voie à des solutions autoritaires.

4. La guerre.

La chute de la rentabilité mondiale accentue les rivalités inter-impérialistes. Les droits de douane de Trump symbolisent la fin de la mondialisation libérale et la volonté d’imposer à ses alliés une « taxe » au profit de la puissance étatsunienne. L’industrie de l’armement est désormais présentée comme un moteur de relance, appuyée par l’OTAN, la Commission européenne et les grandes puissances du continent.

Selon Cédric Durand, une issue possible à l’absence de relance productive serait l’installation durable d’un capitalisme rentier, oligarchique et militarisé : « une société de plus en plus inégale, autoritaire et stagnante, où une petite couche de super-riches mettra les nouvelles technologies au service de son train de vie luxueux, dans un monde dégradé et militarisé »[33].

À nous d’éviter ce scénario.

*

Publié initialement dans la revue Viento Sur (Septembre 2025). Traduit de l’espagnol (castillan) pour Contretemps par Christian Dubucq.


Notes

[1] Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Paris, Maspero, 1962 ; rééd. Paris, 10/18, 1975, p. 155.

[2] Federico J. Diez et al., The Fall of the Labor Share and the Rise of Superstar Firms, FMI, 2018 ; Wenjie Chen, Andrés Villegas-Sánchez et al., Corporate Market Power, Productivity Growth, and Innovation, FMI, 2021.

[3] Jan De Loecker, Jan Eeckhout et Gabriel Unger, « The Rise of Market Power and the Macroeconomic Implications », The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 2, 2020, p. 561-644.

[4] Michał Kalecki, Selected Essays on the Dynamics of the Capitalist Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1971. — Trad. fr. : Théorie de la dynamique économique, trad. et préf. Michel Lutfalla, Paris, Dunod, 1971.

[5] Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, Monopoly Capital : An Essay on the American Economic and Social Order, New York, Monthly Review Press, 1966. — Trad. fr. : Le capital monopoliste. Essai sur l’ordre économique et social des États-Unis, Paris, Maspero, 1968.

[6] Francisco Louçã, « The Elusive Recovery: Secular Stagnation and Long Cycles », Journal of Evolutionary Economics, vol. 31, n° 3, 2021, p. 749-771.

[7] Cédric Durand, « Fictitious Capital and the Rise of Finance », New Left Review, n° 138, 2017, p. 7–27. William Lazonick, « Innovative Enterprise or Sweatshop Economics? In Search of Foundations of Economic Analysis », Challenge, vol. 59, n° 2, 2016, p. 65–114.

[8] Brett Christophers, Rentier Capitalism: Who Owns the Economy, and Who Pays for It ? Londres, Verso, 2020.

[9] Desiree Fields, « Constructing a New Asset Class : Property-led Financial Accumulation after the Crisis », Economic Geography, vol. 94, n° 2, 2018, p. 118-140.

[10] elDiario.es, « Enquête sur les « nouveaux propriétaires immobiliers », 2021.

[11] The Economist, mai 2025.

[12] Investigate Europe, enquête sur BlackRock, 2025.

[13] Financial Times, 29 janvier 2023.

[14] Bloomberg, 11 août 2022.

[15] Jordan Pouille, enquête, Investigate Europe, 2025.

[16] Adam Tooze, « Has Covid ended the neoliberal era? », The Guardian, 2 septembre 2021. Adam Tooze, « By pushing for more oil production, the US is killing its climate pledges », The Guardian, 12 août 2021.

[17] Isabella M. Weber, « How to Hold Down Prices without Fueling Inflation », Project Syndicate, 2023.

[18] Benjamin Braun, « Exit, Control, and Politics: Structural Power and Corporate Governance under Asset Manager Capitalism », Politics & Society, vol. 50, n° 4, 2022, p. 630-654.

[19] Braun, Benjamin & Durand, Cédric (29 mai 2025), America’s Braudelian Autumn, Phenomenal World

[20] Cédric Durand, art. cit.

[21] Article universitaire sur la politique industrielle, The World Economy, s.d.

[22] Cédric Durand, « Hollow States », Sidecar, New Left Review, 7 novembre 2022. Disponible en ligne : newleftreview.org/sidecar/posts/hollow-states.

[23] openDemocracy, Ethan Shone, « The BlackRock letters: inside Labour’s ‘close partnership’ », openDemocracy, 22 novembre 2024. Gabor, Daniela (2 juillet 2024), « Labour is putting its plans for Britain in the hands of private finance. It could end badly », The Guardian, section Opinion (Economics), 2 juillet 2024

[24] Jan Fichtner, Eelke Heemskerk et Javier García-Bernardo, « Hidden Power of the Big Three? Passive Index Funds, Re-concentration of Corporate Ownership, and New Financial Risk », Business and Politics, vol. 19, n° 2, 2017, p. 298-326.

[25] Durand, Cédric, « Le technoféodalisme est un Léviathan de pacotille », Contretemps, février 2025.

[26] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019. — Trad. fr. : L’Âge du capitalisme de surveillance, trad. Christian Cler, Paris, Zulma, 2020.

[27] Yanis Varoufakis, Technofeudalism: What Killed Capitalism, Londres, Bodley Head, 2023. — Trad. fr. : Les nouveaux serfs de l’économie, Paris, Les Liens qui libèrent, 2024.

[28] Ufuk Akçigit, Wenjie Chen, Federico J. Díez, Romain Duval, Philipp Engler, Jiayue Fan, Chiara Maggi, Daniel A. Schwarz, Ippei Shibata & Carolina Villegas-Sánchez, Rising Corporate Market Power : Emerging Policy Issues, Staff Discussion Note no. 2021/001, Fonds monétaire international (FMI), mars 2021.

[29] Daniel Machado, contribution sur Rede Anticapitalista, 2025.

[30] Brett Christophers, Rentier Capitalism, Verso, 2020.

[31] Nancy Fraser, Cannibal Capitalism: How Our System Is Devouring Democracy, Care, and the Planet—and What We Can Do About It, Londres, Verso, 2022. — Trad. fr. : Le capitalisme est un cannibalisme, Paris, La Découverte, 2023.

[32] Dylan Riley et Robert Brenner, « Seven Theses on American Politics », New Left Review, n° 138, 2022, p. 5-27.

[33] Cédric Durand, passage cité.

9 février 2026

Nouvelles et anciennes oligarchies. Transformations du régime d’accumulation du capital

Quelles sont les dynamiques à l’œuvre dans le capitalisme contemporain ? Francisco Louçã et Diego Machado proposent une synthèse des débats actuels et examinent la dynamique stagnante et rentière actuelle, insistant sur la centralité acquise depuis la crise de 2007-2008 par deux nouveaux acteurs : les gestionnaires d’actifs et les techno-oligarques.

Marx a longuement insisté sur la capacité singulière du capitalisme à développer les forces productives : la concurrence pousse les capitalistes à innover sans relâche, ce qui accroît la composition organique du capital. Il en déduisait aussi une tendance structurelle à la concentration :

« L’évolution du mode de production capitaliste entraîne nécessairement la centralisation et la concentration du capital. La taille moyenne des entreprises ne cesse de croître ; un grand nombre de petites entreprises sont battues dans la concurrence par un petit nombre de grandes entreprises qui contrôlent une part croissante du capital, du travail, de la propriété et de la production dans des secteurs entiers. (…) La concurrence capitaliste poursuit le processus d’expropriation qui est à l’origine du mode de production capitaliste. (…) L’histoire du capital est l’histoire de la destruction de la propriété de la grande majorité au profit de la propriété d’une minorité de plus en plus restreinte »[1].

Historiquement, le capitalisme a bien porté un vaste développement technologique et matériel — mais au prix de tensions économiques et sociales. Nous partons ici d’un trait précis : l’évolution récente de la composition de la bourgeoisie. Les cinquante dernières années se caractérisent par une croissance atone, une faiblesse de l’investissement et des gains de productivité modestes : c’est la « stagnation séculaire ». Il y a crise d’accumulation, parallèlement à une forte concentration des richesses. Telle est, selon nous, la double signature du capitalisme tardif.

Avant d’examiner les causes de cette performance, retenons un fait central pour comprendre le capitalisme contemporain : la concentration des entreprises. De nombreuses études empiriques — y compris du FMI[2] — convergent : les marges et les profits augmentent, mais surtout au bénéfice d’un noyau réduit de très grandes firmes :

« Plus importante que l’augmentation de la marge agrégée, la conclusion principale est que la distribution des marges a changé : la médiane reste stable, les percentiles supérieurs bondissent. (…) Quelques entreprises sont à la fois très rentables et très grandes ; la plupart ne voient aucune hausse de marge et perdent des parts de marché »[3].

Les effets macroéconomiques sont établis : moindre investissement, moindre emploi, recul de la part salariale. Dans le même temps, ce petit groupe s’arroge un pouvoir de marché démesuré et fixe des prix au-dessus du « normal » — rente au sens (néo)classique —, ce que Kalecki a théorisé par le markup[4]. L’école du « capitalisme monopoliste » l’avait anticipé : surcapacités des grands groupes, composition organique croissante, substitution du capital au travail, demande comprimée ; au bout de la chaîne, suraccumulation des excédents faute d’occasions d’investissement productif et tendance à la stagnation[5].

Cette grille, toutefois, ne suffit plus. D’une part, la monopolisation est décisive mais non exclusive : il faut tenir compte des transformations de la logique d’accumulation, notamment sous le néolibéralisme. D’autre part, la concentration ne produit pas que des effets « économiques » : à mesure que les grandes firmes agrègent un pouvoir de marché inédit, elles accroissent leur emprise sociale et politique.

Ce que Marx entrevoyait a changé d’échelle : certaines entreprises — on y reviendra — surdéterminent des pans entiers des rapports sociaux, et leur articulation renforcée au pouvoir d’État devient constitutive de leur régime d’accumulation. Autrement dit, l’« oligarchisation » est un trait déterminant du capitalisme actuel.

Tel est l’angle que nous retenons ici : retracer l’évolution des logiques d’accumulation au cours des dernières décennies, montrer comment elles ont permis l’essor de segments nouveaux — tout en recomposant des formes anciennes — du capital, et en cartographier les frontières, les intérêts et les tensions. Deux fractions apparaissent avec netteté : les gestionnaires d’actifs (asset managers) et les techno-oligarques. Nous conclurons en examinant ce que ces transformations révèlent du capitalisme contemporain.

Stagnation séculaire et basculement financier

La stagnation séculaire correspond à la phase dépressive de la quatrième « longue vague » de développement, avec une particularité majeure : sa durée.

L’expansion d’après-guerre est bien documentée — automobile, chimie, sidérurgie, biens durables durant les « trente glorieuses ». Mais après l’épuisement de cet élan, la reprise annoncée dans les années 1980, portée par la mondialisation, n’a pas rétabli durablement les taux de profit ni relancé l’investissement à l’échelle agrégée. En 2024, le rendement du capital aux États-Unis se situe autour de 12 % pour les grandes entreprises, mais à peine 4 % pour les plus petites : l’hétérogénéité est marquée.

Paradoxalement, ces décennies ont vu une intense innovation : essor du numérique, du métavers, de l’IA, robotisation des processus. Elles ont enfanté des industries et des firmes inédites, et donc de nouvelles fractions bourgeoises. Ce qu’elles n’ont pas produit, c’est un retour de l’accumulation et de l’investissement aux niveaux du passé.

Nous avons discuté ailleurs les raisons de ce long ralentissement[6]. Retenons ici son intrication avec la financiarisation et l’ascension de la finance comme secteur dominant. Les politiques néolibérales des années 1970 — libéralisation des changes, libre circulation des capitaux, déréglementation — ont favorisé l’essor financier, sur fond d’épuisement des capacités productives dans les économies avancées : délocalisations vers des zones à bas salaires et réorientation des profits vers des placements financiers plus rémunérateurs que l’investissement productif[7]. Produits opaques en série, crédit de masse pour compenser des salaires stagnants : la finance a prospéré — jusqu’à ce que le capital fictif fissure l’édifice en 2007-2008.

La crise des subprimes a entamé l’hégémonie des banques « traditionnelles » pour au moins deux raisons. D’une part, les faillites en chaîne, l’accumulation de créances douteuses et le durcissement des règles prudentielles ont comprimé leurs marges. D’autre part, une véritable révolution monétaire s’est amorcée : l’ « ère Volcker » des taux d’intérêt élevés a laissé place à une décennie de taux directeurs proches de zéro et d’achats massifs d’actifs (quantitative easing) pour enrayer la récession. De ce basculement est née une nouvelle oligarchie à deux têtes — d’un côté les gestionnaires d’actifs et leurs véhicules financiers, de l’autre les techno-oligarques — que nous analyserons plus loin.

Faut-il en conclure à la disparition de la domination bancaire ? Pas si vite. L’après-crise a renforcé la concentration du secteur : les grandes banques ont absorbé les petites en difficulté, donnant naissance à des méga-conglomérats. Comme le souligne Brett Christophers, leur pouvoir de marché accru leur a permis de ne pas répercuter intégralement la baisse des taux sur le coût du crédit, amortissant ainsi l’effet de la politique monétaire expansionniste[8]. Elles ont aussi profité de l’envolée générale des prix d’actifs à travers leurs activités de marché, en tirant parti de la réévaluation des Bourses et des obligations.

Le trait distinctif de ce nouveau régime est l’ « inflation des prix d’actifs » : l’injection massive de liquidités, combinée à une demande bridée par l’austérité et la stagnation salariale, a favorisé des rendements issus de la revalorisation des actifs plutôt que de l’investissement productif. De nouvelles entités financières ont proliféré pour capter cette manne. Après la vague de saisies immobilières, il a même fallu « inventer » des actifs de substitution : le logement est ainsi devenu, dans tout l’Occident, un actif financier privilégié, générant des profits exceptionnels.

Comme l’a montré Desiree Fields, cette « nouvelle classe d’actifs » est le produit de plusieurs facteurs[9] : la recherche d’actifs sûrs pour compenser l’érosion des rendements, la volatilité des prix de l’immobilier, les ventes forcées (par des ménages ou des acteurs publics) après 2008-2009, et enfin des politiques publiques qui ont rendu l’investissement attractif (incitations fiscales, aménagements urbains, etc.). Les fonds ont acquis massivement des biens dans les grandes métropoles, non seulement pour spéculer par achat-revente, mais aussi pour les mettre sur le marché locatif et capter un flux continu de revenus, bouleversant ainsi la structure de propriété[10].

Les privatisations dictées par l’austérité ont renforcé cette dynamique en transférant aux gestionnaires d’actifs des infrastructures et services essentiels (énergie, transports, réseaux), dont la demande inélastique assure des rentes élevées — souvent alimentées directement par les budgets publics. L’affaiblissement des capacités de l’État a encore élargi leur rôle : sous-traitance d’études, d’expertises, d’analyses de risques ou de gestions opérationnelles. Résultat : des revenus exceptionnels, des conflits d’intérêts en cascade et une influence grandissante sur les politiques publiques.

C’est ainsi qu’a émergé une nouvelle fraction centrale du capital : les gestionnaires d’actifs. Leurs encours sous gestion (AuM) ont explosé avec ce nouveau régime monétaire, et la propriété s’y concentre autour des « Big Three » — BlackRock, Vanguard, State Street. Dans l’immobilier, Blackstone occupe une place majeure, avec des liens capitalistiques étroits avec BlackRock et Vanguard. Ensemble, les « Big Three » détiennent plus de 20 % des actions du S&P 500 : ce sont des « propriétaires universels » (universal owners). Au-delà des titres financiers, ils possèdent de plus en plus d’actifs réels — infrastructures, logements, énergie, transports, télécoms (comme l’acquisition du port de Panama par BlackRock en 2024) — et surtout le pouvoir de les gérer et d’orienter des flux financiers colossaux.

La puissance de ces nouvelles entreprises financières résulte des opportunités créées par la politique monétaire des banques centrales, du déplacement des fonds d’investissement vers des applications spéculatives et, en outre, de la particularité de l’économie américaine, avec une dette publique de 36 000 milliards de dollars et la capacité d’attirer les épargnes et les capitaux du monde entier. Elles naviguent en effet dans un océan d’argent. Ainsi, au cours de la dernière décennie, Apollo, BlackRock, Blackstone et KKR ont quintuplé la valeur des actifs qu’elles contrôlent. Elles jouent également un rôle de premier plan dans les activités financières traditionnelles telles que le crédit et l’assurance : l’année dernière, Apollo a accordé plus de rentes que n’importe quel assureur américain[11].

Pouvant opérer sans restrictions réglementaires, contrairement aux banques traditionnelles, ce qui explique d’ailleurs en partie leur essor après la crise, ces sociétés financières peuvent obtenir des marges plus élevées. Pour la même raison, les banques traditionnelles ont augmenté leurs crédits à ces institutions, qui ont quintuplé depuis 2015 : actuellement, un dixième des crédits bancaires leur est destiné. Les banques traditionnelles cherchent à obtenir une part des bénéfices du système bancaire parallèle.

Le fait que ces nouvelles entreprises financières contrôlent des dimensions centrales des sociétés actuelles leur confère un pouvoir gigantesque[12], notamment pour faire chanter les États, ce qui est aggravé par le fait que le secteur des gestionnaires d’actifs lui-même est très concentré et dominé par quelques acteurs. Des entreprises telles que BlackRock dépensent chaque année plusieurs millions de dollars en lobbying auprès des gouvernements, des politiciens et des parlements[13].

De même, la sous-traitance de ces entreprises pour effectuer des tâches de l’État, ainsi que leur promiscuité avec les gouvernements et les banques centrales, leur confère un poids important dans le processus décisionnel des politiques publiques[14]. L’économiste Daniela Gabor, qui suit les débats sur la réglementation financière, conclut sans ambages : « J’ai réalisé que ce n’étaient plus les banques qui détenaient le pouvoir, mais les gestionnaires d’actifs »[15].

Le deuxième élément constitutif de la nouvelle oligarchie est le pouvoir des entreprises de technologies de l’information et de la communication (TIC) — les « Big Tech », incarnées par les géants américains Alphabet, Meta, Amazon et Microsoft — ont connu depuis le début du siècle une croissance vertigineuse. Aujourd’hui, elles pourraient constituer la fraction politiquement la plus puissante du capital. Grandes bénéficiaires des liquidités injectées par les banques centrales, elles ont vu leurs actions s’apprécier plus que toute autre catégorie de titres. Parallèlement, elles ont accru leur poids social et politique, avec des répercussions profondes.

La pandémie et ses suites immédiates ont marqué un tournant : les États sont intervenus massivement pour soutenir salaires et entreprises, tandis que de nouveaux programmes d’assouplissement quantitatif atteignaient des proportions inédites. Cette situation a conduit Adam Tooze à se demander si la Covid-19 n’avait pas signé la fin de l’ère néolibérale — une hypothèse sur laquelle nous reviendrons[16].

Un phénomène atypique a marqué cette période : le retour temporaire de l’inflation, alimentée par les perturbations des chaînes d’approvisionnement dues à la pandémie et à la guerre en Ukraine, ainsi que par les stratégies opportunistes des géants de la distribution. Les banques centrales ont alors relevé brutalement leurs taux, au bénéfice du vieux secteur bancaire. L’épisode inflationniste (2022-2024) a aussi permis à des segments traditionnels et monopolistiques du capital — énergie, distribution — de réaliser des profits extraordinaires en augmentant simplement leurs marges[17]. Avec la normalisation des taux et de l’inflation, ces bénéfices exceptionnels devraient cependant se résorber.

Nous sommes désormais dans une phase de transition : taux d’intérêt modérément bas, banques centrales allégeant leurs bilans. Cette configuration fragilise l’ensemble du secteur financier et révèle des divisions internes. Les banques traditionnelles préfèrent les taux élevés, qui gonflent leurs marges sur le crédit et sur les produits financiers liés au taux directeur, tout en redoutant l’inflation qui dévalorise leurs créances.

Les gestionnaires d’actifs, eux, privilégient les politiques monétaires expansionnistes et une inflation modérée, car la valeur de leurs commissions dépend directement du niveau des prix agrégés des actifs. Comme le souligne Benjamin Braun, ce qui importe à BlackRock, ce n’est pas la performance relative de chaque fonds, mais la hausse générale des valorisations, d’où leur lobbying persistant en faveur de taux bas et de liquidités abondantes[18].

Ces divergences se sont manifestées face à l’administration Trump, comme l’ont montré Braun et Durand[19]. Pour Cédric Durand, écrivant en 2022, la finance est vouée à un déclin quasi inévitable, en raison de la chute des indices boursiers, de l’affaiblissement des marchés de capitaux privés et de la baisse de la part des bénéfices financiers dans le revenu total[20]. La normalisation monétaire post-Covid renforcerait cette tendance.

Mais ces pronostics doivent être maniés avec prudence. Rien ne garantit que les banques centrales ne reviendront pas à des politiques plus expansionnistes sous la pression des acteurs financiers — Trump a multiplié les injonctions à Powell pour abaisser les taux. De plus, un mouvement de déréglementation d’ampleur, encore peu commenté, est en cours : Starmer et Trump ont annoncé de nouveaux paquets législatifs pour la fin de l’année, certains ramenant au statu quo d’avant 2008 ; la Commission européenne a, de son côté, annoncé la relance de la titrisation, à l’origine de la crise des subprimes.

Trump ajoute une dimension supplémentaire d’instabilité. Utilisant directement son pouvoir politique à des fins d’affaires, il a lancé une cryptomonnaie-mème ($TRUMP) à la veille de son investiture, en offrant aux gros investisseurs des places à un dîner officiel. La valeur du jeton a ensuite perdu 75 % en quelques mois, ruinant une partie de ses souscripteurs.

Plus structurellement, son tropisme en faveur des cryptomonnaies et sa volonté de déréglementer ce secteur représentent une menace sérieuse : les crypto-finances sont passées de moins de 20 milliards de dollars au début de son premier mandat à quinze fois plus aujourd’hui. Sa fortune personnelle reflète ce basculement : 1,9 milliard en crypto-actifs, contre 2,6 milliards en immobilier, des montants désormais comparables. Sa fascination pour les produits exotiques et sa détermination à instrumentaliser la Maison-Blanche pour son enrichissement personnel alimentent les incertitudes et les risques.

Face à cette conjoncture, le capital financier redouble de lobbying pour imposer ses priorités : déréglementation, allègements fiscaux, ouverture de nouveaux marchés, notamment celui des retraites. La survie ou le déclin de la finance dépendra largement du succès de ces offensives. Mais la surévaluation massive des actifs et le retour de la déréglementation nourrissent d’ores et déjà la possibilité d’une nouvelle crise financière.

L’impuissance productive persistante

Le retour d’une capacité productive comparable à celle du passé n’est pas à l’ordre du jour. La pandémie de Covid-19 a révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et la dépendance excessive qui en découle. Mais, malgré ces vulnérabilités mises à nu, la croissance de la productivité reste faible dans les économies développées, tandis que la Chine poursuit son essor industriel et technologique.

Ce double constat nourrit le retour en force de la politique industrielle : même la Commission européenne, longtemps hostile à l’intervention publique, plaide désormais pour cette orientation à la suite du rapport Draghi. Et cette fois, il ne s’agit pas seulement de rhétorique : presque tous les pays du « centre » capitaliste mettent en œuvre de tels programmes[21].

Cela pose deux questions : allons-nous assister à une renaissance du grand capital industriel ? Et plus encore, à une transformation structurelle des économies, où la production supplanterait le rentisme et la finance spéculative ? Cédric Durand juge cette perspective peu probable, pour trois raisons principales :

  1. les investissements engagés restent faibles ;
  2. les priorités sont discutables, comme l’illustrent les hausses massives des dépenses militaires en Europe ;
  3. l’incapacité à contraindre les acteurs privés risque de transformer ces politiques en simples transferts de fonds publics vers le capital[22].

Dans les faits, nombre de ces programmes reposent sur ce que Daniela Gabor appelle le de-risking : l’État prend en charge les risques d’investissement pour sécuriser la rentabilité du secteur privé, qui conserve la liberté de canaliser les capitaux comme il l’entend — voire d’en assurer directement la gestion[23].

Cette nouvelle phase de politique industrielle — résumée par la formule « risques publics, profits privés » — pourrait certes ouvrir un espace pour des politiques écologiques ou développementalistes. Mais elle risque surtout de renforcer l’accumulation par de grands groupes dans quelques niches stratégiques (IA, énergies renouvelables, semi-conducteurs, défense), sans bouleverser la structure générale des économies capitalistes.

Les gestionnaires d’actifs se réjouissent de ce soutien public, mais ils n’ont guère d’incitations à stimuler l’investissement productif ou l’innovation. En tant que « propriétaires universels », ils détiennent des parts dans la plupart des grandes entreprises d’un même secteur : leur intérêt n’est pas qu’une société surpasse ses concurrentes, mais que l’ensemble du secteur gagne en valeur. Ils privilégient donc la hausse des cours boursiers, dont dépendent leurs commissions, plutôt que l’accumulation productive[24].

Technopouvoir à l’échelle mondiale

Sorties renforcées de la crise sanitaire, les Big Tech sont devenues plus puissantes que jamais. Leurs fondateurs — désormais parmi les hommes les plus riches du monde — exercent une influence directe sur les gouvernements, affichant sans détour leurs ambitions politiques. L’image de leur présence aux premiers rangs lors de l’investiture de Trump illustre cette place centrale. Aujourd’hui, cette fraction du capital est sans doute la plus influente politiquement.

Autrefois proches des démocrates, les barons de la Silicon Valley se sont largement rapprochés de Trump et de positions autoritaires. Zuckerberg vante « l’énergie masculine », Musk radicalise X (ex-Twitter) vers la droite, et le nouveau président a rapidement abrogé un décret de Biden imposant la transparence des systèmes d’intelligence artificielle. Musk a même obtenu, via DOGE, un accès privilégié aux données des agences fédérales. À l’international, Trump a utilisé la réglementation des géants du numérique comme monnaie d’échange dans ses négociations commerciales[25].

Mais leur pouvoir ne réside pas seulement dans l’accès direct au pouvoir politique. Ces entreprises contrôlent le moyen de communication le plus universel jamais créé, et avec lui une capacité inédite à manipuler les comportements à grande échelle[26]. Leur modèle repose sur la collecte massive et granulaire de données privées, utilisées pour entraîner des algorithmes capables d’anticiper et d’influencer nos conduites. Elles monétisent ensuite l’accès à ces réseaux et à ces dispositifs de prédiction et de manipulation.

Ce modèle économique et politique, fondé sur l’accès illimité aux données, entre en collision avec les principes de liberté et de démocratie. Le virage réactionnaire de cette oligarchie numérique, soutenue par des ressources quasi inépuisables, découle directement de son mode d’accumulation : régulation, surveillance publique et libertés constitutionnelles deviennent des obstacles à contourner ou à abattre.

Face à ce constat, plusieurs travaux marxistes ont ressurgi sous la bannière du « technoféodalisme ». Varoufakis a proposé d’y voir un nouveau mode de production : selon lui, « quand on entre chez Amazon, on sort du capitalisme », puisque la plateforme tire ses revenus non de la production et de la vente de biens, mais de la captation de flux d’échanges[27]. Mais Amazon reste insérée dans le capitalisme : la propriété privée des moyens de production et la marchandisation du travail continuent de s’appliquer.

Cédric Durand avance une hypothèse différente : le technoféodalisme comme prédation des communs numériques. L’accumulation primitive dans l’espace digital et la concentration monopolistique permettent aux Big Tech de transformer ces infrastructures en sources de rente, dont l’accès n’est possible qu’en échange d’un paiement. Mais il rappelle que ces formes de rentisme restent articulées à d’autres formes d’accumulation capitaliste : le concept de technoféodalisme éclaire une dynamique, mais ne définit pas un mode de production autonome.

Enfin, il serait réducteur de limiter l’analyse aux seuls secteurs financiers et technologiques. L’industrie pharmaceutique a vu ses marges exploser grâce à sa puissance monopolistique[28], et Walmart — avec 680 milliards de chiffre d’affaires et 2,1 millions d’employés — reste le premier employeur et distributeur mondial. Sa capitalisation rapportée à ses résultats dépasse même celle des géants du numérique. Autrement dit, les « vieux » secteurs du capital continuent de peser lourdement dans l’économie contemporaine.

Quel capitalisme ?

Nous concluons par une synthèse sur le régime d’accumulation actuel. Depuis la crise financière, le capital a été profondément reconfiguré : recul relatif des banques traditionnelles, montée en puissance des gestionnaires d’actifs, consolidation des Big Tech comme fraction dominante. Ces mutations sont importantes, mais elles n’ont pas sorti le capitalisme de sa stagnation séculaire. Elles sont multimodales et résistent à toute catégorisation unique du capitalisme contemporain. Retenons néanmoins quatre tendances structurantes.

1. Le rentisme.

La crise d’accumulation qui remonte à la fin des années 1960, marquée par une baisse persistante du taux de profit, a renforcé les logiques rentières dans les secteurs les plus dynamiques du capital[29]. Brett Christophers parle de capitalisme rentier pour qualifier une phase où les rentes surpassent les profits comme moteur de l’accumulation[30]. Cette dynamique freine l’innovation, réduit la concurrence et concentre la propriété, tout en reproduisant les inégalités. On peut discuter de l’extension qu’il donne au concept de rente, mais la tendance et ses effets sont indéniables.

2. La totalisation marchande.

Pour compenser le déclin de la productivité, le capital intègre toujours plus de dimensions de la vie sociale dans son processus d’accumulation. Des biens essentiels comme le logement ou les services publics aux aspects les plus intimes de l’expérience individuelle — attention, données, comportements —, tout tend à devenir marchandise ou actif générateur de revenu. Nancy Fraser a résumé ce processus : le capitalisme « cannibalise » de plus en plus d’aspects de nos vies[31].

3. L’oligarchisation et l’autoritarisme.

La concentration du capital atteint un niveau inédit, et se traduit par une volonté croissante de subordonner la politique. Deux mécanismes sont à l’œuvre. D’une part, l’absence d’opportunités productives pousse les grandes firmes à chercher dans le pouvoir politique la garantie de leurs profits, à travers déréglementations, exonérations fiscales, privatisations ou subventions publiques massives.

Dylan Riley et Robert Brenner parlent de « fraude politiquement constituée »[32]. D’autre part, l’exploitation accrue, la précarisation et le modèle même des Big Tech entrent en collision frontale avec la démocratie et les libertés publiques. Ces résistances sont de plus en plus perçues comme des obstacles à éliminer, ouvrant la voie à des solutions autoritaires.

4. La guerre.

La chute de la rentabilité mondiale accentue les rivalités inter-impérialistes. Les droits de douane de Trump symbolisent la fin de la mondialisation libérale et la volonté d’imposer à ses alliés une « taxe » au profit de la puissance étatsunienne. L’industrie de l’armement est désormais présentée comme un moteur de relance, appuyée par l’OTAN, la Commission européenne et les grandes puissances du continent.

Selon Cédric Durand, une issue possible à l’absence de relance productive serait l’installation durable d’un capitalisme rentier, oligarchique et militarisé : « une société de plus en plus inégale, autoritaire et stagnante, où une petite couche de super-riches mettra les nouvelles technologies au service de son train de vie luxueux, dans un monde dégradé et militarisé »[33].

À nous d’éviter ce scénario.

*

Publié initialement dans la revue Viento Sur (Septembre 2025). Traduit de l’espagnol (castillan) pour Contretemps par Christian Dubucq.


Notes

[1] Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Paris, Maspero, 1962 ; rééd. Paris, 10/18, 1975, p. 155.

[2] Federico J. Diez et al., The Fall of the Labor Share and the Rise of Superstar Firms, FMI, 2018 ; Wenjie Chen, Andrés Villegas-Sánchez et al., Corporate Market Power, Productivity Growth, and Innovation, FMI, 2021.

[3] Jan De Loecker, Jan Eeckhout et Gabriel Unger, « The Rise of Market Power and the Macroeconomic Implications », The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 2, 2020, p. 561-644.

[4] Michał Kalecki, Selected Essays on the Dynamics of the Capitalist Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1971. — Trad. fr. : Théorie de la dynamique économique, trad. et préf. Michel Lutfalla, Paris, Dunod, 1971.

[5] Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, Monopoly Capital : An Essay on the American Economic and Social Order, New York, Monthly Review Press, 1966. — Trad. fr. : Le capital monopoliste. Essai sur l’ordre économique et social des États-Unis, Paris, Maspero, 1968.

[6] Francisco Louçã, « The Elusive Recovery: Secular Stagnation and Long Cycles », Journal of Evolutionary Economics, vol. 31, n° 3, 2021, p. 749-771.

[7] Cédric Durand, « Fictitious Capital and the Rise of Finance », New Left Review, n° 138, 2017, p. 7–27. William Lazonick, « Innovative Enterprise or Sweatshop Economics? In Search of Foundations of Economic Analysis », Challenge, vol. 59, n° 2, 2016, p. 65–114.

[8] Brett Christophers, Rentier Capitalism: Who Owns the Economy, and Who Pays for It ? Londres, Verso, 2020.

[9] Desiree Fields, « Constructing a New Asset Class : Property-led Financial Accumulation after the Crisis », Economic Geography, vol. 94, n° 2, 2018, p. 118-140.

[10] elDiario.es, « Enquête sur les « nouveaux propriétaires immobiliers », 2021.

[11] The Economist, mai 2025.

[12] Investigate Europe, enquête sur BlackRock, 2025.

[13] Financial Times, 29 janvier 2023.

[14] Bloomberg, 11 août 2022.

[15] Jordan Pouille, enquête, Investigate Europe, 2025.

[16] Adam Tooze, « Has Covid ended the neoliberal era? », The Guardian, 2 septembre 2021. Adam Tooze, « By pushing for more oil production, the US is killing its climate pledges », The Guardian, 12 août 2021.

[17] Isabella M. Weber, « How to Hold Down Prices without Fueling Inflation », Project Syndicate, 2023.

[18] Benjamin Braun, « Exit, Control, and Politics: Structural Power and Corporate Governance under Asset Manager Capitalism », Politics & Society, vol. 50, n° 4, 2022, p. 630-654.

[19] Braun, Benjamin & Durand, Cédric (29 mai 2025), America’s Braudelian Autumn, Phenomenal World

[20] Cédric Durand, art. cit.

[21] Article universitaire sur la politique industrielle, The World Economy, s.d.

[22] Cédric Durand, « Hollow States », Sidecar, New Left Review, 7 novembre 2022. Disponible en ligne : newleftreview.org/sidecar/posts/hollow-states.

[23] openDemocracy, Ethan Shone, « The BlackRock letters: inside Labour’s ‘close partnership’ », openDemocracy, 22 novembre 2024. Gabor, Daniela (2 juillet 2024), « Labour is putting its plans for Britain in the hands of private finance. It could end badly », The Guardian, section Opinion (Economics), 2 juillet 2024

[24] Jan Fichtner, Eelke Heemskerk et Javier García-Bernardo, « Hidden Power of the Big Three? Passive Index Funds, Re-concentration of Corporate Ownership, and New Financial Risk », Business and Politics, vol. 19, n° 2, 2017, p. 298-326.

[25] Durand, Cédric, « Le technoféodalisme est un Léviathan de pacotille », Contretemps, février 2025.

[26] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, New York, PublicAffairs, 2019. — Trad. fr. : L’Âge du capitalisme de surveillance, trad. Christian Cler, Paris, Zulma, 2020.

[27] Yanis Varoufakis, Technofeudalism: What Killed Capitalism, Londres, Bodley Head, 2023. — Trad. fr. : Les nouveaux serfs de l’économie, Paris, Les Liens qui libèrent, 2024.

[28] Ufuk Akçigit, Wenjie Chen, Federico J. Díez, Romain Duval, Philipp Engler, Jiayue Fan, Chiara Maggi, Daniel A. Schwarz, Ippei Shibata & Carolina Villegas-Sánchez, Rising Corporate Market Power : Emerging Policy Issues, Staff Discussion Note no. 2021/001, Fonds monétaire international (FMI), mars 2021.

[29] Daniel Machado, contribution sur Rede Anticapitalista, 2025.

[30] Brett Christophers, Rentier Capitalism, Verso, 2020.

[31] Nancy Fraser, Cannibal Capitalism: How Our System Is Devouring Democracy, Care, and the Planet—and What We Can Do About It, Londres, Verso, 2022. — Trad. fr. : Le capitalisme est un cannibalisme, Paris, La Découverte, 2023.

[32] Dylan Riley et Robert Brenner, « Seven Theses on American Politics », New Left Review, n° 138, 2022, p. 5-27.

[33] Cédric Durand, passage cité.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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