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Palestine : Travailler sous occupation en Cisjordanie
25 juin 2026

Palestine : Travailler sous occupation en Cisjordanie


Fin janvier 2026, une délégation de l’Union syndicale Solidaires s'est rendue en Palestine occupée, plus précisément en Cisjordanie, pour aller à la rencontre des syndicalistes palestinien·nes et leur apporter un soutien internationaliste. Verveine Angeli y a participé et revient ici sur la situation faite à la classe travailleuse palestinienne en contexte colonial.

L’Union syndicale Solidaires a envoyé une délégation en Cisjordanie à la fin du mois de janvier 2026, délégation qui a rencontré de nombreux acteurs et actrices du monde syndical et du travail.

Ce n’était pas la première fois, deux autres délégations syndicales avaient été organisées en 2016 et 2019 dans le même esprit. Elle visait cette fois-ci à documenter et témoigner des conditions de travail sous occupation, à rendre compte des différentes formes de domination exercées sur les travailleurs et travailleuses palestiniens, et à contribuer au renforcement des solidarités internationales dans le monde du travail, particulièrement attendues depuis le 7 octobre 2023.

Le constat d’une dégradation de la situation économique et sociale

Le durcissement de la colonisation a directement contribué à la dégradation de la situation économique en Cisjordanie. Et l’étranglement de l’économie palestinienne auquel on assiste est lui-même un élément qui vise à renforcer la domination d’Israël. L’emploi et les ressources qu’il assure sont fortement touchés.

Les emplois palestiniens en Israël [Palestine 48] sont remis en cause par la suppression des permis de travail qui autorisent le passage du mur de séparation. Le nombre de permis accordé est ainsi passé de 170 000 avant le 7 octobre à 10 000 aujourd’hui. 30 000 personnes travailleraient de manière illégale en Israël selon le Democratic and Workers Right Center. Le franchissement illégal du mur, motivé par la nécessité de travailler, expose à de nombreux risques : blessures, handicaps, arrestations, voire assassinats lors d’interventions de la police israélienne. Des vidéos en nombre circulent sur ces passages ratés.

Certes, le système des permis a été fortement critiqué – comme le soulignait un syndicaliste de l’Union des chômeurs dans un entretien paru dans la Revue internationale de Solidaires – puisqu’il soumet les Palestinien·nes à des pressions, des marchandages au profit de membres de l’armée israélienne, des refus et des punitions collectives lorsque qu’un membre de la famille ou du village est arrêté. Et il maintient les travailleur·euses dans une grande précarité du fait que les permis peuvent être révoqués à tout moment. Néanmoins, aujourd’hui, le manque à gagner financier pour les individus concernés comme pour l’économie palestinienne dans son ensemble est devenu très important.

La crise économique et sociale actuelle affecte le secteur de la construction avec ses salariés ou travailleurs indépendants. Sont concernés les emplois dans l’Etat d’Israël et dans les colonies en Cisjordanie, Israël étant très consommateur d’emplois dans le bâtiment. Mais cela touche aussi le travail en Cisjordanie même où la construction est en berne, et où les syndicalistes de l’électricité, les peintres et plâtriers décrivent une baisse dramatique de leur activité et de leurs ressources.

Au plan global, selon l’OIT et le Bureau palestinien des statistiques, cette baisse d’emplois est partiellement compensée par des emplois indépendants très précaires, souvent informels de type petits commerces qui ne procurent pas les moyens de vivre correctement.

L’agriculture aussi est touchée, l’UAWC (Union of agricultural work committees) a vu ses semences détruites par l’armée israélienne en juillet 2025 et les attaques de colons se sont multipliées au moment de la cueillette des olives, faisant des blessé·es y compris chez les personnes venues de l’étranger et d’Israël pour soutenir les paysan·nes palestinien·nes. Ainsi l’accès à la terre à proximité des colonies est dangereux, sachant que leur existence est en forte expansion. Et pour les familles, les ressources complémentaires venues de l’agriculture qui seraient particulièrement utiles dans la situation actuelle sont difficiles à assurer.

L’Autorité palestinienne menacée d’écroulement

Autre facteur de chômage et de baisse des revenus : les difficultés pour l’Autorité palestinienne à payer les employé·es publics dans l’enseignement, la poste et la santé. Israël retient aujourd’hui 68% du budget de l’Autorité palestinienne (AP), selon cette dernière, correspondant aux ressources douanières et à la TVA. La disposition des accords d’Oslo, qui institue une forme d’union douanière, permet à Israël d’exercer à volonté une pression financière sur l’AP et sur l’économie palestinienne. Cette situation s’est accentuée depuis le 7 octobre 2023.

Cette rétention est désormais responsable de la baisse dramatique des revenus des salarié·es du secteur public, qui ne travaillent plus que trois jours par semaine et sont payé·es de façon irrégulière, certains n’ayant pas reçu de salaire depuis trois mois. Chaque mois, l’Autorité palestinienne annonce ce qu’elle pourra verser, retenant une fraction du salaire selon son montant, plus fortement pour les salaires au-dessus de 2000 shekels, soit 550 euros (le salaire minimum est de 1880 shekels en Cisjordanie et autour de 6000 en Israël).

L’absence de salaire plein et régulier est cause de nombreuses difficultés dans les familles et l’absence totale de visibilité sur l’avenir génère une grande souffrance.

Soumise à un blocage de ses ressources, aggravé par la faiblesse des versements de l’Union européenne et par l’impossibilité d’emprunter sur les marchés, l’Autorité palestinienne fait face à un avenir plus qu’incertain. Cette situation entraîne une dégradation majeure du fonctionnement des services publics. Si l’enseignement et la santé continuent de recruter, ces secteurs restent largement déficitaires en emplois.

Ainsi, les hôpitaux publics orientent désormais systématiquement les patient·es vers des établissements privés aujourd’hui saturés, les médecins et personnel infirmiers témoignent de conditions de travail très dégradées et de salaires amputés eux aussi. L’absence de psychologues est criante alors que les besoins sont très importants chez les jeunes en particulier dans ce contexte de chômage et de violences exacerbées.

D’autres emplois sont menacés avec la suppression des aides états-uniennes, les attaques contre l’UNRWA et contre les ONG sommées de donner à Israël la liste de leurs employé·es palestinien·nes. 37 ONG n’avaient pas reçu d’agrément de la part d’Israël en ce mois de janvier.

L’emploi des jeunes est très touché et les jeunes diplômé·es, dont de très nombreuses jeunes femmes (85% sont diplômées) se voient contraintes d’accepter des emplois déqualifiés, à mi-temps. Pour elles et eux le contexte est très anxiogène.

Au total, l’économie palestinienne est exsangue et ce que disait ce postier de Bethleem, « Pas d’espoir, pas d’avenir, mais c’est notre terre », résume l’état d’esprit de nombreux·ses travailleur·euses.

Les prêts, pièges qui se referment sur les travailleur·euses privées d’emploi

De nombreux prêts ont été consentis à l’économie et aux particuliers dans la période qui a suivi les accords d’Oslo, en particulier après 2007. Le système, dans un contexte de dépendance économique, est particulièrement complexe.

Ainsi, des travailleur·euses qui avaient un salaire en dinars jordaniens ou en shekels ont conclu des prêts en dollars. Auparavant, en cas de difficultés liées aux fluctuations des devises, ce qui est le cas aujourd’hui avec le niveau élevé du shekel, l’Autorité palestinienne pouvait apporter des garanties, ce qu’elle n’est plus en mesure de faire aujourd’hui.

Avec la crise actuelle les témoignages font état des difficultés des travailleur·euses à rembourser ces prêts. Même si les banques acceptent de les renégocier, le coût du crédit est de plus en plus cher. Or pour les Palestinien·nes, c’est la prison pour dette si les prêts ne sont pas honorés, et ce, même pour un chèque sans provision de 100 shekels.

Il n’y a pas de chiffres officiels sur le nombre de personnes emprisonnées pour ces raisons, mais il est dénoncé la situation de personnes qui avaient un emploi en Israël, d’autres décédées dont les familles ne peuvent pas payer le crédit, d’autres qui ont vu leur maison détruite, de personnes qui risquent leur vie en prenant la fuite au moment de perquisitions.

Une mobilité de plus en plus contrainte

L’accélération de la colonisation en Cisjordanie a son corolaire en matière de freins à la mobilité. Les check-points, barrières mobiles qui se sont multipliées (les estimations varient de 8500, chiffre de l’ONU en décembre 2025 à 10 000, chiffre cité en janvier par le DWRC) sont une autre conséquence de la volonté de laisser l’espace aux colons. La situation est encore amplifiée dans le nord de la Cisjordanie avec une circulation routière qui a diminué de moitié.

En règle générale, les barrières sont disposées le matin jusqu’à 9 heures et rétablies le soir après 16 heures, pour permettre aux colons de se rendre à leur travail sans croiser de Palestinien·nes, forme particulière de l’apartheid. C’est le cas le plus fréquent, mais des barrages peuvent aussi être ajoutés pour d’autres raisons de sécurité aux yeux d’Israël.

Certains villages sont fermés depuis deux ans, c’est le cas par exemple de lieux d’habitations de certain·es travailleur·euses rencontré·es à Hébron et à Ramallah. Une application sur smartphone est maintenant utilisée pour échanger les informations sur les routes ouvertes ou fermées et les contournements quand ils sont possibles.

Tous ces obstacles impactent lourdement le travail : itinéraires de contournement supplémentaires, temps de trajets multipliés par 4 ou 5 dans certains cas. Les personnes qui vivent dans les villages et travaillent dans les villes, arrivent en retard, voire pas du tout certains jours, cela affectant la durée des journées de travail. Les témoignages insistent sur le stress avec les violences aux check-points, l’incertitude empêchant les travailleur·euses de savoir quand ils et elles arriveront au travail, pourront regagner leur domicile, retrouver les enfants… Les jours de travail perdus sont comptabilisés par le Bureau palestinien des statistiques.

Toute la Cisjordanie est concernée, y compris Ramallah, où de nombreux·ses travailleur·ses vivent à l’extérieur de la ville. Les attaques israéliennes y sont également perpétrées, touchant à plusieurs reprises la zone industrielle d’El Bireh, qui jouxte Ramallah.

Des travailleur·euses en difficulté pour se défendre

Le mouvement syndical en Palestine est profondément divisé et fragmenté. Depuis les accords d’Oslo, qui ont établi un lien entre le syndicat officiel palestinien, la Palestinian General Federation of Trade Unions (PGFTU), et la Histadrout israélienne, plusieurs syndicats indépendants se sont créés. Ces syndicats n’ont pas accepté le lien avec ce qu’ils considèrent comme un rouage essentiel de la colonisation et de l’État d’Israël puisque la Histadrout – bien avant la création de l’État d’Israël – avait pour objet de promouvoir “le travail juif”.

Mais ces syndicats indépendants sont morcelés, ont très peu de moyens et ont été régulièrement soumis à des pressions et de la répression de la part de l’Autorité palestinienne qui a l’habitude de désigner les dirigeants syndicaux, comme l’a fait aussi Hamas à Gaza. Ainsi, après les grands mouvements sociaux de 2016, de nombreux syndicalistes ont perdu leur travail. Ces syndicats sont parfois regroupés dans des cadres interprofessionnels mais s’appuient beaucoup sur une existence professionnelle.

À titre d’exemple, le syndicat des électriciens est une organisation qui a aussi un rôle de certification professionnelle pour les travailleurs exerçant ce métier. Le niveau local est aussi important et la solidarité entre secteurs s’exerce plus facilement à ce niveau. C’est le cas particulièrement à Tulkarem avec le syndicat New unions, à Hébron aussi où les liens et l’entraide entre différents secteurs professionnels est importante.

Le code du travail hérité de celui de la Jordanie et des lois égyptiennes ne prévoit pas les situations d’urgence. Il n’y a pas de justice du travail en Palestine, même si c’est une revendication des syndicats. Cela rend les procédures judiciaires longues, elles peuvent prendre jusqu’à 7 ans. Et elles sont peu efficaces, avec des juges et des avocats souvent incompétents sur le sujet. Le travail en collaboration avec l’OIT et les négociations des syndicats avec l’AP se sont arrêtés le 7 octobre 2023, laissant en plan notamment les discussions difficiles sur la sécurité sociale.

Ce droit du travail peu contraignant laisse beaucoup de libertés aux employeurs pour des décisions unilatérales. La situation actuelle a déjà été expérimentée au moment de la pandémie de Covid-19. Certains employeurs profitent de la situation pour restructurer les activités et licencier sans préavis ni indemnités, sans pour autant que les entreprises aient eu auparavant des pertes financières, cela a notamment été le cas dans l’hôtellerie. Dans d’autres cas, ils ont simplement supprimé des primes, des aides pour une assurance maladie, une prévoyance…

Certain·es salarié·es sont contraint·es à la démission d’autres à réduire leur temps de travail, les femmes à accepter des mi-temps, ils et elles se voient pénalisé·es en raison des nombreux retards liés aux barrages. Des juristes lié·es aux syndicats ou soutiens dans des associations interviennent régulièrement auprès des employeurs et engagent parfois des démarches devant les tribunaux.

La réduction du temps de travail imposée a des conséquences immédiates sur les salaires mais aussi sur les indemnités de fin de contrat. Ces enjeux sont particulièrement importants en l’absence de sécurité sociale, d’indemnisation du chômage et de système de retraite pour les salarié·es du secteur privé.

La violence de la colonisation est partout et touche toutes les sphères de la société, recrudescence des agressions des colons, interventions de l’armée en protection de ceux-ci, attaques de l’armée contre les camps, agressions physiques sur les check-points, incursions dans des lieux de travail… Et elle se répand dans toutes les sphères de la société. Comment est-il possible de protéger les travailleur·euses contre ces violences là quand elles se répercutent dans le monde du travail ?

Que peuvent les syndicats ?

Les organisations syndicales et les travailleur·euses rencontré·es décrivent la même situation de baisse des revenus, de chômage, de travail amputé, un contexte de grande difficultés tant matérielles que psychologiques. Les syndicats font face à des situations de misère, de désespoir inconnues jusque-là.

Il faut ajouter que, dans une Palestine qui a connu de grands mouvements de grève chez les enseignant·es sur la sécurité sociale, les organisations syndicales disent la difficulté de se battre aujourd’hui de la même manière, confrontées à une Autorité palestinienne défaite. Certains disent « Ce n’est pas le moment », mêmes si les sujets d’insatisfaction sont nombreux et la confiance envers l’Autorité palestinienne inexistante. Si ce n’est même de la défiance au regard de sa collaboration active avec Israël. Quelques mouvements ont eu lieu chez les enseignant·es ou les médecins, mais on est loin des mouvements généralisés et interprofessionnels qui entendaient peser sur les politiques économiques et sociales.

Mais cela ne veut pas dire ne rien faire. Les syndicats sont dans ce contexte des lieux de solidarité, d’entraide et de défense individuelle. Le syndicat des électriciens à Hébron, confronté à l’absence de travail pour de nombreux membres qui travaillaient en Israël, organise de la formation professionnelle sur le temps libre et cherche des partenariats pour se former sur l’énergie solaire. Le comité des femmes du syndicat New Unions à Tulkarem organise des activités pour apporter des ressources par l’agriculture ou l’artisanat.

Le syndicat des travailleuses des jardins d’enfants mène un combat pour l’application du salaire minimum, face à des employeurs qui font signer des déclarations attestant du versement de ce minimum sans le verser réellement. Il milite également pour l’ouverture obligatoire d’un compte bancaire pour chaque salariée, afin de garantir le contrôle effectif des versements. Ces travailleuses autonomes subissent en outre les effets de la paupérisation, avec des parents disposant de moins de moyens pour faire garder leurs enfants.

Le syndicat des journalistes revendique l’intégration dans la profession des nouveaux et nouvelles journalistes, qui à Gaza exercent dans des conditions particulièrement difficiles. Le syndicat des banques, quant à lui, négocie les salaires versés en dollars américains dans un contexte de baisse de la monnaie.

Par ailleurs, des mouvements de grève se multiplient : pour l’égalité salariale entre public et privé dans le secteur de la santé, chez les travailleur·euses de l’UNRWA confronté·es à un double standard entre Palestinien·nes et personnel étranger mieux payé, et pour défendre la liberté d’expression, désormais réduite, empêchant toute dénonciation des crimes commis par Israël.

Tous les syndicats, dès qu’ils en ont la possibilité, organisent des distributions alimentaires et de produits de première nécessité à leurs membres, au-delà aussi, aux personnes réfugiées car chassées par les colons ou l’armée israélienne suite aux destructions dans les camps. Le syndicat des postiers, qui a de nombreux liens de solidarité internationale, a ainsi distribué une aide alimentaire importante et soutenu des activités sportives pour des enfants, contribué à des réparations dans une école.

Même fragmentées et divisées, ces organisations restent des lieux essentiels de regroupement et d’entraide. Elles sont un rouage essentiel du “sumud”, obstiné·es que sont leurs militants et militantes à résister et à se maintenir sur leurs terres. Comme de nombreuses associations, elles ne comptent pas sur le soutien de gouvernements occidentaux largement discrédités. Ni sur une Autorité palestinienne disqualifiée. Si elles se réfèrent encore au droit international, c’est en pleine conscience de ses limites actuelles.

En revanche, elles suivent attentivement les mobilisations de solidarité des sociétés civiles et sollicitent leurs pairs pour établir des contacts, dénoncer la situation faite au monde du travail en Palestine occupée entre exploitation et domination coloniale, obtenir un soutien ou participer à des campagnes de boycott, à l’image de leur action collective pour exiger un arrêt des livraisons d’armes à Israël (« Stop arming Israel »).

25 juin 2026

Palestine : Travailler sous occupation en Cisjordanie

Fin janvier 2026, une délégation de l’Union syndicale Solidaires s'est rendue en Palestine occupée, plus précisément en Cisjordanie, pour aller à la rencontre des syndicalistes palestinien·nes et leur apporter un soutien internationaliste. Verveine Angeli y a participé et revient ici sur la situation faite à la classe travailleuse palestinienne en contexte colonial.

L’Union syndicale Solidaires a envoyé une délégation en Cisjordanie à la fin du mois de janvier 2026, délégation qui a rencontré de nombreux acteurs et actrices du monde syndical et du travail.

Ce n’était pas la première fois, deux autres délégations syndicales avaient été organisées en 2016 et 2019 dans le même esprit. Elle visait cette fois-ci à documenter et témoigner des conditions de travail sous occupation, à rendre compte des différentes formes de domination exercées sur les travailleurs et travailleuses palestiniens, et à contribuer au renforcement des solidarités internationales dans le monde du travail, particulièrement attendues depuis le 7 octobre 2023.

Le constat d’une dégradation de la situation économique et sociale

Le durcissement de la colonisation a directement contribué à la dégradation de la situation économique en Cisjordanie. Et l’étranglement de l’économie palestinienne auquel on assiste est lui-même un élément qui vise à renforcer la domination d’Israël. L’emploi et les ressources qu’il assure sont fortement touchés.

Les emplois palestiniens en Israël [Palestine 48] sont remis en cause par la suppression des permis de travail qui autorisent le passage du mur de séparation. Le nombre de permis accordé est ainsi passé de 170 000 avant le 7 octobre à 10 000 aujourd’hui. 30 000 personnes travailleraient de manière illégale en Israël selon le Democratic and Workers Right Center. Le franchissement illégal du mur, motivé par la nécessité de travailler, expose à de nombreux risques : blessures, handicaps, arrestations, voire assassinats lors d’interventions de la police israélienne. Des vidéos en nombre circulent sur ces passages ratés.

Certes, le système des permis a été fortement critiqué – comme le soulignait un syndicaliste de l’Union des chômeurs dans un entretien paru dans la Revue internationale de Solidaires – puisqu’il soumet les Palestinien·nes à des pressions, des marchandages au profit de membres de l’armée israélienne, des refus et des punitions collectives lorsque qu’un membre de la famille ou du village est arrêté. Et il maintient les travailleur·euses dans une grande précarité du fait que les permis peuvent être révoqués à tout moment. Néanmoins, aujourd’hui, le manque à gagner financier pour les individus concernés comme pour l’économie palestinienne dans son ensemble est devenu très important.

La crise économique et sociale actuelle affecte le secteur de la construction avec ses salariés ou travailleurs indépendants. Sont concernés les emplois dans l’Etat d’Israël et dans les colonies en Cisjordanie, Israël étant très consommateur d’emplois dans le bâtiment. Mais cela touche aussi le travail en Cisjordanie même où la construction est en berne, et où les syndicalistes de l’électricité, les peintres et plâtriers décrivent une baisse dramatique de leur activité et de leurs ressources.

Au plan global, selon l’OIT et le Bureau palestinien des statistiques, cette baisse d’emplois est partiellement compensée par des emplois indépendants très précaires, souvent informels de type petits commerces qui ne procurent pas les moyens de vivre correctement.

L’agriculture aussi est touchée, l’UAWC (Union of agricultural work committees) a vu ses semences détruites par l’armée israélienne en juillet 2025 et les attaques de colons se sont multipliées au moment de la cueillette des olives, faisant des blessé·es y compris chez les personnes venues de l’étranger et d’Israël pour soutenir les paysan·nes palestinien·nes. Ainsi l’accès à la terre à proximité des colonies est dangereux, sachant que leur existence est en forte expansion. Et pour les familles, les ressources complémentaires venues de l’agriculture qui seraient particulièrement utiles dans la situation actuelle sont difficiles à assurer.

L’Autorité palestinienne menacée d’écroulement

Autre facteur de chômage et de baisse des revenus : les difficultés pour l’Autorité palestinienne à payer les employé·es publics dans l’enseignement, la poste et la santé. Israël retient aujourd’hui 68% du budget de l’Autorité palestinienne (AP), selon cette dernière, correspondant aux ressources douanières et à la TVA. La disposition des accords d’Oslo, qui institue une forme d’union douanière, permet à Israël d’exercer à volonté une pression financière sur l’AP et sur l’économie palestinienne. Cette situation s’est accentuée depuis le 7 octobre 2023.

Cette rétention est désormais responsable de la baisse dramatique des revenus des salarié·es du secteur public, qui ne travaillent plus que trois jours par semaine et sont payé·es de façon irrégulière, certains n’ayant pas reçu de salaire depuis trois mois. Chaque mois, l’Autorité palestinienne annonce ce qu’elle pourra verser, retenant une fraction du salaire selon son montant, plus fortement pour les salaires au-dessus de 2000 shekels, soit 550 euros (le salaire minimum est de 1880 shekels en Cisjordanie et autour de 6000 en Israël).

L’absence de salaire plein et régulier est cause de nombreuses difficultés dans les familles et l’absence totale de visibilité sur l’avenir génère une grande souffrance.

Soumise à un blocage de ses ressources, aggravé par la faiblesse des versements de l’Union européenne et par l’impossibilité d’emprunter sur les marchés, l’Autorité palestinienne fait face à un avenir plus qu’incertain. Cette situation entraîne une dégradation majeure du fonctionnement des services publics. Si l’enseignement et la santé continuent de recruter, ces secteurs restent largement déficitaires en emplois.

Ainsi, les hôpitaux publics orientent désormais systématiquement les patient·es vers des établissements privés aujourd’hui saturés, les médecins et personnel infirmiers témoignent de conditions de travail très dégradées et de salaires amputés eux aussi. L’absence de psychologues est criante alors que les besoins sont très importants chez les jeunes en particulier dans ce contexte de chômage et de violences exacerbées.

D’autres emplois sont menacés avec la suppression des aides états-uniennes, les attaques contre l’UNRWA et contre les ONG sommées de donner à Israël la liste de leurs employé·es palestinien·nes. 37 ONG n’avaient pas reçu d’agrément de la part d’Israël en ce mois de janvier.

L’emploi des jeunes est très touché et les jeunes diplômé·es, dont de très nombreuses jeunes femmes (85% sont diplômées) se voient contraintes d’accepter des emplois déqualifiés, à mi-temps. Pour elles et eux le contexte est très anxiogène.

Au total, l’économie palestinienne est exsangue et ce que disait ce postier de Bethleem, « Pas d’espoir, pas d’avenir, mais c’est notre terre », résume l’état d’esprit de nombreux·ses travailleur·euses.

Les prêts, pièges qui se referment sur les travailleur·euses privées d’emploi

De nombreux prêts ont été consentis à l’économie et aux particuliers dans la période qui a suivi les accords d’Oslo, en particulier après 2007. Le système, dans un contexte de dépendance économique, est particulièrement complexe.

Ainsi, des travailleur·euses qui avaient un salaire en dinars jordaniens ou en shekels ont conclu des prêts en dollars. Auparavant, en cas de difficultés liées aux fluctuations des devises, ce qui est le cas aujourd’hui avec le niveau élevé du shekel, l’Autorité palestinienne pouvait apporter des garanties, ce qu’elle n’est plus en mesure de faire aujourd’hui.

Avec la crise actuelle les témoignages font état des difficultés des travailleur·euses à rembourser ces prêts. Même si les banques acceptent de les renégocier, le coût du crédit est de plus en plus cher. Or pour les Palestinien·nes, c’est la prison pour dette si les prêts ne sont pas honorés, et ce, même pour un chèque sans provision de 100 shekels.

Il n’y a pas de chiffres officiels sur le nombre de personnes emprisonnées pour ces raisons, mais il est dénoncé la situation de personnes qui avaient un emploi en Israël, d’autres décédées dont les familles ne peuvent pas payer le crédit, d’autres qui ont vu leur maison détruite, de personnes qui risquent leur vie en prenant la fuite au moment de perquisitions.

Une mobilité de plus en plus contrainte

L’accélération de la colonisation en Cisjordanie a son corolaire en matière de freins à la mobilité. Les check-points, barrières mobiles qui se sont multipliées (les estimations varient de 8500, chiffre de l’ONU en décembre 2025 à 10 000, chiffre cité en janvier par le DWRC) sont une autre conséquence de la volonté de laisser l’espace aux colons. La situation est encore amplifiée dans le nord de la Cisjordanie avec une circulation routière qui a diminué de moitié.

En règle générale, les barrières sont disposées le matin jusqu’à 9 heures et rétablies le soir après 16 heures, pour permettre aux colons de se rendre à leur travail sans croiser de Palestinien·nes, forme particulière de l’apartheid. C’est le cas le plus fréquent, mais des barrages peuvent aussi être ajoutés pour d’autres raisons de sécurité aux yeux d’Israël.

Certains villages sont fermés depuis deux ans, c’est le cas par exemple de lieux d’habitations de certain·es travailleur·euses rencontré·es à Hébron et à Ramallah. Une application sur smartphone est maintenant utilisée pour échanger les informations sur les routes ouvertes ou fermées et les contournements quand ils sont possibles.

Tous ces obstacles impactent lourdement le travail : itinéraires de contournement supplémentaires, temps de trajets multipliés par 4 ou 5 dans certains cas. Les personnes qui vivent dans les villages et travaillent dans les villes, arrivent en retard, voire pas du tout certains jours, cela affectant la durée des journées de travail. Les témoignages insistent sur le stress avec les violences aux check-points, l’incertitude empêchant les travailleur·euses de savoir quand ils et elles arriveront au travail, pourront regagner leur domicile, retrouver les enfants… Les jours de travail perdus sont comptabilisés par le Bureau palestinien des statistiques.

Toute la Cisjordanie est concernée, y compris Ramallah, où de nombreux·ses travailleur·ses vivent à l’extérieur de la ville. Les attaques israéliennes y sont également perpétrées, touchant à plusieurs reprises la zone industrielle d’El Bireh, qui jouxte Ramallah.

Des travailleur·euses en difficulté pour se défendre

Le mouvement syndical en Palestine est profondément divisé et fragmenté. Depuis les accords d’Oslo, qui ont établi un lien entre le syndicat officiel palestinien, la Palestinian General Federation of Trade Unions (PGFTU), et la Histadrout israélienne, plusieurs syndicats indépendants se sont créés. Ces syndicats n’ont pas accepté le lien avec ce qu’ils considèrent comme un rouage essentiel de la colonisation et de l’État d’Israël puisque la Histadrout - bien avant la création de l’État d’Israël - avait pour objet de promouvoir “le travail juif”.

Mais ces syndicats indépendants sont morcelés, ont très peu de moyens et ont été régulièrement soumis à des pressions et de la répression de la part de l’Autorité palestinienne qui a l’habitude de désigner les dirigeants syndicaux, comme l’a fait aussi Hamas à Gaza. Ainsi, après les grands mouvements sociaux de 2016, de nombreux syndicalistes ont perdu leur travail. Ces syndicats sont parfois regroupés dans des cadres interprofessionnels mais s’appuient beaucoup sur une existence professionnelle.

À titre d’exemple, le syndicat des électriciens est une organisation qui a aussi un rôle de certification professionnelle pour les travailleurs exerçant ce métier. Le niveau local est aussi important et la solidarité entre secteurs s’exerce plus facilement à ce niveau. C’est le cas particulièrement à Tulkarem avec le syndicat New unions, à Hébron aussi où les liens et l’entraide entre différents secteurs professionnels est importante.

Le code du travail hérité de celui de la Jordanie et des lois égyptiennes ne prévoit pas les situations d’urgence. Il n’y a pas de justice du travail en Palestine, même si c’est une revendication des syndicats. Cela rend les procédures judiciaires longues, elles peuvent prendre jusqu’à 7 ans. Et elles sont peu efficaces, avec des juges et des avocats souvent incompétents sur le sujet. Le travail en collaboration avec l’OIT et les négociations des syndicats avec l’AP se sont arrêtés le 7 octobre 2023, laissant en plan notamment les discussions difficiles sur la sécurité sociale.

Ce droit du travail peu contraignant laisse beaucoup de libertés aux employeurs pour des décisions unilatérales. La situation actuelle a déjà été expérimentée au moment de la pandémie de Covid-19. Certains employeurs profitent de la situation pour restructurer les activités et licencier sans préavis ni indemnités, sans pour autant que les entreprises aient eu auparavant des pertes financières, cela a notamment été le cas dans l’hôtellerie. Dans d’autres cas, ils ont simplement supprimé des primes, des aides pour une assurance maladie, une prévoyance...

Certain·es salarié·es sont contraint·es à la démission d’autres à réduire leur temps de travail, les femmes à accepter des mi-temps, ils et elles se voient pénalisé·es en raison des nombreux retards liés aux barrages. Des juristes lié·es aux syndicats ou soutiens dans des associations interviennent régulièrement auprès des employeurs et engagent parfois des démarches devant les tribunaux.

La réduction du temps de travail imposée a des conséquences immédiates sur les salaires mais aussi sur les indemnités de fin de contrat. Ces enjeux sont particulièrement importants en l’absence de sécurité sociale, d’indemnisation du chômage et de système de retraite pour les salarié·es du secteur privé.

La violence de la colonisation est partout et touche toutes les sphères de la société, recrudescence des agressions des colons, interventions de l’armée en protection de ceux-ci, attaques de l’armée contre les camps, agressions physiques sur les check-points, incursions dans des lieux de travail... Et elle se répand dans toutes les sphères de la société. Comment est-il possible de protéger les travailleur·euses contre ces violences là quand elles se répercutent dans le monde du travail ?

Que peuvent les syndicats ?

Les organisations syndicales et les travailleur·euses rencontré·es décrivent la même situation de baisse des revenus, de chômage, de travail amputé, un contexte de grande difficultés tant matérielles que psychologiques. Les syndicats font face à des situations de misère, de désespoir inconnues jusque-là.

Il faut ajouter que, dans une Palestine qui a connu de grands mouvements de grève chez les enseignant·es sur la sécurité sociale, les organisations syndicales disent la difficulté de se battre aujourd’hui de la même manière, confrontées à une Autorité palestinienne défaite. Certains disent « Ce n’est pas le moment », mêmes si les sujets d’insatisfaction sont nombreux et la confiance envers l’Autorité palestinienne inexistante. Si ce n’est même de la défiance au regard de sa collaboration active avec Israël. Quelques mouvements ont eu lieu chez les enseignant·es ou les médecins, mais on est loin des mouvements généralisés et interprofessionnels qui entendaient peser sur les politiques économiques et sociales.

Mais cela ne veut pas dire ne rien faire. Les syndicats sont dans ce contexte des lieux de solidarité, d’entraide et de défense individuelle. Le syndicat des électriciens à Hébron, confronté à l’absence de travail pour de nombreux membres qui travaillaient en Israël, organise de la formation professionnelle sur le temps libre et cherche des partenariats pour se former sur l’énergie solaire. Le comité des femmes du syndicat New Unions à Tulkarem organise des activités pour apporter des ressources par l’agriculture ou l’artisanat.

Le syndicat des travailleuses des jardins d’enfants mène un combat pour l’application du salaire minimum, face à des employeurs qui font signer des déclarations attestant du versement de ce minimum sans le verser réellement. Il milite également pour l’ouverture obligatoire d’un compte bancaire pour chaque salariée, afin de garantir le contrôle effectif des versements. Ces travailleuses autonomes subissent en outre les effets de la paupérisation, avec des parents disposant de moins de moyens pour faire garder leurs enfants.

Le syndicat des journalistes revendique l’intégration dans la profession des nouveaux et nouvelles journalistes, qui à Gaza exercent dans des conditions particulièrement difficiles. Le syndicat des banques, quant à lui, négocie les salaires versés en dollars américains dans un contexte de baisse de la monnaie.

Par ailleurs, des mouvements de grève se multiplient : pour l’égalité salariale entre public et privé dans le secteur de la santé, chez les travailleur·euses de l’UNRWA confronté·es à un double standard entre Palestinien·nes et personnel étranger mieux payé, et pour défendre la liberté d’expression, désormais réduite, empêchant toute dénonciation des crimes commis par Israël.

Tous les syndicats, dès qu’ils en ont la possibilité, organisent des distributions alimentaires et de produits de première nécessité à leurs membres, au-delà aussi, aux personnes réfugiées car chassées par les colons ou l’armée israélienne suite aux destructions dans les camps. Le syndicat des postiers, qui a de nombreux liens de solidarité internationale, a ainsi distribué une aide alimentaire importante et soutenu des activités sportives pour des enfants, contribué à des réparations dans une école.

Même fragmentées et divisées, ces organisations restent des lieux essentiels de regroupement et d’entraide. Elles sont un rouage essentiel du “sumud”, obstiné·es que sont leurs militants et militantes à résister et à se maintenir sur leurs terres. Comme de nombreuses associations, elles ne comptent pas sur le soutien de gouvernements occidentaux largement discrédités. Ni sur une Autorité palestinienne disqualifiée. Si elles se réfèrent encore au droit international, c’est en pleine conscience de ses limites actuelles.

En revanche, elles suivent attentivement les mobilisations de solidarité des sociétés civiles et sollicitent leurs pairs pour établir des contacts, dénoncer la situation faite au monde du travail en Palestine occupée entre exploitation et domination coloniale, obtenir un soutien ou participer à des campagnes de boycott, à l’image de leur action collective pour exiger un arrêt des livraisons d'armes à Israël (« Stop arming Israel »).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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