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« Pourquoi la classe compte », autrement dit pourquoi la structure de classe a des conséquences décisives au niveau « macro » (transformations et affrontements sociaux et politiques) mais aussi « micro », autrement dit sur les ressources et la conscience des individus, ou plus largement leurs « habitus » dirait Pierre Bourdieu, mais aussi sur les rapports inter-individuels.

C’est tout l’objet du livre du regretté sociologue Erik Olin Wright, paru en 2024 aux éditions Amsterdam, première traduction en français des travaux fondateurs et fondamentaux de Wright sur la structure de classe. Il y défend une approche tout autant sociologique que politique des classes sociales, inscrite dans une tentative de reconstruire le marxisme.

Erik Olin Wright, Pourquoi la classe compte. Capitalisme, genre et conscience de classe, Ed. Amsterdam, 2024, 400 p., 25 euros

Cet ouvrage (paru initialement en 2000) du sociologue américain Erik Olin Wright (1947-2019) apporte un éclairage original et important à l’étude des classe sociales. Paru en français en 2024, il a été traduit et postfacé par Ugo Palheta. « Le mot de classe ne sera jamais un mot neutre aussi longtemps qu’il y aura des classes » a écrit Pierre Bourdieu[1] ; la formule est juste même s’il peut paraître paradoxal de citer Bourdieu (dont la sociologie, aux apports indéniables, se différenciait du marxisme) au début d’un article consacré au livre d’un auteur qui, pour sa part, s’est durant la plus grande partie de son itinéraire, référé au marxisme tout en étant soucieux de le confronter inlassablement à la réalité.

Dans cet ouvrage, la démarche de Wright se différencie donc largement de celles de la plupart des chercheurs marxistes. Ceux-ci, comme, il le note dans sa conclusion « se fondent traditionnellement plutôt sur des méthodes historiques et qualitatives dans leurs recherches empiriques ». On le sait, cela a donné lieu à des travaux qui ont fait progresser la connaissance (nous contenterons ici de deux références La formation de la classe ouvrière anglaise de E.P. Thompson[2] et Les ouvriers dans la société française de G. Noiriel[3]). Wright, pour sa part, utilise ici les méthodes de l’analyse quantitative (enquêtes par questionnaires) pour faire apparaitre en quoi la classe « compte » ou ne compte pas.

Mais, en préalable, il construit une structure de classe qui ne dérive pas des catégories de la population active construites, en France par exemple, par la statistique officielle (les PCS de l’INSEE en France) mais est fondée sur le marxisme et la place fondamentale des rapports de propriété et de l’exploitation (il se démarque ainsi d’autres d’analyses des classes, telles celles de Max Weber et de Bourdieu). Cela le conduit à opérer une première distinction, fondé sur la propriété des moyens de production, entre ceux qui ne peuvent subsister qu’en vendant leur force de travail et ceux qui détiennent un capital, eux-mêmes subdivisés entre capitalistes (au moins dix salariés), petits employeurs (2 à 9), petite bourgeoisie (1 au maximum).

Mais Erik Olin Wright entend aussi et surtout analyser le conglomérat majoritaire que constituent les salariés sans adopter la solution habituelle qui consiste à regrouper dans une « classe moyenne » (parfois qualifiée de petite bourgeoisie) à géométrie et à fondements variables ceux qui ne peuvent être classés ni parmi les prolétaires, ni parmi les bourgeois. Il souligne que s’en tenir au critère de la propriété des moyens de production

« amène à positionner 85 à 90% de la force de travail des pays capitalistes les plus développés dans une seule classe (la classe travailleuse). En un certain sens, cela reflète une vérité profonde concernant le capitalisme à savoir qu’une large partie de la population est séparée des moyens de production et doit vendre sa force de travail sur le marché du travail pour survivre. »

Néanmoins, c’est insuffisant, « si l’on souhaite notamment que la structure de classe nous aide à expliquer la conscience de classe, la formation de classe et le conflit de classe ». Dans le schéma de Wright, la condition de salarié ne suffit pas à caractériser une seule position de classe. La « classe moyenne » salariée correspond à « un ensemble de positions liées au processus d’exploitation et de domination de manière contradictoire ».

Pour analyser le salariat dans sa totalité, il introduit donc deux types de distinctions : la place dans la hiérarchie et l’autorité d’une part, les qualifications d’autre part. Ainsi parmi les travailleurs « de base » non-encadrants, Wright distingue trois positions selon le niveau de qualification : non qualifiés, qualifiés, hautement qualifiés. Il procède de même pour les cadres supérieurs et le petit encadrement. Cela le conduit à distinguer neuf catégories parmi les salariés.

Wright remarque que le schéma ainsi construit n’inclut pas, par exemple, les « capitalistes qui ne sont pas techniquement des « employeurs », c’est-à-dire ceux qui vivent essentiellement de revenus du capital sans être eux-mêmes des patrons. Mais son objectif est d’abord de construire un schéma théorique apte à être utilisé dans des enquêtes quantitatives produisant des résultats comparables dans divers pays, enquêtes qui confirmeront ou infirmeront la solidité de ses hypothèses.

Wright met l’accent sur l’importance d’étudier les différences et les similitudes entre les salariés non prolétariens et les prolétaires au sens strict. Les premiers, donc, occupant des « positions contradictoires au sein des rapports de classe », à la fois exclus de la propriété des moyens de production mais en même temps distincts, dans une mesure plus ou moins grande de la « classe travailleuse ». Les réponses aux questionnaires permettent d’en appréhender certaines dimensions, notamment pour ce qui est de la vision du conflit capital-travail : la « classe travailleuse », qualifiée ou non, est toujours la plus anticapitaliste et l’encadrement supérieur hautement qualifié se rattache à la coalition idéologique bourgeoise.

Par ailleurs, si le degré de sentiment anticapitaliste varie selon les pays dans la « classe travailleuse » (et semble dépendre de l’importance d’organisations ouvrières indépendantes), la classe bourgeoise est partout clairement pro-capitaliste (ce qui d’une certaine façon rejoint les observations de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sur la bourgeoisie française comme classe consciente et mobilisée[4]).

Il faut souligner que Wright ne s’engage pas dans le modèle ternaire avancé par certains économistes ou sociologues comme Gérard Duménil et Dominique Lévy qui font de l’encadrement une classe sociale à part et n’excluent pas que « le capitalisme pourrait laisser la place à un nouveau mode de production post-capitalisme, dit « cadrisme », dont la classe supérieure serait celle des cadres » à moins que la lutte des classes populaires ne conduisent à une alliance entre les cadres (ou certains membres de cette classe) et celles-ci[5].

On peut penser que Wright a eu raison de ne pas céder à ce type d’extrapolations qui d’ailleurs n’est pas récent, tant parmi ceux qui ont se réclamer du marxisme comme James Burnham dans les années 30 et 40[6] du XX° siècle que parmi des économistes ou sociologues non-marxistes comme d’une certaine façon John Kenneth Galbraith dans les années 60[7].

Dans sa postface, Ugo Palheta rappelle que certains attribuent souvent et hâtivement aux marxistes une forme de « réductionnisme de classe ». Ce travers a pu exister mais il n’est aujourd’hui en aucun cas général. En tout cas, il en innocente à raison Wright. D’aucune matière, celui-ci ne soutient que la classe explique tout. S’il reconnait que le facteur racial n’est abordé que de manière sommaire dans son ouvrage (à propos des USA) et qu’il mériterait d’autres investigations, quatre chapitres du livre sont consacrés aux questions de genre.

On ne reprendra pas ici les débats actuels sur l’intersectionnalité qui mériteraient de longs développements. Sur ce point, on se bornera pour conclure à reprendre le titre de l’ouvrage : « la classe compte ». Et l’éluder conduit à des impasses, théoriques et politiques, comme le rappelle Jean-Marie Harribey dans un article récent de la revue du conseil scientifique d’ATTAC :

« si l’exploitation du travail au sens du prélèvement de la plus-value par le capital ne résume pas la totalité des dominations dans la société, sans le concept d’exploitation d’une classe par une autre, la société devient incompréhensible.»[8]

Notes

[1] Pierre Bourdieu, « Questions de sociologie », Les éditions de minuit, 1984-1982 qui poursuit assez justement « La question de l’existence ou de la non-existence des classes un enjeu de lutte entre les classes ».

[2] Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Le Seuil, collection Points, 2012 (édition française la plus récente).

[3] Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, collection Points, 2011 (édition la plus récente).

[4] M. Pinçon & M. Pinçon-Charlot, « Sociologie de la bourgeoisie », Collection « Repères », Edition La Découverte, souvent réédité.

[5] Gérard Duménil et Dominique Lévy ont exposé cette thèse dans de nombreux textes, voir notamment une interview à Contretemps : A propos de « La grande bifurcation ». Entretien avec Gérard Duménil et Dominique Lévy

[6] James Burnham, qui fut trotskyste, est l’auteur de « L’ère des organisateurs » (« The managerial revolution », 1941). A partir d’une analyse de la dépossession du prolétariat en URSS, Burnham, il élabora une vision du futur où convergeraient système soviétique et États capitalistes dirigés par une nouvelle classe : les managers. Plus tard, il devint un idéologue de l’impérialisme américain.

[7] Pour ce dernier, auteur du Nouvel Etat industriel (1967), il y a  une forme de divorce entre la détention du pouvoir juridique (celui des actionnaires) et l’exercice réel du pouvoir par les manage, la technostructure qui a pour objectif la croissance à long terme de l’entreprise. Le néolibéralisme a asséné un coup fatal à cette hypothèse.

[8] Dans cet article plutôt polémique et avec différentes cibles mais argumenté, J-M Harribey déplore le développement exagéré à gauche d’un « fond de référence identitaire plutôt que de classe pour caractériser individus et groupes sociaux ».

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