À la suite du meurtre d’un soldat dans le quartier londonien de Woolwich le 22 mai 2013, une vaste campagne raciste est mise en œuvre pour stigmatiser les musulmans et assimiler l’événement à un attentat terroriste. L’English Defence League, principal courant d’extrême droite adepte des rassemblements et des démonstrations de force, est parvenue à réunir près d’un millier de personnes pour dénoncer l’Islam, mobilisant bien davantage que les réseaux antifascistes (pourtant solides en Grande-Bretagne) ont pu le faire et les mettant en difficulté. Dans les notes qui suivent, Richard Seymour tire le bilan de cet échec et émet quelques propositions stratégiques pour le combat antiraciste.

 

La débâcle du 28 mai dernier à Londres – et qui se doit d’être considérée comme une débâcle pour les antiracistes compte tenu du fait qu’ils ont largement été mis en minorité par les sympathisants de l’EDL (English Defence League), et qu’ils ont été victimes d’une pluie de bouteilles tandis qu’ils étaient encerclés –, cette débâcle devrait nous amener à un peu repenser les choses. C’est ainsi que j’aimerais partager avec vous les quelques idées que je souhaite développer prochainement :

  1. La lutte à mener est de longue haleine et se joue sur différents plans. Il ne s’agit pas uniquement de remporter des batailles politiques immédiates. Le tempo des luttes politiques est extrêmement rapide, et la pérennité d’une lutte en particulier peut être en effet extrêmement brève. Mais ces luttes se jouent sur un terrain formé par des années de travail culturel et idéologique et entre des forces façonnées par ce même travail mené sur la longue durée. Le rythme des luttes culturelles et idéologiques est, en comparaison avec les batailles politiques, pour le moins glaçant. Mais ce n’est pas parce qu’on ne voit simplement pas les succès immédiats sur ces fronts que cela veut dire qu’elles n’ont pas de valeur – elles sont absolument centrales. L’intense offensive raciste qui a suivi le meurtre de Woolwich n’était pas inévitable. Elle s’inscrit au creux des efforts poursuivis par différentes forces pour élaborer de nouvelles idéologies racistes sur un temps long.
  2. Nous ne pouvons pas combattre l’EDL sans également combattre les forces majeures du racisme au sein de notre société. L’EDL ne serait rien sans les magazines, sans la police, sans les partis néolibéraux qui siègent au parlement, etc. Les idéologies qui légitiment les actions de l’EDL, ou au moins qui en font les réactions explicables à une provocation excessive, prennent leur source à Whitehall, chez la BBC, dans la presse, au parlement tout comme chez les bailleurs de fonds de la réaction. Et pour mettre en défaite ces forces, nous avons besoin d’un large panel de tactiques. L’EDL s’ancre avant tout dans la violence de rue, il nous incombe donc de s’inscrire dans la contre-mobilisation et l’autodéfense. Une telle tactique ne pourrait par contre  pas être déployée contre l’UKIP (United Kingdom Independence Party), la presse de Murdoch ou le Département d’État. Il ne s’agit pas ici de proposer une panoplie de tactiques alternatives ; il s’agit simplement pour moi de mettre en avant la nécessité de ne pas s’en tenir aux contre-mobilisations.
  3. C’est une impasse que d’essayer de fondre l’antiracisme dans les luttes contre l’austérité. De telles tentatives ne correspondent qu’à un réflexe ouvriériste, et elles ont fait surface de façon surprenante parmi certaines franges de la gauche radicale – y compris Alexis Tsipras. Le racisme ne naît pas simplement d’une colère déplacée liée à la précarité et  au dénuement. Son développement comme sa large diffusion peuvent être bien entendu accélérés par une profonde crise politique, les effondrements financiers, une crise de légitimité, une crise de surproduction, etc. Et pour sûr, les luttes contre la crise capitaliste et sa résolution sont en lien avec le combat antiraciste : ce qui veut dire que des initiatives comme Left Unity ou People’s Assembly feraient bien de prendre au sérieux l’antiracisme en tant que composante semi-autonome d’une stratégie plus large. Mais pour comprendre la relation entre racisme, crise économique et émergence de subjectivités politiques encore faut-il fournir une analyse à des années lumières de la rengaine qui veut que « crise du capitalisme = périodes difficiles = racisme ».
  4. Il n’y a pas non plus beaucoup de sens à dissoudre l’antiracisme dans le mouvement antiguerre, ainsi qu’il peut en être aujourd’hui. Ce n’est pas moins réducteur. Pour exemple, les analyses du meurtre de Woolwich qui ont tenté de l’inscrire dans le cadre de « la guerre contre le terrorisme » (war on terror), et ainsi d’orienter la réflexion vers une ligne politique essentiellement antiguerre, me semblent d’une faiblesse déconcertante. Michael Adebolajo et Michael Adebowale, les protagonistes du meurtre de Londres, semblent certes avoir agi dans le contexte de « la guerre contre le terrorisme », et avoir expliqué leur geste dans cette perspective.  Mais les processus par lesquels ils en sont arrivés à rejoindre la plus marginale et la plus militante des sectes islamiques sont susceptibles de s’enraciner dans le processus continu du capitalisme britannique. Nous devons nous battre et gagner cette bataille argumentative : oui, la Grande-Bretagne est une société profondément raciste et injuste au sein de laquelle les Noir•e•s sont humilié•e•s et défavorisé•e•s de la manière la plus outrageusement visible.
  5. Cela est évident depuis longtemps, et cela l’est bien plus encore désormais. On ne peut pas segmenter différents types de racisme comme s’ils étaient complètement séparés ; ils se renforcent mutuellement. La montée de l’islamophobie – comme on a pu en juger au moment des émeutes, et qui devient de plus en plus claire avec les intrigantes raciologies qui ont fait suite au meurtre de Woolwich (le porte-parole de l’EDL a notamment appelé à « renvoyer ces sales Noirs d’où ils viennent ») – n’exclut pas la possible régénérescence d’autres types de racisme à long terme. En effet, le rôle de l’islamophobie comme forme dominante du racisme culturel permet la réhabilitation d’éléments issus de l’essentialisme racial – qui étaient pourtant frappés de discrédit depuis un certain temps – tout en les articulant sous une nouvelle forme. Cela ne signifie pas seulement que l’islamophobie est une simple métaphore vertueuse du racisme traditionnel. Il était d’usage de dire qu’il s’agissait simplement d’une manière respectable d’exprimer du racisme à l’encontre des Pakistanais. Non, les formes courantes du racisme ne se bornent pas à réanimer de plus anciennes formes. Comme l’a démontré Stuart Hall, « Le racisme est toujours un phénomène historiquement spécifique. Bien qu’il puisse se nourrir des traits culturels des séquences historiques passées, il ne se manifeste qu’à travers des formes spécifiques. Il émerge de la situation présente – et non de conditions passées –, ses effets se spécifient par rapport à l’organisation de la société dans son état actuel, au développement effectif de ses processus politiques et culturels – et non par rapport à un passé simplement refoulé. » Les formes actuelles du racisme reflètent et organisent les antagonismes actuels qui s’expriment au sein de luttes politiques complexes, des émeutes de 2001 à celles de 2012. Et il y a quelque chose de tout à fait spécifique à propos de l’islamophobie et de son contenu – une obsession qui vise les identités religieuses, l’exégèse amateuriste du Coran, etc. – voilà quelque chose de très courant. L’idée n’est pas que l’islamophobie soit une instrumentalisation, un simple épiphénomène, mais plutôt qu’il existe une convergence entre les techniques de racialisation, les forces politiques en présence et le contenu idéel investi dans les types de racisme à l’œuvre aujourd’hui en Grande-Bretagne. Je crois que cela veut dire qu’on commettrait une faute politique à essayer d’identifier un type de racisme en tant qu’il serait un « racisme respectable » et en menant simplement campagne contre cela – la tendance, pour le racisme en général, consiste à être toujours « plus respectable », et c’est pour cela que nous avons besoin de prendre d’assaut sur tous les fronts le racisme en général.

C’est tout pour l’instant.

Richard Seymour est journaliste indépendant, militant politique et anime le blog Lenin’s tomb (www.leninology.com). Il est notamment l’auteur de The Liberal Defense of Murder (Verso, 2008), American Insurgents: A Brief History of American Anti-Imperialism (Haymarket, 2012) et Unhitched. The Trial of Christopher Hitchens (Verso, 2013).

Photographie: Alex Webb

Traduit de l’anglais par Stella Magliani-Belkacem.

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Source : http://www.leninology.com/2013/05/a-few-points-on-struggle-against-racism.html

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