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Pas un jour ne passe sans qu’un reportage ou une émission n’évoque l’Intelligence Artificielle et ses effets sur le travail. Entre discours apologétiques et perspectives apocalyptiques, l’IA promet de transformer le monde du travail, en bien ou en mal mais surtout en profondeur.

A rebours des approches qui insistent sur ce qu’il y a de fondamentalement nouveau dans l’IA, Juan Sebastian Carbonell replace celle-ci dans la longue chaine de l’organisation du travail. Dans la conclusion de son ouvrage – paru tout récemment aux éditions Amsterdam – que nous publions ici, il en appelle à une révolte luddite, qui ne soit une simple critique de la technique mais une remise en cause de l’imposition d’une organisation du travail aliénante.

Juan Sebastián Carbonell. Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle, Ed. Amsterdam, 2025, 192 p., 13 euros

Conclusion : Pour un renouveau luddite

Il faut imaginer, au milieu du Champ-de-Mars, à Paris, un énorme palais, de 482 mètres de long sur 370 de large, construit en fonte, en verre, en béton et en brique. En son sein, il faut imaginer un autre espace, de 35 mètres de large, 25 mètres de haut et 1,2 kilomètre de long : c’est la « galerie des machines », où sont présentées des machines industrielles de tout type dans le cadre de l’Exposition universelle de 1867[1]. Des visiteurs du monde entier se pressent pour assister à ce spectacle, censé représenter un nouveau monde, où l’on peut produire plus, plus vite et à moindre coût. Parmi les visiteurs, on compte des souverains, comme le tsar Alexandre II de Russie, le roi de Prusse Guillaume Ier, le sultan ottoman Abdülaziz, l’empereur d’Autriche François-Joseph, ainsi que plusieurs membres de la famille impériale française, dont l’empereur Napoléon III en personne. Mais on y trouve aussi des ouvriers, membres de délégations élues parmi divers corps de métiers très qualifiés, invitées par le patronat à assister à l’Exposition universelle, encouragées à consigner leurs observations et leurs jugements dans des rapports sur les nouvelles machines et à envoyer leurs vœux à l’Empereur.

Ces rapports, analysés par Jacques Rancière et Patrick Vauday[2], sont un témoignage précieux sur le rapport ambigu qu’entretient le mouvement ouvrier au changement technologique. D’un côté, les ouvriers de métier s’inquiètent du risque de déqualification, voire de la mort prochaine du métier et de la fin de la « maîtrise intelligente » sur le processus de travail. Les ouvriers marbriers constatent par exemple une contradiction entre la mécanisation, d’une part, et, d’autre part, leur « amour de l’art » et leur volonté de « bien faire » leur travail : désormais, au lieu de produire bien, il faut produire plus. Les imprimeurs en papiers peints voient dans les machines un « abaissement de l’intelligence » et un travail devenu « destructeur ». Les cordonniers et les fondeurs en cuivre y voient la transformation du travailleur en une « machine vivante », sans responsabilité et sans intelligence. De façon transversale à tous les métiers, les délégations considèrent que les machines sont non pas un moyen de soulager les corps, mais un moyen d’intensifier le travail. D’un autre côté, ces mêmes ouvriers expriment aussi une vision alternative des machines et de la mécanisation : celle d’une appropriation, d’une maîtrise ouvrière de la machine, où l’ouvrier pourra « cultiver son intelligence ». Puisque les machines sont appropriées par quelques-uns, il faut qu’elles soient appropriées par tous et pour le bien de tous. La machine devient alors une potentielle libératrice : en déchargeant les travailleurs de certains travaux pénibles, elle leur permettra de se consacrer aux tâches les plus intéressantes, tandis que le temps libéré sera consacré à l’instruction.

Cinquante ans plus tôt, le mouvement ouvrier naissant hésitait moins quant à la stratégie à adopter face à la mécanisation. En effet, le bris de machines a accompagné l’industrialisation en Europe pendant toute la première moitié du xixe siècle. Au Royaume-Uni, entre 1811 et 1817, les principaux moyens d’action chez les « luddites » étaient la destruction de machines, de matières premières et l’incendie de manufactures. Plus tard, lors des révoltes Swing des années 1830, des paysans appauvris par l’introduction des batteuses mécaniques détruisaient ces dernières, s’attaquaient aux workhouses et incendiaient des granges[3]. Ailleurs en Europe, en France, en Belgique, dans ce qui allait devenir l’Allemagne, des ouvriers adoptaient les mêmes méthodes que les luddites anglais[4]. Le travailleur qui s’en prenait au moyen de travail « était concerné, non par le progrès technique dans ce qu’il a d’abstrait, mais par le double problème pratique du chômage à éviter et d’un niveau de vie à maintenir, niveau de vie qui tenait autant au salaire qu’à des facteurs non monétaires tels que la liberté et la dignité[5] ».

Cependant, peu à peu le mouvement ouvrier s’est « acculturé » aux bienfaits des machines. Une véritable « pédagogie industrialiste »[6] du changement technologique est mise en place par le patronat : il faut convaincre les ouvriers des bienfaits des machines et de l’inutilité de leurs oppositions. Pour cela, il faut les mettre en scène dans des expositions universelles et diffuser des imaginaires technologiques positifs. Le monde du travail abandonne alors progressivement la stratégie du refus pour adopter celle de la réforme, espérant tirer des bénéfices de la mécanisation. Au sein de la gauche, les nouvelles technologies sont désormais considérées comme inéluctables, voire porteuses d’émancipation si elles tombent entre les mains des ouvriers. Les machines ne sont plus la cause de la misère, elles peuvent même devenir des alliées des ouvriers dans leur lutte pour la réduction du temps de travail. Le luddisme n’était en fait qu’un mouvement présyndical et qu’un combat d’arrière-garde ; le bris de machines n’aurait existé que parce que le syndicalisme de masse était absent à l’époque. Ainsi, Marx voit dans le luddisme une violence légitime, mais détournée de ses vrais objectifs, puisqu’« il faut du temps et de l’expérience avant que l’ouvrier apprenne à distinguer la machinerie de son utilisation capitaliste, et donc à transférer ses attaques du moyen matériel de production lui-même, à la forme sociale d’exploitation de celui-ci[7] ». De la même façon, Jean Jaurès se fait le défenseur des machines libératrices lors d’un discours sur la crise agricole, prononcé à la Chambre des députés en juillet 1897 :

« Je le répète, qu’il n’y ait pas de malentendu. Je ne voudrais pas que, pour personne ici, et encore moins pour personne au dehors, la constatation que nous faisons pût apparaître comme une condamnation de la machine. Nous ne condamnons pas le progrès technique ; les paysans socialistes savent bien que la machine elle-même sera une libératrice lorsqu’elle aura été délivrée du joug du capital et de la grande propriété terrienne[8]. »

Avec le temps, « luddite » est devenu une épithète insultante, au point de désigner toute opposition – souvent perçue comme irrationnelle ou immature – au « progrès », au changement technologique, voire à la technologie en général. Selon cette acception, de la même façon que les luddites d’hier s’opposaient aux machines lors de l’industrialisation, ceux d’aujourd’hui combattent les vaccins, la 5G ou l’IA. En même temps, il ne fait aucun doute que l’IA concentre aujourd’hui de nombreuses critiques, liées à ses effets négatifs sur la société. Le nouveau monde « immatériel » du numérique, du cloud et de l’IA promu par le patronat de la Tech se veut à l’opposé de celui de la vapeur et de la houille présenté à l’Exposition universelle de 1867. Pourtant, les débats relatifs à cette prétendue nouvelle révolution industrielle se posent dans des termes similaires à ceux du xixe siècle. D’autant qu’un « luddisme diffus » émerge à l’égard de l’IA, qui s’exprime par le refus de son omniprésence dans la vie quotidienne, par la peur de son incidence sur certaines professions intellectuelles ou artistiques, mais aussi par le rejet de figures de patrons de la Tech comme Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos. Toutefois, contrairement au luddisme historique, il ne s’incarne pas dans un mouvement de contestation de masse ancré dans les mondes du travail, mais, souvent, dans un rejet individuel et une approche morale de l’IA.

Un renouveau luddite face à l’IA aurait toute sa place aujourd’hui, d’autant plus que, contrairement à ce que croit le sens commun, le refus violent de la mécanisation à l’aube de l’industrialisation n’était en rien une réponse irrationnelle au « progrès » ou une violence qui manquait sa vraie cible, mais une stratégie parmi d’autres déployées par les ouvriers pour préserver leur indépendance et pour garder un contrôle sur l’organisation du travail. À leurs yeux, les machines représentaient la fin des savoir-faire, la perte du contrôle sur leur travail et la destruction des communautés ouvrières. Cela est confirmé, entre autres choses, par le fait que les luddites ne s’en prenaient pas à toutes les machines, mais seulement à certaines d’entre elles, notamment à celles destinées à la production de masse[9]. La destruction de machines était autant une « négociation collective par l’émeute[10] » qu’un moyen d’influencer le changement technologique au travail. Au xixe siècle, le phénomène du bris de machines ne renvoyait donc pas à une opposition entre des ingénieurs éclairés, défenseurs du progrès et de la modernité, et des ouvriers, arriérés et archaïques, ou qui n’auraient pas encore été conscients de leurs « vrais » intérêts. Pour ces derniers, il s’agissait au contraire d’inventer des trajectoires technologiques alternatives à la production de masse et au capitalisme industriel naissant. Autrement dit, hier comme aujourd’hui, les travailleurs ont de bonnes raisons de s’opposer au changement technologique au travail.

En effet, le changement technologique n’est jamais un processus linéaire mais un processus ouvert, il est le produit de choix entre plusieurs trajectoires distinctes que peut influencer ou infléchir l’action collective des travailleurs :

« Plus que le refus d’un progrès abstrait et inéluctable, les oppositions populaires peuvent être interprétées comme des tentatives pour négocier ces transformations en préservant les modes de vie et les qualifications établies, en défendant les technologies flexibles et souples contre les nouvelles machines de la grande industrie[11]. »

Selon la vision dominante, des technologies sont adoptées parce qu’elles sont plus efficientes que d’autres. Elles arriveraient à un rythme constant et seraient invariablement adoptées si le libre marché était le seul arbitre des choix technologiques[12]. Pourtant, la production de masse de biens standardisés avec des machines spécialisées et l’emploi d’une main-d’œuvre déqualifiée n’avait rien d’inévitable. Il a existé au cours du XIXe siècle européen, des modèles technologiques alternatifs, fondés sur des machines généralistes, destinées à la production de marchandises variées et pouvant modifier les biens produits en fonction des évolutions du marché ou afin d’en ouvrir de nouveaux. Ce modèle de « spécialisation flexible » s’est longtemps révélé viable dans la soierie lyonnaise, la coutellerie de Solingen, l’industrie de la laine de Roubaix, entre autres « districts industriels ». L’imposition de la mécanisation et de la production de masse a surtout été le résultat de luttes sociales et politiques : « Les possibilités technologiques qui se concrétisent effectivement dépendent essentiellement de la répartition du pouvoir et de la richesse dans la société : ceux qui contrôlent la disposition des ressources et le rendement des investissements choisissent, parmi les applications technologiques disponibles, celle qui est la plus favorable à leurs intérêts tels qu’ils les définissent[13]. » Lorsqu’une nouvelle technologie finit par s’imposer, elle invisibilise les alternatives et les résistances. Enfin, avec le temps, le nouveau paradigme devient si évident que toute alternative semble irréaliste ou impossible.

L’exemple des luddites rappelle en outre qu’il ne suffit pas que les machines changent de maître pour résoudre le problème de la technologie. Comme nous l’avons vu au cours des pages qui ont précédé, celle-ci n’est pas neutre mais produit des effets sur l’environnement, les travailleurs et les populations subalternes. Loin de l’optimisme de la « maîtrise collective des machines » exprimé par les délégations ouvrières à l’Exposition universelle de 1867, loin aussi des tenants post-capitalistes d’un « communisme technologique », d’un communisme permis par le développement illimité de la technologie[14], le problème de la trajectoire technologique de l’IA ne se résume pas à la question de la propriété.

Le changement de l’organisation du travail ne se fera pas de lui-même lorsque les moyens de production seront possédés collectivement. L’histoire des techniques montre que les technologies façonnent les trajectoires et déterminent – pour ne pas dire renferment – le champ des possibles. En ce sens, de la même façon qu’il ne peut pas y avoir de « chaîne de montage socialiste », parce qu’il n’y a rien de potentiellement émancipateur dans la dissociation entre la conception et l’exécution, il ne peut pas y avoir d’« IA socialiste ». L’IA, telle qu’elle existe aujourd’hui, du moins dans le monde du travail, relève du taylorisme numérique : c’est un outil déployé pour déposséder les travailleurs de leur contrôle sur le travail. En ce sens, face à l’IA, il faut revendiquer non seulement un contrôle sur la production, mais aussi un contrôle démocratique sur l’innovation : « L’ouvrier ne peut reprendre la maîtrise de la production collective et sociale qu’en assumant les prérogatives scientifiques, de conception et de fabrication, des ingénieurs modernes ; en dehors de cela, il n’y a pas de maîtrise du processus de travail[15]. »

Remettre en cause la propriété privée des géants de l’IA, et revendiquer un contrôle démocratique sur la production et sur l’innovation, supposerait de construire une unité entre les différents secteurs du monde du travail – centres d’appels, logistique, métiers intellectuels ou artistiques – affectés par le taylorisme numérique. Le mouvement social lutte d’ores et déjà contre la vidéosurveillance algorithmique et les autres utilisations néfastes de l’IA, à des fins guerrières, par exemple. Portée à un niveau supérieur, cette lutte pourrait à son tour ouvrir la voie à une réflexion sur une « autre IA[16] », totalement différente de celle qui existe, une IA qui contribuerait à l’organisation d’une société plus juste.

Notes

[1] Édouard Vasseur, L’Exposition universelle de 1867. L’apogée du Second Empire, Paris, Perrin, 2023.

[2] Jacques Rancière et Patrick Vauday, « En allant à l’expo : l’ouvrier, sa femme et les machines », Les Révoltes logiques, n° 1, 1976, p. 5‑22.

[3] Eric Hobsbawm et George Rudé, Captain Swing, Londres et New York, Verso, 2014.

[4] François Jarrige, Au temps des « tueuses de bras ». Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780‑1860), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

[5] Eric Hobsbawm, « Les briseurs de machines », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 53‑54, n° 5, 2006, p. 13‑28.

[6] François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, p. 134.

[7] Karl Marx, Le Capital. Livre I, trad. fr. dirigée par J.-P. Lefebvre, Paris, Éditions sociales, 2014, p. 481.

[8] Jean Jaurès, Socialisme et paysans. Discours prononcés à la chambre des députés les 19, 26 juin et 3 juillet 1897, Corbeil, E. Crété, 1897, p. 25.

[9] Alessandro Nuvolari, « The “Machine Breakers” and the Industrial Revolution », Journal of European Economic History, vol. 31, n° 2, 2002, p. 393‑426.

[10] Eric Hobsbawm, « Les briseurs de machines », art. cité.

[11] François Jarrige, Technocritiques, op. cit., p. 54.

[12] Joel Mokyr, « Cardwell’s Law and the Political Economy of Technological Progress », Research Policy, vol. 23, n° 5, 1994, p. 561‑574.

[13] Charles F. Sabel et Jonathan Zeitlin, « Historical Alternatives to Mass Production: Politics, Markets and Technology in Nineteenth-Century Industrialization », Past & Present, n° 108, 1985, p. 133‑176.

[14] Aaron Bastani, Communisme de luxe. Un monde d’abondance grâce aux nouvelles technologies, trad. fr. H. Hémon, Paris, Diateino, 2021.

[15] Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, trad. fr. D. Letellier et S. Niémetz, Paris, Éditions sociales, 2023, p. 357.

[16] Evgeni Morozov, « Une autre intelligence artificielle est possible », Le Monde diplomatique, août 2024.

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