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Venezuela : l’heure de la perplexité

Venezuela : l’heure de la perplexité


Comment comprendre l'agression impérialiste états-unienne au Venezuela et qu'attendre du nouveau gouvernement de Delcy Rodriguez ?

L’agression états-unienne au Venezuela a surpris tout le monde : ceux qui pensaient qu’elle n’aurait finalement pas lieu et ceux qui croyaient que le kidnapping de Nicolás Maduro ouvrirait la voie à María Corina Machado pour accéder au palais de Miraflores. Un processus complexe s’engage désormais, avec l’ancienne vice-présidente, Delcy Rodríguez, à la tête d’un pouvoir supervisé par Trump lui-même, qui se vante d’être celui qui « commande » dans le pays.

Omar Vázquez Heredia, politiste et chercheur en sciences sociales au Venezuela et en Argentine, auteur en 2018 de La cuestión chavista: Estado extractivista y nación petrolera, et collaborateur de la revue Nueva Sociedad, revient, dans un texte écrit quelques jours après l’attaque états-unienne, sur la surprise qu’a constitué l’enlèvement de Maduro et émet des hypothèses sur les perspectives offertes au nouveau gouvernement de Delcy Rodriguez.

***

L’action militaire des États-Unis, dans le cadre de laquelle différentes zones du centre du Venezuela ont été bombardées et le président Nicolás Maduro capturé, a été accueillie avec perplexité et dans un esprit de survie par la population vénézuélienne. Le lendemain de l’invasion du territoire national, un calme étrange régnait. La vice-présidente Delcy Rodríguez a pris le pouvoir, il n’y avait pas de présence militaire dans les rues – et celle des policiers et des groupes paramilitaires était faible -, et Donald Trump et Marco Rubio ont écarté María Corina Machado pour la transition : « Je pense qu’il serait très difficile pour elle d’être la dirigeante. Elle n’a ni le soutien ni le respect du pays ».

Une réaction apparemment surprenante pour un président qui avait reconnu Edmundo González, le candidat de Machado, comme le vainqueur des élections présidentielles de 2024.

Une partie de la population vénézuélienne est déconcertée, car beaucoup avaient écarté la possibilité d’une opération militaire américaine sur le territoire vénézuélien après cinq mois de menaces verbales de Trump, dans le contexte d’un énorme déploiement naval américain dans les Caraïbes, près des côtes du Venezuela. Une autre partie de la population l’est parce qu’elle pensait que la capture de Nicolás Maduro, dans le cadre d’une opération armée « chirurgicale », entraînerait la chute de l’ensemble du régime bolivarien et le début immédiat d’une « transition démocratique » sous la direction de María Corina Machado et d’un gouvernement dirigé par Edmundo González.

La population vénézuélienne, habituée à la pénurie et à l’hyperinflation, s’est immédiatement précipitée dans les supermarchés, les pharmacies, les boulangeries et les épiceries pour s’approvisionner. Dans ces lieux, sans présence militaire ni policière, on a pu observer de longues files d’attente de personnes silencieuses, calmes, attendant leur tour pour effectuer leurs achats en dollars américains ou, là où l’électricité fonctionnait, avec des cartes de débit.

Mais aux problèmes actuels s’ajoute désormais l’incertitude quant à la possibilité que Trump ordonne une nouvelle attaque militaire contre le territoire vénézuélien afin de frapper le gouvernement national dirigé par Delcy Rodríguez. À cet égard, les Vénézuéliens savent que leurs libertés et leurs droits démocratiques restent suspendus et restreints, et que leur accès aux biens de première nécessité, tels que l’électricité, l’eau, les médicaments et la nourriture, continuera certainement d’être affecté par l’ingérence américaine qui se traduit par des sanctions économiques et, désormais, par des opérations militaires.

Le gouvernement de Delcy Rodríguez a tenté de démontrer qu’il maintenait l’unité de la direction gouvernementale : la Cour suprême de justice a ordonné à la vice-présidente d’assumer la présidence par intérim, puis celle-ci a prêté serment devant la nouvelle Assemblée nationale. On a ainsi tenté de dissimuler la perplexité qui règne depuis la capture de Nicolás Maduro – sans réaction des forces armées –, qui pousse les dirigeants à agir par instinct de survie.

Dans sa jeunesse, Delcy Rodríguez était membre de la Ligue socialiste, où elle militait aux côtés de Nicolás Maduro. Cette organisation marxiste-léniniste, qui a été dissoute en 2007 au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), a été fondée par le père de la nouvelle présidente, Jorge Antonio Rodríguez. Cet ancien leader étudiant de l’Université centrale du Venezuela a été assassiné en 1976, alors qu’il était torturé par des policiers pendant le premier mandat de Carlos Andrés Pérez (1973-1979).

Delcy Rodríguez a assumé d’importantes responsabilités dans le gouvernement d’Hugo Chávez, notamment au ministère de la Présidence. Mais elle n’est restée en fonction que six mois, quittant son poste en raison de tensions avec le président de l’époque. Cependant, lorsque Nicolás Maduro a pris la tête du chavisme en 2013, après la mort d’Hugo Chávez, Delcy Rodríguez a occupé des postes de premier plan, notamment la vice-présidence de la République, la chancellerie et le ministère stratégique du Pétrole et des Mines.

Elle a toujours travaillé en tandem avec son frère Jorge Rodríguez, autre haut responsable du madurisme, si puissant lui aussi, que beaucoup les appellent « les Rodríguez ».

Aujourd’hui, le discours officiel pour justifier la nomination de Delcy Rodríguez à la présidence par intérim invoque l’article 234 de la Constitution nationale, qui établit les mécanismes de remplacement du président en cas d’absence temporaire. Dans un premier temps, l’ancienne vice-présidente a réitéré sa loyauté envers Maduro en assumant ses nouvelles fonctions et en exigeant sa libération et son retour au Venezuela. Cependant, une rumeur persistante – impossible à confirmer ou à réfuter à l’heure actuelle – fait état d’un accord avec les États-Unis pour mener à bien une transition post-Maduro, impulsée par de prétendues négociations engagées au Qatar.

Ce ne serait pas la première fois que des rumeurs circulent sur des déloyautés envers Maduro et que l’on souligne l’engagement secret supposé des « Rodríguez » à promouvoir une transition politique ordonnée et négociée. En 2024, on a spéculé que Jorge Rodríguez, récemment réélu président de l’Assemblée nationale, avait été responsable de la surestimation du soutien électoral au gouvernement et qu’il avait recommandé d’autoriser la participation d’Edmundo González à l’élection présidentielle du 28 juillet de cette année-là, au lieu de bloquer l’inscription de tout candidat soutenu par María Corina Machado, elle-même disqualifiée.

De plus, en tant qu’ancien président du Conseil national électoral, Jorge Rodríguez n’aurait pas non plus alerté sur la nécessité de ne pas remettre aux témoins de l’opposition les procès-verbaux électoraux, qui révélaient un résultat défavorable au gouvernement. En l’absence d’informations, diverses versions d’analystes vénézuéliens et étrangers occupent aujourd’hui les pages des journaux.

Entre-temps, le gouvernement intérimaire a confirmé son contrôle militaire et policier du territoire vénézuélien, son principal atout dans toute négociation avec Donald Trump et qui semble également être le facteur qui a conduit les États-Unis à ne pas reconnaître la légitimité politique de Machado.

Le dialogue entre les gouvernements de Trump et de Delcy Rodríguez est déjà ouvert, et les premiers signes pourraient être la poursuite des exportations de pétrole vénézuélien vers le marché américain par Chevron et celle des vols de migrants vénézuéliens expulsés des États-Unis vers le Venezuela. Trump a annoncé que la nouvelle dirigeante paierait un prix élevé « si elle ne fait pas ce qu’il faut » et, dans la lignée de sa déclaration après l’enlèvement de Maduro – et de sa volonté d’écrire son propre « corollaire » à la doctrine Monroe –, il a réaffirmé qu’il voulait « un accès total à tout » au Venezuela.

Dans une interview, le magnat new-yorkais a annoncé que c’était lui qui était « aux commandes » du pays. Un groupe de quatre hauts responsables en qui il a toute confiance aidera à superviser cette « gestion » : le secrétaire d’État, Marco Rubio, l’idéologue de la politique de pression maximale et de renversement de Maduro ; le chef du Pentagone, Pete Hegseth ; et son conseiller pour la politique intérieure, le faucon Stephen Miller. Trump a également confirmé qu’il n’y aurait pas d’élections au Venezuela dans les 30 prochains jours. Le président américain veut être seul sur le devant de la scène, sans concurrents.

Dans ce contexte, le contrôle militaire et policier du territoire vénézuélien par le gouvernement de Delcy Rodríguez semble fragile pour différentes raisons : la capture de Nicolás Maduro sans réponse armée à la hauteur des capacités défensives de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) a montré les limites d’une armée dans laquelle le gouvernement a investi des sommes colossales ; les effectifs militaires de la FANB étaient toujours cantonnés deux jours après l’attaque militaire des États-Unis ; depuis l’élection présidentielle de juillet 2024 et sous le commandement de Diosdado Cabello, la taille et la puissance de feu des composantes militaires et policières parallèles à la FANB, telles que la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM) et le Service national bolivarien de renseignement (Sebin), ont augmenté ; enfin, il est peu probable que les préférences politiques des officiers et des troupes de la FANB ne reflètent pas le résultat des élections de juillet 2024, au cours desquelles le principal candidat de l’opposition a obtenu, selon les résultats publiés, environ 70 % des voix.

Au lendemain d’une journée étonnamment calme, le gouvernement de Delcy Rodríguez s’efforce déjà de rétablir progressivement la normalité des services publics, des transports et des activités commerciales dans les zones résidentielles les plus touchées par l’attaque militaire. Cela semble indiquer que l’objectif principal des actions du gouvernement est de démontrer sa capacité à gouverner le Venezuela. C’est la carte qui lui permet de se présenter comme le partenaire indispensable pour maintenir l’ordre public dans le pays et permettre aux États-Unis d’accéder au pétrole vénézuélien – l’obsession de Trump -, dans un contexte de déclin des infrastructures pétrolières vénézuéliennes.

Enfin, les différentes factions de l’opposition, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Venezuela, maintiennent des positions diverses : le secteur traditionnel dirigé par María Corina Machado a salué l’action militaire américaine ainsi que la capture de Nicolás Maduro, mais reste silencieux face à la non-reconnaissance de son leadership et à la déclaration de Trump dans laquelle il s’est proclamé administrateur colonial de facto du Venezuela. Cela est particulièrement difficile pour une dirigeante qui réclame depuis des années une intervention militaire de Washington et qui, après sa concrétisation réussie, s’est déclarée prête à « prendre le pouvoir ».

Le secteur modéré de l’opposition traditionnelle ne remet pas non plus directement en cause l’intervention militaire des États-Unis, mais exige le rétablissement de la démocratie dans le pays. Enfin, l’opposition de gauche et les chavistes critiques interprètent ce qui s’est passé comme une attaque impérialiste, tout en évitant de soutenir Maduro et désormais Delcy Rodríguez.

Malheureusement, il semble qu’à court terme, l’avenir du Venezuela dépendra des menaces armées de Donald Trump et de la capacité de la présidente par intérim à obtenir et à conserver le soutien de l’appareil militaire et policier. Il semble donc que nous soyons encore loin du moment où le peuple vénézuélien, dans l’exercice de sa souveraineté, pourra décider librement de son avenir lors d’élections nationales auxquelles toutes les tendances politiques existant dans la société vénézuélienne pourront participer dans des conditions d’égalité. Marco Rubio lui-même a écarté la possibilité d’organiser des élections à court terme, invoquant la nécessité de résoudre des problèmes plus urgents.

En conséquence, les scénarios politiques pour le Venezuela semblent se résumer à deux. Dans le premier, Delcy Rodríguez, ou un autre leader chaviste si elle venait à être écartée, parvient à consolider un madurisme sans Maduro, dans lequel la suspension et la restriction des libertés et des droits démocratiques sont maintenues tandis que, comme elle le faisait déjà depuis la vice-présidence économique, Delcy Rodríguez poursuit l’ouverture de l’économie au profit du capital transnational et national.

En ce sens, au-delà des accords actuels entre Petróleos de Venezuela (PDVSA) et Chevron, de meilleures conditions pourraient également être mises en place pour cette entreprise et d’autres compagnies pétrolières américaines, tandis que le partenariat avec les capitaux pétroliers chinois et l’exportation de pétrole vénézuélien vers la Chine pourraient être suspendus.

Dans le deuxième scénario, Delcy Rodríguez accepte ou est contrainte d’accepter le démantèlement progressif du madurisme, tout en conservant l’ouverture économique avec des avantages pour le capital pétrolier américain. De cette manière, le gouvernement pourrait négocier, en échange de l’impunité, une amnistie générale pour tous les prisonniers politiques, la restitution à leurs directions nationales légitimes des partis d’opposition de droite et de gauche soumis à une intervention judiciaire et, enfin, la convocation d’élections libres pour tous les postes électifs.

La récente réélection de Jorge Rodríguez à la présidence de l’Assemblée nationale pour l’année 2026 est une autre démonstration du poids des Rodríguez dans la succession de Maduro et au sein de la structure gouvernementale chaviste. En cas d’absence de la présidente de la République, Delcy Rodríguez devra être remplacée par son frère.

La promulgation du décret sur l’état d’urgence extérieure, signé par Maduro en septembre dernier, mais publié après l’intervention militaire américaine, confirme également la poursuite de la suspension et de la restriction des droits et libertés démocratiques, car son article 5 ordonne la recherche et la capture des personnes impliquées dans la promotion et le soutien de l’attaque armée des États-Unis, accusation qui peut être utilisée pour persécuter les opposants.

À l’heure actuelle, les forces de gauche et progressistes d’Amérique latine, des États-Unis et d’Europe, en plus de condamner l’action militaire de Donald Trump sur le territoire vénézuélien, devraient également appeler le gouvernement de Delcy Rodríguez à respecter les droits humains et démocratiques. L’anti-impérialisme est autoritaire s’il ne s’accompagne pas d’une revendication du respect des droits fondamentaux et s’il nie la possibilité de dialoguer avec l’immense majorité de la population vénézuélienne.

*

Publié initialement dans la revue Nueva Sociedad.

Traduction Contretemps.

21 janvier 2026

Venezuela : l’heure de la perplexité


Comment comprendre l'agression impérialiste états-unienne au Venezuela et qu'attendre du nouveau gouvernement de Delcy Rodriguez ?

L'agression états-unienne au Venezuela a surpris tout le monde : ceux qui pensaient qu'elle n'aurait finalement pas lieu et ceux qui croyaient que le kidnapping de Nicolás Maduro ouvrirait la voie à María Corina Machado pour accéder au palais de Miraflores. Un processus complexe s'engage désormais, avec l'ancienne vice-présidente, Delcy Rodríguez, à la tête d'un pouvoir supervisé par Trump lui-même, qui se vante d'être celui qui « commande » dans le pays.

Omar Vázquez Heredia, politiste et chercheur en sciences sociales au Venezuela et en Argentine, auteur en 2018 de La cuestión chavista: Estado extractivista y nación petrolera, et collaborateur de la revue Nueva Sociedad, revient, dans un texte écrit quelques jours après l'attaque états-unienne, sur la surprise qu'a constitué l’enlèvement de Maduro et émet des hypothèses sur les perspectives offertes au nouveau gouvernement de Delcy Rodriguez.

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L'action militaire des États-Unis, dans le cadre de laquelle différentes zones du centre du Venezuela ont été bombardées et le président Nicolás Maduro capturé, a été accueillie avec perplexité et dans un esprit de survie par la population vénézuélienne. Le lendemain de l'invasion du territoire national, un calme étrange régnait. La vice-présidente Delcy Rodríguez a pris le pouvoir, il n'y avait pas de présence militaire dans les rues - et celle des policiers et des groupes paramilitaires était faible -, et Donald Trump et Marco Rubio ont écarté María Corina Machado pour la transition : « Je pense qu'il serait très difficile pour elle d'être la dirigeante. Elle n'a ni le soutien ni le respect du pays ».

Une réaction apparemment surprenante pour un président qui avait reconnu Edmundo González, le candidat de Machado, comme le vainqueur des élections présidentielles de 2024.

Une partie de la population vénézuélienne est déconcertée, car beaucoup avaient écarté la possibilité d'une opération militaire américaine sur le territoire vénézuélien après cinq mois de menaces verbales de Trump, dans le contexte d'un énorme déploiement naval américain dans les Caraïbes, près des côtes du Venezuela. Une autre partie de la population l'est parce qu'elle pensait que la capture de Nicolás Maduro, dans le cadre d'une opération armée « chirurgicale », entraînerait la chute de l'ensemble du régime bolivarien et le début immédiat d'une « transition démocratique » sous la direction de María Corina Machado et d'un gouvernement dirigé par Edmundo González.

La population vénézuélienne, habituée à la pénurie et à l'hyperinflation, s'est immédiatement précipitée dans les supermarchés, les pharmacies, les boulangeries et les épiceries pour s'approvisionner. Dans ces lieux, sans présence militaire ni policière, on a pu observer de longues files d'attente de personnes silencieuses, calmes, attendant leur tour pour effectuer leurs achats en dollars américains ou, là où l'électricité fonctionnait, avec des cartes de débit.

Mais aux problèmes actuels s'ajoute désormais l'incertitude quant à la possibilité que Trump ordonne une nouvelle attaque militaire contre le territoire vénézuélien afin de frapper le gouvernement national dirigé par Delcy Rodríguez. À cet égard, les Vénézuéliens savent que leurs libertés et leurs droits démocratiques restent suspendus et restreints, et que leur accès aux biens de première nécessité, tels que l'électricité, l'eau, les médicaments et la nourriture, continuera certainement d'être affecté par l'ingérence américaine qui se traduit par des sanctions économiques et, désormais, par des opérations militaires.

Le gouvernement de Delcy Rodríguez a tenté de démontrer qu'il maintenait l'unité de la direction gouvernementale : la Cour suprême de justice a ordonné à la vice-présidente d'assumer la présidence par intérim, puis celle-ci a prêté serment devant la nouvelle Assemblée nationale. On a ainsi tenté de dissimuler la perplexité qui règne depuis la capture de Nicolás Maduro – sans réaction des forces armées –, qui pousse les dirigeants à agir par instinct de survie.

Dans sa jeunesse, Delcy Rodríguez était membre de la Ligue socialiste, où elle militait aux côtés de Nicolás Maduro. Cette organisation marxiste-léniniste, qui a été dissoute en 2007 au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), a été fondée par le père de la nouvelle présidente, Jorge Antonio Rodríguez. Cet ancien leader étudiant de l'Université centrale du Venezuela a été assassiné en 1976, alors qu'il était torturé par des policiers pendant le premier mandat de Carlos Andrés Pérez (1973-1979).

Delcy Rodríguez a assumé d'importantes responsabilités dans le gouvernement d'Hugo Chávez, notamment au ministère de la Présidence. Mais elle n'est restée en fonction que six mois, quittant son poste en raison de tensions avec le président de l'époque. Cependant, lorsque Nicolás Maduro a pris la tête du chavisme en 2013, après la mort d'Hugo Chávez, Delcy Rodríguez a occupé des postes de premier plan, notamment la vice-présidence de la République, la chancellerie et le ministère stratégique du Pétrole et des Mines.

Elle a toujours travaillé en tandem avec son frère Jorge Rodríguez, autre haut responsable du madurisme, si puissant lui aussi, que beaucoup les appellent « les Rodríguez ».

Aujourd'hui, le discours officiel pour justifier la nomination de Delcy Rodríguez à la présidence par intérim invoque l'article 234 de la Constitution nationale, qui établit les mécanismes de remplacement du président en cas d'absence temporaire. Dans un premier temps, l'ancienne vice-présidente a réitéré sa loyauté envers Maduro en assumant ses nouvelles fonctions et en exigeant sa libération et son retour au Venezuela. Cependant, une rumeur persistante – impossible à confirmer ou à réfuter à l'heure actuelle – fait état d'un accord avec les États-Unis pour mener à bien une transition post-Maduro, impulsée par de prétendues négociations engagées au Qatar.

Ce ne serait pas la première fois que des rumeurs circulent sur des déloyautés envers Maduro et que l'on souligne l'engagement secret supposé des « Rodríguez » à promouvoir une transition politique ordonnée et négociée. En 2024, on a spéculé que Jorge Rodríguez, récemment réélu président de l'Assemblée nationale, avait été responsable de la surestimation du soutien électoral au gouvernement et qu'il avait recommandé d'autoriser la participation d'Edmundo González à l'élection présidentielle du 28 juillet de cette année-là, au lieu de bloquer l'inscription de tout candidat soutenu par María Corina Machado, elle-même disqualifiée.

De plus, en tant qu'ancien président du Conseil national électoral, Jorge Rodríguez n'aurait pas non plus alerté sur la nécessité de ne pas remettre aux témoins de l'opposition les procès-verbaux électoraux, qui révélaient un résultat défavorable au gouvernement. En l'absence d'informations, diverses versions d'analystes vénézuéliens et étrangers occupent aujourd'hui les pages des journaux.

Entre-temps, le gouvernement intérimaire a confirmé son contrôle militaire et policier du territoire vénézuélien, son principal atout dans toute négociation avec Donald Trump et qui semble également être le facteur qui a conduit les États-Unis à ne pas reconnaître la légitimité politique de Machado.

Le dialogue entre les gouvernements de Trump et de Delcy Rodríguez est déjà ouvert, et les premiers signes pourraient être la poursuite des exportations de pétrole vénézuélien vers le marché américain par Chevron et celle des vols de migrants vénézuéliens expulsés des États-Unis vers le Venezuela. Trump a annoncé que la nouvelle dirigeante paierait un prix élevé « si elle ne fait pas ce qu'il faut » et, dans la lignée de sa déclaration après l'enlèvement de Maduro – et de sa volonté d'écrire son propre « corollaire » à la doctrine Monroe –, il a réaffirmé qu'il voulait « un accès total à tout » au Venezuela.

Dans une interview, le magnat new-yorkais a annoncé que c'était lui qui était « aux commandes » du pays. Un groupe de quatre hauts responsables en qui il a toute confiance aidera à superviser cette « gestion » : le secrétaire d'État, Marco Rubio, l'idéologue de la politique de pression maximale et de renversement de Maduro ; le chef du Pentagone, Pete Hegseth ; et son conseiller pour la politique intérieure, le faucon Stephen Miller. Trump a également confirmé qu'il n'y aurait pas d'élections au Venezuela dans les 30 prochains jours. Le président américain veut être seul sur le devant de la scène, sans concurrents.

Dans ce contexte, le contrôle militaire et policier du territoire vénézuélien par le gouvernement de Delcy Rodríguez semble fragile pour différentes raisons : la capture de Nicolás Maduro sans réponse armée à la hauteur des capacités défensives de la Force armée nationale bolivarienne (FANB) a montré les limites d'une armée dans laquelle le gouvernement a investi des sommes colossales ; les effectifs militaires de la FANB étaient toujours cantonnés deux jours après l'attaque militaire des États-Unis ; depuis l'élection présidentielle de juillet 2024 et sous le commandement de Diosdado Cabello, la taille et la puissance de feu des composantes militaires et policières parallèles à la FANB, telles que la Direction générale du contre-espionnage militaire (DGCIM) et le Service national bolivarien de renseignement (Sebin), ont augmenté ; enfin, il est peu probable que les préférences politiques des officiers et des troupes de la FANB ne reflètent pas le résultat des élections de juillet 2024, au cours desquelles le principal candidat de l'opposition a obtenu, selon les résultats publiés, environ 70 % des voix.

Au lendemain d'une journée étonnamment calme, le gouvernement de Delcy Rodríguez s'efforce déjà de rétablir progressivement la normalité des services publics, des transports et des activités commerciales dans les zones résidentielles les plus touchées par l'attaque militaire. Cela semble indiquer que l'objectif principal des actions du gouvernement est de démontrer sa capacité à gouverner le Venezuela. C'est la carte qui lui permet de se présenter comme le partenaire indispensable pour maintenir l'ordre public dans le pays et permettre aux États-Unis d'accéder au pétrole vénézuélien - l'obsession de Trump -, dans un contexte de déclin des infrastructures pétrolières vénézuéliennes.

Enfin, les différentes factions de l'opposition, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Venezuela, maintiennent des positions diverses : le secteur traditionnel dirigé par María Corina Machado a salué l'action militaire américaine ainsi que la capture de Nicolás Maduro, mais reste silencieux face à la non-reconnaissance de son leadership et à la déclaration de Trump dans laquelle il s'est proclamé administrateur colonial de facto du Venezuela. Cela est particulièrement difficile pour une dirigeante qui réclame depuis des années une intervention militaire de Washington et qui, après sa concrétisation réussie, s'est déclarée prête à « prendre le pouvoir ».

Le secteur modéré de l'opposition traditionnelle ne remet pas non plus directement en cause l'intervention militaire des États-Unis, mais exige le rétablissement de la démocratie dans le pays. Enfin, l'opposition de gauche et les chavistes critiques interprètent ce qui s'est passé comme une attaque impérialiste, tout en évitant de soutenir Maduro et désormais Delcy Rodríguez.

Malheureusement, il semble qu'à court terme, l'avenir du Venezuela dépendra des menaces armées de Donald Trump et de la capacité de la présidente par intérim à obtenir et à conserver le soutien de l'appareil militaire et policier. Il semble donc que nous soyons encore loin du moment où le peuple vénézuélien, dans l'exercice de sa souveraineté, pourra décider librement de son avenir lors d'élections nationales auxquelles toutes les tendances politiques existant dans la société vénézuélienne pourront participer dans des conditions d'égalité. Marco Rubio lui-même a écarté la possibilité d'organiser des élections à court terme, invoquant la nécessité de résoudre des problèmes plus urgents.

En conséquence, les scénarios politiques pour le Venezuela semblent se résumer à deux. Dans le premier, Delcy Rodríguez, ou un autre leader chaviste si elle venait à être écartée, parvient à consolider un madurisme sans Maduro, dans lequel la suspension et la restriction des libertés et des droits démocratiques sont maintenues tandis que, comme elle le faisait déjà depuis la vice-présidence économique, Delcy Rodríguez poursuit l'ouverture de l'économie au profit du capital transnational et national.

En ce sens, au-delà des accords actuels entre Petróleos de Venezuela (PDVSA) et Chevron, de meilleures conditions pourraient également être mises en place pour cette entreprise et d'autres compagnies pétrolières américaines, tandis que le partenariat avec les capitaux pétroliers chinois et l'exportation de pétrole vénézuélien vers la Chine pourraient être suspendus.

Dans le deuxième scénario, Delcy Rodríguez accepte ou est contrainte d'accepter le démantèlement progressif du madurisme, tout en conservant l'ouverture économique avec des avantages pour le capital pétrolier américain. De cette manière, le gouvernement pourrait négocier, en échange de l'impunité, une amnistie générale pour tous les prisonniers politiques, la restitution à leurs directions nationales légitimes des partis d'opposition de droite et de gauche soumis à une intervention judiciaire et, enfin, la convocation d'élections libres pour tous les postes électifs.

La récente réélection de Jorge Rodríguez à la présidence de l'Assemblée nationale pour l'année 2026 est une autre démonstration du poids des Rodríguez dans la succession de Maduro et au sein de la structure gouvernementale chaviste. En cas d'absence de la présidente de la République, Delcy Rodríguez devra être remplacée par son frère.

La promulgation du décret sur l'état d'urgence extérieure, signé par Maduro en septembre dernier, mais publié après l'intervention militaire américaine, confirme également la poursuite de la suspension et de la restriction des droits et libertés démocratiques, car son article 5 ordonne la recherche et la capture des personnes impliquées dans la promotion et le soutien de l'attaque armée des États-Unis, accusation qui peut être utilisée pour persécuter les opposants.

À l'heure actuelle, les forces de gauche et progressistes d'Amérique latine, des États-Unis et d'Europe, en plus de condamner l'action militaire de Donald Trump sur le territoire vénézuélien, devraient également appeler le gouvernement de Delcy Rodríguez à respecter les droits humains et démocratiques. L'anti-impérialisme est autoritaire s'il ne s'accompagne pas d'une revendication du respect des droits fondamentaux et s'il nie la possibilité de dialoguer avec l'immense majorité de la population vénézuélienne.

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Publié initialement dans la revue Nueva Sociedad.

Traduction Contretemps.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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