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« Socialisme démocratique » : la nouvelle gauche étasunienne se regroupe autour de ce mot d’ordre, depuis dix ans – depuis Bernie Sanders, et depuis le renouveau et la montée en puissance du petit parti « Democratic Socialists of America », comptant quelques milliers de membres en 2016 et entre 75 et 100000 depuis 2021 (dont plus de 10000 à New York).

Cette expression et la stratégie de participation aux primaires d’un grand parti capitaliste, le Parti démocrate, peuvent être pris pour des marques de trop grande modération politique, mais ce serait un malentendu. Il ne s’agit pas d’une tentative de redorer le blason d’un courant de centre-gauche, dans un pays où la gauche n’a jamais obtenu la légitimité d’un parti de masse : l’enjeu est en même temps de gagner des élections sans s’aligner sur les capitalistes et les impérialistes, et de tenir tête à leurs pires représentants politiques comme Trump à l’extrême droite ou aux grandes figures démocrates de l’extrême-centre.

Il s’agit de faire tout cela en s’appuyant sur des campagnes militantes et l’embryon d’un parti de gauche de masse dans les conditions du 21e siècle, pour entamer un dépassement de la crise historique et globale de la politique d’émancipation populaire. Mamdani et ses camarades auront fort à faire pour arracher l’application du programme de leur campagne, mais un potentiel existe, pour la première fois depuis très longtemps, pour un mouvement populaire capable de pousser en ce sens.

La gouverneure démocrate de l’État, Kathy Hochul, dit vouloir bloquer la réforme fiscale dont dépend le programme de Mamdani, mais elle est accueillie partout par le slogan « taxez les riches » et son siège sera remis en jeu l’année prochaine ; or, elle ne peut plus ignorer la force de frappe électorale de la gauche. La gauche new-yorkaise va poursuivre à son échelle une dynamique qui peut mener bien plus loin, sous les regards du reste du pays.

Cet article permet de prendre la mesure de la force de cette tendance, la montée d’une nouvelle gauche, qui a résisté à bien des contrecoups. Une tendance qui coexiste avec la force de l’extrême-droite et la crise de l’extrême-centre, et permet toutes sortes de comparaisons internationales (ce qui n’est pas si courant pour les États-Unis) avec tous les pays du centre capitaliste où de dessine une dynamique à trois blocs. Même avec des réserves sur le réalisme de la perspective d’une prise de contrôle du parti démocrate par la gauche, avancée en fin d’article, on devra admettre que la nouvelle gauche socialiste aux États-Unis mérite toute notre attention.

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« La vérité, c’est qu’une guerre civile silencieuse fait rage actuellement au sein du Parti démocrate », a déclaré Andrew Cuomo à Fox News, alors qu’il luttait pour sa survie politique face à son rival Zohran Mamdani, à une semaine de l’élection municipale de New York. « Vous avez une extrême gauche, une gauche radicale. Bernie Sanders, AOC [Alexandria Ocasio-Cortez] — Mamdani n’est que le porte-drapeau de ce mouvement — contre les démocrates modéré·es traditionel·les. »

« Et c’est là tout l’enjeu de cette élection », a-t-il ajouté. « C’est cette guerre civile… Je pense que si l’extrême gauche prend le dessus, cela détruira le Parti démocrate à l’échelle nationale. Ce pays n’est pas un pays socialiste. »

En effet, les États-Unis ne sont pas un pays socialiste. Mais leur ville la plus grande et la plus riche — le cœur de leur puissant secteur financier, où résident le deuxième plus grand nombre de milliardaires du pays et où un·e habitant·e sur vingt-quatre est millionnaire — vient d’élire avec enthousiasme un maire socialiste, lui accordant la majorité absolue des voix dans une course à trois candidat·es, avec une marge de victoire de neuf points.

Mamdani a obtenu des marges importantes, parfois à deux chiffres, contre Cuomo, tombé en disgrâce, dans quatre des cinq « boroughs » (grands quartiers) de la ville. New York était le seul endroit, en ce 4 novembre 2025, où les électeurs et les électrices n’étaient pas principalement amené·es à voter contre quelque chose, à savoir le président — le contraste est grand avec la politique démocrate habituelle à l’ère Trump, où l’absence d’un programme en positif a fait de l’animosité anti-Trump le principal moteur du vote démocrate.

La victoire de Mamdani est peut-être la plus grande victoire de la gauche à ce jour dans la guerre civile décrite par Cuomo, une guerre qui a véritablement commencé il y a dix ans, lorsque Sanders s’est lancé dans la course à l’investiture présidentielle démocrate et a découvert, à sa grande surprise et à celle de ses partisan·es, qu’une part significative du pays était prête à adhérer à son programme. Depuis lors, cette guerre a été marquée par de cuisantes défaites pour le mouvement inspiré par Sanders, notamment la campagne du sénateur du Vermont en 2020, qui avait commencé par une victoire sans précédent lors des trois premières primaires démocrates avant de subir un revers tout aussi inédit avec des défaites dans presque toutes les suivantes.

Pourtant, un phénomène curieux s’est produit après la défaite de Sanders en 2020, qui a plongé une grande partie de la gauche dans le découragement : les socialistes ont continué à gagner.

Ils et elles ont continué à gagner, en fait, malgré les déclarations régulières selon lesquelles tel ou tel résultat signifiait enfin la défaite et l’effacement de la gauche, confirmant la mainmise des centristes sur le Parti démocrate. Et ce n’était pas qu’un vœu pieux : une série de défaites démoralisantes s’est réellement produite après 2020, qu’il s’agisse de la victoire d’Éric Adams [1]à la mairie de New York, de la double défaite de l’ancienne alliée de Sanders, Nina Turner [2], ou, peut-être plus amère encore, de la défaite surprise d’India Walton [3]à Buffalo — si traumatisante que de nombreux·ses partisan·es de Mamdani ont refusé hier soir de croire à sa victoire tant qu’elle n’avait pas été officiellement annoncée.

Pourtant, au milieu de ces revers, le mouvement socialiste a continué à engranger plus discrètement des victoires et à renforcer ses rangs dans les fonctions électives, même si cela échappait à l’attention de nombreux observateurs politiques. Bien que les socialistes occupant des postes de pouvoir aux États-Unis soient encore peu nombreux·ses, ils et elles étendaient leur influence bien avant que Mamdani n’inflige à Cuomo deux humiliations amplement méritées sous les regards du pays tout entier.

Aujourd’hui, plus de 250 membres de Democratic Socialists of America (DSA) occupent des fonctions dans quarante États, dont 90 % ont été élu·es après 2019. Ils et elles siègent dans des conseils municipaux, des assemblées législatives d’État et même au Congrès. A ce niveau fédéral, le groupe informel de gauche The Squad[4]compte désormais, selon les décomptes, jusqu’à neuf membres à la Chambre des représentant·es. Au moins quatre d’entre eux·elles, sont issu·es ou ont été membres de DSA, comme Mamdani. Deux autres Représentant·es ont exercé deux mandats avant d’être évincé·es en 2024.

Dans certaines villes comme Minneapolis et Portland (Oregon), les socialistes ont contribué à former des majorités progressistes au sein des conseils municipaux. Les élu·es socialistes ont joué un rôle de premier plan dans plusieurs avancées majeures : l’instauration d’un salaire minimum pour les chauffeurs·euses de VTC à Minneapolis, l’application du salaire minimum pour les travailleur·euses à pourboire à Chicago [5], ou encore, à New York, la série de lois de protection des locataires et la loi historique de 2023 sur la décarbonation.

Alors que l’ancien président démocrate Barack Obama avait dû vigoureusement nier l’accusation selon laquelle il était socialiste et voulait « répartir la richesse », des responsables politiques ouvertement socialistes comme Ocasio-Cortez, qui revendiquent cette promesse, sont aujourd’hui à la tête de la résistance démocrate face à l’agenda de Trump.

Les électeurs et électrices démocrates déclarent (avec vingt points d’avance) préférer les politicien·nes socialistes aux centristes allié·es des grandes entreprises qui dirigent actuellement le parti, et estiment que les politiques économiques de ce dernier devraient être davantage socialistes que capitalistes (douze points d’écart). Même 17 % des électeurs·rices indépendant·es se considèrent comme des socialistes démocratiques — soit à peu près la même proportion (18 %) que celles et ceux qui se disent membres du mouvement MAGA.

En d’autres termes, la crainte exprimée par Cuomo sur Fox — que son aile néolibérale, favorable aux grandes entreprises, soit progressivement éclipsée au sein du Parti démocrate par le mouvement de Sanders — était déjà en train de se concrétiser bien avant le résultat d’hier soir.

La victoire de Mamdani est donc la dernière en date, et sans doute la plus importante, dans cette « guerre ». Techniquement, les socialistes ont déjà remporté des postes plus élevés : le siège au Sénat occupé par Sanders depuis près de deux décennies, ou les sièges du Squad à la Chambre, dont celui d’AOC, qui a mis fin par sa victoire à la carrière d’un homme pressenti comme futur président de la Chambre.

Mais aucun·e d’entre eux·elles n’a eu à affronter un tel déluge de financements adverses. Les plus de 36 millions de dollars dépensés par les opposant·es de Mamdani pendant la primaire new-yorkaise ont largement dépassé le total de la primaire la plus coûteuse de l’histoire du Congrès : celle menée avec le soutien de l’AIPAC pour évincer le socialiste Jamaal Bowman.[6]

Et aucun·e n’a dû faire face à une telle attention nationale, à un tel niveau de surveillance et de critiques acerbes. Mamdani est passé du statut d’outsider en dernière position à celui de maire élu avec une majorité absolue. C’est sans conteste la plus haute fonction exécutive jamais remportée par un·e socialiste, à la tête d’une métropole de 8,5 millions d’habitant·es, dont l’économie dépasse celle de la plupart des pays du monde.

L’establishment démocrate ne peut s’en prendre qu’à lui-même. La victoire de Mamdani sur Cuomo n’aurait pas eu lieu dans un monde où le Parti démocrate ne se serait pas rallié à des politicien·nes en échec (et, dans le cas de Joe Biden, manifestement inaptes), avec pour effet répété de céder le pouvoir à Trump — ni dans un monde où il n’aurait pas soutenu obstinément le génocide israélien qui se poursuit depuis deux ans et révulse la majorité des Étatsuniens.nes. Comme face à Trump, les démocrates ont vite gâché leurs victoires contre la gauche, au point d’être aujourd’hui rejeté·es par près des deux tiers de leurs propres électeur·rices.

Cet échec a ouvert la voie aux socialistes démocratiques et aux mouvements de travailleurs·euses, qui accélèrent désormais leurs efforts pour supplanter un establishment littéralement en décomposition. On voit déjà des dynamiques similaires se reproduire dans tout le pays : la montée de populistes outsiders comme Abdul El-Sayed dans le Michigan ; la décision du populiste syndical Dan Osborn de refuser l’investiture du Parti démocrate de son État, décision qui lui a valu un soutien accru ; ou encore, dans le Maine, le refus des électeurs·rices d’abandonner l’insurgé de gauche Graham Platner malgré ce qui semble bien être une campagne de dénigrement orchestrée contre lui.

À bien des égards, cela rappelle la transformation du Parti républicain dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, lorsque des militant·es conservateur·rices, frustré·es par ce qu’ils et elles percevaient comme un « New Deal au rabais » défendu par l’establishment du GOP, ont mené une stratégie de longue haleine pour en prendre le contrôle et faire basculer la politique américaine à droite. Cet effort fructueux s’est lui aussi accompli par à-coups : une combinaison d’organisation à la base et de campagnes électorales, telles que des candidatures aux primaires, marquée par de grandes victoires très médiatisées mais aussi par de nombreuses défaites amères.

De nombreuses voix à gauche ont fait valoir que les multiples obstacles juridiques mis en place par les deux grands partis pour empêcher l’émergence de partis tiers font de la prise de contrôle du Parti démocrate une nécessité pratique incontournable. La victoire de Mamdani leur donne sans doute un argument de poids.

Pour être clair, ce n’est pas encore chose faite, malgré les craintes de Cuomo et les espoirs des partisan·es de Mamdani. L’establishment démocrate demeure ce qu’il est. Mais la victoire de Mamdani, le 4 novembre, constitue un puissant désaveu de cet establishment : du chef des démocrates à la Chambre, qui ne l’a soutenu qu’à contrecœur lorsqu’il n’avait plus d’autre choix ; du chef du parti au Sénat, qui a obstinément refusé de le faire ; et du responsable de l’un de ses principaux organismes de financement, qui a pris la peine de le diffamer publiquement.

Les électeur·rices démocrates ont perdu confiance dans une direction coupée d’eux et d’elles sur le plan des politiques menées et du programme, et qui s’est de surcroît révéler incapable à de multiples reprises de tenir sa seule promesse : mettre fin au trumpisme. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui ces dirigeant·es manœuvrer pour stopper une nouvelle insurrection politique interne bien organisée, comme ils et elles l’avaient fait avec Sanders en 2016 et 2020. Leur impuissance face à l’ascension de Mamdani en est la preuve.

Vaincre cet establishment fossilisé reste malheureusement un préalable à toute opposition efficace contre la montée de l’extrême droite. La victoire de Mamdani servira de catalyseur aux tentatives similaires menées à travers le pays, et inspirera des millions de personnes à travers le monde, en quête du moindre signe d’espoir dans un monde qui semble s’enfoncer toujours plus dans l’obscurité.

En réalité, la situation n’a jamais été aussi désespérée qu’elle ne le paraissait. Mais ce qui distingue la victoire de Mamdani des succès socialistes plus modestes des dernières années, ce n’est pas seulement qu’elle ait eu lieu : c’est qu’elle redonne à un mouvement fondé sur l’espérance d’un monde meilleur la conviction qu’il ne se berce pas d’illusions. Voilà une victoire plus importante que n’importe quelle élection.

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Branko Marcetic est journaliste et rédacteur à Jacobin et auteur de Yesterday’s Man : The Case Against Joe Biden.

Article publié initialement par Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes


[1]Éric Adams — Ancien policier et président de l’arrondissement de Brooklyn, élu maire de New York en novembre 2021 sous l’étiquette démocrate. Sa victoire a marqué le triomphe de l’aile centriste du Parti démocrate face aux candidatures issues de la gauche progressiste.

[2] Nina Turner — Militante progressiste de l’Ohio, ancienne sénatrice de l’État et proche de Bernie Sanders, elle s’est présentée à deux reprises (en 2021 et 2022) aux primaires démocrates au Congrès fédéral pour le 11ᵉ district de l’Ohio.

[3] India Walton — Infirmière et militante socialiste de Buffalo (État de New York), elle avait remporté la primaire municipale démocrate de juin 2021 face au maire sortant Byron Brown, avant de perdre l’élection générale en novembre 2021 — ce dernier s’étant présenté comme candidat hors parti, dont le nom devait être écrit manuellement sur le bulletin. Sa défaite, inattendue et brutale, a profondément marqué la gauche étatsunienne.

[4] Le Squad n’a aucun statut officiel au Congrès : c’est un terme médiatique désignant, à l’origine, un groupe de quatre élues progressistes élues en 2018, élargi ensuite — selon les usages — à d’autres représentant·es progressistes. Dans sa composition la plus couramment admise, le groupe compte six membres : Alexandria Ocasio-Cortez (New York), Ilhan Omar (Minnesota), Rashida Tlaib (Michigan) et Ayanna Pressley (Massachusetts), auxquelles se sont ajoutés Jamaal Bowman (New York) et Cori Bush (Missouri) en 2020. Certaines sources incluent aussi des représentant·es progressistes élu·es en 2022 — comme Greg Casar (Texas), Summer Lee (Pennsylvanie) ou Delia Ramirez (Illinois) — mais aucun·e d’entre eux et elles ne revendique formellement en faire partie.

[5] Chicago a supprimé le salaire minimum dérogatoire réservé aux métiers à pourboire : les serveurs, serveuses, barmen, barmaids et autres employés concernés sont désormais rémunérés au salaire minimum complet, auquel s’ajoutent les pourboires.

[6] Jamaal Bowman est un élu progressiste de New York, membre des Democratic Socialists of America (DSA) et figure en vue de l’aile gauche du Parti démocrate. Élu à la Chambre des représentants en 2020, il a été la cible d’intenses campagnes de financement menées par l’aile centriste du parti ainsi que par plusieurs groupes pro-Israël. Ces efforts ont abouti à sa défaite lors de la primaire démocrate du 25 juin 2024, où il a été battu par George Latimer.

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