À propos de Nicolas Mathieu : Aux animaux la guerre, Actes Sud, 2014.

« Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

Ainsi commence la fable « Les animaux malades de la peste » de la Fontaine. Dans le polar de Nicolas Mathieu, Aux animaux la guerre, la peste rôde à nouveau.

Mais dans la petite vallée des Vosges où tentent de survivre Martel, le « mauvais fils », syndicaliste au passé trouble, qui s’endette pour payer la maison de retraite de sa mère, Patrick, ouvrier, qui ne sait plus très bien comment parler à son fils depuis la mort de sa femme, Rita, l’inspectrice du travail, à la fois blasée et insoumise, celle qui avance toujours, « le mors aux dents », et Bruce, celui qui oscille « entre Tony Montana et Besancenot, le fric facile et la lutte finale », la peste prend la forme de la menace de la fermeture de Vélocia, l’usine détestée et rassurante tout à la fois, celle qui assurait l’avenir, l’horizon de vies qui « se tenaient en somme, bien supportables, des vies d’homme ».

L’usine qui ferme, c’est un monde qui disparaît, et qui laisse sur le carreau des hommes et des femmes déboussolées :

« Depuis longtemps, ils le savaient, on leur avait dit à la télé : ils n’en mourraient pas tous, mais tous seraient frappés. C’était leur tour. »

C’est le moment où Martel et Bruce déraillent : leur second travail dans une boîte de nuit ne suffisant plus à éponger leurs dettes, ils s’engagent à enlever une prostituée, Victoria, sans savoir dans quelles combines mafieuses ils trempent.

Si Leurs enfants après eux, le dernier ouvrage de Nicolas Mathieu, pour lequel il a reçu le prix Goncourt, est le roman de la désillusion, de l’abandon des rêves, de la reproduction sociale – on suit les chemins de divers jeunes, chemins qui se croisent, mais finalement chacun·e poursuivra une route qui paraît toute tracée d’avance –, Aux animaux la guerre est celui de la violence du déclassement. Il prend alors la forme du thriller.

Pourtant, rien de plus éloigné de ce récit choral qu’une vision du monde en noir et blanc : la DRH est bien ennuyée de fermer l’usine, elle essaie de faire de son mieux, les prolétaires ne sont pas irréprochables. Après tout, comme le pense Rita : « les braves gens sont des salauds comme vous et moi ». Mais la violence sociale appelle la violence. Elle prendra les formes les plus inattendues et les plus grimaçantes, à l’image du corps de Bruce déformé aux stéroïdes, cocké, monstrueux.

« Le pari, c’est faire de la sociologie avec un flingue » estimait Nicolas Mathieu dans un entretien[1]. En effet, le sujet d’Aux animaux la guerre peut paraître tristement rebattu : la fermeture d’une usine, le crépuscule de la classe ouvrière. Mais le choix du roman noir permet non seulement d’accrocher le lecteur, de rendre l’intrigue palpitante, mais aussi de faire sentir l’ampleur de la catastrophe.

La langue de Nicolas Mathieu, percutante, fait quelquefois l’effet d’une lame affûtée. On ne déclenche pas la violence sociale impunément. On ne transforme pas des hommes en animaux sans aboutir au drame. La violence sans cible identifiée finit toujours par se rabattre sur des boucs émissaires faciles : « haro sur le baudet », disait La Fontaine…

 

Notes

[1]https://www.20minutes.fr/arts-stars/serie/2371091-20181115-animaux-guerre-pari-faire-sociologie-flingue-estime-nicolas-mathieu

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