A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

 

Chapitre 11 — Le moujik se révolte

Les paysans entrent en scène

Les luttes décisives de la révolution eurent lieu dans les villes, mais elles furent suivies par de grands soulèvements de la population rurale. Après le printemps de 1905, des luttes paysannes se développèrent dans les campagnes. Les paysans saisissaient les terres des propriétaires, ravageaient leurs domaines, prenaient leur grain et leur bétail. Un historien a ainsi décrit le mouvement :

Au sud de Moscou, au cœur de la région des terres noires, se trouve la province de Koursk, et c’est là qu’ont commencé les premiers désordres agraires sérieux de la période révolutionnaire. Dans la nuit du 6 février 1905, il y eut un grand remue-ménage dans le village de Kholzovki, des marches et du tumulte le long de la route menant au domaine d’un certain Popov, des coupes et de grands fracas dans ses forêts, puis des craquements plus importants sur le chemin du retour vers le village. Lorsque les gardes apparurent, il était trop tard ; les paysans avaient déjà coupé une grande quantité d’arbres, et là ils opposèrent « une résistance armée à la police » — mais avec quel résultat, la chronique ne le dit pas. De Khozovki, les désordres se répandent aux communes environnantes, comme selon un plan préétabli – s’il faut en croire les services de police. Un soir, les paysans attendent l’ordre de se mettre en route. Puis, quelque part à l’horizon, un feu de signal est allumé, et avec une grande clameur et des déchargements d’armes à feu, les paysans emplissent de leur tapage la route menant au domaine choisi pour le pillage du soir, où ils s’emparent de tout ce qu’ils peuvent transporter sur leurs charrettes, et rentrent chez eux. Des détachements de soldats font route vers le district, mais les désordres se répandent vers d’autres uezds ou d’autres comtés avant de pouvoir être arrêtés.[1]

Durant l’été de 1905, il y eut des émeutes paysannes dans 60 districts de 27 provinces. Au cours des trois derniers mois de l’année, des soulèvements ruraux eurent lieu dans 300 districts de 47 provinces.[2]

Le mouvement paysan fut particulièrement violent dans le Centre misérable. La dévastation passa dans ces provinces comme un cyclone. Dans le Midi, on recourut principalement aux grèves et au boycottage des domaines. Enfin, dans le Nord, où le mouvement était le plus faible, on songea surtout à couper du bois de chauffage. Les paysans refusèrent de reconnaître les pouvoirs administratifs et de payer les impôts partout où la révolte économique prenait un caractère politique radical. [3]

Mais les évènements les plus tumultueux… eurent lieu à la fin de 1905 dans la province de Saratov. Dans les bourgs auxquels s’étendit le mouvement, aucun paysan ne garda une attitude passive. Tous se soulevèrent. Les propriétaires quittent leurs manoirs avec leurs familles ; tous les biens meubles sont mis en partage, on emmène le bétail, les ouvriers et les domestiques reçoivent leur compte, et, en conclusion, « le coq rouge » — l’incendie – déploie ses ailes sur le domaine. A la tête des « colonnes » paysannes qui marchent à l’attaque, se trouvent des compagnies armées. Les sous-officiers de gendarmerie et les gardes se cachent ; en certains endroits, ils sont arrêtés. On brûle les bâtiments du propriétaire pour l’empêcher de rentrer plus tard dans ses domaines. Mais aucune violence n’est tolérée.[4]

Les révoltes paysannes se poursuivirent dans toute la Russie de l’automne de 1905 à l’automne de 1906. Leur but était de se débarrasser de l’héritage des rapports féodaux de propriété et de production. La question agraire dominait la vie nationale de la Russie depuis des décennies, et des révoltes paysannes à répétition avaient couvert une longue période. Un mouvement révolutionnaire paysan porteur d’une longue tradition et d’une influence large dans les masses existait en fait depuis très longtemps.

Il faut comprendre que les paysans n’étaient pas une classe intégrée, mais un groupe social formé de classes antagonistes : le paysans riche, le koulak ; le paysan moyen ; et enfin le paysan pauvre et l’ouvrier agricole.

Lénine résumait les divisions de classe de la population agricole de la Russie d’Europe en 1905 dans le tableau ci-dessous.[5]

Groupe Nombre de possessions
(en millions)
Déciatines
(en millions)
Déciatines par possession
a) Paysans ruinés, écrasés sous l’exploitation féodale 10.5  75.0  7.0
b) Paysans moyens  1.0  15.0  15.0
c) Bourgeoisie paysanne et possessions foncières capitalistes  1.5  70.0  46.7
d) Latifundia féodaux  0.03  70.0 2,333.0
Total 13.03 230.0  17.6
Non réparties par possessions  50
Total 13.03 280.0  21.4

Cette division fondamentale de la terre entre une poignée de propriétaires à une extrémité et de masses de paysans pauvres à l’autre – « environ 300 familles paysannes pauvres pour chaque grand propriétaire » – sous-tend l’arriération technique terrible de l’agriculture, la position opprimée et réprimée de la masse de la paysannerie, et la variété infinie de l’exploitation féodale de la corvée.

Sous l’empire du système de la corvée, la parcelle du paysan était un moyen de fournir à bon marché au propriétaire de la main d’œuvre, de l’outillage et du bétail. Le système était particulièrement répandu dans les provinces centrales de la Russie d’Europe, le cœur de l’agriculture russe. La caractéristique essentielle du système était le louage de travail, dont une des formes était le paiement par avance aux paysans pendant l’hiver du travail qu’ils devraient accomplir l’été suivant. En hiver, les paysans avaient grand besoin de liquidités et se trouvaient contraints d’accepter des termes d’extorsion. Une autre forme de louage de travail était le « service de travail composé » sous l’égide duquel les paysans s’engageaient – pour de l’argent ou en paiement des terres qui leur étaient louées – à cultiver une déciatine des récoltes de printemps du propriétaire, une déciatine de ses récoltes d’hiver et parfois aussi une déciatine des prairies, le tout avec leurs propres outils et leurs chevaux.

Les terres « découpées » (otrezki), une doléance majeure de la paysannerie, étaient utilisées pour une exploitation similaire. Ces terres, volées par les propriétaires lors de la soi-disant « émancipation » des serfs de 1861, constituaient à peu près un cinquième des exploitations détenues à l’origine par les paysans. En plus, c’étaient les meilleures terres qui avaient été prises au paysan, qui se trouvait ainsi privé de prairies et de pâtures, ainsi que d’accès aux bois et aux rivières. Il était également tenu de payer pour sa parcelle. Il pouvait se libérer en donnant des heures de travail au propriétaire, ou en faisant un paiement en monnaie considérablement supérieur à la valeur locative de la parcelle (de 50 à 75 %). Le paysan pouvait mettre fin à ces obligations en effectuant un « paiement de rachat » qui était supérieur à la valeur de la terre sur le marché. Dès 1905, les propriétaires avaient touché 1,9 milliards de roubles en droits de rachat et en intérêts, lesquels, si l’on prend en compte la dépréciation du rouble au cours des 44 années précédentes, se montaient à près du triple de la valeur de marché des terres. Le besoin de travailler pour s’acquitter de ces obligations mettait les paysans sous le joug des propriétaires. Pour ajouter l’insulte à l’injustice, de nombreux paysans devaient travailler sur les otrezki.

Les parcelles des paysans étaient de petits lopins de terre, consistant essentiellement en quelques bandes étroites et isolées qui se distinguaient par un sol de la qualité la plus basse, les meilleures ayant été prises par les propriétaires en 1861, et celles qui restaient étaient épuisées.

Les chaînes de l’asservissement étaient renforcées par l’institution de la commune villageoise. Celle-ci réglait l’usage communal de la terre, caractérisé par la rotation obligatoire des cultures et l’indivision des bois et des pâtures. Son aspect principal était la responsabilité collective pour l’accomplissement de toutes sortes de services et de paiements aux propriétaires et à l’Etat, une redistribution périodique des terres sans droit de refuser la parcelle allouée, et interdiction de son achat et de sa vente. La commune villageoise était utilisée par le grand propriétaire pour intensifier l’oppression féodale et extorquer le rachat des terres et d’autres paiements aux paysans.

 

Le marxisme et la paysannerie

Dès ses débuts en Russie, le mouvement marxiste reconnaissait l’importance vitale de la question agraire, en particulier la question paysanne. Le premier projet de programme des marxistes russes, publié par le groupe « Libération du Travail » en 1885, revendiquait une

Révision radicale de notre régime agraire, c’est-à-dire des conditions de rachat de la terre et de la dotation des communautés paysannes. Le droit sera accordé de renoncer au lot et de sortir de la communauté à ceux des paysans qui y verraient leur avantage, etc.[6]

C’était tout ce que disait le programme. Des années plus tard, Lénine commentait :

« L’erreur de ce programme n’est point qu’il y ait là des principes ou des revendications particulières erronés (…) L’erreur de ce programme, c’est son caractère abstrait, l’absence de tout point de vue concret sur l’objet. Cela n’est pas un programme à proprement parler, c’est une déclaration marxiste d’ordre très général.»[7]

Mais il s’empressait d’ajouter :

Certes, il serait absurde de reprocher cette erreur aux auteurs du programme, pour la première fois, exposaient certains principes bien avant la formation du parti ouvrier. Au contraire, il faut souligner surtout que ce programme, à vingt années de la révolution russe, reconnaît le caractère inévitable d’une « révision radicale » de la question de la réforme paysanne.[8]

Très tôt dans sa vie politique, Lénine s’était livré à une étude minutieuse de la vie rurale. Le premier de ses écrits à avoir été préservé, écrit au printemps de 1893, s’appelait « Nouveaux développements économiques dans la vie des paysans ». En 1899, il publia son premier ouvrage théorique majeur. Elaboré en prison et dans son exil sibérien, il portait le titre de Développement du capitalisme en Russie. Les deux tiers de ce livre sont consacrés à une analyse brillante et complètement documentée de l’évolution capitaliste dans les campagnes russes, de la décadence de l’économie féodale, et des variétés complexes de formes transitoires qui y avaient évolué. Cette étude théorique fournissait les bases du développement pratique d’une politique agraire, d’une stratégie et de tactiques dans ce domaine pour les marxistes russes.

Ses premiers efforts pour mettre en forme un programme agraire sont exposés dans son article Le parti ouvrier et la paysannerie (1901), qui peut être considéré comme le premier brouillon de programme agraire du POSDR. Il fut adopté par le second congrès du parti, en 1903. Les revendications centrales de la révolution agraire étaient

… l’abolition immédiate et totale des indemnités de rachat et des redevances, la restitution au peuple des centaines de millions que le gouvernement tsariste lui a fait suer pendant des années pour satisfaire les appétits des propriétaires d’esclaves.

… la restitution aux paysans des parcelles dont ils ont été amputés et qui contribuent au maintien des corvées, du travail servile, forcé, perpétuant en fait les conditions du servage.[9]

Dans le processus d’élaboration d’un programme agraire pour le second congrès, Lénine formula des orientations générales visant à l’abolition de tous les rapports féodaux dans les campagnes :

Premièrement : la révolution agraire fera nécessairement partie de la révolution démocratique en Russie. Cette révolution aura pour objet de supprimer les rapports de servitude dans les campagnes. Deuxièmement : par son importance sociale et économique, la future révolution agraire aura un caractère démocratique bourgeois ; loin d’atténuer le développement du capitalisme et de ses contradictions de classe, elle les renforcera.[10]

En plus des revendications non controversées, que Lénine n’a jamais amendées – abolition de la taxation par domaine social des paysans, réduction des fermages, liberté d’utiliser la terre à volonté – le programme agraire adopté au II° Congrès contenait un certain nombre de clauses exigeant le remboursement des indemnités de rachat de terres et la restitution des otrezki. Cette dernière (la clause 4 du programme) était une revendication clé. Elle se justifiait comme moyen de supprimer une des survivances du féodalisme :

Partout où la nature timide de notre Réforme Paysanne avait mené à des formes d’exploitation possédées par des serfs qui existent encore à ce jour, à l’aide des otrezki, ces dernier se voient accorder le droit de faire litière de ces survivances une fois pour toutes, y compris par la voie de l’expropriation, le droit à la « restitution des otrezki ».[11]

Lénine réitéra ce point avec insistance : « Nous maintenons, et nous proposons de prouver, que la revendication de la restitution des otrezki est le maximum de ce que nous puissions avancer aujourd’hui dans notre programme agraire. »[12] A l’époque, il disait qu’aller au-delà de la restitution des otrezki aboutirait à soutenir la petite exploitation contre la grande.

D’une manière générale, ce n’est absolument pas la tâche des social-démocrates de développer, soutenir, consolider, pour ne pas parler de multiplier l’exploitation de petite échelle et la petite propriété.[13]

D’une manière générale, il est réactionnaire de soutenir la petite propriété parce qu’un tel soutien est dirigé contre l’économie capitaliste de grande dimension, et, par conséquent, retarde le développement social, et obscurcit et nie la lutte des classes. Dans ce cas, cependant, nous voulons soutenir la petite propriété non pas contre le capitalisme mais contre la propriété des serfs.[14]

Et la nationalisation des terres. A l’époque, en 1902, la position de Lénine était claire : « La revendication de la nationalisation de la terre, tout en étant valide en principe et parfaitement appropriée à certains moments, est politiquement inefficace au moment présent. »[15] Si le but de la révolution agraire devait être d’éliminer les rapports féodaux, il ne fallait donc pas que toutes les terres des propriétaires leur soient enlevées, en particulier celles qui étaient utilisées pour l’agriculture capitaliste et l’emploi de travailleurs salariés.

 

Lénine apprend de Gapone

Malgré tout, l’étendue et la profondeur du soulèvement paysan lors de la révolution de 1905 montra clairement que le programme de 1903 de Lénine était beaucoup trop conservateur. Il est très intéressant de voir à quel point il souhaitait connaître les sentiments des paysans à l’époque et si la revendication de restitution des otrezki s’accordait avec ces sentiments, y compris du pope Gapone, et d’un visiteur accidentel, un marin nommé Matinchenko. Kroupskaïa raconte comment un étudiant, assis dans la chambre de Lénine,

il se mit à nous expliquer la raison de la justesse du programme du Parti, et enfin à l’exposer point par point avec l’ardeur d’un néophyte… (Il) continua sa dissertation. Gapone et Matiouchenko entrèrent à ce moment. Je m’apprêtai à leur offrir du thé, à eux aussi, mais le gars en était précisément à l’exposé des « parcelles ». Comme il allait démontrer que les paysans devaient s’en tenir à la lutte pour les parcelles, Matiouchenko et Gapone sursautèrent en hurlant : « Toute la terre au peuple ! »[16]

Cela dut faire une forte impression sur Lénine, car Kroupskaïa raconte ensuite :

Lors de la conférence qui eut lieu en décembre à Tammerfors, Ilitch proposa d’éliminer complètement du programme l’article sur les parcelles.

On le remplaça par l’article sur le soutien des entreprises révolutionnaires de la paysannerie, y compris la confiscation des apanages, des terres seigneuriales, ecclésiastiques et domaniales.[17]

Il ne se livra à aucune tentative de couvrir ses propres erreurs passées :

En 1903, lorsque le IIe Congrès de notre parti a adopté le premier programme agraire du POSDR, nous ne possédions pas non plus une telle expérience en ce qui concerne le caractère, l’étendue et la profondeur du mouvement paysan. Les soulèvements des paysans dans le sud de la Russie, au printemps de 1902, ne sont restés qu’à l’état d’explosions isolées. On conçoit dès lors comprendre l’attitude réservée des social-démocrates dans l’élaboration du programme agraire.[18]

… l’absence d’un mouvement de masse déclaré ne permettait pas alors de résoudre la question sur la base de données précises.[19]

Le programme de 1903 tente de définir concrètement le contenu et les conditions de la « révision », dont les social-démocrates parlaient en 1885 sous une forme générale. Cette tentative – exprimée au point principal du programme : sur les « otrezki » – était basée sur une séparation approximative des terres servant à l’exploitation féodale et des terres exploitées sur le mode capitaliste. Cette séparation était absolument fausse, puisque dans la pratique le mouvement des masses paysannes ne pouvait être dirigé contre des catégories particulières de terres seigneuriales, mais contre la grande propriété foncière, en général.[20]

Après 1905, il n’y avait plus aucune justification pour persévérer dans cette étroitesse et ce conservatisme :

« renoncer à l’heure présente à la confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers reviendrait à limiter manifestement l’ampleur d’un mouvement social déjà engagé.»[21]

Lors de la conférence bolchevique de Tammerfors (12-17 décembre 1905), Lénine proposa la résolution suivante :

… la conférence estime que le programme agraire de notre parti devrait être modifié comme suit : supprimer le passage concernant les otrezki ; y substituer un passage disant que le parti soutient les mesures révolutionnaires de la paysannerie jusqu’à la confiscation de toutes les terres de l’Etat, de l’Eglise, des monastères, des apanages, de la Couronne et des particuliers.[22]

 

Pour la nationalisation de la terre 

A partir de là, Lénine s’employa à une révision plus complète du programme agraire, dans laquelle il lança le slogan de nationalisation de toutes les terres. Dans sa brochure Révision du programme agraire du Parti Ouvrier, écrite en 1906, il écrit :

Si la victoire décisive de la révolution actuelle en Russie assure la souveraineté pleine et entière du peuple, c’est-à-dire si elle instaure la république et un régime vraiment démocratique, le Parti luttera pour l’abolition de la propriété privée de la terre et la remise de toutes les terres à l’ensemble du peuple.[23]

La puissance du mouvement paysan contre les propriétaires montra également à Lénine qu’en 1903 il avait surestimé le point auquel le développement capitaliste avait affecté les campagnes. Les rapports féodaux n’étaient pas de simples vestiges, comme il l’avait cru alors, mais exerçaient une grande influence sur la situation rurale dans son ensemble. Dans son livre Le programme agraire de la social-démocratie dans la première Révolution Russe, 1905-1907, il met ce point en évidence.

… l’erreur de notre programme des « otrezki » adopté en 1903… était que, définissant de façon exacte l’axe du développement, nous en avons défini de façon inexacte le moment. Nous avons supposé que les éléments de l’agriculture capitaliste s’étaient déjà pleinement constitués en Russie, aussi bien dans l’économie du seigneur (si l’on excepte l’asservissant système des « otrezki », d’où la revendication de ces terres) que dans l’économie paysanne, qui semblait avoir dégagé de son sein une forte bourgeoisie paysanne et qui était incapable, par suite, d’une « révolution agraire paysanne ». Ce n’est pas la « peur » d’une révolution agraire paysanne qui a engendré un programme erroné ; c’est la surestimation du degré du développement capitaliste dans l’agriculture russe. Les vestiges du servage nous apparaissaient alors comme un menu détail, l’économie capitaliste sur la terre communautaire et seigneuriale comme un phénomène parfaitement mûr et parfaitement stable…

Le redressement de l’erreur consistait en ceci : au lieu de la tâche particulière – lutter contre les survivances de l’ancien ordre de choses dans le régime agraire, il s’agissait pour nous de fixer les tâches de la lutte contre l’ensemble du vieux régime agraire. Au lieu d’un nettoyage de l’économie seigneuriale, nous nous sommes posés pour objectif sa destruction.[24]

 

Les leçons du moujik noir

Pendant les années de la révolution, de 1905 à 1907, Lénine considérait comme important d’apprendre du moujik russe. Les représentants paysans monarchistes de la Douma tsariste eux-mêmes enseignèrent à Lénine que profondément enfoui sous la coquille conservatrice il existait en fait un noyau révolutionnaire. Il se réfère avec enthousiasme au discours du paysan monarchiste de droite Stortchak devant la Douma tsariste :

Il commence par citer in extenso ce qu’a dit Nicolas II des « droits sacrés de la propriété », auxquels il est inadmissible de « porter atteinte », etc. Puis il poursuit : « Que Dieu préserve notre souverain, dont les paroles sont bonnes pour le peuple entier ». Et il termine en déclarant : « Le souverain a dit qu’il fallait que règnent la justice et l’ordre. Or, si je dispose de trois déciatines et qu’à côté quelqu’un en possède 30.000, il est évident qu’il n’y a ni ordre ni justice. »[25]

Et Lénine commente :

… un paysan inculte… est naïf comme un enfant et incroyablement arriéré au point de vue politique. La liaison existant entre la monarchie et « l’ordre », c’est-à-dire le désordre et le mensonge qui protègent les gros propriétaires de 30.000 déciatines, cette liaison est peu claire pour lui.[26]

… Stortchak, ainsi d’ailleurs que le prêtre Titov, Andreïtchouk, Popov IV et Nikitiouk, qui, sur l’essentiel, défendent les mêmes positions que lui, traduit l’état d’esprit révolutionnaire des masses paysannes de façon inconsciente, spontanée, sans oser aller jusqu’au bout, non seulement en parole mais même en pensée, de ce que leurs déclarations et leurs positions impliquent…[27]

Il poursuit en citant d’autres orateurs paysans de la Douma :

Ecoutez Tomilov : « A notre avis… la seule issue serait de procéder dès aujourd’hui à un nouveau partage de la terre sur toutes les communautés rurales de Russie, sur la base d’un recensement semblable à ceux qui étaient organisés autrefois, et qui nous dirait à combien d’habitants s’élève la population masculine au 3 novembre 1905. »

« Nous autres paysans, notre rêve le plus cher est d’obtenir la terre et la liberté. Mais nous avons entendu dire que tant que le gouvernement actuel restera au pouvoir, la propriété foncière sera inviolable (Voix au centre : « La propriété privée »). C’est bien ce que je dis, la propriété privée, celle des nobles. (Voix au centre : « la votre aussi »). En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à céder nos lots ; (…) supposons que dans un village, les paysans soient d’accord pour céder des parties de leurs lots de terre communautaires et devenir égaux. De la déclaration du représentant du ministère, il ressort que les paysans ne doivent espérer obtenir ni terre ni liberté, ni droits politiques, tant que le pouvoir ne passera pas entre les mains de la paysannerie, de l’ensemble du peuple. Il faut dire que nous le savions déjà, mais nous vous remercions quand même de votre franchise. »[28]

Ecoutez Petrov III : « Rappelez-vous, Messieurs, le règne d’Alexis Mikhaïlovitch et l’indignation du peuple des campagnes qui, à l’époque, a trouvé son expression dans le mouvement de Razine[29] (exclamations à droite)… En 1905, le peuple a exposé ses revendications avec une force toute particulière… la misère l’a contraint à descendre dans la rue pour faire entendre sa voix puissante et faire savoir de quoi il avait besoin »… « Il faut instituer un système de jouissance égalitaire de la totalité des terres pour l’ensemble du peuple… Il va de soi que je suis opposé à la propriété foncière privée… et j’affirme que la situation du peuple travailleur ne s’améliorera que lorsque la totalité des terres passera entre ses mains… Je suis absolument convaincu que vous verrez à nouveau les profondeurs de la mer humaine déchaînée. Et alors se réalisera la sentence de l’Evangile : celui qui a tiré le glaive périra par le glaive. (Rires à droite). Le groupe troudovik [paysan] n’a pas trahi ses idéaux ni ses aspirations… Nous… disons  que toute la terre doit revenir à ceux qui la travaillent et que le pouvoir doit passer entre les mains de la population laborieuse ».

Merzyakov : « La terre doit appartenir à ceux qui la travaillent… Les marchandages fonciers doivent complètement disparaître de Russie, la terre doit appartenir à ceux qui la cultivent par leur travail. »[30]

Voici le paysan Netchitaïlo : « Ceux qui sont saturés de sang, qui ont sucé la moelle du paysan, les qualifient de malappris. » Golovine le coupe : le propriétaire foncier peut offenser le paysan, mais le moujik peut-il offenser… le propriétaire foncier ?  « Ces terres qui appartiennent au peuple, on nous dit : achetez-les. Sommes-nous des étrangers venus d’Angleterre, de France, etc. ? Nous sommes des gens d’ici, pourquoi voulez-vous que nous achetions nos terres ? Nous les avons déjà dix fois payées de notre sang, de notre sueur, de notre argent. »

Voici le paysan Kirnossov (province de Saratov) : « Maintenant nous ne parlons plus que de la terre ; on nous dit encore : elle est sacrée, inviolable. Il n’est pas possible qu’elle soit inviolable ; du moment que le peuple le veut, il ne saurait y avoir rien d’inviolable. (Une voix à droite : « Oho! ») C’est bien ça, Oho ! (Applaudissements à gauche). Messieurs les nobles, vous croyez que nous ne savons pas que vous mettiez notre sort sur une carte, que vous nous échangiez contre des chiens ? Nous savons que c’était toujours votre propriété sacrée, inviolable… On nous a volé notre terre… Les paysans qui m’ont envoyé m’ont dit : la terre est à nous, nous ne venons pas ici pour l’acheter, mais pour la prendre. »

Voici le paysan Vassioutine (province de Kharkov) : « Nous voyons ici, en la personne du représentant de M. le président du Conseil des Ministres, non pas un ministre du pays entier, mais un ministre de 130.000 propriétaires fonciers. 90 millions de paysans ne sont rien pour lui… Vous vous livrez (prenant à partie la droite) à l’exploitation, vos terres, vous les donnez à bail au prix fort, et vous écorchez définitivement le paysan… Sachez que le peuple, si le gouvernement ne satisfait pas ses besoins, ne demandera pas votre accord et prendra la terre… Je suis Ukrainien (il raconte comment Catherine a fait cadeau à Potemkine d’un bosquet : 27.000 déciatines et 2.000 paysans)… Dans le temps, la terre se vendait 25-50 roubles la déciatine ; maintenant, le prix de fermage est de 15 à 30 roubles la déciatine et 35 à 50 roubles pour les prairies. Une vraie écorcherie. (Voix à droite : « Quoi ? une écorcherie ? » Rires.) Ne vous gênez pas, allez, soyez tranquille (applaudissements à gauche) ; j’appelle ça écorcher les paysan. »[31]

Le commentaire de Lénine sur les discours des députés paysans est qu’ils

… expriment ouvertement et franchement l’esprit de la lutte de masse des paysans. Dans leurs discours (…) les paysans troudoviks exposent leur opinion sans équivoque et rendent de façon étonnamment vivante et précise les sentiments et les aspirations des masses, en s’embrouillant dans les programmes (certains déclarent sympathiser avec le projet des 42 tandis que d’autres pencheraient plutôt vers celui des cadets), mais en exprimant avec d’autant plus de force des réalités plus fondamentales que n’importe quel programme.[32]

Il va encore plus loin, considérant qu’il y a bien plus de ferveur révolutionnaire dans les discours des députés paysans que dans ceux des députés ouvriers social-démocrates.

Quand on compare les discours des paysans révolutionnaires à la deuxième Douma et ceux des ouvriers révolutionnaires, la différence suivante apparaît involontairement : chez les premiers s’affirme un esprit révolutionnaire beaucoup plus immédiat, une passion d’abattre tout de suite le pouvoir des propriétaires fonciers, et de créer tout de suite un régime nouveau. Le paysan brûle de se jeter incontinent sur l’ennemi et de l’étouffer.[33]

Lénine faisait montre d’une remarquable liberté vis-à-vis du dogmatisme, et d’une perception affinée du véritable battement de cœur du mouvement de masse, allant jusqu’à le trouver dans la poitrine d’un paysan monarchiste !

 

Les bolcheviks, les mencheviks et la paysannerie

Pendant les élections à la deuxième Douma, une lutte acharnée fut menée entre les deux ailes de la social-démocratie, les mencheviks et les bolcheviks, sur la question de savoir s’il fallait s’allier avec les cadets, ou bien avec les troudoviks contre les cadets.

Dès 1892, Plékhanov avait proclamé que le paysan, en Russie comme en Occident, était fondamentalement conservateur :

« A part la bourgeoisie et le prolétariat, nous ne percevons aucune force sociale, dans notre pays, dans laquelle l’opposition ou les groupes révolutionnaires pourraient trouver un soutien. »[34]

Dans une brochure intitulée La tâche des socialistes en période de famine, Plékhanov écrivait :

Le prolétaire et le moujik sont de véritables antipodes politiques. Le rôle historique du prolétariat est aussi révolutionnaire que celui du moujik est conservateur. C’est sur les paysans que les despotismes orientaux se sont appuyés sans changement pendant des milliers d’années. Dans une période comparativement courte le prolétariat a ébranlé toute la fondation de la société européenne occidentale. Et en Russie son développement et son éducation politique progressent de façon incomparablement plus rapide qu’ils ne l’ont fait en Occident.[35]

Cette argumentation influençait l’attitude des mencheviks envers le parti libéral – les cadets – d’une part, et le parti paysan – les troudoviks – de l’autre.

Le menchevik D. Koltsov argumentait en faveur d’une alliance avec les cadets et contre les troudoviks dans les termes suivants :

« Avec qui les social-démocrates ont-ils le plus de points de contact, (…) avec les démocrates des villes ou avec ceux des campagnes ? De qui la social-démocratie peut-elle surtout attendre du soutien dans sa lutte contre les préjugés culturels, religieux, nationalistes, etc. ? Qui soutiendra le plus les mesures favorisant le libre développement des forces productives ? Il suffit de poser ces questions capitales pour la politique des social-démocrates, et la réponse devient claire d’elle-même. Tout ce que dit le Manifeste communiste sur le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie reste aussi juste au XXème siècle que cela l’était au XIXe, aussi juste en Russie que cela l’était en Angleterre… La démocratie paysanne, en ce qui la concerne, malgré ses allures révolutionnaires, défendra dans de nombreux cas les formes d’organisation économique et sociale vieilles et périmées. »[36]

Lénine s’opposait à ces arguments de la manière suivante :

L’autre aile, dite des « bolcheviks », considère que les libéraux sont les représentants de la grosse industrie, qui, par peur du prolétariat, s’efforcent d’en finir le plus vite possible avec la révolution et font des compromis avec la réaction. Elle soutient que les troudoviks représentent la démocratie petite-bourgeoise révolutionnaire et qu’ils tendent à prendre une position radicale sur le point le plus important du problème de la terre : la confiscation des grandes exploitations. La tactique des bolcheviks en découle. Ils refusent de soutenir la bourgeoisie libérale traître, c’est-à-dire les cadets, et essaient de soustraire la petite bourgeoisie démocratique à l’influence des libéraux ; ils veulent arracher le paysan et le petit bourgeois de la ville aux libéraux et les amener à suivre le prolétariat qui se trouve à l’avant-garde de la lutte révolutionnaire.[37]

… un cadet déclarait à la commission agraire qu’un paysan de droite est plus à gauche qu’un cadet. Oui, pour ce qui est de la question agraire, dans toutes les trois Doumas, les paysans de « droite » se tiennent plus à gauche que les cadets, prouvant ainsi que l’esprit monarchiste du moujik est une naïveté en voie de disparition, à la différence de l’esprit monarchiste des brasseurs d’affaires libéraux, qui sont monarchistes par intérêt de classe.[38]

Dans la révolution démocratique anti-féodale, Lénine était favorable à une alliance du parti prolétarien avec les partis paysans démocratiques petits-bourgeois :

Les partis et organisations démocratiques révolutionnaires (le Parti socialiste-révolutionnaire, l’Union paysanne, fractions d’associations semi-professionnelles et d’associations semi-politiques, etc.) expriment au plus près les intérêts et le point de vue des larges masses de la paysannerie et de la petite bourgeoisie, en s’opposant résolument à la possession seigneuriale de la terre et à l’Etat féodal, en s’efforçant avec persévérance de promouvoir la démocratie et en travestissant leurs aspirations, qui sont au fond de type démocratique bourgeois, d’une idéologie vaguement socialiste ; la social-démocratie reconnaît la possibilité et la nécessité d’alliances de combat avec de tels partis, tout en dénonçant sans défaillance leur caractère pseudo-socialiste et en luttant contre leur tendance à estomper les contrastes entre le prolétaire et le petit patron.[39]

Hâtons-nous de clarifier le fait que, pour Lénine, le slogan de nationalisation de la terre ne signifiait pas aller au-delà des tâches de la révolution démocratique bourgeoise. Il explique que deux voies sont ouvertes au développement capitaliste des campagnes russes – la première (la « voie prussienne ») entravée et déformée par des survivances féodales, la seconde, libre de tout vestige de servage, qu’il appelle la voie américaine de développement :

Dans le premier cas l’exploitation féodale se transforme lentement en une exploitation bourgeoise à la manière des junkers, en vouant les paysans pour des dizaines d’années à la plus dure expropriation et à l’asservissement, dégageant une faible minorité de « Grossbauern » (gros paysans)…

Dans l’intérêt du développement des forces productives (ce critère suprême du progrès social), nous devons soutenir non pas l’évolution bourgeoise du type seigneurial, mais l’évolution bourgeoise du type paysan. La première revient à maintenir au maximum l’asservissement et le servage (remanié à la manière bourgeoise), à développer le moins rapidement possible les forces productives et à développer le capitalisme au ralenti ; elle implique des calamités et des tourments infiniment plus grands, l’exploitation et l’oppression des larges masses de la paysannerie et, par suite, du prolétariat lui aussi. La seconde revient à développer le plus rapidement possible les forces productives et les conditions les meilleures (qui soient possibles dans le cadre de la production marchande) de l’existence de la masse paysanne. La tactique de la social-démocratie dans la révolution bourgeoise russe est déterminée non par le soutien à la bourgeoisie libérale, comme le présument les opportunistes, mais par le soutien à la paysannerie en lutte.[40]

Les révolutionnaires doivent avoir pour but de pousser la Russie sur la voie américaine. Par conséquent, ils doivent soutenir la nationalisation des terres comme étant la manière la plus extrême et la plus efficace de se débarrasser des vestiges du féodalisme. « Dans la révolution russe, la lutte pour la terre n’est pas autre chose que la lutte pour un développement capitaliste rénové. Le mot d’ordre conséquent d’une telle rénovation, c’est la nationalisation du sol. »[41]

A l’appui de sa thèse, Lénine se réfère à Marx, qui

« admettait, lui, et même défendait parfois directement la nationalisation, non seulement à l’époque de la révolution bourgeoise en Allemagne en 1848, mais aussi en 1846 pour l’Amérique, à propos de laquelle il indiquait alors avec une parfaite précision, qu’elle ne faisait que commencer son développement « industriel ». »[42]

Deux ans plus tard, en 1908, Lénine réitère le même point de vue :

Il n’y a rien de plus erroné que de croire que la nationalisation de la terre a quoi que ce soit de commun avec le socialisme ou même avec la jouissance égalitaire du sol. Le socialisme a pour effet d’abolir l’économie marchande. La nationalisation, quant à elle, a pour effet de transformer la terre en propriété d’Etat, sans mettre le moins du monde en cause le système d’exploitation privée.[43]

 

La nationalisation des terres : un premier pas vers le socialisme ?

Lénine expliqua de façon détaillée pourquoi la nationalisation des terres faisait partie intégrante de la révolution bourgeoise. Par exemple, dans son livre Le programme agraire de la social-démocratie dans la première Révolution Russe, 1905-1907, rédigé en novembre-décembre 1907, il écrivait :

Le partage peut être déterminé, après la période de nationalisation révolutionnaire, par le désir de consolider au maximum les nouveaux rapports agraires, conformes aux exigences du capitalisme. Il peut être déterminé par le désir de tels possesseurs de terre d’augmenter leur revenu aux dépens du reste de la société. Il peut enfin être déterminé par le désir d’ « apaiser » (ou, plus simplement, d’étouffer) le prolétariat et les couches semi-prolétariennes pour qui la nationalisation du sol sera un élément « d’excitation des appétits » pour la socialisation de toute la production sociale.[44]

… rien ne saurait balayer aussi complètement les survivances du moyen âge en Russie, rénover aussi complètement la campagne à demi pourrie d’asiatisme, pousser aussi rapidement en avant le progrès agricole, que la nationalisation. Toute autre solution du problème agraire dans la révolution crée des points de départ moins favorables pour un nouveau progrès économique.

Quant à l’importance morale de la nationalisation à l’époque révolutionnaire, c’est que le prolétariat aide à porter « à une forme de propriété privée »  un coup dont la répercussion est inévitable dans le monde entier.[45]

Mais la nationalisation des terres, tout en étant partie intégrante de la révolution bourgeoise, peut aussi, en fonction de l’équilibre des forces de classe, être un tremplin dans la lutte pour le socialisme à la campagne. En septembre 1917, dans une postface à la seconde édition du Programme agraire de la social-démocratie (la première édition de 1908 avait été confisquée par la police), Lénine écrivait :

« … la nationalisation du sol est non seulement le « dernier mot » de la révolution bourgeoise, mais aussi un pas vers le socialisme. »[46]

Dans toutes ses prévisions concernant la Révolution Russe, Lénine a fait montre d’une absence totale de dogmatisme et d’une grande détermination à pousser la révolution au-delà de ses limites bourgeoises, vers une lutte immédiate et ininterrompue pour le socialisme.

 

Prolétariat contre paysannerie

Tout au long du développement de la politique agraire du parti, il y a dans la pensée de Lénine deux points centraux : (1) la classe ouvrière doit mener la paysannerie ; (2) le parti ouvrier doit rester indépendant et clairement distinct de la paysannerie :

… en soutenant la paysannerie révolutionnaire, le prolétariat ne doit pas oublier un seul instant son indépendance de classe, ses tâches de classe particulières. Le mouvement de la paysannerie est le mouvement d’une autre classe ; ce n’est pas une lutte prolétarienne, c’est une lutte de petits exploitants ; ce n’est pas une lutte contre les fondements du capitalisme, mais une lutte pour les débarrasser de tous les vestiges du servage.[47]

Nous soutenons le mouvement paysan jusqu’au bout, mais nous devons nous rappeler que c’est le mouvement d’une autre classe, différente de celle qui peut accomplir et accomplira la révolution socialiste.[48]

… sans l’initiative et la direction du prolétariat, la paysannerie n’est rien.[49]

Lénine parlait du développement possible d’un parti paysan indépendant, sous la forme d’une coalition des troudoviks et des socialistes-révolutionnaires, mais il doutait de sa stabilité et de sa capacité à parvenir à l’homogénéité.

Personne ne peut dire aujourd’hui quelles seront les destinées de la démocratie bourgeoise en Russie. Il n’est pas impossible que la faillite des cadets conduise à la formation d’un parti démocrate paysan, d’un vrai parti de masse et non de cette organisation de terroristes que sont demeurés les socialistes-révolutionnaires. Il n’est pas impossible non plus que les difficultés objectives du regroupement politique de la petite bourgeoisie empêchent la formation d’un tel parti et maintiennent pour longtemps encore la démocratie paysanne dans son état actuel de masse troudovique gélatineuse et amorphe.[50]

Les troudoviks ne sont sûrement pas des démocrates absolument conséquents. Sans aucun doute les troudoviks (les socialistes-révolutionnaires inclus) hésitent entre les libéraux et le prolétariat révolutionnaire (…) De telles hésitations ne doivent absolument rien au hasard. Elles sont inévitables en raison de la nature de la situation économique du petit producteur. D’une part, il est opprimé, il est soumis à l’exploitation. Il est poussé involontairement vers la lutte contre une telle situation, vers la lutte pour la démocratie, pour les idées d’anéantissement de l’exploitation. D’autre part, il est un petit propriétaire. Le paysan porte en lui l’instinct du propriétaire – qu’il n’est peut-être pas aujourd’hui, mais qu’il peut devenir demain. Cet instinct de propriétaire, de possesseur, détourne le paysan du prolétariat, fait naître en lui des rêves et des aspirations à parvenir, à devenir lui-même un bourgeois, à se replier face à toute la société sur son lopin de terre, sur son propre tas de fumier, comme le disait cruellement Marx.[51]

… les éléments démocratiques de la paysannerie… [sont] incapables de constituer une organisation solide.[52]

 

Si faux et si juste

La victoire de 1917 prouva que Lénine se trompait sur la révolution russe à deux égards, et non des moindres – son argument selon lequel ce serait une révolution bourgeoise, et que la nationalisation des terres serait un tremplin pour un développement capitaliste plus large et plus rapide. Comment donc Lénine a-t-il pu jouer un rôle aussi décisif dans la victoire de cette même révolution ? La réponse fondamentale est que, même dans ses erreurs de perspective, il y avait un noyau central de stratégie et de tactique qui devait mener directement à cette victoire de la révolution prolétarienne :

Mais si notre révolution est bourgeoise par son contenu économique (ce qui est certain), on ne peut en tirer de conclusion sur le rôle dirigeant de la bourgeoisie dans notre révolution, de la bourgeoisie en tant que force motrice. Une telle conclusion, habituelle chez Plékhanov et les mencheviks, est une caricature avilissant du marxisme. Le propriétaire libéral avec le fabricant, le marchand, l’avocat, etc., ou le prolétariat avec la masse des paysans peuvent l’un ou l’autre diriger la révolution bourgeoise. Son caractère demeure bourgeois dans les deux cas, mais le cadre, les conditions qui permettront au prolétariat, au socialisme, d’en tirer avantage (c’est-à-dire avant tout d’obtenir un développement plus rapide des forces productives) sont tout à fait différents dans l’un et l’autre cas.

Les bolcheviks en déduisent la tactique fondamentale du prolétariat socialiste dans la révolution bourgeoise : entraîner avec lui la petite bourgeoisie démocratique, en particulier la paysannerie, l’arracher aux libéraux, paralyser la bourgeoisie libérale instable, développer la lutte des masses pour l’anéantissement complet de tous les vestiges du servage, y compris la propriété seigneuriale.[53]

Lénine expliquait avec insistance que même si la révolution était démocratique-bourgeoise par nature, la paysannerie devait faire montre d’un maximum d’initiative et de démocratie en créant des organisations de lutte locales indépendantes sans attendre la délivrance par en haut, même de la part d’institutions nationales issues de la révolution, comme la future assemblée constituante.

Il n’y a qu’un moyen pour que la réforme agraire, inévitable dans la Russie contemporaine, joue un rôle révolutionnaire et démocratique : cette réforme doit être accomplie par l’initiative révolutionnaire des paysans eux-mêmes contre les propriétaires fonciers et la bureaucratie, contre l’Etat. Cette réforme, en d’autres termes, doit s’accomplir par des méthodes révolutionnaires (…) Cette voie, nous l’indiquons en exigeant avant tout la formation de comités révolutionnaires paysans.[54]

Marx affirmait, après l’expérience de la Commune de Paris, que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte. » ; le prolétariat doit le « détruire. C’est la condition première de toute révolution véritablement populaire. » C’est à cela que faisait écho l’argument de Lénine : « Accomplir la révolution agraire, la paysannerie ne le peut sans supprimer le vieux pouvoir, l’armée permanente et la bureaucratie, car ce sont les plus sûrs remparts de la propriété seigneuriale, qui lui sont attachés par mille liens. »[55]

De plus, même si la révolution n’était que démocratique–bourgeoise, elle n’en revêtait pas moins un caractère international :

… la révolution russe peut vaincre par ses propres forces, mais en aucun cas elle n’est capable de maintenir et de consolider de ses propres mains ses conquêtes. Elle ne peut pas y parvenir s’il n’y a pas de révolution socialiste en Occident (…) Après la victoire complète de la révolution démocratique, le petit propriétaire se tournera inévitablement contre le prolétariat, et cela d’autant plus vite que tous les ennemis communs du prolétariat et des petits patrons auront été renversés plus rapidement, à savoir : les capitalistes, les grands propriétaires fonciers, la bourgeoisie financière, etc. Notre république démocratique n’a aucune réserve autre que le prolétariat socialiste d’Occident…[56]

Une lutte sans merci contre la bourgeoisie libérale ; la méfiance vis-à-vis du parti paysan hésitant et l’indépendance à son égard ; l’appel à l’action directe des paysans ; le combat pour briser le vieil appareil d’Etat policier bureaucratique ; l’accent mis sur le caractère international de la révolution – toutes ces idées, enracinées dans la révolution de 1905-1907, seront centrales dans la politique qui mena à la victoire en 1917. Leur enveloppe démocratique-bourgeoise devait être rejetée dans l’orage des futures batailles. Malheureusement, la contradiction entre le noyau dur de la politique de Lénine en 1905 et ensuite et sa coquille démocratique-bourgeoise devait être un facteur de crise dans le parti et provoquer la paralysie de la direction bolchevique pendant des jours et des semaines après la Révolution de Février 1917, avant que Lénine ne rentre en Russie contredire son discours « vieux bolchevik ».

 

Notes

[1]G.T. Robinson, Rural Russia under the Old Regime, London 1932, pp. 155-6.

[2]L.O. Owen, The Russian Peasant Movement, 1906-17, London 1937, p. 20.

[3]Trotsky, 1905, op. cit., pp. 168-169

[4]ibid., p. 170.

[5]Lénine, Œuvres, vol.13, p. 239.

[6]ibid., p. 268.

[7]ibid., p. 268-269.

[8]ibid., p. 269.

[9]ibid., vol.4, pp. 441-442.

[10]ibid., vol.10, p. 172.

[11]ibid., vol.6, pp. 127-8.

[12]ibid., p. 132.

[13]ibid., p. 133.

[14]ibid., p. 134.

[15]ibid., p. 140.

[16]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[17]Ibidem.

[18]Lénine, Œuvres, vol.13, pp. 269-270.

[19]ibid., p. 270.

[20]ibid.

[21]Ibid, vol. 10, p. 179.

[22]Lénine, Œuvres, vol.10, p. 86.

[23]ibid., pp. 197-198.

[24]ibid., vol.13, pp. 306-307.

[25]ibid., vol.15, p. 333.

[26]ibid.

[27]ibid., p. 335.

[28]ibid., p. 337.

[29]Razine était le remarquable dirigeant de la révolte paysanne de 1667-1671 contre l’oppression féodale et le servage.

[30]ibid., p. 338.

[31]ibid., vol.13, pp. 417–419.

[32]ibid., vol.15, p. 335.

[33]ibid., vol.13, p. 419.

[34]Plekhanov, Сочинения, op. cit., vol.3, p. 119.

[35]ibid., pp. 382–83.

[36]Lénine, Œuvres, vol.12, p. 186.

[37]ibid., p. 200-201.

[38]ibid., vol.13, p. 481.

[39]ibid., vol.10, p. 161.

[40]ibid., vol.13, pp. 252, 256.

[41]ibid., p. 308.

[42]ibid., p. 336.

[43]ibid., vol.15, p. 144.

[44]ibid., vol.13, p. 341.

[45]ibid., pp. 341.

[46]ibid., p. 451.

[47]ibid., vol.10, p. 433.

[48]ibid., p. 194.

[49]ibid., vol.15, p. 58.

[50]ibid., vol.13, p. 124.

[51]ibid., vol.12, p. 471.

[52]Lénine, « На Дорогу », Полное Собрание Сочинений, vol 17, p. 358.

[53]Lénine, Œuvres, vol.12, pp. 179.

[54]ibid., vol.9, p. 325.

[55]ibid., vol.13, pp. 366-367.

[56]ibid., vol.10, p. 290.

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