Le 14 Décembre 1922, Hadj-Ali Abdelkader (1883 – 1957) publiait dans le Bulletin Communiste, un court article intitulé « L’action coloniale ». Ce texte, écrit par celui qui allait, deux ans plus tard, fonder l’Etoile Nord-Africaine, était en réalité une réponse à un rapport présenté au 2e Congrès Interfédéral Communiste de l’Afrique du Nord et publié dans le Bulletin Communiste du 7 Décembre 1922. Dans ce rapport, les communistes vivant en Algérie – Européens dans leur très grande majorité – rejettent notamment la 8e condition d’adhésion à la Troisième Internationale, condition qui spécifiait que

Les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la IIIe Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.

Selon les rédacteurs de ce rapport, cette condition apparaissait comme « trop générale », s’appliquant « indistinctement à toutes les colonies et Etats opprimés[1] ». Pointant la nécessité d’avoir une bonne connaissance du contexte algérien, ce rapport rejette l’appui à donner aux mouvements libérateurs ainsi que l’exigence d’expulser des colonies les impérialistes. C’est notamment la « mentalité indigène algérienne » qui ne permettrait pas aux communistes de réellement soutenir les mouvements de libération algériens. L’Elite algérienne étant profondément influencée par un « nationalisme héréditaire » d’une part ; la masse des Algériens se caractérisant par son ignorance, « systématiquement entretenue par les chefs indigènes[2] » d’autre part. Les communistes d’Algérie ne jugeaient alors pas les indigènes algériens prêt à l’auto-émancipation – et encore moins à l’indépendance..

A cela s’ajoutait, toujours selon ce rapport, « le fanatisme religieux très développés dans le prolétariat musulman », la non prise en compte de la question de l’émancipation des femmes par les arabes (« La femme arabe elle-même se refuse à comprendre l’humiliation de son état[3] ») ainsi que la faiblesse du syndicalisme algérien. C’est à ce type de justifications « communistes » du colonialisme par des pieds noirs du PCF qu’allait répondre Hadj-Ali Abdelkader – en France depuis 1905, membre du PCF depuis sa création et figure importante de l’Union Intercoloniale. Il est essentiel de rappeler ici, que ce texte du Bulletin Communiste ne fait clairement pas figure d’exception quant à l’attitude des sections algériennes du PCF vis-à-vis de la question coloniale en Algérie.

Outre le fait que le rapport publié dans le Bulletin fut adopté à l’unanimité, dès 1921, André Julien publiait dans L’Humanité un texte s’opposant vigoureusement à tout soutien aux mouvements nationalistes[4]. Le texte de Julien n’était qu’un avant-goût de la fameuse résolution de la section de Sidi Bel Abbès – la plus importante d’Algérie – qui défendait l’idée que le risque était grand, dans le cas d’un soulèvement indigène avant même qu’une révolution prolétarienne n’ait éclatée en métropole, de voir l’Algérie retourner au féodalisme[5]. Cette résolution, que Trotsky qualifiait de « point de vue purement esclavagiste, soutenant, au fond, la domination impérialiste du capitalisme français sur ses esclaves coloniaux[6] », est assez représentative de l’attitude politique des communistes français d’Algérie, auxquels répond Hadj-Ali Abdelkader, dans ce texte de 1922 que nous republions ci-dessous.

Selim Nadi

 

Malgré la huitième condition d’adhésion, malgré la résolution du 2e Congrès mondial, malgré les demandes réitérées de l’Exécutif, la question coloniale semble, hélas ! écartée des préoccupations du Parti français.

Je voudrais essayer d’intéresser les lecteurs du Bulletin Communiste à cette importante question qui occupe une si grande place dans la pensée des plus éminents de nos camarades russes, depuis Lénine, Trotsky et Zinoviev jusqu’à Safarov qui vient d’élaborer un projet de thèse sur la question d’Orient et les colonies en général.

Il y a un danger évident à laisser le prolétariat indigène des colonies sous l’influence de la Bourgeoisie et à la disposition du militarisme et de l’impérialisme, sans le préparer à ne pas se laisser embrigader pour venir briser la révolution le cas échéant.

Croyez-moi, camarades, il faut vous rendre compte que toute indifférence à cet égard est un danger mortel pour la Révolution des pays comme la France, l’Angleterre et l’Italie.

Il faut vous rendre compte que dans toute les colonies les travailleurs indigènes, grâce à la Révolution russe, se réveillent et commencent à chercher leur voie, afin d’arriver à briser leurs chaînes.

Il faut vous rendre compte, enfin, que la Bourgeoisie coloniale est loin de négliger ce mouvement et qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour s’emparer de ces groupements embryonnaires, pour les canaliser à son seul profit.

Bien entendu, pour ce faire, elle prend le masque de la démocratie bienveillante envers eux ; elle s’attache surtout à établir entre ces travailleurs indigènes et le communisme une barrière qui sera difficile à franchir si vous ne vous y prenez pas à temps.

Or, que faisons-nous ? Nous devrions être les premiers à prendre la tête de ces groupements.

Croyez-moi, camarades, les travailleurs indigènes sont plus accessibles à notre propagande et à nos idées qu’à ceux de la Démocratie périmée, ils sont payés pour cela. Ils n’oublient pas les promesses menteuses que leur ont faites les gouvernements bourgeois pendant la guerre du droit et de la civilisation pour les amener à la boucherie.

Si vous voulez réellement faire la Révolution, il vous faut non seulement entreprendre dès maintenant la neutralisation des prolétaires indigènes, non seulement acquérir leur sympathie, mais, par une propagande méthodique et vraiment communiste, vous préparer une garde révolutionnaire parmi eux, le cas échéant.

Cela, vous le pouvez, d’autant plus que tous les indigènes, depuis les intellectuels jusqu’aux plus primitifs, savent que la Révolution russe a libéré bien des peuples qui étaient sous le joug du tsarisme.

Certains d’entre vous vous dénient le droit de traiter de la question coloniale, sous prétexte que vous ne connaissez pas la vie et la mentalité des indigènes des colonies. Or, je ne sache pas qu’il y ait une doctrine communiste spéciale pour les colonies.

On me répondra qu’au point de vue tactique, ce n’est pas la même chose ; on me dira qu’il faut chercher une tactique appropriée suivant le degré d’évolution dans chaque colonie. Cela, je le crois volontiers. Aussi, que demandons-nous ?

1° Que le Parti trace une ligne de conduite générale pour ses militants et ses fédérations dans les colonies ;

2° Qu’il leur assigne, d’une façon précise, le but à atteindre ; faire de la propagande et du recrutement parmi les indigènes et, pour y parvenir, prendre comme plate-forme les revendications immédiates des indigènes, savoir :

Suppression du régime de l’indigénat ; droits de citoyens français pour tous ; suppression des tribunaux répressifs ; Egalité au point de vue juridique ; suppression des mesures administratives arbitraires qui astreignent la masse des paysans et ouvriers indigènes à toutes sortes de corvées et de contraintes indignes de la civilisation, etc., etc. Le résultat ne se fera pas attendre.

D’après nos camarades d’Algérie, la propagande et le recrutement parmi les indigènes sont choses très dangereuses. Je ne veux pas commenter, pour le moment, cette façon de voir. Je livre seulement ce fait à la méditation des militants de la métropole.

Il est temps que le Communisme ne soit plus limité à quelques Européens disséminés dans les colonies, alors qu’on laisse de côté des millions de prolétaires indigènes qui nous tendent la main.

HADJALI,

De la 5e section

 

Notes

[1] Collectif, « Le communisme et la question coloniale », Le Bulletin Communiste, 7 Décembre 1922.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] André Julien, « Les mouvements nationalistes dans les colonies », L’Humanité, n°6133, Vendredi 7 Janvier 1921.

[5] Voir : Selim Nadi, « Sur l’anticolonialisme et les communistes français (1919-1939) », Contretemps, https://www.contretemps.eu/anticolonialisme-pcf/

[6] Léon Trotsky, « Résolution sur la question française », 2 Décembre 1922, archives internet marxistes, https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1922/12/lt19221202.htm

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