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Cinquante ans après les massacres de Tel al-Za‘tar 

Cinquante ans après les massacres de Tel al-Za‘tar 

Entretien avec Abd al-Muhsin Za’tar (Nabil Ma’ruf), dirigeant du Fatah dans le camp de Tel al-Za‘tar


Le 12 août 2026 marque le 50ème anniversaire du massacre de Tel al-Za‘tar, commis à Beyrouth par des milices d’extrême droite chrétiennes dont l’objectif était d’en finir avec la Résistance palestinienne et de « purifier » l’est de Beyrouth.

Dans cet entretien conduit par l’historien Tristan Hillion-Launey en mars 2024 et publié pour la première fois, Abd al-Muhsin Za‘tar (de son vrai nom Nabil Ma‘ruf), ancien responsable du Fatah et un des chefs du camp de Tel al-Za‘tar, revient sur ce terrible épisode.

Introduction

Il y a un demi-siècle, au cours de l’été 1976, un an après le début des guerres civiles libanaises le 13 avril 1975, les milices de droite regroupées sous l’étendard du « Front libanais » assiégeaient les zones qu’elles considéraient comme des « poches de sécurité » à « Beyrouth-Est ». Celles-ci comprenaient les trois camps palestiniens de Tel al-Za‘tar, de Jisr al-Bāshā et Ḍbayya, ainsi que les quartiers et régions habités par des populations musulmanes libanaises paupérisées, qu’elles soient chiites ou sunnites, originaires de la Bekaa et du Sud, notamment dans les secteurs de Burj Ḥammūd, de Naba‘ et du quartier d’al-Maslakh (la Karantīna). L’opération de destruction et de purification fut justifiée au nom du soutien apporté par de nombreux habitants à la résistance palestinienne et au Mouvement national libanais (coalition de partis de gauche dirigée par Kamal Joumblatt).

Les habitants de la Karantīna avaient été chassés de chez eux le 18 janvier 1976, le bidonville incendié et une partie des habitants assassinée sommairement. Le 20 janvier 1976, en réaction aux massacres de la Karantīna par les milices de droite, le village chrétien de Dāmūr avait été occupé par des unités des Forces communes (coalition des forces de l’OLP et du Mouvement national libanais) commandées par l’officier Sa‘īd Mughāra (Abū Mūsā). Les habitants furent chassés de leur village et un massacre perpétré. L’armée syrienne pénétra au Liban en différentes étapes. En janvier 1976, elle déploya des troupes sous couvert de « l’Armée de libération de la Palestine », prétextant s’interposer et médier entre les belligérants. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, elle rentra officiellement et massivement dans le pays pour assister le Front libanais, alors en position de faiblesse face aux Forces communes.

Le siège final des « enclaves de Beyrouth-Est » et de Tel al-Za‘tar débuta le 22 juin 1976, moins d’un mois après l’entrée de l’armée syrienne. Les milices des Phalanges, les Tigres du Parti national libéral et les Gardiens du Cèdre assiégèrent le camp de Tel al-Za‘tar en collaboration avec des unités de l’armée libanaise et avec un soutien politique syrien. Le camp constituait le plus grand regroupement palestinien à « Beyrouth-Est », abritant environ 30 000 Palestiniens et Libanais avant le déclenchement des guerres civiles libanaises (1975-1991). L’objectif des forces du Front libanais était de prendre le contrôle de ces zones et d’en expulser la population palestinienne et les « Libanais qui les soutenaient », pour « nettoyer » et unifier militairement, politiquement et confessionnellement l’est de Beyrouth. Jisr al-Bāshā et Ḍbayya tombaient le 29 et 30 juin. Le quartier de Naba‘ fut pris par les milices du Front libanais le 6 août, soit six jours avant la chute de Tel al-Za‘tar. Des affrontements s’y déroulèrent du 22 juin au 6 août, faisant quelques centaines de morts et blessés. Une partie des défenseurs et des habitants du quartier fut sommairement exécutée par les milices de droite alors qu’ils fuyaient la région après avoir accepté de se rendre. Les habitants de Naba‘ furent expulsés de la région manu militari, comme les habitants de Maslakh, Jisr al-Bāshā et Ḍbayya. 

Tel al-Za ‘tar, qui constituait le dernier bastion de la résistance palestinienne à Beyrouth-Est tombait le 12 août, après 52 jours de siège. Le siège du camp de Tel al-Za‘tar conduisit à la mort de 3000 Palestiniens et Libanais. Plus de 7000 personnes furent également blessées, principalement des habitants du camp, du fait des affrontements.

Dans cet entretien conduit à Amman en mars 2024, le responsable du Fatah pour la région est de Beyrouth et un des chefs du camp de Tel al-Za‘tar, revient sur les dynamiques du conflit, la violence de la guerre et du siège, les liens entre libanais et palestiniens ainsi que les massacres qui s’y déroulèrent. Dévoilant son témoignage publiquement pour la première fois, ‘Abd al-Muhsin al-Za‘tar dresse aussi quelques parallèles entre Tel al-Za‘tar et Gaza, à 50 ans d’intervalle : la déshumanisation, le nettoyage ethnique, l’exil forcé et le désespoir d’un côté et l’abnégation, la résistance, la solidarité et l’espoir d’un autre côté. 

Tristan Hillion-Launey : Pourriez-vous vous présenter succinctement ? 

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Je m’appelle Nabīl Ma‘rūf et mon nom de guerre est ‘Abd al-Muḥsin Za‘tar, par rapport à la bataille de Tel al-Za‘tar. J’étais responsable politique et organisationnel du Fatah pour la région Est de Beyrouth. J’ai été élu membre du Conseil révolutionnaire du Fatah lors du cinquième congrès général du mouvement. Après la bataille de Beyrouth en 1982 et l’invasion israélienne du Liban, je n’ai pas suivi la Résistance mais j’ai choisi de demeurer avec ma famille à Beyrouth. Toutefois, l’assassinat du président libanais Bachir Gemayel, suivi de l’entrée de l’armée israélienne dans Beyrouth-Ouest, m’a contraint à quitter la ville. Je suis parti dans le cadre de la seconde intervention de la force française au Liban. Par la suite, je me suis rendu à Chypre, puis à Tunis, siège du commandement palestinien, avant de rejoindre l’Organisation de la coopération islamique à Djeddah, où j’ai assumé les fonctions de directeur du bureau de Jérusalem et de la Palestine de 1983 à 1994. En 1994, j’ai été nommé ambassadeur de Palestine en Espagne, jusqu’en 2005. Par la suite, j’ai été nommé ambassadeur en Turquie jusqu’en décembre 2014 puis ambassadeur au Canada jusqu’en décembre 2019. J’ai ensuite démissionné et pris ma retraite.

Tristan Hillion-Launey Concernant la bataille de Tel al-Za‘tar et Naba‘, pourriez-vous revenir sur les affrontements et le siège, car la plupart des sources ne sont pas très claires et fidèles sur les évènements, en particulier la chute de cette région, les responsabilités des uns et des autres, plusieurs acteurs se rejetant la responsabilité de la chute de Naba‘ puis du camp de Tel al-Za‘tar.

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Premièrement, la région est de Beyrouth est une région en majorité chrétienne. La plupart de ses habitants sont des chrétiens libanais. Mais avec le temps s’est composé un croissant, une ceinture de pauvreté et de misère dans et autour de Beyrouth. Ce phénomène résultait de l’exode des populations libanaises pauvres en provenance de la Bekaa et du Sud vers les quartiers économiquement développés de Beyrouth-Est. Ces familles s’étaient installées dans des zones avoisinant les camps de réfugiés en raison des faibles coûts du logement. Les quartiers de Burj Ḥammūd et de Naba‘, bien que situés à proximité du camp de Tel al-Za‘tar, ne constituaient pas des camps à proprement parler. La majorité des habitants de Burj Ḥammūd sont d’origine arménienne et sous le contrôle de leurs partis, tandis que Naba‘ compte principalement des Libanais chiites déplacés du Sud et de la Bekaa, ainsi qu’une minorité de Palestiniens chiites. Burj Ḥammūd sépare Naba‘ du quartier d’al-Maslakh (al- Karantīna), où résident des Libanais pauvres et quelques Palestiniens bédouins.

Durant la guerre civile, un siège fut également imposé à Burj Ḥammūd et à Naba‘, car leurs habitants soutenaient le Mouvement national libanais et la cause palestinienne. Cependant, l’armement disponible se limitait à des armes individuelles. Nous avions bien sûr des shabāb armés là-bas, mais ils n’étaient pas en mesure de protéger la région comme cela avait été fait à Tel al-Za‘tar en termes de fortifications. La capacité de résistance de Naba‘ (ṣumūd al-Naba‘) dépendait de la force de Tel al-Za‘tar. Ainsi, lorsque la dernière bataille a commencé, le 22 juin 1976, la chute de Naba‘ n’a pas tardé. Il n’y a pas eu d’affrontements comme à Tel al-Za‘tar.

Le quartier d’al-Maslakh a été pris et un massacre y a été commis, tandis que Naba‘ n’a pas connu de combats majeurs ; son évacuation a résulté de négociations facilitées par le député arménien Khātchig Bābīkiyān et le leader chiite du Sud, Kāmil al-As‘ad, qui entretenait de bonnes relations avec les dirigeants du Front libanais. Le retrait des cadres palestiniens de Naba‘ a également été rendu possible grâce à cette intervention du député arménien.

En réalité, ces secteurs étaient sous siège depuis le premier jour de la guerre civile, le 13 avril 1975, du fait de leur localisation dans la partie orientale de Beyrouth. Quant à ce siège [du 22 juin 1976 au 12 août 1976], il s’agit du siège final, de la dernière bataille.

Le premier jour du siège, le camp fut bombardé avec environ 60 000 obus, ce qui entraîna la destruction totale des habitations, la plupart construites en tôles. Cette destruction força la population à se réfugier dans les abris des bâtiments avoisinants, occupés par des Libanais originaires de la Bekaa et du Sud. Ce siège, qui s’étendit jusqu’au 12 août, soit une durée totale de 52 jours, fut accompagné d’une coupure complète de l’eau et de l’électricité, et marqué par l’épuisement des réserves alimentaires, engendrant une famine généralisée. L’eau ne devint accessible qu’aux lignes de contact avec les milices chrétiennes, obligeant les femmes à s’y rendre pour s’approvisionner ; beaucoup y trouvèrent la mort, et le coût d’un simple verre d’eau se payait par un verre de sang.

La population fut contrainte de réutiliser l’eau à plusieurs reprises. En raison de l’impossibilité de se laver, de nombreuses personnes contractèrent des maladies, et une infestation de poux sévit dans les cheveux de nombreux habitants. La pénurie de tabac força les habitants à fumer des feuilles de vigne séchées, ensuite roulées dans du papier journal. Les morts étaient inhumés à l’intérieur des maisons, sous les dalles du sol. Les blessés, privés de médicaments et de matériel de désinfection, mourraient de leurs blessures, malgré les efforts considérables déployés par l’équipe médicale et ses infirmiers.

L’histoire de Tel al-Za‘tar n’est pas seulement celle que je te raconte, mais celles que racontent l’ensemble des gens qui ont vécu le siège. Moi, comme un des chefs du camp, je te parle de comment la direction du camp a dirigé la bataille. Au fil des jours, nos capacités de résistance et nos ressources s’amenuisaient progressivement. Les provisions et les munitions diminuaient quotidiennement. L’impossibilité de les reconstituer en raison du siège nous a imposé des ordres de stricte économie de tir. Nous avons envoyé à plusieurs reprises des patrouilles vers les Montagnes afin de récupérer des médicaments, des vivres et du tabac. Toutes ces missions ont été couronnées de succès, et il est notable qu’aucun membre de ces patrouilles n’ait manqué à l’appel ; tous sont retournés combattre aux côtés de leurs camarades et de leur famille [à l’intérieur du camp]. Un des enjeux majeurs pour la direction du camp était de maintenir la cohésion du front intérieur et d’éviter les dissensions internes, alors que la situation se détériorait quotidiennement et que l’avenir restait incertain. 

D’un point de vue militaire, le camp est tombé dès le premier jour, du fait que le siège était total, des moyens et des capacités inégales [entre les assiégeants et les défenseurs du camp] et parce que nous ne pouvions rien remplacer de ce que nous utilisions. Chaque perte était irrémédiable. En dépit de la supériorité des Forces libanaises, nous avons été en mesure de tenir et de défendre le camp pendant 52 jours. Certains se demandent, comment nous avons tenu et pourquoi, si l’issue en était déterminée à l’avance ? Nous, les combattants, sur le terrain, nous avons fait face et résisté, en tenant nos positions afin de donner des cartes à la direction politique pour améliorer leur position dans les négociations. L’objectif était de trouver une solution qui permette de lever le siège, et d’assurer le maintien du camp. Le combat était extrêmement intense et violent. Les camps de Ḍbayya et Jisr al-Bāshā, habités par des Palestiniens chrétiens, ainsi que la région de la Quarantaine, sont tombés la première semaine du siège. Naba‘ et Burj Ḥammūd ont rapidement suivi. Ensuite, le siège s’est concentré principalement sur Tel al-Za‘tar, qui était le seul camp restant. Le nombre de combattants et de milices assiégeant le camp a augmenté, et le siège s’est resserré sur Tel al-Za‘tar, qui a continué à résister et qui a refusé de se soumettre. 

Nous avons donc résisté pendant 52 jours, au-delà de notre énergie, en supportant la faim, la soif, et les souffrances des gens qui augmentaient chaque jour. Il s’agissait de notre peuple, et il incombait de trouver une solution à ce drame, de sortir de cette impasse. Que pouvions-nous faire ? Le 11 août, alors que la situation se détériorait, que les angoisses et inquiétudes des habitants grandissaient, j’ai essayé d’appeler Abū ‘Ammār [Yasser Arafat], mais il n’a pas répondu. Abū Jihād [Khalīl al-Wazīr] ne répondait pas au téléphone lui non plus. Les deux se sont défilés. Ils n’avaient pas de réponse à apporter. Je voulais leur demander ce que nous devions faire face à cette situation dramatique. Le leadership ne voulait pas nous dire de nous rendre, ils ne voulaient pas assumer le prix de cette reddition. Nous, après tant de sacrifices, nous ne voulions pas nous soumettre non plus. Finalement, c’est Abū al-Walīd [Sa‘d Ṣāyil] qui nous a appelés. Il m’a demandé si je connaissais « l’hôtel ». C’était l’endroit où nos shabāb se réunissaient pour acheminer des vivres. Il m’a dit, « partez immédiatement ! ». C’était l’ordre de retrait, qui est venu d’eux, pas de nous. Si nous avions pris l’initiative de nous replier, ils nous auraient dit : « Il fallait tenir un jour de plus et on aurait libéré le camp ». 

Après avoir reçu l’ordre d’Abū al-Walīd, j’ai rassemblé l’ensemble des organisations palestiniennes présentes dans le camp, je les ai informés de l’ordre de retrait, et nous avons commencé à élaborer un plan. Nous avons mis sur pieds une délégation pour aller à Dikwāna et négocier la reddition du camp. Nous leur avons demandé de faire tarder l’entrevue le plus longtemps possible, de gagner du temps. C’est ce qui nous a permis d’évacuer un grand nombre de combattants vers les Montagnes, un groupe après l’autre. La direction du camp ne fut pas en mesure d’évacuer le 12 août, le jour où Tel al-Za‘tar a été occupé. Nous avons été obligés de rester à l’intérieur un jour de plus, dans les ruines des maisons. Nous avons affronté les assaillants qui pénétraient dans le camp toute la journée. La nuit, du fait qu’ils ne connaissaient pas la géographie du camp et parce qu’il restait des combattants à l’intérieur, ils se sont repliés. C’est ce qui a permis à la direction d’élaborer un plan de repli. Nous étions un dernier groupe d’environ 130 personnes, et nous sommes parvenus à quitter le camp de nuit, en marchant pendant trois jours à travers la montagne pour retrouver les zones où étaient positionnées les forces de la Résistance palestinienne et du Mouvement national libanais. 

Le dernier jour du siège, lorsque le camp est tombé, de terribles massacres, sauvages et barbares ont été commis, exactement comme ce qui se joue aujourd’hui à Gaza, où les Israéliens conduisent une guerre génocidaire. Les milices chrétiennes ont commis des exactions et des meurtres particulièrement sadiques contre les habitants du camp, civils comme combattants. L’usage d’armes blanches (haches et couteaux), en plus d’armes à feu, fut récurrent dans l’exécution et le massacre des Palestiniens à Tel al-Za‘tar. Des civils palestiniens furent également déportés vers des villages chrétiens avant d’y être exécutés sommairement. Des cas atroces de démembrement furent également enregistrés : ils attachaient le corps à deux voitures, avant d’accélérer dans des directions opposées pour couper le Palestinien en deux parties. Le massacre de Tel al-Za‘tar s’inscrit dans le prolongement de 1948, lorsque les sionistes ont commis des massacres pour chasser les Palestiniens. Note aussi que ce sont les mêmes milices chrétiennes qui ont commis les massacres de Sabra et Chatila en 1982 en collaboration avec l’armée israélienne. Ces massacres constituent des traumatismes majeurs pour les populations palestiniennes et libanaises et ils occupent ainsi une place importante dans les mémoires collectives et individuelles.

Tristan Hillion-Launey : Il y a également eu des massacres dans les camps de Jisr al-Bāshā et Ḍbayya, pourtant habités par des Palestiniens chrétiens.

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Il y en a eu partout, sans distinction. Je vais te raconter une histoire à ce propos, concernant le curé de Jisr al-Bāshā. Un Libanais. Il s’appelait notre père Būlus ‘Abd al-Karīm, il se consacrait à l’action humanitaire, il participait aux soins des blessés, etc. Il apportait des médicaments, de la nourriture. Lorsque le camp de Tel al-Za‘tar est tombé, les phalangistes ont mis la main sur lui et lui ont arraché sa barbe, poil par poil. Il s’est exilé immédiatement après au Canada. Je l’ai ensuite cherché pendant près de 40 ans. Lorsque j’ai été nommé ambassadeur de Palestine au Canada, j’ai réussi à le retrouver et je lui ai décerné une décoration du président palestinien pour le remercier de son rôle au nom de tout le peuple palestinien. Je l’ai cherché pendant plus de quarante ans. Ce n’était donc pas une question de chrétien/musulman, car ils [les milices de droite] considéraient le chrétien qui ne marchait pas avec eux comme plus dangereux que le musulman qui leur résistait.

Conclusion 

La chute de Tel al-Za‘tar le 12 août 1976 mettait un terme à la « présence palestinienne » dans la partie orientale de Beyrouth, désormais sous le strict contrôle des milices du Front libanais. La « droite chrétienne » venait d’unifier et de purifier son bastion à la pointe des fusils, effaçant trois décennies de cohabitation, d’interactions et d’échanges. Les milliers de réfugiés de Tel al-Za‘tar furent chassés sans possibilité de revenir, puis relogés dans l’urgence dans la ville côtière de Dāmūr. Quant aux habitants de Naba‘, une partie s’installa dans la banlieue sud, tandis que d’autres retournaient dans leurs villages de la Bekaa ou du Sud, où la guerre se déplaça à l’automne 1976 avec l’apparition de milices et de chefs de guerre locaux soutenus par Israël : Sāmī Shidiyāq et l’Armée du Liban-Sud de Sa‘d Ḥaddād.

À l’image des corps malmenés et martyrisés de Tel al-Za‘tar, Beyrouth voyait son visage scarifié et son corps divisé. Les déplacements forcés de population opérés par la coalition de droite avaient consacré la partition de la capitale et l’homogénéisation d’un de ses deux visages, « Beyrouth Est », désormais rasé de ses aspérités, purgé de sa diversité et de sa richesse sociale, culturelle, communautaire et politique. Jusqu’à l’été 1976, la communauté chiite, au même titre que les Palestiniens, étaient des éléments indissociables du nord-est de Beyrouth et de ses banlieues. Ce sont ces drames humains, couplés à l’exode des Libanais du Jabal ‘Āmil du fait des offensives et bombardements israéliens, qui transformèrent la banlieue sud en « Banlieue », Ḍāḥiyya, nom propre aujourd’hui indissociable de son épithète et des libanais du Sud et de la Bekaa qui y résident.

Appliquant le même logiciel que les milices sionistes en 1948, les Forces du Front libanais avaient donc réussi à constituer un bastion communautaire et politico-militaire relativement homogène après Tel al-Za‘tar, ce qui ne fut pas le cas dans la partie occidentale de la capitale, à « Beyrouth Ouest ». Si des exactions et crimes furent commis par des organisations des Forces communes dans les régions sous leur contrôle (le massacre de Dāmūr en particulier), elles empêchèrent néanmoins toute opération de nettoyage confessionnel. 

Bien que paroxystiques, les massacres de Sabra et Chatila de septembre 1982 avaient donc un précédent libanais, Tel al-Za‘tar, qui laissa des empreintes majeures, saillantes et douloureuses, tant dans le paysage de Beyrouth que dans les mémoires des peuples palestiniens et libanais, également ciblé du fait de son altérité (politique et/ou confessionnelle) et de la solidarité manifestée avec la cause palestinienne. Cinquante ans après Tel al-Za‘tar, les violences de masse et massacres de populations civiles n’ont pas disparu du paysage palestinien et libanais. À Gaza comme au Liban, Israël « détruit et purifie », dissimulant ses ambitions territoriales sous des faux-semblants sécuritaires.

*

Illustration : Tel al-Za‘tar, « La dignité dans la douleur ». Tableau du peintre palestinien Ismail Shammout. Source : L’encyclopédie interactive de la cause palestinienne, archives d’affiches palestiniennes, 1976.

Pour consulter la version en arabe de l’entretien, voir les Carnets de l’Ifpo.

18 août 2026

Cinquante ans après les massacres de Tel al-Za‘tar 

Le 12 août 2026 marque le 50ème anniversaire du massacre de Tel al-Za‘tar, commis à Beyrouth par des milices d’extrême droite chrétiennes dont l’objectif était d’en finir avec la Résistance palestinienne et de « purifier » l’est de Beyrouth.

Dans cet entretien conduit par l’historien Tristan Hillion-Launey en mars 2024 et publié pour la première fois, Abd al-Muhsin Za‘tar (de son vrai nom Nabil Ma‘ruf), ancien responsable du Fatah et un des chefs du camp de Tel al-Za‘tar, revient sur ce terrible épisode.

Introduction

Il y a un demi-siècle, au cours de l’été 1976, un an après le début des guerres civiles libanaises le 13 avril 1975, les milices de droite regroupées sous l’étendard du « Front libanais » assiégeaient les zones qu’elles considéraient comme des « poches de sécurité » à « Beyrouth-Est ». Celles-ci comprenaient les trois camps palestiniens de Tel al-Za‘tar, de Jisr al-Bāshā et Ḍbayya, ainsi que les quartiers et régions habités par des populations musulmanes libanaises paupérisées, qu’elles soient chiites ou sunnites, originaires de la Bekaa et du Sud, notamment dans les secteurs de Burj Ḥammūd, de Naba‘ et du quartier d’al-Maslakh (la Karantīna). L’opération de destruction et de purification fut justifiée au nom du soutien apporté par de nombreux habitants à la résistance palestinienne et au Mouvement national libanais (coalition de partis de gauche dirigée par Kamal Joumblatt).

Les habitants de la Karantīna avaient été chassés de chez eux le 18 janvier 1976, le bidonville incendié et une partie des habitants assassinée sommairement. Le 20 janvier 1976, en réaction aux massacres de la Karantīna par les milices de droite, le village chrétien de Dāmūr avait été occupé par des unités des Forces communes (coalition des forces de l’OLP et du Mouvement national libanais) commandées par l’officier Sa‘īd Mughāra (Abū Mūsā). Les habitants furent chassés de leur village et un massacre perpétré. L’armée syrienne pénétra au Liban en différentes étapes. En janvier 1976, elle déploya des troupes sous couvert de « l’Armée de libération de la Palestine », prétextant s’interposer et médier entre les belligérants. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, elle rentra officiellement et massivement dans le pays pour assister le Front libanais, alors en position de faiblesse face aux Forces communes.

Le siège final des « enclaves de Beyrouth-Est » et de Tel al-Za‘tar débuta le 22 juin 1976, moins d’un mois après l’entrée de l’armée syrienne. Les milices des Phalanges, les Tigres du Parti national libéral et les Gardiens du Cèdre assiégèrent le camp de Tel al-Za‘tar en collaboration avec des unités de l’armée libanaise et avec un soutien politique syrien. Le camp constituait le plus grand regroupement palestinien à « Beyrouth-Est », abritant environ 30 000 Palestiniens et Libanais avant le déclenchement des guerres civiles libanaises (1975-1991). L’objectif des forces du Front libanais était de prendre le contrôle de ces zones et d’en expulser la population palestinienne et les « Libanais qui les soutenaient », pour « nettoyer » et unifier militairement, politiquement et confessionnellement l’est de Beyrouth. Jisr al-Bāshā et Ḍbayya tombaient le 29 et 30 juin. Le quartier de Naba‘ fut pris par les milices du Front libanais le 6 août, soit six jours avant la chute de Tel al-Za‘tar. Des affrontements s’y déroulèrent du 22 juin au 6 août, faisant quelques centaines de morts et blessés. Une partie des défenseurs et des habitants du quartier fut sommairement exécutée par les milices de droite alors qu’ils fuyaient la région après avoir accepté de se rendre. Les habitants de Naba‘ furent expulsés de la région manu militari, comme les habitants de Maslakh, Jisr al-Bāshā et Ḍbayya. 

Tel al-Za ‘tar, qui constituait le dernier bastion de la résistance palestinienne à Beyrouth-Est tombait le 12 août, après 52 jours de siège. Le siège du camp de Tel al-Za‘tar conduisit à la mort de 3000 Palestiniens et Libanais. Plus de 7000 personnes furent également blessées, principalement des habitants du camp, du fait des affrontements.

Dans cet entretien conduit à Amman en mars 2024, le responsable du Fatah pour la région est de Beyrouth et un des chefs du camp de Tel al-Za‘tar, revient sur les dynamiques du conflit, la violence de la guerre et du siège, les liens entre libanais et palestiniens ainsi que les massacres qui s’y déroulèrent. Dévoilant son témoignage publiquement pour la première fois, ‘Abd al-Muhsin al-Za‘tar dresse aussi quelques parallèles entre Tel al-Za‘tar et Gaza, à 50 ans d’intervalle : la déshumanisation, le nettoyage ethnique, l’exil forcé et le désespoir d’un côté et l’abnégation, la résistance, la solidarité et l’espoir d’un autre côté. 

Tristan Hillion-Launey : Pourriez-vous vous présenter succinctement ? 

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Je m’appelle Nabīl Ma‘rūf et mon nom de guerre est ‘Abd al-Muḥsin Za‘tar, par rapport à la bataille de Tel al-Za‘tar. J’étais responsable politique et organisationnel du Fatah pour la région Est de Beyrouth. J’ai été élu membre du Conseil révolutionnaire du Fatah lors du cinquième congrès général du mouvement. Après la bataille de Beyrouth en 1982 et l’invasion israélienne du Liban, je n’ai pas suivi la Résistance mais j’ai choisi de demeurer avec ma famille à Beyrouth. Toutefois, l’assassinat du président libanais Bachir Gemayel, suivi de l’entrée de l’armée israélienne dans Beyrouth-Ouest, m’a contraint à quitter la ville. Je suis parti dans le cadre de la seconde intervention de la force française au Liban. Par la suite, je me suis rendu à Chypre, puis à Tunis, siège du commandement palestinien, avant de rejoindre l’Organisation de la coopération islamique à Djeddah, où j’ai assumé les fonctions de directeur du bureau de Jérusalem et de la Palestine de 1983 à 1994. En 1994, j’ai été nommé ambassadeur de Palestine en Espagne, jusqu’en 2005. Par la suite, j’ai été nommé ambassadeur en Turquie jusqu’en décembre 2014 puis ambassadeur au Canada jusqu’en décembre 2019. J’ai ensuite démissionné et pris ma retraite.

Tristan Hillion-Launey Concernant la bataille de Tel al-Za‘tar et Naba‘, pourriez-vous revenir sur les affrontements et le siège, car la plupart des sources ne sont pas très claires et fidèles sur les évènements, en particulier la chute de cette région, les responsabilités des uns et des autres, plusieurs acteurs se rejetant la responsabilité de la chute de Naba‘ puis du camp de Tel al-Za‘tar.

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Premièrement, la région est de Beyrouth est une région en majorité chrétienne. La plupart de ses habitants sont des chrétiens libanais. Mais avec le temps s’est composé un croissant, une ceinture de pauvreté et de misère dans et autour de Beyrouth. Ce phénomène résultait de l’exode des populations libanaises pauvres en provenance de la Bekaa et du Sud vers les quartiers économiquement développés de Beyrouth-Est. Ces familles s’étaient installées dans des zones avoisinant les camps de réfugiés en raison des faibles coûts du logement. Les quartiers de Burj Ḥammūd et de Naba‘, bien que situés à proximité du camp de Tel al-Za‘tar, ne constituaient pas des camps à proprement parler. La majorité des habitants de Burj Ḥammūd sont d’origine arménienne et sous le contrôle de leurs partis, tandis que Naba‘ compte principalement des Libanais chiites déplacés du Sud et de la Bekaa, ainsi qu’une minorité de Palestiniens chiites. Burj Ḥammūd sépare Naba‘ du quartier d’al-Maslakh (al- Karantīna), où résident des Libanais pauvres et quelques Palestiniens bédouins.

Durant la guerre civile, un siège fut également imposé à Burj Ḥammūd et à Naba‘, car leurs habitants soutenaient le Mouvement national libanais et la cause palestinienne. Cependant, l’armement disponible se limitait à des armes individuelles. Nous avions bien sûr des shabāb armés là-bas, mais ils n’étaient pas en mesure de protéger la région comme cela avait été fait à Tel al-Za‘tar en termes de fortifications. La capacité de résistance de Naba‘ (ṣumūd al-Naba‘) dépendait de la force de Tel al-Za‘tar. Ainsi, lorsque la dernière bataille a commencé, le 22 juin 1976, la chute de Naba‘ n’a pas tardé. Il n’y a pas eu d’affrontements comme à Tel al-Za‘tar.

Le quartier d’al-Maslakh a été pris et un massacre y a été commis, tandis que Naba‘ n’a pas connu de combats majeurs ; son évacuation a résulté de négociations facilitées par le député arménien Khātchig Bābīkiyān et le leader chiite du Sud, Kāmil al-As‘ad, qui entretenait de bonnes relations avec les dirigeants du Front libanais. Le retrait des cadres palestiniens de Naba‘ a également été rendu possible grâce à cette intervention du député arménien.

En réalité, ces secteurs étaient sous siège depuis le premier jour de la guerre civile, le 13 avril 1975, du fait de leur localisation dans la partie orientale de Beyrouth. Quant à ce siège [du 22 juin 1976 au 12 août 1976], il s’agit du siège final, de la dernière bataille.

Le premier jour du siège, le camp fut bombardé avec environ 60 000 obus, ce qui entraîna la destruction totale des habitations, la plupart construites en tôles. Cette destruction força la population à se réfugier dans les abris des bâtiments avoisinants, occupés par des Libanais originaires de la Bekaa et du Sud. Ce siège, qui s’étendit jusqu’au 12 août, soit une durée totale de 52 jours, fut accompagné d’une coupure complète de l’eau et de l’électricité, et marqué par l’épuisement des réserves alimentaires, engendrant une famine généralisée. L’eau ne devint accessible qu’aux lignes de contact avec les milices chrétiennes, obligeant les femmes à s’y rendre pour s’approvisionner ; beaucoup y trouvèrent la mort, et le coût d’un simple verre d’eau se payait par un verre de sang.

La population fut contrainte de réutiliser l’eau à plusieurs reprises. En raison de l’impossibilité de se laver, de nombreuses personnes contractèrent des maladies, et une infestation de poux sévit dans les cheveux de nombreux habitants. La pénurie de tabac força les habitants à fumer des feuilles de vigne séchées, ensuite roulées dans du papier journal. Les morts étaient inhumés à l’intérieur des maisons, sous les dalles du sol. Les blessés, privés de médicaments et de matériel de désinfection, mourraient de leurs blessures, malgré les efforts considérables déployés par l’équipe médicale et ses infirmiers.

L’histoire de Tel al-Za‘tar n’est pas seulement celle que je te raconte, mais celles que racontent l’ensemble des gens qui ont vécu le siège. Moi, comme un des chefs du camp, je te parle de comment la direction du camp a dirigé la bataille. Au fil des jours, nos capacités de résistance et nos ressources s’amenuisaient progressivement. Les provisions et les munitions diminuaient quotidiennement. L’impossibilité de les reconstituer en raison du siège nous a imposé des ordres de stricte économie de tir. Nous avons envoyé à plusieurs reprises des patrouilles vers les Montagnes afin de récupérer des médicaments, des vivres et du tabac. Toutes ces missions ont été couronnées de succès, et il est notable qu’aucun membre de ces patrouilles n’ait manqué à l’appel ; tous sont retournés combattre aux côtés de leurs camarades et de leur famille [à l’intérieur du camp]. Un des enjeux majeurs pour la direction du camp était de maintenir la cohésion du front intérieur et d’éviter les dissensions internes, alors que la situation se détériorait quotidiennement et que l’avenir restait incertain. 

D’un point de vue militaire, le camp est tombé dès le premier jour, du fait que le siège était total, des moyens et des capacités inégales [entre les assiégeants et les défenseurs du camp] et parce que nous ne pouvions rien remplacer de ce que nous utilisions. Chaque perte était irrémédiable. En dépit de la supériorité des Forces libanaises, nous avons été en mesure de tenir et de défendre le camp pendant 52 jours. Certains se demandent, comment nous avons tenu et pourquoi, si l’issue en était déterminée à l’avance ? Nous, les combattants, sur le terrain, nous avons fait face et résisté, en tenant nos positions afin de donner des cartes à la direction politique pour améliorer leur position dans les négociations. L’objectif était de trouver une solution qui permette de lever le siège, et d’assurer le maintien du camp. Le combat était extrêmement intense et violent. Les camps de Ḍbayya et Jisr al-Bāshā, habités par des Palestiniens chrétiens, ainsi que la région de la Quarantaine, sont tombés la première semaine du siège. Naba‘ et Burj Ḥammūd ont rapidement suivi. Ensuite, le siège s’est concentré principalement sur Tel al-Za‘tar, qui était le seul camp restant. Le nombre de combattants et de milices assiégeant le camp a augmenté, et le siège s’est resserré sur Tel al-Za‘tar, qui a continué à résister et qui a refusé de se soumettre. 

Nous avons donc résisté pendant 52 jours, au-delà de notre énergie, en supportant la faim, la soif, et les souffrances des gens qui augmentaient chaque jour. Il s’agissait de notre peuple, et il incombait de trouver une solution à ce drame, de sortir de cette impasse. Que pouvions-nous faire ? Le 11 août, alors que la situation se détériorait, que les angoisses et inquiétudes des habitants grandissaient, j’ai essayé d’appeler Abū ‘Ammār [Yasser Arafat], mais il n’a pas répondu. Abū Jihād [Khalīl al-Wazīr] ne répondait pas au téléphone lui non plus. Les deux se sont défilés. Ils n’avaient pas de réponse à apporter. Je voulais leur demander ce que nous devions faire face à cette situation dramatique. Le leadership ne voulait pas nous dire de nous rendre, ils ne voulaient pas assumer le prix de cette reddition. Nous, après tant de sacrifices, nous ne voulions pas nous soumettre non plus. Finalement, c’est Abū al-Walīd [Sa‘d Ṣāyil] qui nous a appelés. Il m’a demandé si je connaissais « l’hôtel ». C’était l’endroit où nos shabāb se réunissaient pour acheminer des vivres. Il m’a dit, « partez immédiatement ! ». C’était l’ordre de retrait, qui est venu d’eux, pas de nous. Si nous avions pris l’initiative de nous replier, ils nous auraient dit : « Il fallait tenir un jour de plus et on aurait libéré le camp ». 

Après avoir reçu l’ordre d’Abū al-Walīd, j’ai rassemblé l’ensemble des organisations palestiniennes présentes dans le camp, je les ai informés de l’ordre de retrait, et nous avons commencé à élaborer un plan. Nous avons mis sur pieds une délégation pour aller à Dikwāna et négocier la reddition du camp. Nous leur avons demandé de faire tarder l’entrevue le plus longtemps possible, de gagner du temps. C’est ce qui nous a permis d’évacuer un grand nombre de combattants vers les Montagnes, un groupe après l’autre. La direction du camp ne fut pas en mesure d’évacuer le 12 août, le jour où Tel al-Za‘tar a été occupé. Nous avons été obligés de rester à l’intérieur un jour de plus, dans les ruines des maisons. Nous avons affronté les assaillants qui pénétraient dans le camp toute la journée. La nuit, du fait qu’ils ne connaissaient pas la géographie du camp et parce qu’il restait des combattants à l’intérieur, ils se sont repliés. C’est ce qui a permis à la direction d’élaborer un plan de repli. Nous étions un dernier groupe d’environ 130 personnes, et nous sommes parvenus à quitter le camp de nuit, en marchant pendant trois jours à travers la montagne pour retrouver les zones où étaient positionnées les forces de la Résistance palestinienne et du Mouvement national libanais. 

Le dernier jour du siège, lorsque le camp est tombé, de terribles massacres, sauvages et barbares ont été commis, exactement comme ce qui se joue aujourd’hui à Gaza, où les Israéliens conduisent une guerre génocidaire. Les milices chrétiennes ont commis des exactions et des meurtres particulièrement sadiques contre les habitants du camp, civils comme combattants. L’usage d’armes blanches (haches et couteaux), en plus d’armes à feu, fut récurrent dans l’exécution et le massacre des Palestiniens à Tel al-Za‘tar. Des civils palestiniens furent également déportés vers des villages chrétiens avant d’y être exécutés sommairement. Des cas atroces de démembrement furent également enregistrés : ils attachaient le corps à deux voitures, avant d’accélérer dans des directions opposées pour couper le Palestinien en deux parties. Le massacre de Tel al-Za‘tar s’inscrit dans le prolongement de 1948, lorsque les sionistes ont commis des massacres pour chasser les Palestiniens. Note aussi que ce sont les mêmes milices chrétiennes qui ont commis les massacres de Sabra et Chatila en 1982 en collaboration avec l’armée israélienne. Ces massacres constituent des traumatismes majeurs pour les populations palestiniennes et libanaises et ils occupent ainsi une place importante dans les mémoires collectives et individuelles.

Tristan Hillion-Launey : Il y a également eu des massacres dans les camps de Jisr al-Bāshā et Ḍbayya, pourtant habités par des Palestiniens chrétiens.

‘Abd al-Musin al-Za‘tar : Il y en a eu partout, sans distinction. Je vais te raconter une histoire à ce propos, concernant le curé de Jisr al-Bāshā. Un Libanais. Il s’appelait notre père Būlus ‘Abd al-Karīm, il se consacrait à l’action humanitaire, il participait aux soins des blessés, etc. Il apportait des médicaments, de la nourriture. Lorsque le camp de Tel al-Za‘tar est tombé, les phalangistes ont mis la main sur lui et lui ont arraché sa barbe, poil par poil. Il s’est exilé immédiatement après au Canada. Je l’ai ensuite cherché pendant près de 40 ans. Lorsque j’ai été nommé ambassadeur de Palestine au Canada, j’ai réussi à le retrouver et je lui ai décerné une décoration du président palestinien pour le remercier de son rôle au nom de tout le peuple palestinien. Je l’ai cherché pendant plus de quarante ans. Ce n’était donc pas une question de chrétien/musulman, car ils [les milices de droite] considéraient le chrétien qui ne marchait pas avec eux comme plus dangereux que le musulman qui leur résistait.

Conclusion 

La chute de Tel al-Za‘tar le 12 août 1976 mettait un terme à la « présence palestinienne » dans la partie orientale de Beyrouth, désormais sous le strict contrôle des milices du Front libanais. La « droite chrétienne » venait d’unifier et de purifier son bastion à la pointe des fusils, effaçant trois décennies de cohabitation, d’interactions et d’échanges. Les milliers de réfugiés de Tel al-Za‘tar furent chassés sans possibilité de revenir, puis relogés dans l’urgence dans la ville côtière de Dāmūr. Quant aux habitants de Naba‘, une partie s’installa dans la banlieue sud, tandis que d’autres retournaient dans leurs villages de la Bekaa ou du Sud, où la guerre se déplaça à l’automne 1976 avec l’apparition de milices et de chefs de guerre locaux soutenus par Israël : Sāmī Shidiyāq et l’Armée du Liban-Sud de Sa‘d Ḥaddād.

À l’image des corps malmenés et martyrisés de Tel al-Za‘tar, Beyrouth voyait son visage scarifié et son corps divisé. Les déplacements forcés de population opérés par la coalition de droite avaient consacré la partition de la capitale et l’homogénéisation d’un de ses deux visages, « Beyrouth Est », désormais rasé de ses aspérités, purgé de sa diversité et de sa richesse sociale, culturelle, communautaire et politique. Jusqu’à l’été 1976, la communauté chiite, au même titre que les Palestiniens, étaient des éléments indissociables du nord-est de Beyrouth et de ses banlieues. Ce sont ces drames humains, couplés à l’exode des Libanais du Jabal ‘Āmil du fait des offensives et bombardements israéliens, qui transformèrent la banlieue sud en « Banlieue », Ḍāḥiyya, nom propre aujourd’hui indissociable de son épithète et des libanais du Sud et de la Bekaa qui y résident.

Appliquant le même logiciel que les milices sionistes en 1948, les Forces du Front libanais avaient donc réussi à constituer un bastion communautaire et politico-militaire relativement homogène après Tel al-Za‘tar, ce qui ne fut pas le cas dans la partie occidentale de la capitale, à « Beyrouth Ouest ». Si des exactions et crimes furent commis par des organisations des Forces communes dans les régions sous leur contrôle (le massacre de Dāmūr en particulier), elles empêchèrent néanmoins toute opération de nettoyage confessionnel. 

Bien que paroxystiques, les massacres de Sabra et Chatila de septembre 1982 avaient donc un précédent libanais, Tel al-Za‘tar, qui laissa des empreintes majeures, saillantes et douloureuses, tant dans le paysage de Beyrouth que dans les mémoires des peuples palestiniens et libanais, également ciblé du fait de son altérité (politique et/ou confessionnelle) et de la solidarité manifestée avec la cause palestinienne. Cinquante ans après Tel al-Za‘tar, les violences de masse et massacres de populations civiles n’ont pas disparu du paysage palestinien et libanais. À Gaza comme au Liban, Israël « détruit et purifie », dissimulant ses ambitions territoriales sous des faux-semblants sécuritaires.

*

Illustration : Tel al-Za‘tar, « La dignité dans la douleur ». Tableau du peintre palestinien Ismail Shammout. Source : L’encyclopédie interactive de la cause palestinienne, archives d’affiches palestiniennes, 1976.

Pour consulter la version en arabe de l’entretien, voir les Carnets de l’Ifpo.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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