La déclaration trilatérale [Israël, Liban et États-Unis], médiée par les États-Unis et publiée mercredi par le Département d’État étatsunien à l’issue de la dernière réunion de haut niveau entre les représentants libanais et israéliens, relève d’une soumission politique si extrême qu’il est difficile d’y trouver un précédent dans l’histoire de la politique moderne.
Le Liban, un État attaqué, cosigne un document qui subordonne le cessez-le-feu non pas au retrait de la puissance occupante de son territoire, mais au retrait de ses propres citoyens de leur terre. Ainsi, l’accord de cessez-le-feu n’est pas conditionné à la fin de l’agression israélienne, au retrait des forces israéliennes du territoire libanais occupé, à la libération des prisonniers ou au retour des personnes déplacées, mais à la cessation des activités armées du Hezbollah et à son retrait du sud.
Israël n’est même pas mentionné en ce qui concerne les obligations liées au cessez-le-feu. Ce qui est présenté comme une cessation des hostilités est donc conçu non pas comme un retrait d’Israël du Liban, mais comme l’expulsion de citoyens libanais de leurs terres.
Cette omission n’est pas accidentelle. La liberté d’action d’Israël avait déjà été normalisée dans un cadre antérieur, et comme cette nouvelle déclaration ne contient aucune exigence imposant à Israël de mettre fin à ses attaques, cette disposition antérieure reste intacte.
Le centre de gravité de la déclaration trilatérale est le Hezbollah, lequel n’est pas défini comme une force de résistance libanaise affrontant l’occupation, mais comme le problème à régler dans tout le Liban.
En apposant sa signature sous l’affirmation du secrétaire d’État étatsunien Marco Rubio selon laquelle le Hezbollah est « un ennemi du Liban », le gouvernement libanais confère une autorité étatique à l’assertion selon laquelle tant la Résistance que la communauté politique qu’elle représente sont extérieures à la nation libanaise elle-même.
Un acte de dé-nationalisation
Un récent sondage indique qu’entre 92 et 96 % de la communauté chiite libanaise s’oppose à tous les aspects de cet agenda politique. Dès lors, la politique conduite par le gouvernement libanais ne relève pas d’un différend politique, mais d’un acte de dé-nationalisation : il caractérise la quasi-totalité de l’une des plus grandes communautés du Liban comme une force hostile et non nationale, tout en affirmant n’avoir « aucune intention hostile » envers Israël et son attaque génocidaire contre le Liban.
Les « zones pilotes » proposées [dans la déclaration trilatérale] renforcent cette logique en soumettant l’autorité de l’État libanais dans la région du sud à une validation externe au pays, positionnant ainsi les Forces armées libanaises non pas comme une force militaire souveraine, mais comme un instrument d’application des exigences de sécurité israéliennes, et donc comme un co-belligérant dans la guerre d’Israël contre le Liban.
Tout aussi accablant est le fait que le Liban ait cosigné une condamnation de l’Iran au moment même où Téhéran avait fait de la cessation des attaques israéliennes contre le Liban l’une des conditions centrales de ses propres négociations avec Washington.
En réponse aux opérations continues d’Israël au Liban et à Gaza, l’État iranien a en effet abordé le cessez-le-feu libanais comme une ligne rouge régionale. Il a suspendu les pourparlers avec les États-Unis, menacé de fermer complètement le détroit d’Ormuz si ces attaques ne cessaient pas, et averti que toute frappe israélienne sur Beyrouth déclencherait des représailles directes contre Israël [ce qui s’est effectivement produit le 7 juin] et risquerait de relancer la guerre contre les États-Unis eux-mêmes. De fait, le gouvernement libanais s’est activement dépouillé du seul contre-pouvoir dont il dispose, tout en souscrivant au cadre étatsunien-israélien conçu précisément pour isoler ce contre-pouvoir, criminaliser la résistance contre l’occupation et laisser le Liban négocier seul sous le feu israélien.
Au-delà de son contenu, la portée de la déclaration trilatérale réside dans les nouvelles conditions sous lesquelles un gouvernement libanais pourrait tenir le langage de la sécurité israélienne comme s’il s’agissait du langage de la souveraineté libanaise, et présenter le démantèlement de la Résistance comme la restauration de l’État.
Ainsi, la question n’est pas seulement de comprendre ce qui est en cours de négociation, mais aussi pourquoi un tel projet est devenu possible aujourd’hui. À cet égard, la réponse structurelle ne réside pas dans une évolution des dimensions coloniales du conflit, mais plutôt dans une transformation du contexte impérialiste au sein duquel se déroule la lutte anticoloniale.
Des erreurs de calcul monumentales
Pendant des décennies, la souveraineté fragmentée du Liban a résulté de la rivalité entre des intérêts extérieurs et/ou des tutelles ; la Syrie, l’Arabie saoudite, la France, l’Iran et les États-Unis soutenant chacun des forces locales différentes et entretenant des contradictions qui ont empêché qu’une seule puissance puisse exercer une hégémonie totale sur la politique libanaise.
Cette fragmentation a donné au Hezbollah une marge de manœuvre structurelle pour opérer au sein de l’État. Elle a également permis aux gouvernements successifs de plus ou moins s’opposer politiquement au groupe, et parfois de le contenir institutionnellement – mais ni de l’intégrer pleinement à l’État ni de l’éliminer.
Le gouvernement actuel a transformé ce champ multipolaire en unipolarité étatsunienne, supprimant les contradictions qui rendaient auparavant structurellement impossible la criminalisation intégrale de la Résistance.
Dans cette nouvelle configuration, Washington s’est auto-désigné comme le médiateur exclusif de tout accord avec Israël – une désignation absurde puisque les États-Unis sont le principal commanditaire, fournisseur d’armes et bouclier diplomatique d’Israël. Par définition, le rôle de médiateur devrait revenir à une tierce partie neutre ; il est aujourd’hui assumé par la puissance qui soutient la capacité de guerre du principal belligérant.
Mais cette initiative repose sur une erreur de calcul. Washington, Tel-Aviv et leurs alliés libanais ont interprété les pertes subies par le Hezbollah en 2024 et la chute du régime d’Assad en Syrie, ainsi que la pression accrue exercée sur l’Iran, comme une opportunité historique : le moment où les États-Unis, sous la direction du président Donald Trump, aux côtés d’un Israël triomphant, exerceraient une domination régionale suffisante pour établir, pour la première fois, une hégémonie exclusive sur le Liban.
La normalisation et le désarmement vont de pair dans ce projet, car tous deux constituent des instruments visant à mettre fin aux conditions structurelles qui ont autrefois permis à la Résistance de survivre, le gouvernement libanais étant désigné comme l’administrateur local d’un ordre conçu par les États-Unis et Israël.
Ce que le gouvernement et ses soutiens découvrent cependant aujourd’hui, c’est qu’ils ont choisi d’agir précisément au moment où le Hezbollah reconstitue ses forces et où l’Iran consolide sa position à la fois de puissance régionale la plus forte et de principal pôle contre-hégémonique face à l’ordre étatsunien-israélien.
L’erreur de calcul du gouvernement libanais n’est pas seulement une mauvaise lecture stratégique de l’équilibre des forces. Elle révèle également la configuration intellectuelle et politique plus profonde qui rend une telle erreur d’appréciation possible en premier lieu.
Cette configuration est structurée par deux dimensions distinctes, mais liées, d’intériorisation coloniale : ontologique et épistémique. Ces deux dimensions opèrent chacune à un niveau de profondeur différent et, ensemble, elles produisent une classe politique qui ne se contente pas de s’accommoder du pouvoir étatsunien-israélien, mais qui a perdu la capacité même de penser en dehors de celui-ci.
La première dimension – la colonisation ontologique – consiste en l’intériorisation du pouvoir impérial comme horizon permanent de la réalité politique. Elle conduit à un défaitisme si total que ce dernier apparaît comme une lecture lucide du monde.
La seconde dimension – la colonisation épistémique – est l’adoption du système de connaissances du colonisateur. Ce faisant, le gouvernement libanais perçoit le conflit à travers le prisme de l’ordre étatsunien-israélien : il accepte ses classifications de la souveraineté, de la résistance, de la sécurité et de la paix comme si elles étaient issues de son propre terreau. Cette logique opère non pas parce qu’elle présenterait la puissance étatsunienne-israélienne comme invincible en tant que réalité, mais parce qu’elle fait apparaître la lecture étatsunienne-israélienne du conflit comme légitime et vraie.
Horizon invisible
Dans la vision du monde défaitiste du gouvernement libanais, l’hégémonie étatsunienne fonctionne non pas comme un dispositif de pouvoir contingent parmi d’autres, mais comme l’horizon neutre et invisible au sein duquel tout calcul politique doit s’inscrire. Il s’agit là de l’hégémonie au sens gramscien dans sa forme la plus aboutie : non pas un pouvoir qui s’impose par la force, mais un pouvoir qui devient « sens commun » – cessant d’apparaître comme un pouvoir et se présentant comme l’horizon permanent du possible.
En ce sens, il s’agit d’une forme d’impérialisme métapolitique, laquelle opère non seulement au niveau de la politique mais aussi à un niveau plus fondamental, là où se définissent le réalisme, la rationalité et la possibilité. Ceux qui ont intériorisé ce cadre de pensée ne se perçoivent pas comme ayant capitulé, mais comme ayant vu clair. De ce fait, la résistance leur apparaît irrationnelle ou utopique car elle serait déconnectée de la « réalité ».
A contrario, la vision du monde de la Résistance repose sur une ontologie différente : elle traite l’impérialisme et le colonialisme de peuplement comme des phénomènes contingents, produits par l’histoire, et donc susceptibles d’être vaincus, plutôt que comme une réalité irréversible.
La vision du monde défaitiste du gouvernement libanais se révèle dans le langage des représentants officiels qui continuent de s’exprimer en des termes où la soumission est redéfinie comme du réalisme et où les négociations avec Israël deviennent la seule issue imaginable.
Ce cadre idéologique est notamment visible dans la manière dont la déclaration trilatérale traite de l’occupation israélienne. En effet, l’absence de toute exigence de retrait israélien n’est pas simplement une omission diplomatique ; elle reflète la logique de l’ordre étatsunien-israélien selon laquelle la présence israélienne sur le sol libanais est une norme implicite, la condition de fond de la réalité qui ne nécessite aucune reconnaissance, tandis que la Résistance libanaise face à cette présence israélienne apparaît comme la perturbation explicite qui devrait être maîtrisée.
De même, cette logique est manifeste dans l’insistance de l’ancien Premier ministre Fouad Siniora lorsqu’il déclare : « nous sommes contraints de traiter avec les Américains », et que le Liban est désormais face à une « réalité amère » qu’on ne saurait refuser car cela conduirait à « quelque chose d’encore plus amer ». Il ne s’agit pas simplement d’une évaluation pragmatique des contraintes ; c’est la condensation verbale d’une vision du monde dans laquelle le pouvoir étatsunien-israélien a déjà été accepté comme la limite du possible.
Le président Joseph Aoun traduit cette logique dans le langage colonial de la rationalité et de l’irrationalité. Lorsqu’il déclare qu’« entre le suicide et la prospérité », lui et son peuple présumé choisissent la prospérité, et qu’« entre des slogans trompeurs qui détruisent et des mesures rationnelles qui construisent », il choisit la rationalité, alors la Résistance n’est plus traitée comme une stratégie politique avec laquelle l’État est en désaccord, mais comme une pathologie de la raison.
Le refus du Hezbollah de se rendre est ainsi qualifié de « suicide », sa motivation politique comme relevant de l’« instinct », et ses sacrifices réduits à des morts dénuées de sens. Dans cette formulation, la souveraineté devient le droit de l’État à protéger la population contre son aspiration prétendument irrationnelle à résister contre la dépossession.
La logique de la capitulation
Cette logique est la réincarnation de l’ancienne maxime isolationniste de la droite libanaise selon laquelle « la force du Liban réside dans sa faiblesse ». Pourtant, cette position qui se veut rationnelle est profondément autodestructrice, car elle insiste sur le fait que le Liban pourrait négocier seul, sans que l’Iran ne fasse valoir son pouvoir régional en faveur de l’État libanais, malgré l’asymétrie écrasante entre le Liban et Israël.
Il est difficile de considérer cette position comme rationnelle, comme relevant de la realpolitik ou de la raison d’État, car la realpolitik exige de maximiser son influence plutôt que de la céder, tandis que la raison d’État exige de subordonner tous les calculs à la défense du territoire, de la souveraineté et du peuple – et non d’accepter les conditions stratégiques imposées par l’État qui les viole.
Ce qui est présenté comme une raison souveraine correspond donc davantage à une « raison de l’autre » : un État qui pense et agit selon la logique de ceux qui violent sa souveraineté.
La même logique suppose que céder le Sud Liban garantira la sécurité du reste du pays, et qu’Israël récompensera la faiblesse par la paix. La promotion par le ministre des Affaires étrangères Youssef Rajji du « Petit Liban » comme formule pour assurer la prospérité et la protection des Libanais chrétiens illustre bien ce fantasme d’un privilège isolé.
Quant à ce qui relève de la colonisation épistémique – par laquelle le gouvernement ne se contente plus de se soumettre à l’ordre étatsunien-israélien mais pense selon ses catégories –, nous assistons à un compromis entre deux types de souveraineté. Le gouvernement imagine qu’il peut obtenir une souveraineté weberienne, c’est-à-dire un monopole de la violence à l’intérieur du Liban, en cédant à Israël sa souveraineté westphalienne, soit le droit de l’État à l’intégrité territoriale et à l’absence d’intervention extérieure.
En échange du désarmement du Hezbollah et de l’octroi à l’État d’un contrôle formel sur les armes, le gouvernement libanais accepte qu’Israël puisse continuer à bombarder, à occuper, à dicter ses conditions de sécurité et à décider quand le Liban se sera suffisamment plié à ses exigences. On offre ainsi à l’État une souveraineté illusoire sur sa propre population en échange de son renoncement à la souveraineté face à l’ennemi.
Cette position politique revêt en outre une dimension normative. En effet, la position du gouvernement part du principe qu’une vie organisée autour de l’accommodement, de la stabilité et de la prospérité matérielle est plus pleinement humaine qu’une vie politique organisée autour de la libération collective, de la justice, de la dignité et du sacrifice. En tant que telle, la position gouvernementale ne se contente pas de contester la stratégie du Hezbollah ; elle rejette l’univers de valeurs qui donne à la résistance sa signification.
En ce sens, le conflit ne porte pas uniquement sur la question des armes mais également sur celle, fondamentale, du sens même de la souveraineté.
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Illustration : « Destroyed UN base in Lebanon », Khiam, 2006. Source: Wikimedia commons.
Cet article a d’abord été publié en anglais par Middle East Eye. Traduction par Contretemps.
