
La mort de Toussaint Louverture constitue un véritable topos des pensées et des littératures anticoloniales. Aimé Césaire en a fait un moment culminant du Cahier d’un retour au pays natal, où le nom propre surgit en capitales au cœur même du poème comme une convocation. C.L.R. James ouvre le dernier chapitre des Jacobins noirs sur la captivité du héros au fort de Joux, au moment précis où la victoire haïtienne est devenue inéluctable sans lui.
Avant eux, le baron de Vastey, secrétaire du roi Christophe, décrivait dès 1814 dans Le Système colonial dévoilé le sort réservé à Toussaint comme la preuve la plus cinglante de la violence inhérente à la « civilisation » française. Et Anténor Firmin, parmi d’autres encore, cherchait dans cette mort une métaphore des relations entre domination raciale et mensonge républicain. La mort de Toussaint est, au sens plein du terme, un lieu commun — non pas banal, mais commun : un endroit où se retrouvent et se renforcent mutuellement les pensées qui refusent l’amnésie coloniale.
C’est au tour de Sadri Khiari de s’y installer. On connaît ce dernier comme cofondateur du Parti des Indigènes de la République, auteur de travaux décisifs sur le racisme structurel, la décolonialité et les politiques d’émancipation. La singularité de son geste, au sein du paysage théorique introduit ci-dessus, procède d’abord d’une décision formelle : le choix du médium de la bande dessinée — ou plutôt, comme il le nomme lui-même, de l’essai graphique — pour aborder cette histoire.
Le sens de celle-ci imprègne déjà un titre qui à lui seul contient l’entièreté du projet. Toussaint est mort dans sa tombe : la formule active deux significations simultanément. Toussaint est mort dans ce lieu que l’un de ses biographes appelait, au XIXe siècle, « un tombeau décoré du nom de prison » — le fort de Joux est la tombe. Mais c’est aussi pour la mémoire du monde que Toussaint est mort, enseveli par une historiographie qui ne pouvait pas intégrer l’idée que des esclaves aient fait la première révolution noire de l’histoire moderne.
Deux morts, donc. Quant au sous-titre — Essai sur le saccage méticuleux d’un corps —, il provient d’un manuel de médecine légale reproduit dans le livre même : « L’autopsie médico-légale consiste en un saccage méticuleux et réfléchi d’un corps. » Khiari prend la langue des bourreaux et la retourne contre elle-même. Ce n’est pas un geste rhétorique mais, en un sens, la méthode de tout le livre.
La source principale de cet essai graphique est un ouvrage aujourd’hui à peu près oublié en France : Histoire de la captivité et de la mort de Toussaint-Louverture. Notre pèlerinage au fort de Joux (1929) du colonel Alfred Auguste Nemours, diplomate et historien haïtien né en 1883 et mort en 1955. Le choix d’exhumer le livre de Nemours est lui-même une manière de contester ce que l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot a appelé « silenciation » — le processus systématique par lequel certains événements, certains acteurs, certaines œuvres sont effacées de la mémoire publique et de l’écriture même de l’histoire.
La révolution haïtienne, qui selon Khiari « a ouvert l’époque de la révolution décoloniale »[1] dès la fin du 18ème siècle, en a été la victime exemplaire. Trouillot montrait, dans Faire taire le passé (1995), comment le premier État noir indépendant de l’histoire avait été relégué au statut d’anomalie dans l’historiographie occidentale[2]. Marlene Daut, dans Awakening the Ashes (2023), a depuis documenté l’ampleur de l’historiographie haïtienne depuis le début du XIXe siècle : de Vastey à Firmin, une multitude d’auteurs furent lus, débattus, influents — et soigneusement effacés des bibliographies nord-atlantiques[3].
Nemours est précisément l’une de ces voix effacées, et pourtant, il fut une source essentielle pour C.L.R. James lui-même, au moment où ce dernier préparait Les Jacobins noirs à Paris dans les années 1930. James le raconte avec cette précision concrète qu’il affectionne :
« À Paris, je fis la connaissance du colonel Nemours, un Haïtien qui avait écrit une histoire militaire de la guerre d’indépendance de son pays. Il fut tout heureux de rencontrer quelqu’un (et un Antillais, qui plus est) qui s’intéressât à l’histoire d’Haïti. Il m’expliqua toute l’affaire avec force détails, disposant des livres et des tasses à café sur une grande table, pour montrer comment s’étaient déroulés les différents combats[4]. »
Se dessine ainsi une généalogie de veilleurs — de Nemours à James, de James à Khiari — qui s’efforcent, génération après génération, de maintenir vivante une mémoire que l’appareil d’État français s’est ingénié à détruire.


L’utilisation de la bande dessinée semble répondre à une urgence démonstrative. La grande majorité des textes de ce livre — présentés comme des phylactères, des cartouches, des blocs calligraphiés en lettres manuscrites intégrés au dessin — sont extraits de rapports administratifs, d’échanges de courriers entre préfets, sous-préfets, commandants de fort, médecins légistes, juges de paix, greffiers, conservateurs de musée, ministres des Affaires étrangères.
Ce ne sont pas des personnages qui parlent dans cet essai graphique : ce sont des fonctions. Et ces fonctions, une fois réunies, reconstituent la machine qui a emprisonné Toussaint Louverture, traité son cadavre, vendu ses effets aux enchères, perdu son squelette dans des travaux de démolition, puis organisé deux cents ans plus tard une cérémonie diplomatique autour d’une urne. Kafka, dont Khiari cite l’aphorisme en épigraphe — « Les chaînes de l’humanité torturée sont en papiers de ministères » —, n’est pas là pour colorer l’affaire d’un romantisme de l’absurde. Il nomme la forme de violence à l’œuvre.
Or la bande dessinée, et elle seule, peut tenir ensemble sur la même surface le texte du formulaire et l’image du corps qu’il prend pour objet. Elle fait voir, simultanément, la distance entre la langue et ce dont elle parle. Le roman raconterait, le documentaire montrerait ; l’essai graphique, lui, montre et dit par le même geste, sur la même page. Ce n’est pas une concession à la facilité de lecture, mais la condition de possibilité de la démonstration. C’est peut-être pourquoi ce livre ne ressemble pas aux romans graphiques qui cherchent la beauté formelle pour elle-même. Le dessin ici est quasi caricatural pour les persécuteurs, sobre et grave pour le persécuté — opposition stylistique qui est aussi une thèse politique.
La première image de la narration proprement dite illustre ce principe avec une netteté stupéfiante. On voit le commandant d’armes Amiot — bicorne de travers, mâchoire proéminente, profil légèrement incliné dans une posture de suffisance bureaucratique — prononcer dans une bulle aux contours agités et nerveux :
« La composition des nègres ne ressemblant en rien à celle des Européens, je me dispense de lui donner n’y médecin n’y chirurgien qui lui seraient inutiles. »
Légendé en dessous de façon sobre — « Amiot, chef de bataillon, commandant d’armes du Fort de Joux » —, le personnage est dessiné dans un registre que l’on pourrait rapprocher des caricatures de Daumier : les traits sont exagérés jusqu’au grotesque, mais jamais réduits à la caricature de presse conventionnelle. Le nez trop grand, l’œil trop petit, la bouche plissée dans un contentement fonctionnel. Ce n’est pas un monstre : c’est un fonctionnaire. Et c’est précisément pour ça qu’il est effrayant. La violence n’est pas dans le regard d’un sadique ; elle est dans la certitude tranquille d’un homme qui signe ses rapports et rentre dîner.
Le traitement de Toussaint lui-même est à l’opposé. Trois pages plus loin, sous la phrase suivante : « Il l’a trouvé sur une chaise près du feu », le corps du mort est représenté en deux croquis distincts flottant sur fond blanc sans cadre ni arrière-plan. Le premier, vu de trois quarts, montre un vieil homme affaissé, la tête tombée sur la poitrine, les mains croisées sur les genoux dans une posture qui pourrait être celle du sommeil si quelque chose dans la qualité du trait ne disait le définitif. Le second est le même corps vu de face, depuis un angle légèrement différent, comme si le dessinateur avait tourné autour pour le documenter — geste d’observateur clinique mais aussi de témoin, impliquant une présence.
Ces deux croquis ont quelque chose d’intermédiaire entre l’esquisse anatomique et la déposition judiciaire. Ils ne cherchent pas le beau. Ils cherchent le vrai, et dans ce vrai il y a une dignité à laquelle la page précédente, celle du fonctionnaire Amiot, était étrangère.
La planche suivante — pleine page, sans case, sans légende autre que la phrase suspendue dans un cartouche en haut : « La tête appuyée contre la cheminée » — est peut-être la plus bouleversante du livre. Le visage de Toussaint, vieux, creusé, les yeux fermés, est représenté de profil et pressé contre la pierre. Les lavis d’aquarelle sont denses, les noirs profonds, la texture du mur rendue avec une précision presque tactile. Le visage occupe la moitié basse de la page ; l’autre moitié est la pierre froide du fort. C’est un relevé. Et dans ce relevé, sans qu’aucun texte ne le dise, on comprend que cet homme est mort de froid, d’isolement et d’abandon.
La séquence qui suit décompose la découverte du corps en cinq images fragmentées qui reproduisent le tempo du procès-verbal : « Le bras droit pendant et ne donnant aucun mouvement » — gros plan sur un avant-bras inerte, une main aux doigts relâchés. « Luy ayant voulu parler sans qu’il ay donné de réponse » — profil de la tête, la bouche entrouverte. « S’en étant approché » — une silhouette qui se penche. « L’ayant touché » — gros plan sur une main gantée qui effleure un crâne. « Il l’a encore reconnu sans mouvement » — même profil, depuis l’autre côté.
Une dernière case, en bas de page, montre les yeux du fonctionnaire — fixes, vides, remplis d’une stupeur qui n’est pas du chagrin. Cette séquence est un chef-d’œuvre de retenue. Khiari suit le tempo plat de la langue administrative, et le dessine case par case comme on transcrit un procès-verbal. Mais précisément parce que le rythme est celui du formulaire, la mort apparaît pour ce qu’elle est : une chose traitée.

Ce traitement du corps continue dans le deuxième chapitre, au titre sobrement ironique : « L’Ouverture du corps ». « Louverture » : le surnom par lequel Toussaint était connu, à l’origine disputée, mais dont on dit souvent que Dessalines le lui avait donné pour ses qualités militaires à trouver une brèche dans les lignes ennemies. « L’ouverture du corps » : l’autopsie, opération médico-légale qui consiste littéralement à ouvrir le cadavre.
Khiari dessine ces scènes avec une minutie anatomique insoutenable — les instruments de métal, les mains qui incisent, la cage thoracique écartée, les organes prélevés un à un — pendant que le texte, dans les cartouches, égrène la langue clinique du rapport des citoyens Tavernier et Gresset, médecin et chirurgien de Pontarlier : « un petit polype graisseux dans le ventricule droit du cœur qui au reste était dans son état naturel », « amaigrissement de l’épiploon, état pathologique de cette membrane pareil à celui qui se rencontre après une longue maladie ». L’estomac, le foie, la rate, les reins, la vessie : aucune altération. La mort par froid et privations ne laisse pas de traces dans les organes. L’administration peut signer.
L’inventaire de ses effets personnels suspend un peu plus loin le temps de la lecture. « Une paire de bottes neuves, après plusieurs criées, a été adjugée au citoyen Demesmay Cadet pour dix francs. » Cette phrase, calligraphiée au-dessus, est suivie d’une pleine page qui ne représente rien d’autre que les bottes. Sans cadre, sans personnage, sans décor : les bottes de Toussaint Louverture, seules, dessinées avec soin — le cuir, les coutures, la légère usure du talon — sur fond blanc. C’est une nature morte au sens le plus littéral et le plus cruel : une chose morte, représentée dans sa nature. Le texte en dessous clôt le procès-verbal — « Fait en sous-préfecture à Pontarlier les an, mois et jours susdits. Micaut. » Un simple reçu.
Il faut ici ouvrir une parenthèse que ces images de corps et d’effets rendent nécessaire. Le corps emprisonné de Toussaint Louverture ne fut pas seulement l’objet inanimé de la violence coloniale. Il fut aussi une véritable archive vivante, que le livre ne consulte jamais. Les Mémoires que Toussaint rédigea au fort de Joux décrivent ce corps avec une précision saisissante :
« j’ai reçu une balle dans ma hanche droite que j’ai encore dans le corps ; j’ai eu une contusion violente à la tête occasionnée par un boulet qui m’a ébranlé la mâchoire que la plus grande partie de mes dents sont tombées et que le peu qui me reste est encore très vacillant ; enfin j’ai reçu dans différentes occasions dix-sept blessures dont il me reste encore des cicatrices honorables.[5] »
Ce corps-là — criblé de blessures, encore debout, se réclamant de ses cicatrices comme preuves d’un engagement politique —, le rapport d’autopsie des citoyens Tavernier et Gresset ne le reconnaît pas. La machine administrative ne connaît que le corps à traiter. Et Khiari n’introduit pas les Mémoires dans son essai graphique — choix significatif, peut-être discutable. Toussaint lui-même n’a pas la parole dans ce livre. Sa voix est intégralement silenciée par celle de ses geôliers et de leurs successeurs. C’est peut-être la vérité la plus dure de l’ensemble.
Cette vérité s’inscrit dans une histoire plus longue. Khiari ne le dit pas explicitement, mais son livre s’adosse à une politique bien documentée : la destruction du corps du vaincu comme continuation de la guerre après la mort. Le cas de Patrice Lumumba, assassiné en 1961 sur ordre de la CIA et des autorités belges et dont le corps fut dissous dans de l’acide, à l’exception d’une dent conservée comme trophée par son exécuteur, illustre cette continuité avec une netteté terrifiante. On ne possède de Lumumba qu’une dent[6].
De Toussaint, probablement rien — ou quelques grammes de terre dans un remblai jurassien. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une politique de l’effacement. Elle empêche le deuil, le rituel, le tombeau qui deviendrait lieu de pèlerinage et de résistance. Elle interdit précisément ce que le cinéaste Robert Bresson, dans son Procès de Jeanne d’Arc, théorise en termes artistiques — la destruction des effets pour « ne pas laisser de reliques » — mais que la République française pratique, elle, comme technique de gouvernement.
La suite du livre opère un saut dans le temps qui forme peut-être sa partie la plus étrange et l’une des plus fécondes. La mort de Toussaint en 1803 n’a pas mis fin au traitement de son corps par la machine administrative française. En 1895, le préfet du Doubs envoie des circulaires pour retrouver la tombe. Le conservateur du musée de Dijon répond qu’il ne détient pas « la moindre partie du crâne de Toussaint Louverture ». Le commissaire de police de Pontarlier informe qu’en 1876-1880, lors de la reconstruction du fort, la chapelle fut démolie et « les ossements furent jetés pêle-mêle parmi les matériaux de démolition et vraisemblablement enfouis dans les remblais ». « En 1900, la requête des autorités haïtiennes n’avait toujours pas été satisfaite et ne devait pas l’être. »
Khiari dessine ces scènes d’échange épistolaire administratif avec un soin particulier pour la répétition : des têtes en profil qui se tournent l’une vers l’autre, des phrases qui reviennent en écho — « Je vous transmets… Recevez… » « J’en fais faire quelques copies, Monsieur le préfet. » La machine ronronne. Elle produit des copies. Elle classe les dossiers. Elle ne retrouve rien.
C’est dans ce cadre que surgit une image saisissante : sur fond sombre, entre des piles de livres, repose une cloche de verre sous laquelle est exposé un crâne. Une étiquette calligraphiée l’identifie : « Crâne du Général Toussaint Louverture ». Le crâne comme curiosité muséale, comme trophée de cabinet, comme relique investie d’une histoire que les vainqueurs ont préféré ne pas célébrer officiellement — l’image dit tout cela à la fois, dans le registre visuel d’un vanitas hollandais non pas destiné, ici, à rappeler le caractère éphémère de l’existence, mais à illustrer la vacuité inhumaine de l’intrigue administrative.
Ce crâne, en effet, sera jugé ne pas être celui de Toussaint. Les planches consacrées à la craniométrie (que l’on retrouve principalement dans le chapitre 6) constituent l’apogée absurde de l’essai graphique. Des savants munis de compas, d’équerres et de règles mesurent le crâne selon les procédures de l’angle facial de Camper, des angles de Cloquet, de Cuvier et de Jacquart. Khiari dessine ces instruments avec une précision quasi documentaire pendant que le texte déroule les mesures en millimètres.
La conclusion de l’expertise : « nous affirmons que ce crâne appartient à un individu de race blanche, intelligent… ». La science raciale, déployée dans toute sa rigueur instrumentale pour authentifier le crâne du principal organisateur de la révolution antiesclavagiste, parvient à démontrer que ce crâne appartient à un homme blanc.
On est ici au cœur d’un paradoxe historique d’une portée considérable. La révolution haïtienne se situe à un moment charnière dans l’histoire du racisme — celui que beaucoup d’historiens identifient comme la naissance du concept moderne de race, avec la craniologie et la phrénologie qui envahissent l’imaginaire colonialiste. Et la simple existence de l’armée haïtienne, qui avait battu les troupes de Napoléon, réfutait par les actes les théories de l’infériorité noire biologiquement intenable au moment même où elles se formulaient. Un siècle plus tard, la même science raciale se retourne une nouvelle fois contre elle-même : le crâne de l’homme qui avait renversé les hiérarchies coloniales ne peut pas être le sien, puisqu’il ressemble à celui des colons vaincus.
Khiari ne commente pas le caractère froidement ubuesque de la situation. Il le dessine, et c’est suffisant. Même Hegel, dont il serait difficile d’affirmer que la pensée est exempte de racisme, affirme à propos de la phrénologie (autre nom de la craniométrie) que « plus la pensée est mauvaise, d’autant moins frappant est parfois ce en quoi réside de façon déterminée son caractère mauvais, et d’autant plus difficile est-il de l’expliciter »[7].
Le dessin s’illustre dans l’essai comme un moyen efficace de cette explicitation. Chez Hegel, la figure de la conscience qu’incarne la « raison observante », sous sa forme phrénologique, tient pour vrai que « l’esprit est un os ». Face à ce « complet reniement de la raison », qui naît pourtant de la rationalité elle-même, le philosophe incite cependant à aller au-delà de l’explicitation en préconisant que « la réplique devrait proprement aller jusqu’à défoncer le crâne à quelqu’un qui juge de la sorte »[8], pour démontrer que l’os ne correspond pour le sujet à aucune « effectivité vraie », mais aussi, probablement, parce que face à une situation où la violence provient de la science et de la rationalité, la réponse paraît devoir venir d’une forme d’extériorité vis-à-vis de ces dernières. Au-delà, ou en deçà, de ces dernières explications, n’est-ce pas simplement un sentiment de rage extrême et de profond désarroi qui dicte ces propos ? C’est un tel sentiment que ne peut manquer de susciter la lecture de ces pages, et le saccage du corps de Toussaint.
Il serait néanmoins trop simple de faire de cet essai graphique l’hagiographie d’une icône. Les remarques d’Eugene Genovese, par exemple, méritent d’être rappelées : Louverture n’était ni l’initiateur ni l’idéologue ultime de la révolution haïtienne ; il avait lui-même détenu des esclaves avant de rejoindre l’insurrection, et son attirance pour l’idéologie révolutionnaire française bourgeoise était réelle, ce qui explique en partie ses ambiguïtés politiques tardives, notamment son hésitation à rompre définitivement avec la France[9].
James lui-même notait ces contradictions. Khiari ne s’y attarde pas, mais se tient loin de toute idéalisation : son Toussaint est physiquement absent — on ne voit de lui que le corps mort, le profil dans l’ombre, le bras pendant —, ce qui interdit toute projection héroïque univoque. Ce que le livre met en scène, ce n’est pas un homme exceptionnel maltraité par l’histoire : c’est une histoire — celle de la République française — qui broie méthodiquement les corps et les mémoires.
La dernière séquence du livre est extrêmement révélatrice à cet égard. Claude Cheysson, ministre des relations extérieures sous Mitterrand, écrit à son homologue haïtien pour confirmer la remise de « l’urne symbolisant le retour des restes de Toussaint Louverture ». Le mot important est « symbolisant ». Ce qu’on restitue à Haïti, c’est le symbole d’une restitution ; après des décennies de demandes haïtiennes, après que François Hollande eut promis en 2012 de « rembourser la dette haïtienne » avant de préciser le lendemain qu’il s’agissait d’une « dette morale » et non des 150 millions de francs or autrefois extorqués à Haïti en échange de la reconnaissance de son indépendance[10].
La dernière page du livre dispose trois images sur la même surface, sans commentaire. En haut, une grande case : des officiels haïtiens en uniforme se penchent autour d’une table cérémonielle sur laquelle repose une urne, leurs visages graves, leurs gestes compassés. En bas à gauche, une petite case : deux personnes tenant un couteau de fouille et un récipient en plastique alimentaire — un Tupperware — contenant ce qu’elles ont manifestement gratté dans les remblais du fort. En bas à droite, un diplomate contemple une urne ornée entourée de collaborateurs. Le Tupperware est le vrai reliquaire. L’urne dorée est la fiction diplomatique. L’écart entre les deux — que Khiari rend visible en les plaçant côte à côte sans aucun commentaire — est l’écart entre ce que la France a fait et ce qu’elle prétend symboliquement réparer. En bas à droite de la page : « FIN ». Sans cérémonie.
Ce livre ne prétend rien résoudre. Il ne rend pas les restes. Il ne comble pas la probable fosse commune du Jura. Ce qu’il fait, c’est maintenir ouvert un dossier que les administrations successives — françaises, haïtiennes, européennes — ont préféré clore en apposant un tampon. Khiari signe son essai graphique de ses initiales, S.K., comme on paraphe un procès-verbal. Après deux siècles de procès-verbaux dressés contre Toussaint Louverture, en voici un pour lui. La forme ne change pas ; ce qui change, c’est le côté depuis lequel on tient la plume.

Notes
[1] Sadri Khiari, La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, 2009, p.32 – « […] le Pouvoir noir à Haïti a ouvert l’époque de la révolution décoloniale ».
[2] Michel-Rolph Trouillot, Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, trad. P. Dardel, éd. Lux, 2025, Montréal.
[3] Voir Marlene Daut, Awakening the Ashes. An Intellectual History of the Haitian Revolution, University of North Carolina Press, 2023.
[4] C.L.R. James, Les Jacobins noirs, trad. Pierre Naville et Nicolas Vieillescazes, éd. Amsterdam, 2017 [1938], p. 39.
[5] Toussaint Louverture, Mémoires du général Toussaint Louverture, Paris, Classiques Garnier, 2011, p.178.
[6] Samy Manga, La dent de Lumumba. Régicide contre la colonie, éd. Météores, Bruxelles, 2024.
[7] Hegel, Phénoménologie de l’esprit [1807], trad. Bernard Bourgeois, Vrin, Paris, 2016, p.314.
[8] Hegel, Ibid., p.314.
[9] Voir Eugene D. Genovese, From Rebellion to Revolution. Afro-American Slave Revolts in the Making of the Modern World [1979], Vintage Books, New York, 1981, notamment le chapitre 3.
[10] Aïssata Seck (dir.), « La double dette d’Haïti », Les notes de la FME, mars 2025, p.15.
