À l’occasion de la sortie en français de son livre consacré à une « histoire populaire » de la « révolution au Venezuela » (La fabrique), nous publions ici un texte de George Ciccariello-Maher, enseignant-chercheur (Drexel University) et militant communiste-libertaire, texte qui résume une partie de son approche du processus bolivarien et des transformations qu’a vécu le pays sud-américain depuis quinze ans.

 

Il n’existe pas dans notre monde contemporain de meilleur contexte pour dessiner la confrontation des identités politiques que le Venezuela, un véritable laboratoire de la division, polarisation et transformation dynamique, qui a déplacé les frontières mêmes de la vie politique. C’est pour mieux saisir cette double hélice tumultueuse que je propose les observations qui suivent sous la forme de dix thèses dont j’espère qu’elles serviront autant à nourrir l’analyse qu’à faire réagir.

1- L’identité politique au Venezuela est dynamique et conflictuelle, autrement dit dialectique. De ce fait, notre tâche est de chercher à comprendre autant la consolidation des deux camps en conflit – au sens large, la division entre chavistes et anti-chavistes – que les dynamiques internes au sein du bloc populaire et les contours du mouvement de la dialectique au sens le plus large. Ainsi seulement pourra-t-on avoir un aperçu de la substance de ce mouvement, au-delà des accusations stériles de populisme ou de la polarisation politique.

2- Côté chavisme, il faut étudier et ébaucher le mouvement historique d’une multiplicité d’identités qui se superposent et s’interconnectent. A un niveau plus global, il s’agit de la lutte pour consolider l’identité populaire, une lutte par et pour le peuple, une lutte dans la rue sur son signifiant, pour débarrasser l’identité populaire de ses caractères les plus conservateurs. Nous nous opposons dans ce contrepoint théorique à des philosophes européens comme Antonio Negri et Paolo Virno, qui de façon provinciale et impériale dénient tout potentiel radical au concept de peuple et d’identité populaire. Alors que pour Negri et Virno, en référence à l’histoire européenne, le peuple est par définition et par essence un concept conservateur, homogénéisant et centripète, dans la pratique latino-américaine et vénézuélienne s’est affirmée en permanence une guerre de positions pour redonner un sens au peuple du fait de son ambivalence étymologique en se référant non pas à l’unité concrète mais à un projet porté par sa composante opprimée. Cette lutte hégémonique se traduit plus clairement dans le contexte vénézuélien dans la rupture historique qu’a constituée la révolte anti-néolibérale mieux connue sous le nom de Caracazo, au cours de laquelle s’est trouvé redéfini jusqu’à l’hymne vénézuélien et le concept de « bravo pueblo » : la « gloire au courageux peuple » est devenue « le peuple est en colère » (le mot bravo a deux sens – NdT).

3- Si nous en restons à ce niveau plus général mais néanmoins dans un cadre diachronique, nous devons comprendre la transformation historique de l’identité populaire, qui a été d’abord surdéterminée comme bolivarienne puis comme chaviste. Selon Elías Jaua (ex-vice-président de la République entre 2010 et 2012 – NdT), « jusqu’en 2001, les forces politiques dirigées par le commandant Chávez se définissaient comme « les bolivariens et les bolivariennes », et peu de Vénézuéliens se définissaient comme chavistes »1. C’est seulement dans le creuset surchauffé des années 2001-2002 que le bolivarisme s’est mué en chavisme, à l’initiative même de l’opposition. A la longue liste historique des qualificatifs choisis pour criminaliser le peuple (racaille, hordes, bandits, lascars, « tierruos », malandrins, etc.) sont venus s’ajouter de nouveaux épithètes : « chaviste » pour une personne, « hordes chavistes » ou « groupes terroristes » pour le collectif. C’était en fait une tentative pour nous dépouiller de notre identité bolivarienne, un dernier effort de l’oligarchie pour enterrer le terme bolivarien dans les archives moisies des Académies d’Histoire. Non seulement ils n’ont pas pu nous dépouiller du nom signifiant de fils de Bolívar, mais nous avons même accepté celui de chavistes en lui redonnant toute sa dignité.

La signification de ce processus historique est importante en ce qu’elle permet de rejeter la qualification péjorative de populisme, fréquente comme une sorte de figure obligée, en tant qu’entreprise intellectuelle qui vise à éliminer tout contenu historico-politique.

4- A un niveau plus complexe mais également plus concret, il faut identifier une série de sous-dialectiques au sein de ce bloc populaire-bolivarien-chaviste, chacune à l’œuvre selon ses critères propres – la race, le genre, la classe, etc. – toutes dans un rapport combatif mais solidaire avec l’identité populaire et avec l’ambition d’une transformation sociale plus large qu’elle reflète. Alors qu’existe une tendance ou, plus exactement, une tentation centripète dans laquelle l’unité peut servir à dissimuler d’autres aspects de la diversité interne du peuple, nous constatons tout l’inverse dans la pratique historique des mouvements révolutionnaires : une dialectique de lutte dans le cadre de la dialectique où les femmes, les Afro-vénézuéliens et les peuples indigènes, tout comme certaines composantes des classes populaires luttent pour affirmer l’importance de leurs revendications et de leurs exigences. J’aborde toutes ces questions dans le livre We Created Chávez, désormais disponible en français2.

5- Finalement, il est nécessaire de comprendre la spatialisation et la territorialisation de ces identités, autant comme réverbération des changements démographiques comme la transformation du marxisme vénézuélien au fil des débats historiques au sein de la gauche et de la lutte armée. Autrement dit l’urbanisation du pays et la croissance irrésistible des quartiers ont reconfiguré l’organisation politique qui est passée du niveau sectoriel au niveau spatial. Pour ce qui est des revendications de classe proprement dites, on en est venu aux revendications territoriales, aux exigences des habitants des quartiers eux-mêmes en matière de sécurité, d’accès à l’eau, à la santé, aux activités culturelles et sportives pour une jeunesse en proie à la violence du narcotrafic et de l’État. Cette nouvelle configuration de l’identité spatiale a créé le substrat qui a permis des organisations spontanées comme les assemblées de quartier, formalisées ensuite en conseils communaux, et aujourd’hui cette identité spatiale se projette vers les communes comme base pour un nouveau socialisme territorialisé et « topárquico »3 selon le concept de Simón Rodríguez.

6- À l’opposé, du côté de ceux qu’on appelle les « anti-chavistes », on constate la consolidation d’une peur, raciste et de classe, face aux pauvres et aux personnes de couleur. Cette peur, qui est aussi le sentiment de panique face au déplacement social, politique et économique, s’est cristallisée dans la figure – le visage même – de Hugo Chávez caricaturé en permanence par les médias d’opposition. Mais elle se nourrit – et nourrit à son tour – de toutes une série de qualificatifs péjoratifs imposés de l’extérieur pour identifier et classifier, selon les mots de Frantz Fanon « en surdéterminant de l’extérieur4 ». Parmi ces qualificatifs, qui sont assez familiers aux Vénézuéliens, on trouve ceux de populace, racaille, lumpen et horde.5

7- Nous parlons ici d’une identité également fortement spatialisée qui se manifeste dans la peur profondément enracinée de la mobilité des pauvres. Même si cette peur a quelque chose de transhistorique, il faut évoquer le grand traumatisme qu’a signifié le Caracazo pour les classes dominantes vénézuéliennes. Tout au long de ces journées de 1989, « ils sont descendus des collines » comme disent les gens, et les élites ont vécu ces événements comme une invasion géographique, réitérée plus tard avec ce qu’elles ont qualifié d’usurpation politique de la part de Chávez, un personnage qui n’avait pas sa place dans les allées du pouvoir. Cette peur de l’invasion – que j’ai théorisée ailleurs comme une peur homophobe de la pénétration6 – s’incarne aujourd’hui dans la terreur panique des nombreux motards issus des classes populaires, qui peuvent à tout moment – et sans autorisation – franchir les frontières de la ségrégation informelle.7

8- Nous parlons ici encore d’identités dynamiques, historiques et changeantes, comme en témoigne la réappropriation de ces identités imposées de l’extérieur, leur re-signification comme drapeau de l’unité-oppositionnelle. Quand l’opposition dénigrait les chavistes en les qualifiant de « chusma » (racaille), Chávez en personne a qualifié cette dynamique en répondant : « Oui, nous sommes la même « chusma » que celle qui a suivi Bolívar. »8 Et quand l’opposition anti-chaviste a voulu affubler la Révolution bolivarienne du nom considéré comme péjoratif de « chaviste », elle a eu droit à une riposte percutante : « Je suis chaviste ? Et alors ? » Le processus de re-signification ne s’arrête pas, cependant, aux frontières de l’opposition primaire ; il introduit aussi un aspect de complexité au sein du chavisme lui-même, en multipliant et nourrissant des micro-oppositions et des sous-dialectiques, comme par exemple lorsque certains révolutionnaires se revendiquent aujourd’hui de l’identité des hordes dans le cadre d’une relecture de l’histoire des luttes de 1814 et de la figure de José Tomás Boves.9

9- Si ces identités imposées aux secteurs populaires par les anti-chavistes peuvent servir à unir l’opposition politique, il s’agit d’une unité paralysante nourrie par la peur, une unité de reddition et de fuite désespérée qu’exprime parfaitement la phrase célèbre du film Ciudad de despedidas : « me iría demasiado » (« Je partirai tellement ! »).10 Sous cet aspect, cette peur politico-géographique peut être interprétée comme le contre-point prévisible d’une lumpen-bourgeoisie dépendante qui n’a aucune motivation pour investir dans son propre pays. À cette faiblesse nous pouvons en ajouter une autre, déjà présente dans la re-signification, mais qu’il faut relever : retournées, ces identités imposées servent à leur tour à unir le peuple chaviste-révolutionnaire, un effet induit nullement souhaité par le regard des dominants.

10- Que dire alors de l’interaction dynamique entre les deux camps ? On a coutume de la désigner par le concept de polarisation, quelque chose de profondément négatif.11 Mais aucune dialectique digne de ce nom n’établit de division hermétique et manichéenne ; elle suppose au contraire une ouverture en mouvement, une spirale transformatrice. Au cours des dernières décennies de l’histoire vénézuélienne, la lutte politique entre chavistes et anti-chavistes, peuple et oligarchie, révolutionnaires et « escualidos »12, a déclenché une spirale expansive qui a détruit le mythe d’un Venezuela historiquement harmonieux. Cette nostalgie d’une élite doit être perçue comme quelque chose qui n’existait qu’au prix de l’invisibilité systématique d’un grand secteur de la population vénézuélienne. C’est ainsi que nous pouvons reconnaître dans les dénonciations de la prétendue polarisation rien de moins que l’apparition dans la vie publique et politique des condamnés de la terre vénézuéliens.

 

Traduit de l’espagnol par Robert March et révisé par Yoletty Bracho pour ContreTempsWeb.

 

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Image en bandeau : Sergio Gonzalez, « Castillo San Carlos Borromeo, Pampatar, Margarita, Venezuela« .

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références   [ + ]

1. Elías Jaua, “El Chavismo”, Aporrea.org (30 décembre 2012).
2. Cf. La révolution au Venezuela. Une histoire populaire, La fabrique, Paris, 2016.
3. Toparquia est un terme de Simon Rodriguez (professeur et mentor de Simón Bolívar) pour signifier la gestion étatique sur des territoires localisés. C’est Chávez qui reprend et diffuse de ce terme récemment, après l’avoir retrouvé dans une lettre que Simon Rodriguez à Anselmo Pineda (1847) – NdT.
4. Frantz Fanon, Piel Negra, Máscaras Blancas (Buenos Aires: Editorial Abraxas, 1973), 95.
5. Luis Duno-Gottberg, “Las tropelías de la turba: construcción mediática de las masas en Venezuela,” La Cultura Venezolana del siglo XX (Caracas: Universidad Simón Bolívar – Fundación Cultural Bigott-Fundación Mercantil, 2006).
6. George Ciccariello-Maher, “Toward a Racial Geography of Caracas: Neoliberal Urbanism and the Fear of Penetration”, Qui Parle, 16, n. 2 (Spring/Summer 2007), 39-72.
7. Luis Duno-Gottberg, “‘Mala Conductas’: Nuevos sujetos de la política popular venezolana”, Espacio Abierto, 22, n. 2 (avril-juin 2013), 265-275. Voir également : Enrique Rey Torres, “Disputar el intersticio: Aproximaciones etnográficas a las dinámicas motorizadas de la ciudad de Caracas” (CELARG).
8. Jesus Maria Herrera Salas, “Racismo y discurso político en Venezuela”, Revista Venezolana de Economía y Ciencias Sociales, 10, no. 2 (mayo-agosto, 2004), 111-128.
9. “La Horda y los ‘Manosblanca’ del 1814”, Revista Plomo, 0, 44-45.
10. Merci à Ociel López pour nos échanges récents à ce sujet.
11. Voir, par exemple : Patricia Márquez et Ramón Piñango, eds., En esta Venezuela: Realidades y nuevos caminos (Caracas: Instituto de Estudios Superiores de la Administración, 2003); Medófilo Medina et Margarita López Maya, Venezuela: confrontación social y polarización política (Bogotá: Ediciones Aurora, 2003).
12. Désigne les opposants à Chavez issus des dominants dans un langage populaire, littéralement signifie « maigre », « faible » (NdT).