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En finir avec l’écologie : décatégoriser pour clarifier
5 février 2026

En finir avec l’écologie : décatégoriser pour clarifier

Peut-on comparer le nombre de morts provoqué par la pollution avec celui causé par le terrorisme ? Spécialiste de la modélisation quantitative des interactions entre société, économie et écologie, et en particulier de l’impact du système productif sur l’environnement, Pierre Jouannais prend appui sur une pseudo-polémique médiatique récente pour répondre à cette question, en discutant des catégories en usage pour poser le problème.

Le 10 novembre 2025, sur France 5, Cyril Dion, militant écologiste, ose une comparaison entre le nombre de morts causé par le terrorisme islamiste et celui causé par la pollution de l’air en France, qui lui est bien supérieur. Cris d’effrois dans toute la droite et même au-delà. C’est immonde. Ce n’est pas comparable. Il minimise les attentats du 13 novembre, etc.

Ces réactions sont évidemment attendues, de par la mainmise de l’extrême droite sur une partie du monde médiatique qui manie la panique morale aux dépens de la réflexion. Mais, pour l’exercice, partons du principe que cette indignation est sincère, qu’elle touche un large spectre politique, et qu’elle témoigne de l’incapacité, en partie entretenue, à penser les modalités de la mise à mort dans nos sociétés. Car oui, cette comparaison est tout à fait recevable et éclairante, mais malheureusement en partie intenable à cause de la place particulière qu’a prise « l’écologie » dans le champ politique, médiatique, et plus généralement dans le discours qui imprègne toute la société. Car c’est bien parce que l’écologie, la pollution, les impacts environnementaux semblent appartenir à une catégorie distincte, nébuleuse, en dehors du reste de la société que la comparaison choque. Alors en quoi la comparaison est-elle recevable, généralisable, et comment la catégorisation actuelle de l’écologie l’interdit-elle et empêche-t-elle le mouvement vers une société avec moins de pollution et de terrorisme ?

Pour apaiser la suite de la discussion, il faut rappeler qu’une comparaison n’est pas la mise en équivalence de deux termes les traitant comme parfaitement égaux dans toutes leurs qualités. Ici on compare un aspect des deux objets, à savoir le nombre de morts causés. De plus, dire que A cause plus de morts que B ne signifie pas que B est souhaitable, et ne minimise pas la gravité de B. Encore une fois, on privilégiera la réflexion à la moraline.

Paradoxalement, si la comparaison choque c’est justement parce que le « terrorisme » et « l’écologie » ont en commun qu’ils ont été érigés tous les deux en catégories sacrées, au sens qu’elles rompent absolument avec le reste des activités humaines. Le terrorisme est jugé inexplicable et doit le rester (« expliquer c’est excuser », selon Manuel Valls), l’écologie est pensée au-dessus des clivages et doit le rester (« l’écologie sans-adjectif » de Marine Tondelier). Toute comparaison entre ces objets est donc doublement insupportable. Alors justement, faisons-la et montrons qu’il appartient à toute personne sincèrement concernée par ces problèmes de les désacraliser et de les considérer comme ce qu’ils sont : deux facteurs de mortalité et de souffrance.

Catastrophe naturelle et catastrophe sociale

Dans Par-delà le Principe de Répression[1], Geoffroy de Lagasnerie remobilise Louk Hulsman, un penseur de l’abolitionnisme pénal, pour penser en termes de catastrophes sociales plutôt que de crimes, au même titre que l’ouragan est une catastrophe naturelle. C’est une très bonne entrée en matière. Le terrorisme est une catastrophe sociale, dont la probabilité d’occurrence est modulée par la structuration de la société et de la géopolitique, exactement comme un ouragan extrême est d’autant plus probable que les océans et l’atmosphère se réchauffent.

La science de l’attribution appliquée au climat s’intéresse précisément à déterminer dans quelle mesure le changement climatique anthropique est responsable d’un évènement météorologique extrême. Le dernier rapport du Lancet Global Countdown on Health and Climate Change[2] montre que le nombre de morts et les dommages sociaux associés au changement climatique n’ont jamais été aussi hauts, avec en moyenne 546 000 morts par an entre 2012 et 2021 seulement liées aux vagues de chaleur, soit 60 % de plus qu’entre 1990 et 2000. 84 % des jours de canicule létale entre 2020 et 2024 n’auraient pas eu lieu sans le changement climatique. Le nombre de morts dû au changement climatique au cours du 21e siècle se chiffrera en centaines de millions ou en milliards selon les choix politiques.

De la même façon, tout un pan de la recherche étudie les causes du terrorisme, terme d’ailleurs au centre du débat scientifique lui-même[3]. Il existe un consensus solide sur la relation entre la probabilité d’occurrence d’attaques terroristes et l’interventionnisme militaire : là où le rôle que joue l’interaction complexe des facteurs d’éducation, de pauvreté, d’importance de la religion reste difficile à quantifier, l’interventionnisme militaire est la seule variable qui reste clairement explicative.

On a pu montrer ainsi, sur la base de plus de 12 000 attentats, qu’un pays qui intervient militairement dans un autre pays a 55 fois plus de chances d’être touché au cours de l’année suivante par un attentat perpétré par un citoyen du pays cible, par rapport à un pays n’intervenant pas. Chaque millier de soldats supplémentaire fait augmenter la probabilité de subir un attentat de 19 %[4]. Des observations complémentaires permettent de conforter une causalité plus qu’une simple corrélation.

Un AVC, une maladie respiratoire ou une maladie cardiaque sont des catastrophes à l’échelle individuelle. C’est aussi une catastrophe naturelle et sociale dont la probabilité est fortement affectée par l’exposition à la pollution atmosphérique. Il existe là aussi tout un champ scientifique établi cherchant à retracer la causalité entre pollutions et santé humaine (on parle généralement de « santé environnementale »). Ainsi, on peut déterminer qu’une tonne de particules fines inférieures à 2.5 microns (PM 2.5) émise dans l’atmosphère mène à une moyenne mondiale de 0.63 années de vie perdues réparties dans la population, allant jusqu’à 4 années lorsque la particule est émise dans les villes denses[5].

La méthodologie est complexe et mobilise plusieurs disciplines, mais on peut l’expliquer assez simplement. Grosso modo : on sait modéliser le trajet d’une particule fine à partir de son émission. Une fois qu’on sait où elle arrive, on sait comment elle fait varier la concentration initiale dans l’air (sciences de l’atmosphère). On connaît ensuite le volume d’air total inhalé par un être humain (physiologie, 4745 m3 par an, si besoin), et on connaît donc la quantité de particules fines inhalée par un être humain dans la zone d’arrivée.

On connaît ensuite l’augmentation de la probabilité de développer une maladie donnée quand la quantité de particules ingérée augmente et on connaît aussi la mortalité associée à cette maladie (épidémiologie statistique). On peut donc retracer la chaîne de causalité. Sachant que les émissions directes de PM2.5 d’un trajet de 1 km en voiture diesel pour une personne sont de 12.3 mg[6], et qu’un Français moyen roule en moyenne 35 km/jour, on peut estimer de manière très grossière que toute politique menant à ce qu’un Français de plus soit dépendant de sa voiture diesel pendant 1 an fera perdre 5,5 heures de vie réparties dans la population (si l’on considère uniquement des émissions directes de PM 2.5 en zone dense).

Ce petit calcul très simplifié est illustratif ; il est réalisé de manière bien plus poussée et systématisée par une grande communauté scientifique, modélisant les chaînes de causalité liant la production, la consommation, les émissions, leurs effets sur l’environnement et la vie humaine. Réaliser une Analyse de Cycle de Vie (ACV) complète, comptabilisant toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un kilomètre en voiture diesel, de l’extraction des minerais, au recyclage de la voiture en passant par les émissions directes, nous montrera qu’à chaque fois qu’on rend un Français dépendant de sa voiture diesel sur un an, l’ensemble des impacts environnementaux (pas seulement la pollution de l’air mais aussi le changement climatique, la consommation en eau etc.) fera perdre 15 h de vie (humaine) dans la population. De la même façon qu’on peut dire que repousser l’âge de la retraite augmentera mécaniquement le nombre de travailleurs mourant avant d’être libéré de la nécessité de vendre sa force de travail et son temps à un employeur.

Plus précisément, dans la communauté scientifique travaillant sur ces questions, les unités de vie en bonne santé perdues sont typiquement comptabilisées sous forme de « DALYs », pour Disability-Adjusted Life Years. Une personne mourant un an avant son espérance de vie statistique correspond à un DALY, mais une personne passant une année de vie en mauvaise santé correspondra à une certaine portion d’un DALY selon la gravité de l’affection. 1 pour 1 pour la mort, 0.54 pour une phase terminale de cancer du cerveau et 0.006 pour 1 pour des chlamydias[7].

Autrement dit, 166 ans avec des chlamydias, c’est la même chose que mourir un an plus tôt que prévu. Songez-y. Le DALY est notamment l’unité de mesure utilisée au sein du Global Burden of Diseases, Injuries, and Risk Factors Study, une grande initiative scientifique interdisciplinaire qui depuis trente ans quantifie l’impact sur la population des maladies et des risques, de globalement tout ce qui diminue la santé de l’humanité par rapport à un optimum sans ces affections.

On apprend alors, dans le dernier rapport de 2023[8], que la pollution de l’air est le deuxième risque le plus impactant au monde en étant responsable de 8,4 % des 2.80 milliards de DALYs dans le monde en 2023. Bien devant le harcèlement (0.19 %), ou la violence sexuelle contre les enfants (1.1 % tout de même), pour rester dans les comparaisons insupportables. Mais c’est là toute la force de l’approche. « L’écologie » n’existe pas comme telle ici, et les causes et risques sont traités de la même façon. On pourra simplement les ordonner par catégories dans un but de visualisation mais fondamentalement, le travail statistique et de modélisation est le même.

Au-delà d’une discussion sur la complexité de la méthodologie et de l’incertitude associée qui occupe la communauté scientifique, il faut remarquer la puissance politique d’une unité comme le DALY. La société est traversée de mécanismes causaux qui produisent de la souffrance et de la mort. On abîme la santé et on met à mort par le terrorisme, par la violence sexuelle, par la pollution. Ce sont simplement des chaînes de causalité différentes.

Visualisation de la part des DALYs attribuables à la pollution de l’air dans le monde en 2021 d’après l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME). Global Burden of Disease Study pour l’année 2021. Données et visionnage interactif sur https://gbd2021.healthdata.org/gbd-compare/

Exploser les catégories

En fait, il existe une différence importante entre les deux facteurs de mortalité. La pollution, contrairement au terrorisme, est générée par la production de biens et services ayant une utilité pour la population. L’humanité affecte son environnement en se développant. Le développement procure biens et utilité, la pollution s’y oppose et l’exercice apparaît comme une optimisation. À ceci près que la société ne fonctionne pas vraiment comme le résultat d’un modèle qu’on aurait optimisé : elle est structurée par des rapports de classe et de force dont l’environnement constitue une des modalités de la lutte. Les DALYs associés à la causalité environnementale ne sont évidemment pas répartis uniformément dans la population et sur la planète, et la jouissance procurée par la consommation associée non plus. C’est une évidence à rappeler.

Toujours est-il que c’est cette logique d’optimisation qui motive le tristement célèbre modèle de William Nordhaus, lauréat du prix de la banque de Suède (abusivement nommé « prix Nobel d’économie ») pour avoir montré que l’optimum de réchauffement climatique permettant une maximisation de la croissance (considérée comme souhaitable en elle-même) se situait à +3°C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. On pouvait s’attendre à une telle conclusion catastrophique au vu du modèle lui-même catastrophique et aujourd’hui largement décrié par de nombreux économistes et climatologues.

Mais passons sur les hypothèses douteuses du modèle, son économie néoclassique fantaisiste et sa mise en équation bancale des dommages du réchauffement climatique sur l’économie. L’idée générale est intéressante : « l’écologie », réduite à la variable climatique ici, n’est qu’une variable parmi d’autres. Une variable essentielle évidemment au vu de la souffrance qu’elle cause et causera. Pas de minimisation ici non plus. On reproche souvent aux modèles économiques et scientifiques leurs hypothèses simplificatrices, leur omission de la complexité « réelle ». Mais c’est justement cet exercice de réductionnisme froid qui permet la pensée et produit par l’occasion une désacralisation des catégories qui se créent dans le discours et finissent par devenir des signifiants vides. C’est-à-dire que le mot est utilisé, mais ne renvoie à rien de concret, ou bien renvoie à trop de choses différentes.

L’écologie, l’environnement, le climat (etc.) sont devenus des signifiants vides. À chaque fois qu’on met en avant « l’écologie » comme cause principale, plutôt que la mise à mort par les causalités environnementales, on mobilise une catégorie qui s’est rendue incompréhensible et détestable pour une partie de l’opinion. Le fait que la catégorie ait été vidée de sens se démontre tous les jours. En réponse à Cyril Dion, le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure Police SCSI a déclaré sur X que « Cyril Dion minimise le terrorisme islamiste par rapport au réchauffement climatique » en partageant l’extrait où Dion parle de pollution de l’air. Sans vouloir pinailler, la pollution de l’air, ce n’est pas le réchauffement climatique ! On n’attend certes pas d’un syndicat policier qu’il soit spécialiste des sciences environnementales, mais cet exemple est symptomatique de l’utilisation du terme « réchauffement climatique » pour globalement tout ce qui se range dans la catégorie « environnement ».

Dans le même genre, dans une diatribe climato-astrophysico-dénialiste délirante qui vaut le détour, Michel Onfray moquait l’argument consistant à dire que les chasses d’eau seraient responsables du réchauffement climatique. Mais personne ne dit ça, jamais. Cela peut jouer sur la consommation d’eau, à la limite, mais pas le réchauffement climatique ou de manière totalement anecdotique.

C’est encore très bien illustré par la surprise — que là encore on va juger de bonne foi pour l’exercice — d’une partie de l’opinion publique qui voit des activistes climatiques de premier plan comme Greta Thunberg se mobiliser contre la colonisation et le génocide en Palestine. Pourquoi s’intéresserait-elle à ça maintenant ? Ce simple étonnement est gravissime et témoigne d’un positionnement à part de la catégorie « écologie » dans l’espace public. Il est en partie dû au positionnement des « écologistes » qu’eux-mêmes ont pris en se définissant simplement comme tels. Cet engagement public rend d’ailleurs Thunberg beaucoup moins fréquentable par les autorités qui peuvent tout à fait utiliser un discours pour « la planète » là où une dénonciation ferme du génocide est bien moins récupérable par les dirigeants des États soutenant Israël dans son entreprise.

Dans une vision moins charitable, on pourrait dire que les adversaires originaires de Thunberg feignent l’étonnement et s’opposent à son activisme pour la Palestine de la même manière qu’ils s’opposaient à celui pour le climat ; ils poursuivent leur engagement pour la mise à mort et la souffrance de certaines populations en priorité. Thunberg est consistante dans ses engagements ici, et elle explose sa catégorisation en tant que militante écologique pour le meilleur.

Le péril des catégories vides

Il ne faut pas confondre un signifiant ou une catégorie vide et catégorie sans effet. Une catégorie vide peut devenir un signifiant au pouvoir mobilisateur immense. On peut d’ailleurs soutenir que ce sont les mêmes mécanismes de fétichisation, de sacralisation d’un mot et d’un concept qui le vident de son sens et lui donnent son pouvoir d’affecter l’opinion publique et de mettre en mouvement. C’est pourquoi un éco-fascisme peut remobiliser les concepts « environnement » et « écologie » dans une version aux antipodes du « DALY ». Quand Dave Foreman, activiste « écologiste » américain, soutient au micro de la BBC en 1986 qu’il faut laisser la « Nature » retrouver son équilibre quand on lui demande sa position sur les aides à apporter pour répondre à la famine d’Ethiopie (c’est-à-dire : laisser mourir), il défend une écologie mystique, sacralisant une Mère Nature divinisée aux dépens de l’Humanité.

Sacraliser une catégorie c’est aussi permettre à tout un groupe social de se construire en opposition. Là encore, le parallèle avec le travail de Lagasnerie (et de tout un courant[9]) sur la catégorie de « crime » est éclairant. Criminaliser, c’est-à-dire décrire des catastrophes sociales par la catégorie sacrée de crime et structurer le discours et la politique autour de celle-ci, c’est permettre à des groupes sociaux à qui la société fait la guerre de se construire par rapport à elle. La catégorie « crime » devient alors attractive, là où la catastrophe sociale le serait bien moins. Ici, c’est l’inverse : défendre une catégorie « écologie », c’est permettre à un groupe social de la détester en tant que telle, surtout si elle est diffusée sous forme de morale venant de classes dominantes[10].

À 19h30 au rayon surgelés, après une énième journée pourrie dans un boulot abrutissant à produire de la merde pour le capital, être confronté à des autocollants infantilisants sensés nous faire consommer éthiquement peut simplement créer de la détestation pour tout ce qui est « écolo ». Si l’on tient vraiment à des mesures libérales d’incitation du consommateur, remplaçons l’ « écoscore » par un nombre de DALYs, ou un équivalent évocateur. On retournera alors cette détestation contre le système économique et le salaire misérable qui nous oblige à acheter un produit labélisé « équivalent à 2 ans de chlamydia ».

La catégorie vide de l’environnement a tout de même une force bien utile. On peut remarquer qu’une certaine partie de l’opinion publique est venue à questionner les fondements du capitalisme et plus généralement s’est politisée par la porte de « l’écologie ». C’est ce que remarque Frédéric Lordon, économiste et philosophe spinoziste, lorsqu’il parle d’« affect climatique » dans Vivre Sans[11]. L’affect climatique, c’est une idée, une passion qui par elle-même, sans intellectualisation supplémentaire met en mouvement contre l’ordre capitaliste. Il s’en désole d’ailleurs :

« Ce que le massacre des hommes n’aura pas permis dans l’opinion publique, le massacre « de-la-planète » pourrait y donner accès, c’est à gerber mais c’est comme ça, faisons avec » (p. 255).

On pourrait donc suivre le vent de l’affect climatique (qui encore une fois représente plus ou moins tout « l’environnement ») pour libérer la population des autres grandes sources de DALYs que sont le mal de dos (9e cause), la dépression (11e cause), les troubles anxieux (12e cause), etc., dont le système politique et économique est grandement responsable, mais qui ne bénéficient pas d’une puissance de mobilisation aussi importante.

Ce potentiel est réel, mais le risque est qu’un affect fondé sur une catégorie vide est aveuglant. Si le mécanisme passionnel qui nous fait bondir au mot « climat », mais pas au mot « souffrance » est bien à l’œuvre, quelle assurance avons-nous que lorsque les conséquences du climat feront souffrir chacun des vivants dans des proportions jusqu’alors inégalées, nous y serons sensibles ? Si l’on décide que la souffrance animale est digne de considération, que faire une fois que l’on sait qu’un kilo de protéines de porc industriel émet environ 6 fois moins de CO2 – équivalent qu’un kilo de protéines de bœuf en élevage extensif ?[12]

Que faire si l’on montre qu’un élevage bovin intensif émet moins de CO2 qu’un élevage extensif ?[13] Doit-on tasser les bêtes à l’infini ? Le problème va au-delà du simple « tunnel carbone » qui focalise l’attention sur le changement climatique plutôt que sur les autres impacts environnementaux. Il est inhérent au fait de penser en termes « écologiques » plutôt qu’en termes de souffrance et de mort.

La philosophie éthique mobilisée dans cet article est fondamentalement sentiocentrée, c’est-à-dire attribuant une valeur morale à tout être pouvant souffrir, défini comme sentient, et plaçant la souffrance au centre de la considération. Cette perspective inclut donc évidemment l’être humain et constitue une extension de l’anthropocentrisme, mais n’est pas biocentrée ou écocentrée : « le vivant » et les écosystèmes n’ont pas de valeur morale intrinsèque. Ils en ont de par le rôle qu’ils jouent pour les êtres sentients.

C’est un parti pris qui ne peut être véritablement discuté, dans le sens où on ne peut pas fonder la décision d’attribuer une valeur aux êtres qui souffrent plutôt qu’à « la planète » sur un argument rationnel. On pourrait décider que la planète en elle-même a une valeur, mais il est difficile de ne pas dériver vers des positions « à la Foreman » et des appels à la Nature magiques lorsque des arbitrages doivent s’opérer impliquant l’Humain et « Mère Nature ».

Contre l’écocide, l’« écolocide » ?

En somme, cette comparaison est salutaire. Elle n’est pas non plus nouvelle. En étudiant le nombre d’Américains soumis à une pollution de l’air dépassant les seuils légaux, Lynch et Stretesky analysaient déjà que les Américains avaient 3.6 fois plus de chance de subir un « crime environnemental » d’une seule catégorie que de subir de la délinquance de rue[14].

La comparaison considère le terrorisme et la pollution en les désacralisant et en les réduisant à leur nature commune : des chaînes de causalité différentes, menant à la mort et à la souffrance, et modulables par les choix politiques structurant la société. Par la considération des chaînes de causalité, les catégories qui structurent le discours public sont explosées, et l’écologie disparaît pour son propre salut. La compréhension des mécanismes de souffrance et de mise à mort permet alors de remarquer les facteurs communs au terrorisme et à la mort par la pollution de l’air, comme la déstabilisation géopolitique des pays producteurs de pétrole pour en sécuriser l’approvisionnement. Plus généralement, les mêmes changements de structures politiques permettant la diminution des logiques de domination et d’exploitation, réduisent la probabilité de la mort par le terrorisme et par la pollution.

Lors d’une conférence à l’université de Lausanne, Frédéric Lordon plaisante au sujet d’un titre d’article volontairement taquin et provocateur qu’il s’est refusé d’écrire : « Contre l’écocide, l’écolocide ». Son propos porte surtout sur une partie du personnel politique autoproclamée écolo qui ne propose que très rarement une remise en question du capitalisme et manie des illusions de compromis possible avec celui-ci (cf. l’écologie « sans-adjectif »).

On pourrait sans doute reprendre le slogan dans une interprétation où l’écolocide signifie la destruction de la catégorie du discours écologique. Et avec elle le camp politique éponyme devra lui-même se re-catégoriser, à gauche si tout se passe bien. Il laissera la composante sacrée aux essentialistes incapables de penser la causalité des phénomènes complexes, à une droite qui préfère les « thoughts and prayers » en communion après les drames, s’assurant la répétition des attentats et des ouragans dans leurs belles catégories bien définies.

La comparaison proposée par Cyril Dion inscrit pleinement l’écologie dans la science et dans la gauche, la détruisant comme catégorie pour la considérer comme une extension des logiques de domination et de mise à mort de certains, dans la continuité et l’exacerbation de la différence entre ceux qui jouissent et ceux qui souffrent.


[1] Lagasnerie G. de (2025). Par-delà le principe de répression : Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal. Flammarion.
[2] Romanello M., Walawender M., Hsu S-C., et al (2025). The 2025 report of the Lancet Countdown on health and climate change. The Lancet, S0140673625019191.
[3] Bigo D. (2005). L’impossible cartographie du terrorisme. Cultures & Conflits.
[4] Delori M., Egger C., Magni-Berton R. & Varaine S. (2021). Les interventions militaires sont-elles une cause du « terrorisme » ?: De l’utilité des analyses quantitatives pour les études critiques de la sécurité. Cultures & Conflits, 123–124 : p. 37–65.
[5] Van Zelm R., Preiss P., Van Goethem T., et al (2016). Regionalized life cycle impact assessment of air pollution on the global scale: Damage to human health and vegetation. Atmospheric Environment, 134: p. 129–137.
[6] D’après la base de données d’analyse de cycle de vie Ecoinvent 3.11 pour l’activité « transport, passenger, coach, diesel » en personne.km.
[7] Global Burden of Disease Collaborative Network. Global Burden of Disease Study 2021 (GBD 2021) Disability Weights. Seattle, United States of America: Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), 2024, consulté le 25/01/2026.
[8] Hay SI., Ong KL., Santomauro DF., et al (2025). Burden of 375 diseases and injuries, risk-attributable burden of 88 risk factors, and healthy life expectancy in 204 countries and territories, including 660 subnational locations, 1990–2023: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 20. The Lancet, 406: p. 1873–1922.
[9] Voir Ricordeau G., (2021). Crimes et Peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris, Grevis.
[10] Comby J-B., Malier H. (2022). Les classes populaires et l’enjeu écologique: Un rapport réaliste travaillé par des dynamiques statutaires diverses. Sociétés contemporaines, 124: p. 37–66.
[11] Lordon F. (2019). Vivre sans, La Fabrique.
[12] Poore J., Nemecek T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360: p. 987–992.
[13] Nijdam D., Rood T., Westhoek H. (2012). The price of protein: Review of land use and carbon footprints from life cycle assessments of animal food products and their substitutes. Food Policy, 37: p. 760–770.
[14] Lynch MJ., Stretesky PB. (2012). Green Criminology. In: Cullen FT., Wilcox P. (eds), The Oxford Handbook of Criminological Theory. Oxford University Press.

5 février 2026

En finir avec l’écologie : décatégoriser pour clarifier

Peut-on comparer le nombre de morts provoqué par la pollution avec celui causé par le terrorisme ? Spécialiste de la modélisation quantitative des interactions entre société, économie et écologie, et en particulier de l’impact du système productif sur l’environnement, Pierre Jouannais prend appui sur une pseudo-polémique médiatique récente pour répondre à cette question, en discutant des catégories en usage pour poser le problème.

Le 10 novembre 2025, sur France 5, Cyril Dion, militant écologiste, ose une comparaison entre le nombre de morts causé par le terrorisme islamiste et celui causé par la pollution de l’air en France, qui lui est bien supérieur. Cris d’effrois dans toute la droite et même au-delà. C’est immonde. Ce n’est pas comparable. Il minimise les attentats du 13 novembre, etc.

Ces réactions sont évidemment attendues, de par la mainmise de l’extrême droite sur une partie du monde médiatique qui manie la panique morale aux dépens de la réflexion. Mais, pour l’exercice, partons du principe que cette indignation est sincère, qu’elle touche un large spectre politique, et qu’elle témoigne de l’incapacité, en partie entretenue, à penser les modalités de la mise à mort dans nos sociétés. Car oui, cette comparaison est tout à fait recevable et éclairante, mais malheureusement en partie intenable à cause de la place particulière qu’a prise « l’écologie » dans le champ politique, médiatique, et plus généralement dans le discours qui imprègne toute la société. Car c’est bien parce que l’écologie, la pollution, les impacts environnementaux semblent appartenir à une catégorie distincte, nébuleuse, en dehors du reste de la société que la comparaison choque. Alors en quoi la comparaison est-elle recevable, généralisable, et comment la catégorisation actuelle de l’écologie l’interdit-elle et empêche-t-elle le mouvement vers une société avec moins de pollution et de terrorisme ?

Pour apaiser la suite de la discussion, il faut rappeler qu’une comparaison n’est pas la mise en équivalence de deux termes les traitant comme parfaitement égaux dans toutes leurs qualités. Ici on compare un aspect des deux objets, à savoir le nombre de morts causés. De plus, dire que A cause plus de morts que B ne signifie pas que B est souhaitable, et ne minimise pas la gravité de B. Encore une fois, on privilégiera la réflexion à la moraline.

Paradoxalement, si la comparaison choque c’est justement parce que le « terrorisme » et « l’écologie » ont en commun qu’ils ont été érigés tous les deux en catégories sacrées, au sens qu’elles rompent absolument avec le reste des activités humaines. Le terrorisme est jugé inexplicable et doit le rester (« expliquer c’est excuser », selon Manuel Valls), l’écologie est pensée au-dessus des clivages et doit le rester (« l’écologie sans-adjectif » de Marine Tondelier). Toute comparaison entre ces objets est donc doublement insupportable. Alors justement, faisons-la et montrons qu’il appartient à toute personne sincèrement concernée par ces problèmes de les désacraliser et de les considérer comme ce qu’ils sont : deux facteurs de mortalité et de souffrance.

Catastrophe naturelle et catastrophe sociale

Dans Par-delà le Principe de Répression[1], Geoffroy de Lagasnerie remobilise Louk Hulsman, un penseur de l’abolitionnisme pénal, pour penser en termes de catastrophes sociales plutôt que de crimes, au même titre que l’ouragan est une catastrophe naturelle. C’est une très bonne entrée en matière. Le terrorisme est une catastrophe sociale, dont la probabilité d’occurrence est modulée par la structuration de la société et de la géopolitique, exactement comme un ouragan extrême est d’autant plus probable que les océans et l’atmosphère se réchauffent.

La science de l’attribution appliquée au climat s’intéresse précisément à déterminer dans quelle mesure le changement climatique anthropique est responsable d’un évènement météorologique extrême. Le dernier rapport du Lancet Global Countdown on Health and Climate Change[2] montre que le nombre de morts et les dommages sociaux associés au changement climatique n’ont jamais été aussi hauts, avec en moyenne 546 000 morts par an entre 2012 et 2021 seulement liées aux vagues de chaleur, soit 60 % de plus qu’entre 1990 et 2000. 84 % des jours de canicule létale entre 2020 et 2024 n’auraient pas eu lieu sans le changement climatique. Le nombre de morts dû au changement climatique au cours du 21e siècle se chiffrera en centaines de millions ou en milliards selon les choix politiques.

De la même façon, tout un pan de la recherche étudie les causes du terrorisme, terme d’ailleurs au centre du débat scientifique lui-même[3]. Il existe un consensus solide sur la relation entre la probabilité d’occurrence d’attaques terroristes et l’interventionnisme militaire : là où le rôle que joue l’interaction complexe des facteurs d’éducation, de pauvreté, d’importance de la religion reste difficile à quantifier, l’interventionnisme militaire est la seule variable qui reste clairement explicative.

On a pu montrer ainsi, sur la base de plus de 12 000 attentats, qu’un pays qui intervient militairement dans un autre pays a 55 fois plus de chances d’être touché au cours de l’année suivante par un attentat perpétré par un citoyen du pays cible, par rapport à un pays n’intervenant pas. Chaque millier de soldats supplémentaire fait augmenter la probabilité de subir un attentat de 19 %[4]. Des observations complémentaires permettent de conforter une causalité plus qu’une simple corrélation.

Un AVC, une maladie respiratoire ou une maladie cardiaque sont des catastrophes à l’échelle individuelle. C’est aussi une catastrophe naturelle et sociale dont la probabilité est fortement affectée par l’exposition à la pollution atmosphérique. Il existe là aussi tout un champ scientifique établi cherchant à retracer la causalité entre pollutions et santé humaine (on parle généralement de « santé environnementale »). Ainsi, on peut déterminer qu’une tonne de particules fines inférieures à 2.5 microns (PM 2.5) émise dans l’atmosphère mène à une moyenne mondiale de 0.63 années de vie perdues réparties dans la population, allant jusqu’à 4 années lorsque la particule est émise dans les villes denses[5].

La méthodologie est complexe et mobilise plusieurs disciplines, mais on peut l’expliquer assez simplement. Grosso modo : on sait modéliser le trajet d’une particule fine à partir de son émission. Une fois qu’on sait où elle arrive, on sait comment elle fait varier la concentration initiale dans l’air (sciences de l’atmosphère). On connaît ensuite le volume d’air total inhalé par un être humain (physiologie, 4745 m3 par an, si besoin), et on connaît donc la quantité de particules fines inhalée par un être humain dans la zone d’arrivée.

On connaît ensuite l’augmentation de la probabilité de développer une maladie donnée quand la quantité de particules ingérée augmente et on connaît aussi la mortalité associée à cette maladie (épidémiologie statistique). On peut donc retracer la chaîne de causalité. Sachant que les émissions directes de PM2.5 d’un trajet de 1 km en voiture diesel pour une personne sont de 12.3 mg[6], et qu’un Français moyen roule en moyenne 35 km/jour, on peut estimer de manière très grossière que toute politique menant à ce qu’un Français de plus soit dépendant de sa voiture diesel pendant 1 an fera perdre 5,5 heures de vie réparties dans la population (si l’on considère uniquement des émissions directes de PM 2.5 en zone dense).

Ce petit calcul très simplifié est illustratif ; il est réalisé de manière bien plus poussée et systématisée par une grande communauté scientifique, modélisant les chaînes de causalité liant la production, la consommation, les émissions, leurs effets sur l’environnement et la vie humaine. Réaliser une Analyse de Cycle de Vie (ACV) complète, comptabilisant toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un kilomètre en voiture diesel, de l’extraction des minerais, au recyclage de la voiture en passant par les émissions directes, nous montrera qu’à chaque fois qu’on rend un Français dépendant de sa voiture diesel sur un an, l’ensemble des impacts environnementaux (pas seulement la pollution de l’air mais aussi le changement climatique, la consommation en eau etc.) fera perdre 15 h de vie (humaine) dans la population. De la même façon qu’on peut dire que repousser l’âge de la retraite augmentera mécaniquement le nombre de travailleurs mourant avant d’être libéré de la nécessité de vendre sa force de travail et son temps à un employeur.

Plus précisément, dans la communauté scientifique travaillant sur ces questions, les unités de vie en bonne santé perdues sont typiquement comptabilisées sous forme de « DALYs », pour Disability-Adjusted Life Years. Une personne mourant un an avant son espérance de vie statistique correspond à un DALY, mais une personne passant une année de vie en mauvaise santé correspondra à une certaine portion d’un DALY selon la gravité de l’affection. 1 pour 1 pour la mort, 0.54 pour une phase terminale de cancer du cerveau et 0.006 pour 1 pour des chlamydias[7].

Autrement dit, 166 ans avec des chlamydias, c’est la même chose que mourir un an plus tôt que prévu. Songez-y. Le DALY est notamment l’unité de mesure utilisée au sein du Global Burden of Diseases, Injuries, and Risk Factors Study, une grande initiative scientifique interdisciplinaire qui depuis trente ans quantifie l’impact sur la population des maladies et des risques, de globalement tout ce qui diminue la santé de l’humanité par rapport à un optimum sans ces affections.

On apprend alors, dans le dernier rapport de 2023[8], que la pollution de l’air est le deuxième risque le plus impactant au monde en étant responsable de 8,4 % des 2.80 milliards de DALYs dans le monde en 2023. Bien devant le harcèlement (0.19 %), ou la violence sexuelle contre les enfants (1.1 % tout de même), pour rester dans les comparaisons insupportables. Mais c’est là toute la force de l’approche. « L’écologie » n’existe pas comme telle ici, et les causes et risques sont traités de la même façon. On pourra simplement les ordonner par catégories dans un but de visualisation mais fondamentalement, le travail statistique et de modélisation est le même.

Au-delà d’une discussion sur la complexité de la méthodologie et de l’incertitude associée qui occupe la communauté scientifique, il faut remarquer la puissance politique d’une unité comme le DALY. La société est traversée de mécanismes causaux qui produisent de la souffrance et de la mort. On abîme la santé et on met à mort par le terrorisme, par la violence sexuelle, par la pollution. Ce sont simplement des chaînes de causalité différentes.

Visualisation de la part des DALYs attribuables à la pollution de l’air dans le monde en 2021 d’après l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME). Global Burden of Disease Study pour l’année 2021. Données et visionnage interactif sur https://gbd2021.healthdata.org/gbd-compare/

Exploser les catégories

En fait, il existe une différence importante entre les deux facteurs de mortalité. La pollution, contrairement au terrorisme, est générée par la production de biens et services ayant une utilité pour la population. L’humanité affecte son environnement en se développant. Le développement procure biens et utilité, la pollution s’y oppose et l’exercice apparaît comme une optimisation. À ceci près que la société ne fonctionne pas vraiment comme le résultat d’un modèle qu’on aurait optimisé : elle est structurée par des rapports de classe et de force dont l’environnement constitue une des modalités de la lutte. Les DALYs associés à la causalité environnementale ne sont évidemment pas répartis uniformément dans la population et sur la planète, et la jouissance procurée par la consommation associée non plus. C’est une évidence à rappeler.

Toujours est-il que c’est cette logique d’optimisation qui motive le tristement célèbre modèle de William Nordhaus, lauréat du prix de la banque de Suède (abusivement nommé « prix Nobel d’économie ») pour avoir montré que l’optimum de réchauffement climatique permettant une maximisation de la croissance (considérée comme souhaitable en elle-même) se situait à +3°C en 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. On pouvait s’attendre à une telle conclusion catastrophique au vu du modèle lui-même catastrophique et aujourd’hui largement décrié par de nombreux économistes et climatologues.

Mais passons sur les hypothèses douteuses du modèle, son économie néoclassique fantaisiste et sa mise en équation bancale des dommages du réchauffement climatique sur l’économie. L’idée générale est intéressante : « l’écologie », réduite à la variable climatique ici, n’est qu’une variable parmi d’autres. Une variable essentielle évidemment au vu de la souffrance qu’elle cause et causera. Pas de minimisation ici non plus. On reproche souvent aux modèles économiques et scientifiques leurs hypothèses simplificatrices, leur omission de la complexité « réelle ». Mais c’est justement cet exercice de réductionnisme froid qui permet la pensée et produit par l’occasion une désacralisation des catégories qui se créent dans le discours et finissent par devenir des signifiants vides. C’est-à-dire que le mot est utilisé, mais ne renvoie à rien de concret, ou bien renvoie à trop de choses différentes.

L’écologie, l’environnement, le climat (etc.) sont devenus des signifiants vides. À chaque fois qu’on met en avant « l’écologie » comme cause principale, plutôt que la mise à mort par les causalités environnementales, on mobilise une catégorie qui s’est rendue incompréhensible et détestable pour une partie de l’opinion. Le fait que la catégorie ait été vidée de sens se démontre tous les jours. En réponse à Cyril Dion, le Syndicat des cadres de la sécurité intérieure Police SCSI a déclaré sur X que « Cyril Dion minimise le terrorisme islamiste par rapport au réchauffement climatique » en partageant l’extrait où Dion parle de pollution de l’air. Sans vouloir pinailler, la pollution de l’air, ce n’est pas le réchauffement climatique ! On n’attend certes pas d’un syndicat policier qu’il soit spécialiste des sciences environnementales, mais cet exemple est symptomatique de l’utilisation du terme « réchauffement climatique » pour globalement tout ce qui se range dans la catégorie « environnement ».

Dans le même genre, dans une diatribe climato-astrophysico-dénialiste délirante qui vaut le détour, Michel Onfray moquait l’argument consistant à dire que les chasses d’eau seraient responsables du réchauffement climatique. Mais personne ne dit ça, jamais. Cela peut jouer sur la consommation d’eau, à la limite, mais pas le réchauffement climatique ou de manière totalement anecdotique.

C’est encore très bien illustré par la surprise — que là encore on va juger de bonne foi pour l’exercice — d’une partie de l’opinion publique qui voit des activistes climatiques de premier plan comme Greta Thunberg se mobiliser contre la colonisation et le génocide en Palestine. Pourquoi s’intéresserait-elle à ça maintenant ? Ce simple étonnement est gravissime et témoigne d’un positionnement à part de la catégorie « écologie » dans l’espace public. Il est en partie dû au positionnement des « écologistes » qu’eux-mêmes ont pris en se définissant simplement comme tels. Cet engagement public rend d’ailleurs Thunberg beaucoup moins fréquentable par les autorités qui peuvent tout à fait utiliser un discours pour « la planète » là où une dénonciation ferme du génocide est bien moins récupérable par les dirigeants des États soutenant Israël dans son entreprise.

Dans une vision moins charitable, on pourrait dire que les adversaires originaires de Thunberg feignent l’étonnement et s’opposent à son activisme pour la Palestine de la même manière qu’ils s’opposaient à celui pour le climat ; ils poursuivent leur engagement pour la mise à mort et la souffrance de certaines populations en priorité. Thunberg est consistante dans ses engagements ici, et elle explose sa catégorisation en tant que militante écologique pour le meilleur.

Le péril des catégories vides

Il ne faut pas confondre un signifiant ou une catégorie vide et catégorie sans effet. Une catégorie vide peut devenir un signifiant au pouvoir mobilisateur immense. On peut d’ailleurs soutenir que ce sont les mêmes mécanismes de fétichisation, de sacralisation d’un mot et d’un concept qui le vident de son sens et lui donnent son pouvoir d’affecter l’opinion publique et de mettre en mouvement. C’est pourquoi un éco-fascisme peut remobiliser les concepts « environnement » et « écologie » dans une version aux antipodes du « DALY ». Quand Dave Foreman, activiste « écologiste » américain, soutient au micro de la BBC en 1986 qu’il faut laisser la « Nature » retrouver son équilibre quand on lui demande sa position sur les aides à apporter pour répondre à la famine d’Ethiopie (c’est-à-dire : laisser mourir), il défend une écologie mystique, sacralisant une Mère Nature divinisée aux dépens de l’Humanité.

Sacraliser une catégorie c’est aussi permettre à tout un groupe social de se construire en opposition. Là encore, le parallèle avec le travail de Lagasnerie (et de tout un courant[9]) sur la catégorie de « crime » est éclairant. Criminaliser, c’est-à-dire décrire des catastrophes sociales par la catégorie sacrée de crime et structurer le discours et la politique autour de celle-ci, c’est permettre à des groupes sociaux à qui la société fait la guerre de se construire par rapport à elle. La catégorie « crime » devient alors attractive, là où la catastrophe sociale le serait bien moins. Ici, c’est l’inverse : défendre une catégorie « écologie », c’est permettre à un groupe social de la détester en tant que telle, surtout si elle est diffusée sous forme de morale venant de classes dominantes[10].

À 19h30 au rayon surgelés, après une énième journée pourrie dans un boulot abrutissant à produire de la merde pour le capital, être confronté à des autocollants infantilisants sensés nous faire consommer éthiquement peut simplement créer de la détestation pour tout ce qui est « écolo ». Si l’on tient vraiment à des mesures libérales d’incitation du consommateur, remplaçons l’ « écoscore » par un nombre de DALYs, ou un équivalent évocateur. On retournera alors cette détestation contre le système économique et le salaire misérable qui nous oblige à acheter un produit labélisé « équivalent à 2 ans de chlamydia ».

La catégorie vide de l’environnement a tout de même une force bien utile. On peut remarquer qu’une certaine partie de l’opinion publique est venue à questionner les fondements du capitalisme et plus généralement s’est politisée par la porte de « l’écologie ». C’est ce que remarque Frédéric Lordon, économiste et philosophe spinoziste, lorsqu’il parle d’« affect climatique » dans Vivre Sans[11]. L’affect climatique, c’est une idée, une passion qui par elle-même, sans intellectualisation supplémentaire met en mouvement contre l’ordre capitaliste. Il s’en désole d’ailleurs :

« Ce que le massacre des hommes n’aura pas permis dans l’opinion publique, le massacre "de-la-planète" pourrait y donner accès, c’est à gerber mais c’est comme ça, faisons avec » (p. 255).

On pourrait donc suivre le vent de l’affect climatique (qui encore une fois représente plus ou moins tout « l’environnement ») pour libérer la population des autres grandes sources de DALYs que sont le mal de dos (9e cause), la dépression (11e cause), les troubles anxieux (12e cause), etc., dont le système politique et économique est grandement responsable, mais qui ne bénéficient pas d’une puissance de mobilisation aussi importante.

Ce potentiel est réel, mais le risque est qu’un affect fondé sur une catégorie vide est aveuglant. Si le mécanisme passionnel qui nous fait bondir au mot « climat », mais pas au mot « souffrance » est bien à l’œuvre, quelle assurance avons-nous que lorsque les conséquences du climat feront souffrir chacun des vivants dans des proportions jusqu’alors inégalées, nous y serons sensibles ? Si l’on décide que la souffrance animale est digne de considération, que faire une fois que l’on sait qu’un kilo de protéines de porc industriel émet environ 6 fois moins de CO2 – équivalent qu’un kilo de protéines de bœuf en élevage extensif ?[12]

Que faire si l’on montre qu’un élevage bovin intensif émet moins de CO2 qu’un élevage extensif ?[13] Doit-on tasser les bêtes à l’infini ? Le problème va au-delà du simple « tunnel carbone » qui focalise l’attention sur le changement climatique plutôt que sur les autres impacts environnementaux. Il est inhérent au fait de penser en termes « écologiques » plutôt qu’en termes de souffrance et de mort.

La philosophie éthique mobilisée dans cet article est fondamentalement sentiocentrée, c’est-à-dire attribuant une valeur morale à tout être pouvant souffrir, défini comme sentient, et plaçant la souffrance au centre de la considération. Cette perspective inclut donc évidemment l’être humain et constitue une extension de l’anthropocentrisme, mais n’est pas biocentrée ou écocentrée : « le vivant » et les écosystèmes n’ont pas de valeur morale intrinsèque. Ils en ont de par le rôle qu’ils jouent pour les êtres sentients.

C’est un parti pris qui ne peut être véritablement discuté, dans le sens où on ne peut pas fonder la décision d’attribuer une valeur aux êtres qui souffrent plutôt qu’à « la planète » sur un argument rationnel. On pourrait décider que la planète en elle-même a une valeur, mais il est difficile de ne pas dériver vers des positions « à la Foreman » et des appels à la Nature magiques lorsque des arbitrages doivent s’opérer impliquant l’Humain et « Mère Nature ».

Contre l’écocide, l’« écolocide » ?

En somme, cette comparaison est salutaire. Elle n’est pas non plus nouvelle. En étudiant le nombre d’Américains soumis à une pollution de l’air dépassant les seuils légaux, Lynch et Stretesky analysaient déjà que les Américains avaient 3.6 fois plus de chance de subir un « crime environnemental » d’une seule catégorie que de subir de la délinquance de rue[14].

La comparaison considère le terrorisme et la pollution en les désacralisant et en les réduisant à leur nature commune : des chaînes de causalité différentes, menant à la mort et à la souffrance, et modulables par les choix politiques structurant la société. Par la considération des chaînes de causalité, les catégories qui structurent le discours public sont explosées, et l’écologie disparaît pour son propre salut. La compréhension des mécanismes de souffrance et de mise à mort permet alors de remarquer les facteurs communs au terrorisme et à la mort par la pollution de l’air, comme la déstabilisation géopolitique des pays producteurs de pétrole pour en sécuriser l’approvisionnement. Plus généralement, les mêmes changements de structures politiques permettant la diminution des logiques de domination et d’exploitation, réduisent la probabilité de la mort par le terrorisme et par la pollution.

Lors d’une conférence à l’université de Lausanne, Frédéric Lordon plaisante au sujet d’un titre d’article volontairement taquin et provocateur qu’il s’est refusé d’écrire : « Contre l’écocide, l’écolocide ». Son propos porte surtout sur une partie du personnel politique autoproclamée écolo qui ne propose que très rarement une remise en question du capitalisme et manie des illusions de compromis possible avec celui-ci (cf. l’écologie « sans-adjectif »).

On pourrait sans doute reprendre le slogan dans une interprétation où l’écolocide signifie la destruction de la catégorie du discours écologique. Et avec elle le camp politique éponyme devra lui-même se re-catégoriser, à gauche si tout se passe bien. Il laissera la composante sacrée aux essentialistes incapables de penser la causalité des phénomènes complexes, à une droite qui préfère les "thoughts and prayers" en communion après les drames, s’assurant la répétition des attentats et des ouragans dans leurs belles catégories bien définies.

La comparaison proposée par Cyril Dion inscrit pleinement l’écologie dans la science et dans la gauche, la détruisant comme catégorie pour la considérer comme une extension des logiques de domination et de mise à mort de certains, dans la continuité et l’exacerbation de la différence entre ceux qui jouissent et ceux qui souffrent.


[1] Lagasnerie G. de (2025). Par-delà le principe de répression : Dix leçons sur l'abolitionnisme pénal. Flammarion.
[2] Romanello M., Walawender M., Hsu S-C., et al (2025). The 2025 report of the Lancet Countdown on health and climate change. The Lancet, S0140673625019191.
[3] Bigo D. (2005). L’impossible cartographie du terrorisme. Cultures & Conflits.
[4] Delori M., Egger C., Magni-Berton R. & Varaine S. (2021). Les interventions militaires sont-elles une cause du « terrorisme » ?: De l’utilité des analyses quantitatives pour les études critiques de la sécurité. Cultures & Conflits, 123–124 : p. 37–65.
[5] Van Zelm R., Preiss P., Van Goethem T., et al (2016). Regionalized life cycle impact assessment of air pollution on the global scale: Damage to human health and vegetation. Atmospheric Environment, 134: p. 129–137.
[6] D’après la base de données d’analyse de cycle de vie Ecoinvent 3.11 pour l’activité « transport, passenger, coach, diesel » en personne.km.
[7] Global Burden of Disease Collaborative Network. Global Burden of Disease Study 2021 (GBD 2021) Disability Weights. Seattle, United States of America: Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), 2024, consulté le 25/01/2026.
[8] Hay SI., Ong KL., Santomauro DF., et al (2025). Burden of 375 diseases and injuries, risk-attributable burden of 88 risk factors, and healthy life expectancy in 204 countries and territories, including 660 subnational locations, 1990–2023: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 20. The Lancet, 406: p. 1873–1922.
[9] Voir Ricordeau G., (2021). Crimes et Peines. Penser l'abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris, Grevis.
[10] Comby J-B., Malier H. (2022). Les classes populaires et l’enjeu écologique: Un rapport réaliste travaillé par des dynamiques statutaires diverses. Sociétés contemporaines, 124: p. 37–66.
[11] Lordon F. (2019). Vivre sans, La Fabrique.
[12] Poore J., Nemecek T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360: p. 987–992.
[13] Nijdam D., Rood T., Westhoek H. (2012). The price of protein: Review of land use and carbon footprints from life cycle assessments of animal food products and their substitutes. Food Policy, 37: p. 760–770.
[14] Lynch MJ., Stretesky PB. (2012). Green Criminology. In: Cullen FT., Wilcox P. (eds), The Oxford Handbook of Criminological Theory. Oxford University Press.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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