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Philadelphie, 1985 : la terreur d’État s’abat sur une organisation noire
8 mai 2026

Philadelphie, 1985 : la terreur d’État s’abat sur une organisation noire

Autour de « Laissez le feu brûler », d’Olivier Esteves et Linn Washington


« On n’est pas en Alabama, on n’est pas en 1963. On est à Philadelphie, "ville de l’amour fraternel" et de Rocky Balboa, en 1985. Une bombe fournie par le FBI est larguée depuis un hélicoptère policier sur une maison abritant des militants de MOVE, un mouvement écologiste radical essentiellement composé d’Afro-Américains… »

L’accroche de "Laissez le feu brûler. Philadelphie, 1985" est saisissante ; le contenu du livre ne l’est pas moins. Nous reprenons ici le début du prologue, avant un petit jeu de questions-réponses avec Olivier Esteves, l’un des deux auteurs.

Prologue

On est le dimanche 12 mai 1985. C’est le jour de la fête des mères1. Sur Washington Avenue, dans le quartier de Cobbs Creek tout à l’ouest de Philadelphie, on prépare ce qui promet d’être une journée radieuse. Des pères confectionnent les repas avec les saveurs préférées de leurs épouses et les enfants rivalisent d’attentions gentilles envers leur maman. Au mitan des années 1980, tout le monde prend cette fête très au sérieux. Les hommes noirs, très majoritaires dans le quartier, veulent aussi montrer qu’ils n’ont rien à voir avec ces deadbeat dads2 qui, dans les représentations médiatiques, partagent la même pigmentation qu’eux. Ils ne sont pas de ces individus irresponsables qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants, refusant de leur verser une pension, ne venant pas rendre visite à leurs gosses, encore moins s’en occupant.

La journée se passe magnifiquement, il fait 27° Celsius, soit 80° Fahrenheit. Ça sent le barbecue, il y a comme un avant-goût d’été. Le soir, bien des pères se couchent avec le sentiment du devoir conjugal et familial accompli.

Inquiétudes

À huit blocs de là, sur Osage Avenue, une fête des mères vraiment différente se déroule. C’est que la police est passée par là. Elle a intimé à une partie des familles vivant dans le périmètre de prendre quelques affaires et de partir pour quelques heures : « C’est pour votre sécurité », « Vous serez très bientôt revenus », voire « Vous devez obtempérer, sinon ça pourrait vous porter préjudice ». Certains policiers ont parlé d’un ton rassurant, d’autres en donnant l’impression de ne pas trop savoir ce qu’ils disaient et ce qu’ils faisaient, d’autres enfin se sont montrés arrogants avec les habitants – afro-américains3 pour la plupart – comme s’ils appartenaient à une force d’occupation. James Taylor, qui habitait au 6244 Osage Avenue, a pris ses vêtements de travail, ses chaussures de sécurité, des paires de chaussettes et quelques caleçons, sans oublier trois bouteilles d’eau de Cologne de marque Jovan, « car c’est le seul truc que ma famille trouve à m’offrir à Noël et aux anniversaires4 ».

Margaret Lane, qui vivait au 6234 Pine Street, a été la dernière à être évacuée : « Moi, j’ai refusé de partir. Je leur ai dit que ça faisait 29 ans que je vivais ici et que j’ai toujours travaillé dur et qu’il est hors de question qu’un groupe de militants me chasse de chez moi. » Après quoi, menacée de représailles par la police, elle a dû s’exécuter et s’en aller sans la moindre affaire. « Mais, a-t-elle dit, ce qui me choque le plus, c’est qu’ils m’ont promis que je reviendrais chez moi dans les 24 heures. Ils avaient l’air tellement sincères. » Earl Watkins, qui vivait avec sa famille et était propriétaire de sa maison au 6218 Osage Avenue, a lui aussi dû prendre ses affaires et partir précipitamment, laissant derrière lui sa collection de près de 2 500 disques. Ce dimanche-là, il est tout de même allé à l’église et a prié « très fort pour les militants de MOVE », car, même s’il n’avait pas la moindre sympathie pour eux, il « sentait bien que quelque chose de grave se préparait ».

Forces en présence

Au moment de l’évacuation, un haut-parleur au son un peu saturé recrache des cris. Ce ne sont pas des ordres policiers, plutôt des menaces, des insultes, des revendications proférées par des militants. Le haut-parleur est fixé à une maison située au 6221 Osage Avenue. À l’intérieur, les membres principaux d’une organisation politique portant le nom loufoque de « MOVE », et des enfants dont le nombre est alors inconnu, y ont élu domicile depuis trois ans au moins. MOVE, ce n’est pas un acronyme de quoi que ce soit, et le nom renvoie au culte de la vie et du mouvement au sein de ce groupe. Ces révolutionnaires autoproclamés dénoncent de nombreux maux modernes : air vicié, pauvreté endémique, violences policières, capitalisme, etc. Leur mode de vie anarchique et antisystème a déjà causé beaucoup de consternation et de colère au sein du voisinage. Ils exigent la libération immédiate de quatorze de leurs membres emprisonnés et menacent de tuer des policiers. Dans le périmètre de la maison, semaine après semaine, la présence policière est constante, les journalistes sont légion, et cet étrange spectacle charrie quotidiennement son lot de curieux.

Quelques semaines avant le 13 mai 1985, des résidents du quartier ont déclaré publiquement qu’ils utiliseraient leurs propres armes pour chasser les MOVE si les autorités municipales ne mettaient pas tout en œuvre pour en finir avec ce chaos. Cette menace bien réelle a fini par contraindre la mairie à agir, elle qui rechignait jusqu’alors à le faire. Elle pensait, à tort, que MOVE disposait de nombreuses armes. C’est aussi que le maire a alors bien conscience que des militants MOVE ont été injustement emprisonnés. Neuf d’entre eux ont en effet écopé de peines très lourdes pour le meurtre jamais élucidé d’un policier, James Ramp, à l’issue d’un premier assaut contre MOVE, dans le quartier de Powelton Village (un autre quartier de Philadelphie) le 1er août 1978.

En ce 13 mai 1985, l’action est lancée. Les autorités disposent à présent de mandats d’arrêt pour quatre occupants du 6221 Osage Avenue, leur permettant en même temps de procéder à l’éviction de tous les membres du groupe.

Cercles de l’enfer

Les habitants de Cobbs Creek et de tout West Philly ne se sont pas encore réveillés de leur nuit de fête des mères que, du côté d’Osage Avenue, l’extrême tension va bientôt se muer en véritable enfer d’acier.

Pour aller plus loin
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Questions à Olivier Esteves

Contretemps (CT) : Tu as d’abord travaillé sur le Royaume-Uni avant de travailler sur les États-Unis. Quelles ont été les principales étapes de ton parcours de recherche états-unien avant d’arriver à ce livre ?

Olivier Esteves (OE) : Entre 2007 et 2010, j’ai participé à un projet de recherche qui intégrait des collègues travaillant sur, pour le dire sommairement, la question raciale aux États-Unis. Ensuite, vers 2015-2017, j’ai fait des recherches en archives et des entretiens sur la question du bussing (politiques d’intégration forcée d’élèves enfants d’immigrés non-anglophones) en Angleterre. C’était là un projet totalement novateur sur une question largement oubliée. Si le bussing en Angleterre était oublié, il avait fait l’objet de multiples controverses nationales aux États-Unis, et donc travailler sur cette question en Angleterre présupposait de se documenter sur les États-Unis. Dans le même temps, j’ai fait quelques séjours d’archives sur la déségrégation des écoles et sur le busing aux États-Unis, notamment en 2016-2018 à Cleveland et Denver. Ces choix de villes n’étaient pas arbitraires, bien sûr : la séparation nord-sud en matière de perception du racisme est désormais frontalement contestée, et symboliquement je participais à cela avec un axe est (Cleveland) et ouest (Denver). J’ai des centaines de photos d’archives là-dessus que je n’ai pas encore vraiment mobilisées. Ce sera pour un projet à venir, sans doute.

CT : L’histoire racontée dans le livre est « largement oubliée aux États-Unis et totalement inconnue en France », indique d’emblée le livre. Quand as-tu entendu parler de l’attaque de 1985 pour la première fois ? A-t-elle aussitôt attiré ton attention ou est-ce seulement dans un second temps que tu t’y es intéressé de près ?

OE : En 2022, j’étais prof invité à Université de Montréal, et j’ai fait une école d’été là-bas aussi en 2023. Avide de podcasts, je suis tombé sur « The Africas vs. America », un podcast diffusé sur CBC et qui parle de la répression de MOVE. J’ai été obsédé par cette histoire et, grâce aux contacts avec Linn Washington, j’ai aussi pu m’émanciper de ce podcast qui, je m’en suis rendu compte plus tard, contient des failles bien réelles. Dans le même temps, l’écriture de La France, tu l’aimes mais tu la quittes a été un moment fécond scientifiquement mais aussi stressant et parfois frustrant, et j’avais envie de rebosser sur un livre seul. J’ai un vrai côté « prédateur narratif » et suis sans cesse en quête de nouveaux objets pour faire des bouquins, je ne sais pas si c’est un défaut ou une qualité.

CT : Comment alors l’idée d’en faire un livre à quatre mains a-t-elle germé ?

OE : Mon projet a été accueilli avec réticence, voire avec hostilité, par d’anciens membres de MOVE, et compte tenu de l’enfer qu’ils et elles ont vécu, je n’ai pas du tout insisté, bien sûr. Au rebours de ces réactions, Linn Washington a tout de suite été vraiment super avec moi. J’ai aussi énormément de respect pour le travail de journaliste, et pour un certain idéal journalistique, disons. Après quelques cafés ensemble, quelques repas partagés, je me suis dit : « en fait, je dois le faire avec lui, ce bouquin ». Notre entente s’est scellée sur cette réalisation mutuelle qu’on avait plein de choses à s’apporter l’un l’autre, et ça a été une aventure vraiment extraordinaire. Une aventure rare aussi : je ne connais pas beaucoup de collaborations franco-étasunienne sur un projet éditorial, en réalité.

CT : Le livre adopte une forme hybride : il « convoque l’enquête journalistique et les sciences humaines » mais (comme l’indique la quatrième de couverture) « se lit comme un roman », ce que suggère déjà une couverture originale.

Dans quelle mesure cette forme était-elle pensée dès le départ — du fait que Linn Washington est journaliste et avait lui-même réalisé un podcast sur le sujet ? La structure du livre, qui procède par une série de lieux (du zoo au musée en passant par le quartier ou la prison), a-t-elle guidé l’écriture d’emblée ? Avez-vous testé des idées de construction ou de rédaction que vous avez finalement abandonnées ou modifiées ? Aviez-vous en tête des modèles de livres échappant aux normes habituelles ?

OE : Il fallait à mon sens s’intéresser de près à la qualité narrative du texte. Trop de livres en SHS sont super rébarbatifs à lire, en particulier en sociologie ou sciences politiques, par rapport à l’histoire, qui inclut à mon sens, en tout cas dans mon expérience de lecteur, sensiblement plus de collègues qui savent vraiment écrire des livres et choper l’attention, l’intérêt du lectorat. Autre chose : il était crucial de convoquer des sources littéraires de fiction (Toni Morrison, James Baldwin, etc.) à l’appui de notre thèse plutôt que Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Max Weber, etc., même si nous les convoquons aussi, lorsque ça s’y prête vraiment.

CT : La facture du livre a un caractère expérimental, avec par exemple des « souvenirs » de Linn Washington insérés dans le texte…

OE : L’insertion des souvenirs personnels de Linn a été un vrai casse-tête, et là la réflexion avec Vassili Sztil, notre éditeur au Seuil, s’est avérée cruciale. On ne pouvait pas dire « nous » lorsque Linn, seul, convoque ses souvenirs personnels de 1978 ou de 1985 ! En 1985, j’étais jeune collégien du côté de Tourcoing, en 1978 j’étais même pas en CP ! J’avais suggéré d’insérer des souvenirs à la première personne et qui soient rédigés en italiques, à l’image de ce qu’on voit dans certains classiques du roman stream-of-consciousness, commechez William Faulkner, par exemple. Et on a affiné le truc pour obtenir, j’espère, un résultat probant et assez clair.

Sur la structuration du livre, dès le départ j’ai pensé qu’il fallait un chapitrage thématique, qui permettrait des flash-back, des flash-forward, et qui permettraient de retarder la révélation de faits cruciaux, avec une montée en tension sur les deux derniers chapitres. Notre modèle : The Wire. L’idée c’était de s’inspirer de ce roman visuel à notre échelle, modeste, bien sûr, par rapport à ce monument de David Simon que je pourrais passer ma vie à regarder.

Avec Linn, on a pas mal réfléchi et cette structuration s’est imposée après qu’on a abandonné l’idée d’avoir deux chapitres qui se seraient appelé « John Africa », le leader de MOVE, donc, et « Ramona Africa », la seule survivante adulte de la bombe de 1985. Finalement on a opté pour la structuration publiée, ça s’est fait assez naturellement.

CT : Peut-on parler de « terrorisme d’État » pour caractériser l’attaque perpétrée par le FBI ?

OE : Oui, bien sûr. Dans un premier temps, on avait d’ailleurs l’expression de « terrorisme d’État » dans le sous-titre, qu’on n’a pas gardé finalement. Tout ça renvoie à l’extrême subjectivité du terme de « terrorisme », qui n’est pas nouvelle, et est invoquée par des États pour délégitimer et museler des mouvements de contestation. G. Darmanin, qui stigmatise l’ « éco-terrorisme » de certain·e·s militant·e·s, n’a rien inventé, en quelque sorte.

Dans le cas présent, il ne faut surtout pas oublier que la contribution du FBI a été cruciale pour obtenir des explosifs mais que la décision de lâcher une bombe incombe complètement à la police de Philadelphie. En clair, tout seul, le FBI n’aurait pas fait ça. Il y a un côté « pieds nickelés » (racistes) dans cette opération de 1985, une forme d’amateurisme avec des conséquences extrêmement tragiques. Ce n’est pas un projet précisément conçu et qui vient de loin, genre le programme « Cointelpro » du FBI.

CT : MOVE n’était pas un mouvement attirant ; c’était même un groupe repoussant (au sens propre comme figuré), tant pour les habitants du quartier que pour des observateurs un peu plus distants. Le livre cite un article de Linn Washington daté d’avril 1984 très critique envers ce qui, par bien des aspects, a des allures de secte. Difficile d’en dresser un portrait flatteur, une fois passé le sentiment de révolte vis-à-vis d’une répression épouvantable. Ce caractère peut sembler aussi bien un avantage (éviter le biais hagiographique, auquel le Black Panther Party se prête davantage) qu’un inconvénient. Qu’en est-il ?

OE : En fait, en anglais on dirait que MOVE était à la fois Victim et Victimizer (ou « victime » et « bourreau »), mais avec deux énormes « V » majuscules. Donc leur caractère repoussant pour le voisinage était plus que réel, certes, mais leur courage physique, leur opiniâtreté face à la violence policière faisait aussi d’eux des héros dans les années 1970, pour des Africains-Américains chez qui les violences policières étaient une réalité vécue de manière très fréquente. Chez ces personnes les MOVE redonnaient une dignité, en quelque sorte.

Là où il faut en effet éviter le biais hagiographique, c’est autour de tout ce qui relève de leur caractère plus ou moins précurseur en matière d’écologie. Pour ce faire, il faut méticuleusement contextualiser historiquement ce qui était déjà en débat au début des années 1970 aux États-Unis, et surtout la manière dont, pour toutes sortes de raisons, l’éveil écologique (et la prise de conscience du racisme environnemental), qu’on date généralement de cette époque, a été retardé chez les Africains-Américains, avant de surgir avec force au moment de l’affaire du comté de Warren et de la naissance du mouvement de « justice environnementale », au tournant des années 1980.

CT : Justement, à partir d’un événement certes spectaculaire mais apparemment ponctuel et localisé, le livre aborde de « grandes questions », et des enjeux variés, comme la pensée écologique et même l’antispécisme, mais aussi la ségrégation urbaine, les normes d’hygiène publique, la participation des afro-américains aux affaires publiques, le rôle de l’enfermement, la « dé-commémoration » de figures indûment célébrées… Avais-tu perçu d’emblée ce caractère « total » de l’événement ?

OE : Oui, très vite cet aspect est ressorti. Et c’est central bien sûr : c’est là que moi en tant que co-auteur je me régale, dans le sens où il s’agit, à la fois pour un lectorat français mais aussi au-delà, de vulgariser, de contextualiser sur des questions complexes et assez disparates : racisme environnemental, gentrification, questions mémorielles, racisme systémique (celui de la police, de l’incarcération de masse), révolution conservatrice chez les White ethnics, autrement dit ces Blancs qui sont des non-WASP, principalement d’origine italienne comme le maire Frank Rizzo, mais aussi polonaise et irlandaise. Il y a un enjeu didactique très fort ici, et ce n’est pas un hasard si depuis un an j’ai deux cours sur la répression de MOVE à Philadelphie (l’un à l’Université de Lille, l’autre à Sciences Po Lille) et tout ce qui tourne autour. L’essentiel est de « parler de » (talk about) et de parler « autour de » (talk around) sans jamais perdre le fil du récit, de ce que la littérature de fiction appellerait la diégèse.

CT : Laissez le feu brûler sort d’abord en français, ce qui peut sembler étonnant. Une version anglophone est-elle prévue ? Vous êtes-vous heurtés à des refus de la part d’éditeurs pour des raisons commerciales et/ou politiques ?

OE : En fait, il y a déjà quelques livres qui traitent de MOVE en anglais, notamment le livre récent de Mike Africa Jr, On a Move, qui sont des souvenirs personnels. Mais la structuration et le caractère hybride de notre ouvrage le rendent assez spécial. Je suis en train de commencer à le traduire en anglais, avec l’aide précieuse de Linn, et j’espère qu’il sortira chez un éditeur britannique assez vite. C’est en cours en discussion.

Notes

1 Aux États-Unis, la fête tombe à la première moitié du mois de mai, en France à la fin du mois. C’est aux États-Unis qu’est née cette fête, au tout début du xxe siècle.

2 Sur cette figure, voir Ann Cammett, « Welfare Queens and Deadbeat Dads: How Metaphor Shapes Poverty Law », Boston College Journal of Law and Social Justice, vol. 34 (2), 2014, p. 233-264.

3 Dans ce livre, nous avons fait le choix d’utiliser indifféremment « noir », « afro-américain » ou « africain-américain ».

4 Pour cette citation et celles qui suivent, voir Temple University Special Collections, Philadelphia Special Investigation Commission [PSIC] (MOVE), Series 3, Box 4, statement files.

8 mai 2026

Philadelphie, 1985 : la terreur d’État s’abat sur une organisation noire

« On n’est pas en Alabama, on n’est pas en 1963. On est à Philadelphie, "ville de l’amour fraternel" et de Rocky Balboa, en 1985. Une bombe fournie par le FBI est larguée depuis un hélicoptère policier sur une maison abritant des militants de MOVE, un mouvement écologiste radical essentiellement composé d’Afro-Américains… »

L’accroche de "Laissez le feu brûler. Philadelphie, 1985" est saisissante ; le contenu du livre ne l’est pas moins. Nous reprenons ici le début du prologue, avant un petit jeu de questions-réponses avec Olivier Esteves, l’un des deux auteurs.

Prologue

On est le dimanche 12 mai 1985. C’est le jour de la fête des mères1. Sur Washington Avenue, dans le quartier de Cobbs Creek tout à l’ouest de Philadelphie, on prépare ce qui promet d’être une journée radieuse. Des pères confectionnent les repas avec les saveurs préférées de leurs épouses et les enfants rivalisent d’attentions gentilles envers leur maman. Au mitan des années 1980, tout le monde prend cette fête très au sérieux. Les hommes noirs, très majoritaires dans le quartier, veulent aussi montrer qu’ils n’ont rien à voir avec ces deadbeat dads2 qui, dans les représentations médiatiques, partagent la même pigmentation qu’eux. Ils ne sont pas de ces individus irresponsables qui ont abandonné leurs femmes et leurs enfants, refusant de leur verser une pension, ne venant pas rendre visite à leurs gosses, encore moins s’en occupant.

La journée se passe magnifiquement, il fait 27° Celsius, soit 80° Fahrenheit. Ça sent le barbecue, il y a comme un avant-goût d’été. Le soir, bien des pères se couchent avec le sentiment du devoir conjugal et familial accompli.

Inquiétudes

À huit blocs de là, sur Osage Avenue, une fête des mères vraiment différente se déroule. C’est que la police est passée par là. Elle a intimé à une partie des familles vivant dans le périmètre de prendre quelques affaires et de partir pour quelques heures : « C’est pour votre sécurité », « Vous serez très bientôt revenus », voire « Vous devez obtempérer, sinon ça pourrait vous porter préjudice ». Certains policiers ont parlé d’un ton rassurant, d’autres en donnant l’impression de ne pas trop savoir ce qu’ils disaient et ce qu’ils faisaient, d’autres enfin se sont montrés arrogants avec les habitants – afro-américains3 pour la plupart – comme s’ils appartenaient à une force d’occupation. James Taylor, qui habitait au 6244 Osage Avenue, a pris ses vêtements de travail, ses chaussures de sécurité, des paires de chaussettes et quelques caleçons, sans oublier trois bouteilles d’eau de Cologne de marque Jovan, « car c’est le seul truc que ma famille trouve à m’offrir à Noël et aux anniversaires4 ».

Margaret Lane, qui vivait au 6234 Pine Street, a été la dernière à être évacuée : « Moi, j’ai refusé de partir. Je leur ai dit que ça faisait 29 ans que je vivais ici et que j’ai toujours travaillé dur et qu’il est hors de question qu’un groupe de militants me chasse de chez moi. » Après quoi, menacée de représailles par la police, elle a dû s’exécuter et s’en aller sans la moindre affaire. « Mais, a-t-elle dit, ce qui me choque le plus, c’est qu’ils m’ont promis que je reviendrais chez moi dans les 24 heures. Ils avaient l’air tellement sincères. » Earl Watkins, qui vivait avec sa famille et était propriétaire de sa maison au 6218 Osage Avenue, a lui aussi dû prendre ses affaires et partir précipitamment, laissant derrière lui sa collection de près de 2 500 disques. Ce dimanche-là, il est tout de même allé à l’église et a prié « très fort pour les militants de MOVE », car, même s’il n’avait pas la moindre sympathie pour eux, il « sentait bien que quelque chose de grave se préparait ».

Forces en présence

Au moment de l’évacuation, un haut-parleur au son un peu saturé recrache des cris. Ce ne sont pas des ordres policiers, plutôt des menaces, des insultes, des revendications proférées par des militants. Le haut-parleur est fixé à une maison située au 6221 Osage Avenue. À l’intérieur, les membres principaux d’une organisation politique portant le nom loufoque de « MOVE », et des enfants dont le nombre est alors inconnu, y ont élu domicile depuis trois ans au moins. MOVE, ce n’est pas un acronyme de quoi que ce soit, et le nom renvoie au culte de la vie et du mouvement au sein de ce groupe. Ces révolutionnaires autoproclamés dénoncent de nombreux maux modernes : air vicié, pauvreté endémique, violences policières, capitalisme, etc. Leur mode de vie anarchique et antisystème a déjà causé beaucoup de consternation et de colère au sein du voisinage. Ils exigent la libération immédiate de quatorze de leurs membres emprisonnés et menacent de tuer des policiers. Dans le périmètre de la maison, semaine après semaine, la présence policière est constante, les journalistes sont légion, et cet étrange spectacle charrie quotidiennement son lot de curieux.

Quelques semaines avant le 13 mai 1985, des résidents du quartier ont déclaré publiquement qu’ils utiliseraient leurs propres armes pour chasser les MOVE si les autorités municipales ne mettaient pas tout en œuvre pour en finir avec ce chaos. Cette menace bien réelle a fini par contraindre la mairie à agir, elle qui rechignait jusqu’alors à le faire. Elle pensait, à tort, que MOVE disposait de nombreuses armes. C’est aussi que le maire a alors bien conscience que des militants MOVE ont été injustement emprisonnés. Neuf d’entre eux ont en effet écopé de peines très lourdes pour le meurtre jamais élucidé d’un policier, James Ramp, à l’issue d’un premier assaut contre MOVE, dans le quartier de Powelton Village (un autre quartier de Philadelphie) le 1er août 1978.

En ce 13 mai 1985, l’action est lancée. Les autorités disposent à présent de mandats d’arrêt pour quatre occupants du 6221 Osage Avenue, leur permettant en même temps de procéder à l’éviction de tous les membres du groupe.

Cercles de l’enfer

Les habitants de Cobbs Creek et de tout West Philly ne se sont pas encore réveillés de leur nuit de fête des mères que, du côté d’Osage Avenue, l’extrême tension va bientôt se muer en véritable enfer d’acier.

Pour aller plus loin

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Questions à Olivier Esteves

Contretemps (CT) : Tu as d’abord travaillé sur le Royaume-Uni avant de travailler sur les États-Unis. Quelles ont été les principales étapes de ton parcours de recherche états-unien avant d’arriver à ce livre ?

Olivier Esteves (OE) : Entre 2007 et 2010, j’ai participé à un projet de recherche qui intégrait des collègues travaillant sur, pour le dire sommairement, la question raciale aux États-Unis. Ensuite, vers 2015-2017, j’ai fait des recherches en archives et des entretiens sur la question du bussing (politiques d’intégration forcée d’élèves enfants d’immigrés non-anglophones) en Angleterre. C’était là un projet totalement novateur sur une question largement oubliée. Si le bussing en Angleterre était oublié, il avait fait l’objet de multiples controverses nationales aux États-Unis, et donc travailler sur cette question en Angleterre présupposait de se documenter sur les États-Unis. Dans le même temps, j’ai fait quelques séjours d’archives sur la déségrégation des écoles et sur le busing aux États-Unis, notamment en 2016-2018 à Cleveland et Denver. Ces choix de villes n’étaient pas arbitraires, bien sûr : la séparation nord-sud en matière de perception du racisme est désormais frontalement contestée, et symboliquement je participais à cela avec un axe est (Cleveland) et ouest (Denver). J’ai des centaines de photos d’archives là-dessus que je n’ai pas encore vraiment mobilisées. Ce sera pour un projet à venir, sans doute.

CT : L’histoire racontée dans le livre est « largement oubliée aux États-Unis et totalement inconnue en France », indique d’emblée le livre. Quand as-tu entendu parler de l’attaque de 1985 pour la première fois ? A-t-elle aussitôt attiré ton attention ou est-ce seulement dans un second temps que tu t’y es intéressé de près ?

OE : En 2022, j’étais prof invité à Université de Montréal, et j’ai fait une école d’été là-bas aussi en 2023. Avide de podcasts, je suis tombé sur « The Africas vs. America », un podcast diffusé sur CBC et qui parle de la répression de MOVE. J’ai été obsédé par cette histoire et, grâce aux contacts avec Linn Washington, j’ai aussi pu m’émanciper de ce podcast qui, je m’en suis rendu compte plus tard, contient des failles bien réelles. Dans le même temps, l’écriture de La France, tu l’aimes mais tu la quittes a été un moment fécond scientifiquement mais aussi stressant et parfois frustrant, et j’avais envie de rebosser sur un livre seul. J’ai un vrai côté « prédateur narratif » et suis sans cesse en quête de nouveaux objets pour faire des bouquins, je ne sais pas si c’est un défaut ou une qualité.

CT : Comment alors l’idée d’en faire un livre à quatre mains a-t-elle germé ?

OE : Mon projet a été accueilli avec réticence, voire avec hostilité, par d’anciens membres de MOVE, et compte tenu de l’enfer qu’ils et elles ont vécu, je n’ai pas du tout insisté, bien sûr. Au rebours de ces réactions, Linn Washington a tout de suite été vraiment super avec moi. J’ai aussi énormément de respect pour le travail de journaliste, et pour un certain idéal journalistique, disons. Après quelques cafés ensemble, quelques repas partagés, je me suis dit : « en fait, je dois le faire avec lui, ce bouquin ». Notre entente s’est scellée sur cette réalisation mutuelle qu’on avait plein de choses à s’apporter l’un l’autre, et ça a été une aventure vraiment extraordinaire. Une aventure rare aussi : je ne connais pas beaucoup de collaborations franco-étasunienne sur un projet éditorial, en réalité.

CT : Le livre adopte une forme hybride : il « convoque l’enquête journalistique et les sciences humaines » mais (comme l’indique la quatrième de couverture) « se lit comme un roman », ce que suggère déjà une couverture originale.

Dans quelle mesure cette forme était-elle pensée dès le départ — du fait que Linn Washington est journaliste et avait lui-même réalisé un podcast sur le sujet ? La structure du livre, qui procède par une série de lieux (du zoo au musée en passant par le quartier ou la prison), a-t-elle guidé l’écriture d’emblée ? Avez-vous testé des idées de construction ou de rédaction que vous avez finalement abandonnées ou modifiées ? Aviez-vous en tête des modèles de livres échappant aux normes habituelles ?

OE : Il fallait à mon sens s’intéresser de près à la qualité narrative du texte. Trop de livres en SHS sont super rébarbatifs à lire, en particulier en sociologie ou sciences politiques, par rapport à l’histoire, qui inclut à mon sens, en tout cas dans mon expérience de lecteur, sensiblement plus de collègues qui savent vraiment écrire des livres et choper l’attention, l’intérêt du lectorat. Autre chose : il était crucial de convoquer des sources littéraires de fiction (Toni Morrison, James Baldwin, etc.) à l’appui de notre thèse plutôt que Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Max Weber, etc., même si nous les convoquons aussi, lorsque ça s’y prête vraiment.

CT : La facture du livre a un caractère expérimental, avec par exemple des « souvenirs » de Linn Washington insérés dans le texte…

OE : L’insertion des souvenirs personnels de Linn a été un vrai casse-tête, et là la réflexion avec Vassili Sztil, notre éditeur au Seuil, s’est avérée cruciale. On ne pouvait pas dire « nous » lorsque Linn, seul, convoque ses souvenirs personnels de 1978 ou de 1985 ! En 1985, j’étais jeune collégien du côté de Tourcoing, en 1978 j’étais même pas en CP ! J’avais suggéré d’insérer des souvenirs à la première personne et qui soient rédigés en italiques, à l’image de ce qu’on voit dans certains classiques du roman stream-of-consciousness, commechez William Faulkner, par exemple. Et on a affiné le truc pour obtenir, j’espère, un résultat probant et assez clair.

Sur la structuration du livre, dès le départ j’ai pensé qu’il fallait un chapitrage thématique, qui permettrait des flash-back, des flash-forward, et qui permettraient de retarder la révélation de faits cruciaux, avec une montée en tension sur les deux derniers chapitres. Notre modèle : The Wire. L’idée c’était de s’inspirer de ce roman visuel à notre échelle, modeste, bien sûr, par rapport à ce monument de David Simon que je pourrais passer ma vie à regarder.

Avec Linn, on a pas mal réfléchi et cette structuration s’est imposée après qu’on a abandonné l’idée d’avoir deux chapitres qui se seraient appelé « John Africa », le leader de MOVE, donc, et « Ramona Africa », la seule survivante adulte de la bombe de 1985. Finalement on a opté pour la structuration publiée, ça s’est fait assez naturellement.

CT : Peut-on parler de « terrorisme d’État » pour caractériser l’attaque perpétrée par le FBI ?

OE : Oui, bien sûr. Dans un premier temps, on avait d’ailleurs l’expression de « terrorisme d’État » dans le sous-titre, qu’on n’a pas gardé finalement. Tout ça renvoie à l’extrême subjectivité du terme de « terrorisme », qui n’est pas nouvelle, et est invoquée par des États pour délégitimer et museler des mouvements de contestation. G. Darmanin, qui stigmatise l’ « éco-terrorisme » de certain·e·s militant·e·s, n’a rien inventé, en quelque sorte.

Dans le cas présent, il ne faut surtout pas oublier que la contribution du FBI a été cruciale pour obtenir des explosifs mais que la décision de lâcher une bombe incombe complètement à la police de Philadelphie. En clair, tout seul, le FBI n’aurait pas fait ça. Il y a un côté « pieds nickelés » (racistes) dans cette opération de 1985, une forme d’amateurisme avec des conséquences extrêmement tragiques. Ce n’est pas un projet précisément conçu et qui vient de loin, genre le programme « Cointelpro » du FBI.

CT : MOVE n’était pas un mouvement attirant ; c’était même un groupe repoussant (au sens propre comme figuré), tant pour les habitants du quartier que pour des observateurs un peu plus distants. Le livre cite un article de Linn Washington daté d’avril 1984 très critique envers ce qui, par bien des aspects, a des allures de secte. Difficile d’en dresser un portrait flatteur, une fois passé le sentiment de révolte vis-à-vis d’une répression épouvantable. Ce caractère peut sembler aussi bien un avantage (éviter le biais hagiographique, auquel le Black Panther Party se prête davantage) qu’un inconvénient. Qu’en est-il ?

OE : En fait, en anglais on dirait que MOVE était à la fois Victim et Victimizer (ou « victime » et « bourreau »), mais avec deux énormes « V » majuscules. Donc leur caractère repoussant pour le voisinage était plus que réel, certes, mais leur courage physique, leur opiniâtreté face à la violence policière faisait aussi d’eux des héros dans les années 1970, pour des Africains-Américains chez qui les violences policières étaient une réalité vécue de manière très fréquente. Chez ces personnes les MOVE redonnaient une dignité, en quelque sorte.

Là où il faut en effet éviter le biais hagiographique, c’est autour de tout ce qui relève de leur caractère plus ou moins précurseur en matière d’écologie. Pour ce faire, il faut méticuleusement contextualiser historiquement ce qui était déjà en débat au début des années 1970 aux États-Unis, et surtout la manière dont, pour toutes sortes de raisons, l’éveil écologique (et la prise de conscience du racisme environnemental), qu’on date généralement de cette époque, a été retardé chez les Africains-Américains, avant de surgir avec force au moment de l’affaire du comté de Warren et de la naissance du mouvement de « justice environnementale », au tournant des années 1980.

CT : Justement, à partir d’un événement certes spectaculaire mais apparemment ponctuel et localisé, le livre aborde de « grandes questions », et des enjeux variés, comme la pensée écologique et même l’antispécisme, mais aussi la ségrégation urbaine, les normes d’hygiène publique, la participation des afro-américains aux affaires publiques, le rôle de l’enfermement, la « dé-commémoration » de figures indûment célébrées… Avais-tu perçu d’emblée ce caractère « total » de l’événement ?

OE : Oui, très vite cet aspect est ressorti. Et c’est central bien sûr : c’est là que moi en tant que co-auteur je me régale, dans le sens où il s’agit, à la fois pour un lectorat français mais aussi au-delà, de vulgariser, de contextualiser sur des questions complexes et assez disparates : racisme environnemental, gentrification, questions mémorielles, racisme systémique (celui de la police, de l’incarcération de masse), révolution conservatrice chez les White ethnics, autrement dit ces Blancs qui sont des non-WASP, principalement d’origine italienne comme le maire Frank Rizzo, mais aussi polonaise et irlandaise. Il y a un enjeu didactique très fort ici, et ce n’est pas un hasard si depuis un an j’ai deux cours sur la répression de MOVE à Philadelphie (l’un à l’Université de Lille, l’autre à Sciences Po Lille) et tout ce qui tourne autour. L’essentiel est de « parler de » (talk about) et de parler « autour de » (talk around) sans jamais perdre le fil du récit, de ce que la littérature de fiction appellerait la diégèse.

CT : Laissez le feu brûler sort d’abord en français, ce qui peut sembler étonnant. Une version anglophone est-elle prévue ? Vous êtes-vous heurtés à des refus de la part d’éditeurs pour des raisons commerciales et/ou politiques ?

OE : En fait, il y a déjà quelques livres qui traitent de MOVE en anglais, notamment le livre récent de Mike Africa Jr, On a Move, qui sont des souvenirs personnels. Mais la structuration et le caractère hybride de notre ouvrage le rendent assez spécial. Je suis en train de commencer à le traduire en anglais, avec l’aide précieuse de Linn, et j’espère qu’il sortira chez un éditeur britannique assez vite. C’est en cours en discussion.

Notes

1 Aux États-Unis, la fête tombe à la première moitié du mois de mai, en France à la fin du mois. C’est aux États-Unis qu’est née cette fête, au tout début du xxe siècle.

2 Sur cette figure, voir Ann Cammett, « Welfare Queens and Deadbeat Dads: How Metaphor Shapes Poverty Law », Boston College Journal of Law and Social Justice, vol. 34 (2), 2014, p. 233-264.

3 Dans ce livre, nous avons fait le choix d’utiliser indifféremment « noir », « afro-américain » ou « africain-américain ».

4 Pour cette citation et celles qui suivent, voir Temple University Special Collections, Philadelphia Special Investigation Commission [PSIC] (MOVE), Series 3, Box 4, statement files.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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