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Se souvenir du Black Panther Party
25 février 2026

Se souvenir du Black Panther Party


L’année 2026 marque le soixantième anniversaire de l’apparition de l’expression « Black Power », forgée par Kwame Ture, né Stokely Carmichael (1941-1998), ainsi que de la fondation du Black Panther Party à Oakland (Californie) en octobre 1966. Six décennies plus tard, la vision antiraciste et anticapitaliste, antifasciste et internationaliste des Black Panthers continue d’éclairer les luttes contemporaines contre la violence policière, le racisme structurel et l’ordre capitaliste. Tel était déjà l’argument de l’universitaire Robert Greene II dans ce texte paru il y a dix ans, à l’occasion du jubilé du mouvement.

Né de l’initiative d’activistes et de militants radicaux locaux à Oakland, Huey Newton (1942-1989) et Bobby Seale (1936), le Black Panther Party est rapidement devenu la manifestation la plus importante et la plus visible de l’idéologie du « Black Power » après sa fondation en octobre 1966. Pourtant, une grande partie de l’histoire des Panthers reste soit oubliée, soit déformée, l’iconographie des armes à feu tenant souvent lieu d’une compréhension plus profonde de leurs objectifs.

Pour rétablir les choses, ce texte propose une présentation du Black Panther Party — un groupe qui, aujourd’hui encore, a beaucoup à nous apprendre sur l’organisation militante, l’idéologie et les dangers que comporte la promotion du socialisme révolutionnaire aux États-Unis.

Origines et objectifs

Le Black Panther Party s’inscrit dans la continuité de groupes noirs de gauche antérieurs, tels que l’African Blood Brotherhood et le National Negro Congress. À l’instar de ces organisations, les Black Panthers combinaient nationalisme noir et socialisme. Bobby Seale et Huey P. Newton cherchaient à construire une organisation capable de défendre la communauté noire contre les violences policières, tout en proposant une vision résolument anticapitaliste.

Contrairement aux grandes organisations du mouvement des droits civiques, le BPP identifiait sa base sociale potentielle non pas dans la classe ouvrière organisée, mais dans ce qu’Eldridge Cleaver — l’un de ses premiers dirigeants — appelait le « lumpenprolétariat urbain noir », concept qu’il développa dans sa brochure On the Ideology of the Black Panther Party.

Pour Cleaver et d’autres cadres du BPP, ce lumpenprolétariat noir était composé de celles et ceux qui se trouvaient « perpétuellement en réserve » — des Afro-Américains d’Oakland et d’ailleurs, incapables de trouver un emploi ou d’acquérir les compétences nécessaires pour s’insérer dans une économie en voie de modernisation. Ce segment de la population, et non la classe ouvrière organisée traditionnellement considérée comme l’agent de la révolution, devait selon eux porter la lutte contre la suprématie blanche, l’impérialisme et le capitalisme.

Né à Oakland, une ville marquée par une longue tradition de radicalisme et de luttes pour les droits civiques, le Black Panther Party établit rapidement des sections à travers tout le pays — de New York à Chicago, mais aussi dans le Sud, dans des lieux aussi divers que Winston-Salem (Caroline du Nord) ou New Haven (Connecticut). À son apogée, le BPP comptait plus de cinq mille membres à l’échelle nationale. Il touchait un public bien plus large encore par l’intermédiaire de son journal, The Black Panther, qui atteignait un tirage de 250 000 exemplaires.

Ce qui unifiait ces différentes sections n’était pas tant une direction centralisée qu’un ethos commun de Black Power, d’organisation communautaire et de socialisme, qui canalisait l’énergie de jeunes Afro-Américains révoltés par l’hypocrisie du libéralisme de la Great Society[1]et par le cynisme du conservatisme de la Nouvelle Droite[2]. De jeunes dirigeants talentueux émergèrent au niveau local, en particulier Fred Hampton (1948-1969) à Chicago.

En réponse aux violences policières à Oakland, les Panthers adoptèrent la stratégie de l’autodéfense armée, une pratique déjà répandue parmi de nombreux Afro-Américains dans le sud des États-Unis. Cette filiation géographique n’avait rien de fortuit. Fondé par deux hommes originaires du Sud (Bobby Seale était né au Texas, Huey P. Newton en Louisiane), le BPP partageait son emblème avec la Lowndes County Freedom Organization[3] de l’Alabama, créée par Stokely Carmichael. Les deux organisations défiaient frontalement la suprématie blanche à l’échelle locale.

Mais pour le BPP, la lutte contre le racisme ne pouvait être dissociée de la lutte contre le capitalisme. Leur programme en dix points de 1966, expression programmatique la plus claire de leur projet politique, proposait une analyse critique conjointe de la suprématie blanche et du capitalisme aux États-Unis. Parmi leurs revendications figuraient le « plein-emploi », un « logement décent » et l’organisation d’un « plébiscite supervisé par les Nations unies » afin de déterminer si les Afro-Américains souhaitaient se séparer des États-Unis pour former une communauté autonome.

Chacune de ces revendications, comme l’ensemble du programme en dix points, révélait une organisation qui, dès ses débuts, articulait plusieurs courants majeurs de la pensée de gauche tels qu’ils s’étaient développés à la fin des années 1960.

Les activités du Black Panther Party

Parmi les activités les plus importantes des Panthers figuraient leurs services sociaux, appelés « programmes de survie ». Le plus célèbre d’entre eux fut le programme de petits-déjeuners gratuits, qui fournissait des repas à de nombreux enfants afro-américains pauvres à Oakland. Un autre programme majeur était celui d’éducation sanitaire locale, qui venait en aide aux Afro-Américains privés d’un accès à des soins de santé de qualité.

Pris ensemble, ces plus de soixante programmes de survie permirent au Black Panther Party de gagner le soutien de nombreux Afro-Américains de la classe ouvrière en difficulté, améliorant immédiatement leurs conditions de vie tout en esquissant la perspective d’un avenir socialiste.

Le BPP était également connu pour ses patrouilles citoyennes visant à surveiller les policiers d’Oakland dans l’exercice de leurs fonctions. Armés de fusils de chasse et de codes juridiques californiens, les Panthers circulaient dans la ville pour observer les contrôles policiers, dans le but de limiter les brutalités policières. Le port visible d’armes par les Panthers poussa l’Assemblée de l’État de Californie à adopter, et le gouverneur de l’époque, Ronald Reagan, à promulguer, la loi Mulford de 1967, qui interdisait le port public d’armes chargées.

Les forces de police ne voyaient évidemment pas d’un bon œil cette surveillance armée. La même année que l’adoption de la loi Mulford, un contrôle routier dégénéra en échange de tirs entre Huey P. Newton et un policier d’Oakland, John Frey, qui fut tué sur place. Les procès qui suivirent devinrent des causes emblématiques pour la gauche américaine, et le slogan « Free Huey » se transforma en cri de ralliement contre l’oppression, les violences policières et la suprématie blanche dans la société américaine.

Au sein de l’appareil d’État, l’inquiétude grandissait quant à la menace que représentaient les Panthers pour la sécurité nationale. En plus de raids et d’embuscades réguliers menés par la police, le FBI, sous l’égide de son désormais tristement célèbre programme COINTELPRO (Counter Intelligence Program), engagea une véritable guerre contre le BPP. Le FBI s’intéressa tout particulièrement aux sections d’Oakland et de Chicago, cherchant à semer la méfiance parmi les membres du parti, au point que ces derniers ne savaient plus très bien à qui ils pouvaient faire confiance.

L’assassinat de Fred Hampton (1948-1969) et de son camarade Mark Clark (1947-1969), tous deux dirigeants de la section de l’Illinois du Black Panther Party, lors d’une descente de la police de Chicago dans l’appartement de Hampton le 4 décembre 1969, montra jusqu’où les autorités locales et nationales étaient prêtes à aller pour écraser le BPP. Même les programmes de petits-déjeuners gratuits — identifiés comme susceptibles de radicaliser une nouvelle génération d’Afro-Américains — furent pris pour cible par le FBI et les forces de l’ordre locales.

Sous l’effet d’une répression étatique intense, des divergences profondes émergèrent quant aux orientations du parti. Au début des années 1970, le Black Panther Party se divisa selon des lignes à la fois idéologiques et tactiques.

Huey Newton souhaitait recentrer l’action du BPP sur l’activisme local, l’éducation et les programmes de services communautaires. Eldridge Cleaver (1935-1998) — qui avait été ministre de l’Information du parti mais avait depuis fui à Cuba, puis en Algérie, après une embuscade contre des policiers d’Oakland — plaidait pour une préparation du parti à une insurrection armée aux États-Unis. Cette fracture éclata au grand jour en 1971, lorsque Newton critiqua publiquement Cleaver dans les pages du journal The Black Panther.

Lorsque Elaine Brown (1943) devint présidente du parti en 1973 — remplaçant Newton, alors exilé à Cuba — elle réorienta résolument le BPP vers un travail de terrain. Brown mit l’accent sur les services communautaires, notamment en dirigeant l’Oakland Community School tout au long des années 1970, où furent scolarisées des centaines d’enfants afro-américains.

Sous sa direction, le Black Panther Party devint même un acteur influent de la vie politique locale à Oakland et en Californie. Bobby Seale mena une campagne solide pour la mairie d’Oakland en 1973 (arrivant second sur neuf candidats avant de perdre au second tour), et Elaine Brown se présenta au conseil municipal en 1973 puis en 1975 (sans parvenir à être élue). Brown soutint également la candidature victorieuse du démocrate Jerry Brown (1938) au poste de gouverneur de Californie en 1974, bien que les retombées concrètes de ce soutien pour la base sociale du BPP soient restées limitées.

En définitive, la vision de Newton s’imposa largement au sein du parti. Toutefois, son retour d’exil en 1976 déclencha une nouvelle lutte interne pour le pouvoir, qui conduisit finalement à la dissolution du Black Panther Party.

Les relations avec la gauche

Le Black Panther Party ne s’est jamais isolé du reste de la gauche. La section de Chicago, par exemple, entretenait des relations de travail avec les Young Patriots, une organisation principalement composée de fils et de filles de migrants blancs venus des Appalaches. En 1969, le BPP invita les Young Patriots ainsi que d’autres organisations de gauche à Oakland pour participer à la conférence du Front uni contre le fascisme.[4]

Le rôle de Fred Hampton fut décisif dans l’établissement de ces alliances. Dirigeant charismatique de la section de Chicago, Hampton s’adressait aux Blancs pauvres dans le cadre de son projet de construction d’une alliance antiraciste et anticapitaliste des populations dépossédées. Comme il l’expliquait lui-même :

« Nous n’allons pas combattre le racisme par le racisme, mais par la solidarité. Nous disons que nous ne combattrons pas le capitalisme par un capitalisme noir, mais par le socialisme. »

Son assassinat en 1969 porta un coup dévastateur au Black Panther Party et priva le mouvement de l’un de ses dirigeants les plus jeunes et les plus prometteurs.

Les Panthers s’impliquèrent également dans le mouvement contre la guerre du Vietnam, considérant que leur lutte pour la liberté et l’autodétermination des Noirs était indissociable des mouvements de résistance au Vietnam, en Algérie et ailleurs. Ils allèrent jusqu’à ouvrir une section du parti en Algérie en 1969. Lorsqu’ils s’engagèrent dans le mouvement contre la conscription — « l’une des premières vraies coalitions que nous ayons mises sur pied », selon Bobby Seale — les Panthers firent le lien, devant les manifestants, entre les violences policières subies par les Afro-Américains et la violence impériale exercée par l’armée américaine au Vietnam et ailleurs.

Les écrits de Newton sur l’idéologie du Black Panther Party à la fin des années 1960 s’inscrivaient dans une tendance plus large parmi les radicaux afro-américains — de Martin Luther King Jr. à Stokely Carmichael — visant à relier le racisme intérieur à l’impérialisme à l’étranger. Newton, par exemple, exprima à plusieurs reprises son soutien à la cause palestinienne dans ses essais largement diffusés.

Dans les années 1970, les Panthers, en tant que composante d’une gauche issue du Black Power, participèrent à des débats sur la meilleure stratégie à adopter pour les Afro-Américains après le déclin du mouvement des droits civiques. Des figures centrales du Black Power comme Amiri Baraka[5] (LeRoi Jones avant son tournant nationaliste noir à la fin des années 1960) s’étaient alors revendiquées du marxisme et avaient largement abandonné la rhétorique nationaliste.

Les Panthers, bien que moins nationalistes noirs que ne le suggère l’imaginaire populaire, ne renoncèrent jamais entièrement à leur conception du Black Power. Ils consacrèrent toutefois beaucoup de temps à réfléchir à l’articulation appropriée entre nationalisme noir et socialisme — et influencèrent, ce faisant, les pratiques d’autres organisations de gauche.

L’héritage des Panthers

Le travail des Black Panthers demeure important pour plusieurs raisons. D’abord, ils nous rappellent que le problème des violences policières ne date pas d’hier (Martin Luther King Jr. (1929-1968) l’évoquait déjà dans son discours souvent cité — mais fréquemment mal interprété — « I Have a Dream »). Les mobilisations consécutives à la mort de Denzil Dowell (né en 1944, tué par la police le 1ᵉʳ avril 1967) à North Richmond, localité proche d’Oakland, jouèrent un rôle décisif dans la dynamique du Black Panther Party. Elles contribuèrent à transformer le BPP d’un noyau militant encore restreint en une force politique et sociale visible.

Ensuite, le BPP offre un modèle précieux d’articulation entre activisme de terrain et élaboration idéologique. Si le parti fut miné par les conflits opposant Huey P. Newton à Eldridge Cleaver au début des années 1970, les Panthers continuèrent néanmoins à mener un travail essentiel à Oakland. Leurs « programmes de survie » rencontrèrent un large écho auprès des Afro-Américains vivant dans la pauvreté et ne pouvant compter sur l’aide des autorités locales. Et surtout, ces programmes de petits-déjeuners gratuits et d’éducation étaient toujours inscrits dans un projet politique plus large. Ingénieuse combinaison du pratique et du visionnaire, cette action communautaire fut sans doute l’aspect le plus révolutionnaire de l’activité des Panthers.

Le Black Panther Party constitua également un important lieu de formation pour des militantes afro-américaines telles que Kathleen Cleaver (1945) et Elaine Brown (1943). Comme dans le mouvement des droits civiques, les femmes accomplirent une grande partie du travail quotidien au sein du BPP.

Cela ne signifie pas pour autant que le Black Panther Party ait été exemplaire en matière de droits des femmes. Lorsque Bobby Seale et Huey P. Newton fondèrent l’organisation, leurs appels s’adressaient avant tout aux « frères du quartier ». À d’autres moments toutefois, leur discours fut très progressiste : en août 1970, Newton devint l’un des premiers dirigeant·es afro-américain·es, toutes tendances confondues, à exprimer sa solidarité avec les personnes gays et lesbiennes. Même sous la direction d’Elaine Brown, la direction du parti resta largement masculine, et les femmes Panthers furent exposées à des violences physiques et verbales.

Malgré cela, Elaine Brown et d’autres militantes des Black Panthers surent se ménager des espaces d’action et apportèrent une contribution décisive à l’organisation.

Enfin, l’héritage du Black Panther Party s’est exprimé avec force dans le mouvement Black Lives Matter, qui a marqué le cycle de mobilisations des années 2010. Les revendications du Movement for Black Lives[6] — justice économique, pouvoir communautaire, réparations — reprenaient explicitement des éléments centraux du programme en dix points des Panthers. Comme les mouvements des droits civiques et du Black Power avant lui, Black Lives Matter a cependant été confronté à une couverture médiatique hostile et aux critiques prudentes d’un libéralisme américain soucieux de canaliser, plus que d’accompagner, la radicalité de la contestation.

Aujourd’hui, soixante ans après sa fondation, le Black Panther Party doit être rappelé pour bien plus que ses bérets noirs et ses fusils. En dépit de leurs limites, les Panthers ont su articuler l’urgence sociale et une perspective de transformation radicale, en défendant une alliance multiraciale contre le racisme, le capitalisme et l’impérialisme, tout en produisant des effets matériels concrets pour les plus exploités. Cette vision reste pleinement actuelle.

*

Publié initialement par Jacobin en octobre 2016. Traduit de l’anglais pour Contretemps et notes additionnelles par Christian Dubucq.


Notes

[1] La Great Society désigne l’ensemble des programmes de réformes sociales lancés aux États-Unis sous la présidence de Lyndon B. Johnson (1964-1968). Présentées comme une réponse progressiste à la pauvreté et aux inégalités raciales, ces politiques ont certes permis certaines avancées en matière de droits civiques, d’éducation et de santé, mais elles ont été vivement critiquées par les militants afro-américains et la gauche. Loin de remettre en cause les structures de domination raciale, impériale et capitaliste de la société étatsunienne, la Great Society a constitué une tentative de pacification sociale, cherchant à contenir la contestation noire tout en maintenant intact l’ordre économique et politique existant. [NdT]

[2] La « Nouvelle Droite » (New Right) désigne le bloc idéologique conservateur qui se constitue aux États-Unis à la fin des années 1960 pour organiser la contre-offensive blanche, bourgeoise et impériale face aux luttes de libération noire, au mouvement contre la guerre du Vietnam et à la radicalisation de la jeunesse. Sous les mots d’ordre de « loi et d’ordre », de morale et de responsabilité individuelle, ce courant a légitimé la répression policière, l’incarcération de masse et la criminalisation des mouvements révolutionnaires, tout en recyclant le racisme dans un langage prétendument « non racial ». La Nouvelle Droite n’a pas seulement accompagné le recul des droits sociaux : elle a fourni l’armature idéologique de la guerre menée par l’État contre les pauvres, les Noir.es et les militants.es, préparant l’avènement du néolibéralisme autoritaire et sécuritaire porté ultérieurement par Ronald Reagan (1911-2004). [NdT]

[3] La Lowndes County Freedom Organization (LCFO) est une organisation politique afro-américaine fondée en 1965 dans le comté de Lowndes, en Alabama, sous l’impulsion de militants du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Créée dans un contexte de suprématie blanche violente et d’exclusion quasi totale des Noirs du processus électoral, la LCFO visait à construire une organisation politique indépendante, ancrée localement, permettant aux Afro-Américains de se défendre collectivement. Son emblème — une panthère noire — symbolisait à la fois la dignité, l’autodéfense et la riposte face à l’oppression raciale. Ce symbole sera repris directement par le Black Panther Party, marquant une filiation politique et stratégique entre les luttes rurales du Sud profond et le Black Power urbain des grandes métropoles du Nord et de la côte Ouest. [NdT]

[4] Front uni contre le fascisme (United Front Against Fascism) : conférence organisée par le Black Panther Party à Oakland (Californie) du 18 au 21 juillet 1969, à l’initiative de la direction nationale du BPP, autour de Huey P. Newton. Elle rassembla plusieurs milliers de militant·es issu·es d’organisations noires, chicanas, asiatiques, blanches radicales et féministes (dont les Young Lords, les Young Patriots, le SDS ou le Third World Liberation Front), dans le but de construire un front politique unifié contre la répression d’État, le racisme institutionnel et ce que les Panthers analysaient comme des formes de fascisme intérieur aux États-Unis. La conférence déboucha notamment sur la création des National Committees to Combat Fascism, visant le contrôle communautaire de la police. Voir Joshua Bloom et Waldo E. Martin Jr., Black Against Empire. The History and Politics of the Black Panther Party, University of California Press, 2013, chap. 11 ; Robyn C. Spencer, « The Black Panther Party and Black Anti-Fascism in the United States », billet de blog, Duke University Press, 2017.

[5] Amiri Baraka (né Everett LeRoi Jones, (1934-2014) est un poète, dramaturge et intellectuel afro-américain majeur du XXᵉ siècle. Proche de la Beat Generation et de la gauche culturelle new-yorkaise dans les années 1950-1960, il opère à la fin des années 1960 un tournant vers le nationalisme noir et devient une figure centrale du Black Arts Movement. Au début des années 1970, Baraka rompt toutefois avec le nationalisme culturel strict et adopte une perspective marxiste et anticapitaliste, critiquant l’essentialisme racial et défendant une analyse de classe ainsi que des alliances révolutionnaires multiraciales. Voir notamment Amiri Baraka, Nationalism, Self-Determination, and Socialist Revolution (1972) ; Komozi Woodard, A Nation Within a Nation (University of North Carolina Press, 1999). [NdT]

[6] Movement for Black Lives (M4BL) : coalition nationale fondée en 2015 aux États-Unis, regroupant plus d’une cinquantaine d’organisations issues des mobilisations contre les violences policières et le racisme systémique. Le M4BL a cherché à structurer ces luttes en un cadre politique commun, notamment à travers sa plateforme A Vision for Black Lives (2016), qui articule la dénonciation des violences d’État à une critique radicale des structures capitalistes racialisées, en défendant des revendications telles que les réparations, la justice économique, le contrôle communautaire des institutions policières et carcérales, ainsi que l’abolition de l’incarcération de masse. Sans constituer une organisation unifiée ni un parti, le M4BL se présente comme un espace de coordination stratégique et programmatique, prolongeant — sous des formes nouvelles et décentralisées — certains aspects de l’héritage politique du Black Panther Party. [NdT]

25 février 2026

Se souvenir du Black Panther Party

L’année 2026 marque le soixantième anniversaire de l’apparition de l’expression « Black Power », forgée par Kwame Ture, né Stokely Carmichael (1941-1998), ainsi que de la fondation du Black Panther Party à Oakland (Californie) en octobre 1966. Six décennies plus tard, la vision antiraciste et anticapitaliste, antifasciste et internationaliste des Black Panthers continue d’éclairer les luttes contemporaines contre la violence policière, le racisme structurel et l’ordre capitaliste. Tel était déjà l’argument de l’universitaire Robert Greene II dans ce texte paru il y a dix ans, à l’occasion du jubilé du mouvement.

Né de l’initiative d’activistes et de militants radicaux locaux à Oakland, Huey Newton (1942-1989) et Bobby Seale (1936), le Black Panther Party est rapidement devenu la manifestation la plus importante et la plus visible de l’idéologie du « Black Power » après sa fondation en octobre 1966. Pourtant, une grande partie de l’histoire des Panthers reste soit oubliée, soit déformée, l’iconographie des armes à feu tenant souvent lieu d’une compréhension plus profonde de leurs objectifs.

Pour rétablir les choses, ce texte propose une présentation du Black Panther Party — un groupe qui, aujourd’hui encore, a beaucoup à nous apprendre sur l’organisation militante, l’idéologie et les dangers que comporte la promotion du socialisme révolutionnaire aux États-Unis.

Origines et objectifs

Le Black Panther Party s’inscrit dans la continuité de groupes noirs de gauche antérieurs, tels que l’African Blood Brotherhood et le National Negro Congress. À l’instar de ces organisations, les Black Panthers combinaient nationalisme noir et socialisme. Bobby Seale et Huey P. Newton cherchaient à construire une organisation capable de défendre la communauté noire contre les violences policières, tout en proposant une vision résolument anticapitaliste.

Contrairement aux grandes organisations du mouvement des droits civiques, le BPP identifiait sa base sociale potentielle non pas dans la classe ouvrière organisée, mais dans ce qu’Eldridge Cleaver — l’un de ses premiers dirigeants — appelait le « lumpenprolétariat urbain noir », concept qu’il développa dans sa brochure On the Ideology of the Black Panther Party.

Pour Cleaver et d’autres cadres du BPP, ce lumpenprolétariat noir était composé de celles et ceux qui se trouvaient « perpétuellement en réserve » — des Afro-Américains d’Oakland et d’ailleurs, incapables de trouver un emploi ou d’acquérir les compétences nécessaires pour s’insérer dans une économie en voie de modernisation. Ce segment de la population, et non la classe ouvrière organisée traditionnellement considérée comme l’agent de la révolution, devait selon eux porter la lutte contre la suprématie blanche, l’impérialisme et le capitalisme.

Né à Oakland, une ville marquée par une longue tradition de radicalisme et de luttes pour les droits civiques, le Black Panther Party établit rapidement des sections à travers tout le pays — de New York à Chicago, mais aussi dans le Sud, dans des lieux aussi divers que Winston-Salem (Caroline du Nord) ou New Haven (Connecticut). À son apogée, le BPP comptait plus de cinq mille membres à l’échelle nationale. Il touchait un public bien plus large encore par l’intermédiaire de son journal, The Black Panther, qui atteignait un tirage de 250 000 exemplaires.

Ce qui unifiait ces différentes sections n’était pas tant une direction centralisée qu’un ethos commun de Black Power, d’organisation communautaire et de socialisme, qui canalisait l’énergie de jeunes Afro-Américains révoltés par l’hypocrisie du libéralisme de la Great Society[1]et par le cynisme du conservatisme de la Nouvelle Droite[2]. De jeunes dirigeants talentueux émergèrent au niveau local, en particulier Fred Hampton (1948-1969) à Chicago.

En réponse aux violences policières à Oakland, les Panthers adoptèrent la stratégie de l’autodéfense armée, une pratique déjà répandue parmi de nombreux Afro-Américains dans le sud des États-Unis. Cette filiation géographique n’avait rien de fortuit. Fondé par deux hommes originaires du Sud (Bobby Seale était né au Texas, Huey P. Newton en Louisiane), le BPP partageait son emblème avec la Lowndes County Freedom Organization[3] de l’Alabama, créée par Stokely Carmichael. Les deux organisations défiaient frontalement la suprématie blanche à l’échelle locale.

Mais pour le BPP, la lutte contre le racisme ne pouvait être dissociée de la lutte contre le capitalisme. Leur programme en dix points de 1966, expression programmatique la plus claire de leur projet politique, proposait une analyse critique conjointe de la suprématie blanche et du capitalisme aux États-Unis. Parmi leurs revendications figuraient le « plein-emploi », un « logement décent » et l’organisation d’un « plébiscite supervisé par les Nations unies » afin de déterminer si les Afro-Américains souhaitaient se séparer des États-Unis pour former une communauté autonome.

Chacune de ces revendications, comme l’ensemble du programme en dix points, révélait une organisation qui, dès ses débuts, articulait plusieurs courants majeurs de la pensée de gauche tels qu’ils s’étaient développés à la fin des années 1960.

Les activités du Black Panther Party

Parmi les activités les plus importantes des Panthers figuraient leurs services sociaux, appelés « programmes de survie ». Le plus célèbre d’entre eux fut le programme de petits-déjeuners gratuits, qui fournissait des repas à de nombreux enfants afro-américains pauvres à Oakland. Un autre programme majeur était celui d’éducation sanitaire locale, qui venait en aide aux Afro-Américains privés d’un accès à des soins de santé de qualité.

Pris ensemble, ces plus de soixante programmes de survie permirent au Black Panther Party de gagner le soutien de nombreux Afro-Américains de la classe ouvrière en difficulté, améliorant immédiatement leurs conditions de vie tout en esquissant la perspective d’un avenir socialiste.

Le BPP était également connu pour ses patrouilles citoyennes visant à surveiller les policiers d’Oakland dans l’exercice de leurs fonctions. Armés de fusils de chasse et de codes juridiques californiens, les Panthers circulaient dans la ville pour observer les contrôles policiers, dans le but de limiter les brutalités policières. Le port visible d’armes par les Panthers poussa l’Assemblée de l’État de Californie à adopter, et le gouverneur de l’époque, Ronald Reagan, à promulguer, la loi Mulford de 1967, qui interdisait le port public d’armes chargées.

Les forces de police ne voyaient évidemment pas d’un bon œil cette surveillance armée. La même année que l’adoption de la loi Mulford, un contrôle routier dégénéra en échange de tirs entre Huey P. Newton et un policier d’Oakland, John Frey, qui fut tué sur place. Les procès qui suivirent devinrent des causes emblématiques pour la gauche américaine, et le slogan « Free Huey » se transforma en cri de ralliement contre l’oppression, les violences policières et la suprématie blanche dans la société américaine.

Au sein de l’appareil d’État, l’inquiétude grandissait quant à la menace que représentaient les Panthers pour la sécurité nationale. En plus de raids et d’embuscades réguliers menés par la police, le FBI, sous l’égide de son désormais tristement célèbre programme COINTELPRO (Counter Intelligence Program), engagea une véritable guerre contre le BPP. Le FBI s’intéressa tout particulièrement aux sections d’Oakland et de Chicago, cherchant à semer la méfiance parmi les membres du parti, au point que ces derniers ne savaient plus très bien à qui ils pouvaient faire confiance.

L’assassinat de Fred Hampton (1948-1969) et de son camarade Mark Clark (1947-1969), tous deux dirigeants de la section de l’Illinois du Black Panther Party, lors d’une descente de la police de Chicago dans l’appartement de Hampton le 4 décembre 1969, montra jusqu’où les autorités locales et nationales étaient prêtes à aller pour écraser le BPP. Même les programmes de petits-déjeuners gratuits — identifiés comme susceptibles de radicaliser une nouvelle génération d’Afro-Américains — furent pris pour cible par le FBI et les forces de l’ordre locales.

Sous l’effet d’une répression étatique intense, des divergences profondes émergèrent quant aux orientations du parti. Au début des années 1970, le Black Panther Party se divisa selon des lignes à la fois idéologiques et tactiques.

Huey Newton souhaitait recentrer l’action du BPP sur l’activisme local, l’éducation et les programmes de services communautaires. Eldridge Cleaver (1935-1998) — qui avait été ministre de l’Information du parti mais avait depuis fui à Cuba, puis en Algérie, après une embuscade contre des policiers d’Oakland — plaidait pour une préparation du parti à une insurrection armée aux États-Unis. Cette fracture éclata au grand jour en 1971, lorsque Newton critiqua publiquement Cleaver dans les pages du journal The Black Panther.

Lorsque Elaine Brown (1943) devint présidente du parti en 1973 — remplaçant Newton, alors exilé à Cuba — elle réorienta résolument le BPP vers un travail de terrain. Brown mit l’accent sur les services communautaires, notamment en dirigeant l’Oakland Community School tout au long des années 1970, où furent scolarisées des centaines d’enfants afro-américains.

Sous sa direction, le Black Panther Party devint même un acteur influent de la vie politique locale à Oakland et en Californie. Bobby Seale mena une campagne solide pour la mairie d’Oakland en 1973 (arrivant second sur neuf candidats avant de perdre au second tour), et Elaine Brown se présenta au conseil municipal en 1973 puis en 1975 (sans parvenir à être élue). Brown soutint également la candidature victorieuse du démocrate Jerry Brown (1938) au poste de gouverneur de Californie en 1974, bien que les retombées concrètes de ce soutien pour la base sociale du BPP soient restées limitées.

En définitive, la vision de Newton s’imposa largement au sein du parti. Toutefois, son retour d’exil en 1976 déclencha une nouvelle lutte interne pour le pouvoir, qui conduisit finalement à la dissolution du Black Panther Party.

Les relations avec la gauche

Le Black Panther Party ne s’est jamais isolé du reste de la gauche. La section de Chicago, par exemple, entretenait des relations de travail avec les Young Patriots, une organisation principalement composée de fils et de filles de migrants blancs venus des Appalaches. En 1969, le BPP invita les Young Patriots ainsi que d’autres organisations de gauche à Oakland pour participer à la conférence du Front uni contre le fascisme.[4]

Le rôle de Fred Hampton fut décisif dans l’établissement de ces alliances. Dirigeant charismatique de la section de Chicago, Hampton s’adressait aux Blancs pauvres dans le cadre de son projet de construction d’une alliance antiraciste et anticapitaliste des populations dépossédées. Comme il l’expliquait lui-même :

« Nous n’allons pas combattre le racisme par le racisme, mais par la solidarité. Nous disons que nous ne combattrons pas le capitalisme par un capitalisme noir, mais par le socialisme. »

Son assassinat en 1969 porta un coup dévastateur au Black Panther Party et priva le mouvement de l’un de ses dirigeants les plus jeunes et les plus prometteurs.

Les Panthers s’impliquèrent également dans le mouvement contre la guerre du Vietnam, considérant que leur lutte pour la liberté et l’autodétermination des Noirs était indissociable des mouvements de résistance au Vietnam, en Algérie et ailleurs. Ils allèrent jusqu’à ouvrir une section du parti en Algérie en 1969. Lorsqu’ils s’engagèrent dans le mouvement contre la conscription — « l’une des premières vraies coalitions que nous ayons mises sur pied », selon Bobby Seale — les Panthers firent le lien, devant les manifestants, entre les violences policières subies par les Afro-Américains et la violence impériale exercée par l’armée américaine au Vietnam et ailleurs.

Les écrits de Newton sur l’idéologie du Black Panther Party à la fin des années 1960 s’inscrivaient dans une tendance plus large parmi les radicaux afro-américains — de Martin Luther King Jr. à Stokely Carmichael — visant à relier le racisme intérieur à l’impérialisme à l’étranger. Newton, par exemple, exprima à plusieurs reprises son soutien à la cause palestinienne dans ses essais largement diffusés.

Dans les années 1970, les Panthers, en tant que composante d’une gauche issue du Black Power, participèrent à des débats sur la meilleure stratégie à adopter pour les Afro-Américains après le déclin du mouvement des droits civiques. Des figures centrales du Black Power comme Amiri Baraka[5] (LeRoi Jones avant son tournant nationaliste noir à la fin des années 1960) s’étaient alors revendiquées du marxisme et avaient largement abandonné la rhétorique nationaliste.

Les Panthers, bien que moins nationalistes noirs que ne le suggère l’imaginaire populaire, ne renoncèrent jamais entièrement à leur conception du Black Power. Ils consacrèrent toutefois beaucoup de temps à réfléchir à l’articulation appropriée entre nationalisme noir et socialisme — et influencèrent, ce faisant, les pratiques d’autres organisations de gauche.

L’héritage des Panthers

Le travail des Black Panthers demeure important pour plusieurs raisons. D’abord, ils nous rappellent que le problème des violences policières ne date pas d’hier (Martin Luther King Jr. (1929-1968) l’évoquait déjà dans son discours souvent cité — mais fréquemment mal interprété — « I Have a Dream »). Les mobilisations consécutives à la mort de Denzil Dowell (né en 1944, tué par la police le 1ᵉʳ avril 1967) à North Richmond, localité proche d’Oakland, jouèrent un rôle décisif dans la dynamique du Black Panther Party. Elles contribuèrent à transformer le BPP d’un noyau militant encore restreint en une force politique et sociale visible.

Ensuite, le BPP offre un modèle précieux d’articulation entre activisme de terrain et élaboration idéologique. Si le parti fut miné par les conflits opposant Huey P. Newton à Eldridge Cleaver au début des années 1970, les Panthers continuèrent néanmoins à mener un travail essentiel à Oakland. Leurs « programmes de survie » rencontrèrent un large écho auprès des Afro-Américains vivant dans la pauvreté et ne pouvant compter sur l’aide des autorités locales. Et surtout, ces programmes de petits-déjeuners gratuits et d’éducation étaient toujours inscrits dans un projet politique plus large. Ingénieuse combinaison du pratique et du visionnaire, cette action communautaire fut sans doute l’aspect le plus révolutionnaire de l’activité des Panthers.

Le Black Panther Party constitua également un important lieu de formation pour des militantes afro-américaines telles que Kathleen Cleaver (1945) et Elaine Brown (1943). Comme dans le mouvement des droits civiques, les femmes accomplirent une grande partie du travail quotidien au sein du BPP.

Cela ne signifie pas pour autant que le Black Panther Party ait été exemplaire en matière de droits des femmes. Lorsque Bobby Seale et Huey P. Newton fondèrent l’organisation, leurs appels s’adressaient avant tout aux « frères du quartier ». À d’autres moments toutefois, leur discours fut très progressiste : en août 1970, Newton devint l’un des premiers dirigeant·es afro-américain·es, toutes tendances confondues, à exprimer sa solidarité avec les personnes gays et lesbiennes. Même sous la direction d’Elaine Brown, la direction du parti resta largement masculine, et les femmes Panthers furent exposées à des violences physiques et verbales.

Malgré cela, Elaine Brown et d’autres militantes des Black Panthers surent se ménager des espaces d’action et apportèrent une contribution décisive à l’organisation.

Enfin, l’héritage du Black Panther Party s’est exprimé avec force dans le mouvement Black Lives Matter, qui a marqué le cycle de mobilisations des années 2010. Les revendications du Movement for Black Lives[6] — justice économique, pouvoir communautaire, réparations — reprenaient explicitement des éléments centraux du programme en dix points des Panthers. Comme les mouvements des droits civiques et du Black Power avant lui, Black Lives Matter a cependant été confronté à une couverture médiatique hostile et aux critiques prudentes d’un libéralisme américain soucieux de canaliser, plus que d’accompagner, la radicalité de la contestation.

Aujourd’hui, soixante ans après sa fondation, le Black Panther Party doit être rappelé pour bien plus que ses bérets noirs et ses fusils. En dépit de leurs limites, les Panthers ont su articuler l’urgence sociale et une perspective de transformation radicale, en défendant une alliance multiraciale contre le racisme, le capitalisme et l’impérialisme, tout en produisant des effets matériels concrets pour les plus exploités. Cette vision reste pleinement actuelle.

*

Publié initialement par Jacobin en octobre 2016. Traduit de l’anglais pour Contretemps et notes additionnelles par Christian Dubucq.


Notes

[1] La Great Society désigne l’ensemble des programmes de réformes sociales lancés aux États-Unis sous la présidence de Lyndon B. Johnson (1964-1968). Présentées comme une réponse progressiste à la pauvreté et aux inégalités raciales, ces politiques ont certes permis certaines avancées en matière de droits civiques, d’éducation et de santé, mais elles ont été vivement critiquées par les militants afro-américains et la gauche. Loin de remettre en cause les structures de domination raciale, impériale et capitaliste de la société étatsunienne, la Great Society a constitué une tentative de pacification sociale, cherchant à contenir la contestation noire tout en maintenant intact l’ordre économique et politique existant. [NdT]

[2] La « Nouvelle Droite » (New Right) désigne le bloc idéologique conservateur qui se constitue aux États-Unis à la fin des années 1960 pour organiser la contre-offensive blanche, bourgeoise et impériale face aux luttes de libération noire, au mouvement contre la guerre du Vietnam et à la radicalisation de la jeunesse. Sous les mots d’ordre de « loi et d’ordre », de morale et de responsabilité individuelle, ce courant a légitimé la répression policière, l’incarcération de masse et la criminalisation des mouvements révolutionnaires, tout en recyclant le racisme dans un langage prétendument « non racial ». La Nouvelle Droite n’a pas seulement accompagné le recul des droits sociaux : elle a fourni l’armature idéologique de la guerre menée par l’État contre les pauvres, les Noir.es et les militants.es, préparant l’avènement du néolibéralisme autoritaire et sécuritaire porté ultérieurement par Ronald Reagan (1911-2004). [NdT]

[3] La Lowndes County Freedom Organization (LCFO) est une organisation politique afro-américaine fondée en 1965 dans le comté de Lowndes, en Alabama, sous l’impulsion de militants du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Créée dans un contexte de suprématie blanche violente et d’exclusion quasi totale des Noirs du processus électoral, la LCFO visait à construire une organisation politique indépendante, ancrée localement, permettant aux Afro-Américains de se défendre collectivement. Son emblème — une panthère noire — symbolisait à la fois la dignité, l’autodéfense et la riposte face à l’oppression raciale. Ce symbole sera repris directement par le Black Panther Party, marquant une filiation politique et stratégique entre les luttes rurales du Sud profond et le Black Power urbain des grandes métropoles du Nord et de la côte Ouest. [NdT]

[4] Front uni contre le fascisme (United Front Against Fascism) : conférence organisée par le Black Panther Party à Oakland (Californie) du 18 au 21 juillet 1969, à l’initiative de la direction nationale du BPP, autour de Huey P. Newton. Elle rassembla plusieurs milliers de militant·es issu·es d’organisations noires, chicanas, asiatiques, blanches radicales et féministes (dont les Young Lords, les Young Patriots, le SDS ou le Third World Liberation Front), dans le but de construire un front politique unifié contre la répression d’État, le racisme institutionnel et ce que les Panthers analysaient comme des formes de fascisme intérieur aux États-Unis. La conférence déboucha notamment sur la création des National Committees to Combat Fascism, visant le contrôle communautaire de la police. Voir Joshua Bloom et Waldo E. Martin Jr., Black Against Empire. The History and Politics of the Black Panther Party, University of California Press, 2013, chap. 11 ; Robyn C. Spencer, « The Black Panther Party and Black Anti-Fascism in the United States », billet de blog, Duke University Press, 2017.

[5] Amiri Baraka (né Everett LeRoi Jones, (1934-2014) est un poète, dramaturge et intellectuel afro-américain majeur du XXᵉ siècle. Proche de la Beat Generation et de la gauche culturelle new-yorkaise dans les années 1950-1960, il opère à la fin des années 1960 un tournant vers le nationalisme noir et devient une figure centrale du Black Arts Movement. Au début des années 1970, Baraka rompt toutefois avec le nationalisme culturel strict et adopte une perspective marxiste et anticapitaliste, critiquant l’essentialisme racial et défendant une analyse de classe ainsi que des alliances révolutionnaires multiraciales. Voir notamment Amiri Baraka, Nationalism, Self-Determination, and Socialist Revolution (1972) ; Komozi Woodard, A Nation Within a Nation (University of North Carolina Press, 1999). [NdT]

[6] Movement for Black Lives (M4BL) : coalition nationale fondée en 2015 aux États-Unis, regroupant plus d’une cinquantaine d’organisations issues des mobilisations contre les violences policières et le racisme systémique. Le M4BL a cherché à structurer ces luttes en un cadre politique commun, notamment à travers sa plateforme A Vision for Black Lives (2016), qui articule la dénonciation des violences d’État à une critique radicale des structures capitalistes racialisées, en défendant des revendications telles que les réparations, la justice économique, le contrôle communautaire des institutions policières et carcérales, ainsi que l’abolition de l’incarcération de masse. Sans constituer une organisation unifiée ni un parti, le M4BL se présente comme un espace de coordination stratégique et programmatique, prolongeant — sous des formes nouvelles et décentralisées — certains aspects de l’héritage politique du Black Panther Party. [NdT]

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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