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Le stock en manque de souffle
30 juin 2026

Le stock en manque de souffle


Le Pavillon de l’Arsenal proposait depuis le mois d’avril, hors les murs, une exposition intitulée « Stock. Architectures de survie et de transmission » qui s’intéresse à « l’expansion massive de bâtiments gigantesques dont la seule fonction est de stocker ».

Dans le texte qui suit, Aurélien Rabary en souligne les apports et l’originalité mais il en critique aussi les manques politiques, perçus à l’aune des reconfigurations du capitalisme depuis vingt ans. Cette discussion interroge alors le rôle de l’architecture et de l’urbanisme en regard d’un projet collectif d’émancipation.

« Invisibilisation du stock »

Nous vivons dans une société qui n’a jamais autant stocké, mais qui ne veut plus voir ses stocks. Derrière la promesse d’un monde fluide, connecté et livré à la demande, s’étend un continent discret d’entrepôts, de plateformes logistiques et de data centers dont l’emprise territoriale croît à un rythme soutenu. D’ici à 2050, le parc immobilier logistique devrait augmenter de 50 %, soit près de huit millions de mètres carrés supplémentaires. L’exposition Stock, organisée par le Pavillon de l’Arsenal et présentée à Paris dans les anciens locaux de La Poste Rodier, s’ouvre sur cette perspective d’expansion continue des plateformes logistiques, des entrepôts de self-stockage et des data centers. La prolifération de ces architectures anonymes, toujours plus vastes et toujours plus éloignées des centres urbains, est interprétée par le commissaire de l’exposition, Paul Landauer, comme le symptôme d’une « invisibilisation du stockage ». Selon cette lecture, la modernité fondée sur l’abondance énergétique aurait consacré l’infrastructure de transport au détriment des lieux de réserve, relégués aux marges du territoire, là où s’articulent les différents flux. Ce « refoulement » du stock hors du champ de la représentation collective, alors même que son empreinte spatiale ne cesse de s’étendre, constitue la thèse inaugurale de l’exposition.

Le parcours débute par un état des lieux des dynamiques qui façonnent les espaces contemporains du stockage. Des cartographies réalisées par l’APUR révèlent le maillage discret mais structurant de cet immobilier spécialisé, étroitement dépendant des réseaux de transport et d’énergie qui assurent son fonctionnement. En contrepoint, des photographies dépourvues de présence humaine, représentent ces architectures piranésiennes qui prennent une tonalité dystopiques. Face à ces paysages de la logistique contemporaine, le commissaire pose une question : « pourquoi un refus si affirmé d’une architecture digne ? ». 

Crédit : Archizoom Associati No-stop City -Internal Landscapes – 1970

La fonction du stockage dans le « capitalisme algorithmique »

On ne peut comprendre le développement de ces espaces sans les inscrire dans les reconfigurations du capitalisme à l’œuvre depuis deux décennies, ce que l’exposition ne parvient qu’à esquisser. L’entrepôt et le data center forment les maillons d’une géographie qui intègre une multitude de micro-espaces (hubs, consignes, dark stores), ainsi que des infrastructures de transport et d’énergie. Cette géographie est celle du « capitalisme algorithmique [1]», qui opère une privatisation des données immatérielles sous la forme d’une nouvelle accumulation primitive du capital. De façon comparable aux enclosures du XVIe siècle, qui ont privé les paysans de la jouissance des communaux, l’expropriation des données numériques correspond à une valorisation capitalistique des traces, des productions culturelles et des communications humaines. Cet extractivisme propre au capitalisme correspond à une dépossession des utilisateurs de leurs données et à une transformation des espaces traditionnels de stockage.

Dans les faits, la massification de la consommation en ligne s’accompagne d’une prolifération des entrepôts destinés à assurer la circulation des marchandises en flux tendu. Le gigantisme de ces infrastructures est paradoxalement inversement proportionnel à la durée de stockage des biens qu’elles accueillent. Ces espaces prennent la forme d’immenses centres de distribution dont la vocation est de répondre le plus rapidement possible aux convulsions consuméristes. Cette organisation relègue la responsabilité du stock en amont de la chaîne logistique tout en exposant les territoires urbains aux vulnérabilités de l’économie mondialisée. Paul Landauer évoque à ce propos un « refoulé du stock », comme si cette évolution relevait d’un processus inconscient, là où elle apparaît davantage comme le produit d’une captation méthodique opérée par les GAFAM.

Dans un second mouvement, cette logique de captation s’étend aux données immatérielles. Le traitement massif de l’information par les algorithmes d’intelligence artificielle requiert des infrastructures spécifiques, au premier rang desquelles figurent les data centers. Ces édifices condensent plusieurs contradictions caractéristiques de notre époque : ils constituent des réceptacles privés de données produites collectivement, des lieux de mémoire aussi vastes que fragiles, et des équipements extrêmement consommateurs de ressources au sein d’une société qui prétend poursuivre un horizon de sobriété.

Reprendre le pouvoir sur le stock

La captation capitalistique ne se limite pas à l’appropriation des biens ou des données ; elle s’étend également à leur mise en forme. On pourra dénoncer l’effacement de l’architecture dans la conception de ces espaces, voire leur « désarchitecture », il n’en demeure pas moins qu’ils sont bel et bien conçus par des architectes. Plus encore, ces programmes constituent l’un des terrains privilégiés où l’architecture organise consciemment et théorise son propre effacement. 

L’exposition présente certes quelques réalisations qui semblent démentir ce constat. Par un travail attentif sur les façades, les matériaux ou l’insertion paysagère, elles cherchent à conférer une dignité architecturale à ces bâtiments utilitaires en les réinscrivant dans le corpus disciplinaire. Ces exemples demeurent toutefois exceptionnels. Ils doivent être distingués de la production logistique ordinaire, largement dominée par une rationalité abstraite, standardisée et désincarnée. 

Dès lors, la question formulée par le commissaire prend une portée éminemment politique : comment ces architectures pourraient-elles encore incarner les valeurs culturelles d’une collectivité ? Plus fondamentalement, comment réinventer une architecture du stock capable de résister aux logiques de dépendance et aux risques de pénurie, tout en garantissant les conditions matérielles de la transmission de nos productions, de nos savoirs et de nos mémoires ?

Une piste de réponse, insuffisamment traitée dans l’exposition, pourrait se trouver du côté des théories de l’architecture autonome. L’architecte Kersten Geers par son ouvrage Architecture without content[2] participe à la revalorisation de ces espaces de stockage en les pensant comme les témoins d’une architecture rationnelle, stable et générique, et dont la forme tolère une multitude de programmes et l’affranchirait des contingences socio-économiques. Cette autonomie demeure toutefois relative, puisque toute production architecturale reste inscrite dans des rapports sociaux et des rapports de production déterminés. Plus encore, elle contribue à l’élaboration d’une esthétique parfaitement compatible avec les exigences contemporaines du capital : hyper-rationalisation, flexibilité, standardisation et sécurisation. Sous couvert d’autonomie disciplinaire, cette position tend alors à naturaliser les conditions de production existantes et à fournir une légitimation culturelle à ces nouveaux espaces de l’économie algorithmique.

L’exposition emprunte une autre voie. Pour répondre à ces interrogations, elle privilégie une exploration historique des différentes architectures du stock. L’approche typo-chronologique met brillamment en parallèle les formes construites et les représentations culturelles qui leur sont associées, plongeant dans la nostalgie d’une époque où les artefacts était l’expression matérielle d’une collectivité : l’anthropomorphisme des greniers Dogon, les Njalla perchés à trois mètres du sol dans lesquels les Samis conservaient leurs denrées ou encore les greniers forteresse de l’Atlas dont la gestion collective reposait sur des règles coutumières. La scénographie minimaliste – maquette bi-matériaux, photo, plans – sert un propos précis et rigoureux. On regrettera encore le manque de contextualisation économique qui prive la forme architecturale de ses conditions de production et suggère une évolution historique trompeuse qui consiste à inscrire les espaces de stockage dans une relative continuité jusqu’au tournant moderne qui les relègue et les invisibilise. Il aurait été plus fécond d’inscrire explicitement ces architectures dans les dispositifs de contrôle politique de la production et de la circulation des ressources, afin d’identifier les leviers susceptibles d’en permettre une réappropriation contemporaine.

L’exposition s’achève sur une série d’exemples qui témoigneraient d’une possible réappropriation architecturale du stock à travers deux stratégies principales : la visibilisation et la réintroduction d’espaces de réserve. La première consiste à rendre perceptibles les flux et les dépendances dont ils sont porteurs. Des architectures mettant en scène des programmes de logistique urbaine, des réserves muséales ou certaines opérations de réhabilitation seraient ainsi susceptibles de restaurer une conscience collective des infrastructures qui conditionnent notre quotidien. La seconde stratégie vise à réhabiliter des espaces de stockage dans la ville et dans le logement, en revendiquant un « droit au rangement » qui permettrait le développement de pratiques de troc, de réparation et de réemploi échappant partiellement aux logiques marchandes.

Cette conclusion a le mérite d’ouvrir des perspectives concrètes, mais se place en deçà de l’ambition d’émancipation et de réappropriation portée par le constat initial. Le « droit au rangement » pour les personnes précarisées sonne comme une résignation coupable face à un ordre économique dont on n’imagine plus la transformation. Le propos s’achève sur des initiatives localisées qui, malgré leur intérêt, ne paraissent ni destinées ni capables de restaurer une souveraineté collective sur les conditions de production, de stockage et de circulation des biens. Il est dès lors surprenant d’observer un tel repli disciplinaire sur l’objet architectural quand les dynamiques à l’œuvre imposent manifestement un positionnement transversal et holistique. Car finalement ne serait-ce pas de la contingence de l’architecture dont témoigne l’invisibilisation du stock, ou encore de l’impossible réalisation d’une architecture émancipatrice dans un contexte où les formes sont largement déterminées par les impératifs de valorisation économique. 

Entre le refuge formaliste d’une autonomie acritique et les impasses d’une réaction néoluddiste, une autre voie reste à construire. La réappropriation du stock et plus largement des espaces de production passe par une remise en question des rapports sociaux capitalistes imposés par l’économie algorithmique. La contingence formelle doit laisser place à l’organisation collective critique et planificatrice seule capable de répondre à l’expropriation par la socialisation des moyens de production. La capacité planificatrice de l’urbanisme doit-être retournée contre le capital pour créer les conditions d’un front politique en capacité de subvertir son appropriation de tous les pans du réel. 

Autrement dit, comment l’architecture peut réarmer le stockage en exprimant les contradictions qui traversent ces espaces ? Comment l’urbanisme peut-il participer à la définition d’organisations sociales émancipées exerçant une pleine souveraineté sur leurs productions ?  Ce sont sans doute ces questions que l’exposition, au-delà de ses qualités, laisse finalement ouvertes.


Notes

[1] Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal : Ecosociété, 2023.

[2] Kersten Geers et Jelena Pancevac, Architecture Without Content, Bedford Press, 2015.

30 juin 2026

Le stock en manque de souffle

Le Pavillon de l’Arsenal proposait depuis le mois d’avril, hors les murs, une exposition intitulée « Stock. Architectures de survie et de transmission » qui s’intéresse à « l’expansion massive de bâtiments gigantesques dont la seule fonction est de stocker ».

Dans le texte qui suit, Aurélien Rabary en souligne les apports et l’originalité mais il en critique aussi les manques politiques, perçus à l’aune des reconfigurations du capitalisme depuis vingt ans. Cette discussion interroge alors le rôle de l’architecture et de l’urbanisme en regard d’un projet collectif d’émancipation.

« Invisibilisation du stock »

Nous vivons dans une société qui n'a jamais autant stocké, mais qui ne veut plus voir ses stocks. Derrière la promesse d'un monde fluide, connecté et livré à la demande, s'étend un continent discret d'entrepôts, de plateformes logistiques et de data centers dont l'emprise territoriale croît à un rythme soutenu. D'ici à 2050, le parc immobilier logistique devrait augmenter de 50 %, soit près de huit millions de mètres carrés supplémentaires. L'exposition Stock, organisée par le Pavillon de l'Arsenal et présentée à Paris dans les anciens locaux de La Poste Rodier, s'ouvre sur cette perspective d'expansion continue des plateformes logistiques, des entrepôts de self-stockage et des data centers. La prolifération de ces architectures anonymes, toujours plus vastes et toujours plus éloignées des centres urbains, est interprétée par le commissaire de l'exposition, Paul Landauer, comme le symptôme d'une « invisibilisation du stockage ». Selon cette lecture, la modernité fondée sur l'abondance énergétique aurait consacré l'infrastructure de transport au détriment des lieux de réserve, relégués aux marges du territoire, là où s'articulent les différents flux. Ce « refoulement » du stock hors du champ de la représentation collective, alors même que son empreinte spatiale ne cesse de s'étendre, constitue la thèse inaugurale de l'exposition.

Le parcours débute par un état des lieux des dynamiques qui façonnent les espaces contemporains du stockage. Des cartographies réalisées par l’APUR révèlent le maillage discret mais structurant de cet immobilier spécialisé, étroitement dépendant des réseaux de transport et d’énergie qui assurent son fonctionnement. En contrepoint, des photographies dépourvues de présence humaine, représentent ces architectures piranésiennes qui prennent une tonalité dystopiques. Face à ces paysages de la logistique contemporaine, le commissaire pose une question : « pourquoi un refus si affirmé d’une architecture digne ? ». 

Crédit : Archizoom Associati No-stop City -Internal Landscapes - 1970

La fonction du stockage dans le « capitalisme algorithmique »

On ne peut comprendre le développement de ces espaces sans les inscrire dans les reconfigurations du capitalisme à l’œuvre depuis deux décennies, ce que l’exposition ne parvient qu’à esquisser. L’entrepôt et le data center forment les maillons d’une géographie qui intègre une multitude de micro-espaces (hubs, consignes, dark stores), ainsi que des infrastructures de transport et d’énergie. Cette géographie est celle du « capitalisme algorithmique [1]», qui opère une privatisation des données immatérielles sous la forme d’une nouvelle accumulation primitive du capital. De façon comparable aux enclosures du XVIe siècle, qui ont privé les paysans de la jouissance des communaux, l’expropriation des données numériques correspond à une valorisation capitalistique des traces, des productions culturelles et des communications humaines. Cet extractivisme propre au capitalisme correspond à une dépossession des utilisateurs de leurs données et à une transformation des espaces traditionnels de stockage.

Dans les faits, la massification de la consommation en ligne s’accompagne d’une prolifération des entrepôts destinés à assurer la circulation des marchandises en flux tendu. Le gigantisme de ces infrastructures est paradoxalement inversement proportionnel à la durée de stockage des biens qu’elles accueillent. Ces espaces prennent la forme d’immenses centres de distribution dont la vocation est de répondre le plus rapidement possible aux convulsions consuméristes. Cette organisation relègue la responsabilité du stock en amont de la chaîne logistique tout en exposant les territoires urbains aux vulnérabilités de l’économie mondialisée. Paul Landauer évoque à ce propos un « refoulé du stock », comme si cette évolution relevait d’un processus inconscient, là où elle apparaît davantage comme le produit d’une captation méthodique opérée par les GAFAM.

Dans un second mouvement, cette logique de captation s’étend aux données immatérielles. Le traitement massif de l’information par les algorithmes d’intelligence artificielle requiert des infrastructures spécifiques, au premier rang desquelles figurent les data centers. Ces édifices condensent plusieurs contradictions caractéristiques de notre époque : ils constituent des réceptacles privés de données produites collectivement, des lieux de mémoire aussi vastes que fragiles, et des équipements extrêmement consommateurs de ressources au sein d’une société qui prétend poursuivre un horizon de sobriété.

Reprendre le pouvoir sur le stock

La captation capitalistique ne se limite pas à l’appropriation des biens ou des données ; elle s’étend également à leur mise en forme. On pourra dénoncer l’effacement de l’architecture dans la conception de ces espaces, voire leur « désarchitecture », il n’en demeure pas moins qu’ils sont bel et bien conçus par des architectes. Plus encore, ces programmes constituent l’un des terrains privilégiés où l’architecture organise consciemment et théorise son propre effacement. 

L’exposition présente certes quelques réalisations qui semblent démentir ce constat. Par un travail attentif sur les façades, les matériaux ou l’insertion paysagère, elles cherchent à conférer une dignité architecturale à ces bâtiments utilitaires en les réinscrivant dans le corpus disciplinaire. Ces exemples demeurent toutefois exceptionnels. Ils doivent être distingués de la production logistique ordinaire, largement dominée par une rationalité abstraite, standardisée et désincarnée. 

Dès lors, la question formulée par le commissaire prend une portée éminemment politique : comment ces architectures pourraient-elles encore incarner les valeurs culturelles d’une collectivité ? Plus fondamentalement, comment réinventer une architecture du stock capable de résister aux logiques de dépendance et aux risques de pénurie, tout en garantissant les conditions matérielles de la transmission de nos productions, de nos savoirs et de nos mémoires ?

Une piste de réponse, insuffisamment traitée dans l’exposition, pourrait se trouver du côté des théories de l’architecture autonome. L’architecte Kersten Geers par son ouvrage Architecture without content[2] participe à la revalorisation de ces espaces de stockage en les pensant comme les témoins d’une architecture rationnelle, stable et générique, et dont la forme tolère une multitude de programmes et l’affranchirait des contingences socio-économiques. Cette autonomie demeure toutefois relative, puisque toute production architecturale reste inscrite dans des rapports sociaux et des rapports de production déterminés. Plus encore, elle contribue à l'élaboration d'une esthétique parfaitement compatible avec les exigences contemporaines du capital : hyper-rationalisation, flexibilité, standardisation et sécurisation. Sous couvert d'autonomie disciplinaire, cette position tend alors à naturaliser les conditions de production existantes et à fournir une légitimation culturelle à ces nouveaux espaces de l'économie algorithmique.

L'exposition emprunte une autre voie. Pour répondre à ces interrogations, elle privilégie une exploration historique des différentes architectures du stock. L’approche typo-chronologique met brillamment en parallèle les formes construites et les représentations culturelles qui leur sont associées, plongeant dans la nostalgie d’une époque où les artefacts était l’expression matérielle d’une collectivité : l’anthropomorphisme des greniers Dogon, les Njalla perchés à trois mètres du sol dans lesquels les Samis conservaient leurs denrées ou encore les greniers forteresse de l’Atlas dont la gestion collective reposait sur des règles coutumières. La scénographie minimaliste - maquette bi-matériaux, photo, plans - sert un propos précis et rigoureux. On regrettera encore le manque de contextualisation économique qui prive la forme architecturale de ses conditions de production et suggère une évolution historique trompeuse qui consiste à inscrire les espaces de stockage dans une relative continuité jusqu’au tournant moderne qui les relègue et les invisibilise. Il aurait été plus fécond d'inscrire explicitement ces architectures dans les dispositifs de contrôle politique de la production et de la circulation des ressources, afin d'identifier les leviers susceptibles d'en permettre une réappropriation contemporaine.

L'exposition s'achève sur une série d'exemples qui témoigneraient d'une possible réappropriation architecturale du stock à travers deux stratégies principales : la visibilisation et la réintroduction d'espaces de réserve. La première consiste à rendre perceptibles les flux et les dépendances dont ils sont porteurs. Des architectures mettant en scène des programmes de logistique urbaine, des réserves muséales ou certaines opérations de réhabilitation seraient ainsi susceptibles de restaurer une conscience collective des infrastructures qui conditionnent notre quotidien. La seconde stratégie vise à réhabiliter des espaces de stockage dans la ville et dans le logement, en revendiquant un « droit au rangement » qui permettrait le développement de pratiques de troc, de réparation et de réemploi échappant partiellement aux logiques marchandes.

Cette conclusion a le mérite d'ouvrir des perspectives concrètes, mais se place en deçà de l'ambition d’émancipation et de réappropriation portée par le constat initial. Le « droit au rangement » pour les personnes précarisées sonne comme une résignation coupable face à un ordre économique dont on n’imagine plus la transformation. Le propos s'achève sur des initiatives localisées qui, malgré leur intérêt, ne paraissent ni destinées ni capables de restaurer une souveraineté collective sur les conditions de production, de stockage et de circulation des biens. Il est dès lors surprenant d’observer un tel repli disciplinaire sur l’objet architectural quand les dynamiques à l’œuvre imposent manifestement un positionnement transversal et holistique. Car finalement ne serait-ce pas de la contingence de l’architecture dont témoigne l’invisibilisation du stock, ou encore de l’impossible réalisation d’une architecture émancipatrice dans un contexte où les formes sont largement déterminées par les impératifs de valorisation économique. 

Entre le refuge formaliste d'une autonomie acritique et les impasses d'une réaction néoluddiste, une autre voie reste à construire. La réappropriation du stock et plus largement des espaces de production passe par une remise en question des rapports sociaux capitalistes imposés par l’économie algorithmique. La contingence formelle doit laisser place à l’organisation collective critique et planificatrice seule capable de répondre à l’expropriation par la socialisation des moyens de production. La capacité planificatrice de l’urbanisme doit-être retournée contre le capital pour créer les conditions d’un front politique en capacité de subvertir son appropriation de tous les pans du réel. 

Autrement dit, comment l’architecture peut réarmer le stockage en exprimant les contradictions qui traversent ces espaces ? Comment l’urbanisme peut-il participer à la définition d’organisations sociales émancipées exerçant une pleine souveraineté sur leurs productions ?  Ce sont sans doute ces questions que l'exposition, au-delà de ses qualités, laisse finalement ouvertes.


Notes

[1] Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal : Ecosociété, 2023.

[2] Kersten Geers et Jelena Pancevac, Architecture Without Content, Bedford Press, 2015.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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