Dans la soirée du lundi 30 mars 2020, autour de 21h, on pouvait entendre des applaudissements dans de nombreux quartiers des villes grecques. Ces applaudissements étaient suivis par de vieilles chansons de la Résistance et en particulier « Héros ». On peut y entendre ces mots : « Des héros avec douze vies ». Si une personne a vécu douze vies c’est bien Manolis Glezos, et le peuple qui l’a applaudi depuis ses balcons et qui a crié son nom et chanté des vieilles chansons de partisan le faisait en son honneur, parce qu’aujourd’hui il s’est éteint à l’âge de 98 ans.

Glezos est entré dans l’Histoire à l’âge de 19 ans avec son camarade Lakis Santas, dans la nuit du 30 au 31 mai 1941 (c’est-à-dire quelques semaines après le début de l’occupation nazie d’Athènes), en arrachant de l’Acropole le drapeau nazi. Ainsi commençaient pas moins de 80 ans dédiés à la lutte. Actif dans la Résistance comme jeune communiste, il sera arrêté par les Allemands puis par les Italiens et enfin par les collaborateurs grecs. Son jeune frère Nicos fut exécuté par les Allemands en mai 1944. Glezos ne cessa de montrer la courte note que son frère avait réussi à rédiger et à jeter hors du camion qui le conduisait à son lieu d’exécution.

Manolis Glezos sera plus tard condamné à mort deux fois pendant la Guerre civile, mais en 1950 la sentence sera commuée en prison à vie. Il sera libéré en 1954 puis à nouveau arrêté en 1958, accusé d’espionnage. Il restera en prison jusqu’en 1962 malgré la mobilisation internationale autour de ce symbole de la résistance antifasciste. Avec le coup d’État des colonels, il sera de nouveau emprisonné en 1967.

Après la chute de la dictature il ne rejoint aucun des deux partis communistes qui ont scissionné en 1968 et tente de faire revivre l’Union Démocratique de la Gauche (EDA), expression légale de la gauche et de l’extrême gauche dans les années 1950-60. Dans les années 1980, EDA coopère avec le Pasok (parti socialiste grecque). Glezos est élu deux fois au parlement mais prend ses distances avec le Pasok. Pendant un certain temps il sera élu maire de son village sur l’île de Naxos où il expérimente des formes de démocratie directe.

Actif à gauche, il participe dans les années 2000 à Syriza et est ainsi élu en 2014 au Parlement européen. Lorsque Syriza capitule après le référendum et les élections de septembre 2015, il est candidat pour Unité Populaire. Pendant tout ce temps il a toujours été actif dans différents mouvements, notamment le mouvement exigeant de l’Allemagne des réparations ainsi que des mouvements de solidarité internationale.

Écrivain prolifique, il a consacré une grande partie de son énergie à défendre l’histoire de la Résistance (notamment avec les deux tomes monumentaux de son livre intitulé « Résistance Nationale 1940-1945 »), et se montrait toujours prêt à en parler dans les écoles.

Il était également présent aux manifestations et aux rassemblements. En mars 2010, durant l’un des premiers rassemblements de masse contre l’austérité la police l’aspergea de gaz lacrymogène, forçant le ministre de l’intérieur à condamner de telles pratiques. Durant le mouvement massif d’occupation des places, il était présent pour échanger. Durant le procès de l’organisation néo-nazie Aube Dorée, il était également là pour rappeler la continuité du combat antifasciste.

Cependant, le rappel de la trajectoire politique de Glezos est insuffisant pour comprendre la place qu’il occupait dans l’imaginaire collectif de générations entières. Glezos n’était pas seulement un symbole vivant. Il était l’histoire vivante, en cours, l’Histoire au présent. On est toujours impressionné par le nombre de gens à travers les générations qui ont un souvenir personnel de leur rencontre avec Glezos.

De la Résistance et de la Guerre civile jusqu’aux mouvements contemporains, il a représenté la continuité d’un esprit de lutte, la ligne rouge de l’engagement, du courage et du sacrifice. Et quels que soient les désaccords que l’on pouvait avoir avec Glezos sur une question ou une autre, il était la preuve vivante de cette « nouvelle humanité » que le mouvement communiste avait envisagé : toujours engagé mais l’esprit ouvert, prêt à expérimenter, insistant sur la démocratisation, tentant d’éviter le dogmatisme et la mentalité bureaucratique.

Il ne représentait pas une ligne particulière ou un programme. Il incarnait l’esprit de lutte et de résistance dans une société qui, au cours des dix dernières années, est passé de l’insurrection et de l’espoir à la capitulation et la défaite. Un esprit de résistance et de combat plus que jamais nécessaire aujourd’hui.

En raison des restrictions imposées par la pandémie, l’enterrement de Glezos ne sera pas une manifestation de masse comme il l’aurait voulu. Mais saluons ce soir le « dernier partisan » et l’évidence de la place qu’il occupe dans notre mémoire collective, dans notre pensée et nos sentiments.

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