Au sortir du confinement, la revalorisation des métiers à prédominance féminine est à l’ordre du jour après que les infirmières, aides-soignantes, caissières et aide à domicile se soient trouvées en première ligne pour gérer la crise sanitaire. Un reportage de Cash investigation est consacré à l’égalité professionnelle tandis qu’une pétition de chercheuses et de syndicalistes recueille près de 65 000 signatures[1].

Dans les métiers du cinéma, cette question peut se poser pour les scriptes. Dans les années 1950, on parlait de « script-girl » ou de secrétaire de plateau. Elles étaient alors les seules femmes sur les plateaux : il y avait les habilleuses en loges, pour les costumes et les monteuses, en gants blancs, travaillant sur la pellicule. On considérait sans doute que les femmes étaient naturellement aptes à faire ces métiers – linge, minutie, secrétariat – tâches qui ne nécessiteraient donc pas de qualification. Ces trois métiers considérés comme féminins ont été dès le départ sous-valorisés financièrement.

Depuis 2012, la nouvelle convention collective a réévalué leur rôle : iels passent « cadres » tandis que la référence au sexe a disparu et l’aspect artistique du métier est mis en avant[2]. À propos du métier de scripte, Alain Resnais écrit : « La scripte va me forcer par son raisonnement à trouver les contradictions d’un scénario ou ses incohérences, quitte à les dissimuler, les corriger ou les exagérer… Elle est la colonne vertébrale du film… Autant dire qu’elle est indispensable de la préparation jusqu’à la fin du tournage. » Cependant, elles continuent d’occuper une « place subalterne par rapport aux chefs de poste dans la hiérarchie professionnelle et salariale. »[3]

#Metoo, les combats sur les violences sexistes et à l’automne, le témoignage d’Adèle Haenel a relancé la volonté de réaffirmer la dignité des femmes dans le cinéma. Pour les scriptes, ou les habilleuses, cela veut dire également combattre la discrimination sexiste qui se traduit par un salaire inférieur à celui qu’elles pourraient prétendre du fait de leur qualification.

Scripte depuis 1972, syndiquée au syndicat historique du cinéma, le SNTPCT, puis au Spiac (CGT) et partie prenante du mouvement des intermittent-e-s au début des années 2000, Bénédicte Kermadec revient sur la nécessaire revalorisation de son métier.

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Contretemps : Peux-tu revenir sur le métier de scripte ?

Bénédicte Kermadec : La scripte fait partie de l’équipe mise en scène. Je commence par une lecture active et en quelque sorte critique, du scenario, quelquefois bien en amont du tournage. Puis je démarre mon travail de préparation afin de suivre le récit au fil de l’écriture cinématographique sur le plateau.

J’effectue un pré-minutage, qui évalue la durée de chaque scène du film, et une continuité qui sera envoyée à chaque département : mise en scène, lumière, décoration, costume, maquillage, coiffure, montage… Je participe à des lectures artistiques avec les comédien·ne·s autour de la table, à des lectures techniques, à des réunions pour les SFX — effets spéciaux —, à des essais filmés, à des repérages. Selon les projets je participe au découpage en préparation ou directement sur le plateau, au fur et à mesure qu’il s’élabore. Je suis les avancées, les périples parfois inattendus de l’écriture cinématographique afin d’en intégrer les modifications au fur et à mesure du tournage des plans.

Historiquement, la scripte remplissait des rapports — ­image, montage, production — et rendait des comptes sur l’emploi du temps de la journée. Certain·e·s réalisateurs/trices ont encore, de ce fait, une image stéréotypée de nous, psychorigides sur les raccords, les axes ou simplement « bonnes à remplir des formulaires ». Il s’agit pourtant de bien autre chose, même à l’époque où la scripte était la seule femme sur un plateau essentiellement composé d’hommes en cravate ou d’hommes en bleu de travail…

Depuis, le métier a évolué. Le passage au numérique a modifié les rythmes de tournage. Les films se tournent plus rapidement :  temps d’éclairage moindre, appareils plus légers. Auparavant, le coût de la pellicule entrainait de nombreuses mises en place, puis des répétitions avant de commencer à tourner un plan. Ne pouvant pas multiplier les plans, ni les prises, les réalisateurs se tenait à des choix de mise en scène très précis.

Aujourd’hui, le numérique permet d’enregistrer de nombreuses versions différentes. Cette souplesse génère une matière filmée bien plus importante. Elle laisse place à des improvisations, à des propositions de la part des acteurs et des actrices, à des plans « volés » sur le plateau. Un film est pratiquement toujours tourné dans le « désordre ». Aujourd’hui, il n’y a guère que la scripte qui travaille sur le plateau avec un scénario complet : le « jour à jour », qui est distribué le matin à l’ensemble des techniciens ne contient, comme son nom l’indique, que les scènes prévues du jour. De ce fait, nous maintenons et garantissons aux cotés des réalisateurs/trices un regard global sur le film en cours de construction. Au fil du tournage nous constituons la mémoire du récit cinématographique tel qu’il se présentera au stade du montage.

Nous travaillons sur le sensible, cette étrange et vibrante matière qui émerge, se peaufine au fil des plans, des séquences et qui s’organise au contact des doutes, des questions, des contradictions qui peuvent apparaitre. Il s’agit de les déployer, les rendre fertiles si possible, ou signaler des chemins de traverse.

L’économie de tournage est sévère et le temps presse toujours. Notre seul enjeu est de voir ce qui se trame, ce qui se tisse, ce qui se construit dans la mise en œuvre de l’écriture cinématographique, quelque soient les moyens de production, les éléments techniques réunis, les temps et les rythmes de tournage.

Nous pouvons également intervenir au stade du montage, là où notre regard peut contribuer à rétablir une ardeur initiale, retrouver une inspiration égarée ou le frisson souhaité.

 

Les scriptes se sont organisées en association : depuis quand et pourquoi avez-vous lancé LSA (Les Scripts Associés) ?

Quand j’ai commencé, il y avait des réunions syndicales sur les plateaux de façon systématique : j’ai appris le métier en même temps que la convention collective. Mais dans les années 1980-1990, il me semble que la puissance du libéralisme et la précarisation qu’elle génère, a entrainé une perte de l’aura des syndicats auprès des jeunes technicien·ne·s .

Au début des années 2000, les luttes pour la défense du statut des intermittent·e·s recréent du collectif, le théâtre vivant monte au créneau et par ricochet entraine le cinéma et l’audiovisuel. Les syndicats n’en constituent pas forcément les principaux relais.

Nous sommes quelques scriptes à vouloir créer notre propre association, peu de temps après, avec pour objectif de faire connaître le métier, le défendre et réfléchir collectivement à nos pratiques, car nous sommes la plupart du temps isolées.

En se constituant en association, nous avons réussi  à imposer un changement de nom, ne plus être script-girls ou secrétaires de plateau. Par ailleurs, on a fait reconnaître le poste d’assistant·e scripte, afin de les sortir des « stages » non rémunérés. On est bien des cheffes de poste, avec une équipe, si nécessaire. De ce fait, la création de LSA répond également à un enjeu de transmission du métier.

 

Justement, dans la reconfiguration du métier, le poste d’assistant·e scripte a été créé. Peux-tu revenir sur son rôle ?

Dans les années 1970, on faisait 4 à 10 plans les bons jours, pellicule et lourdeur des équipements obligent. Aujourd’hui on arrive facilement à 30 plans et encore, sans compter ceux tournés à 2 cameras. On a besoin d’être secondé par une assistant·e, avec la formation adéquate pour assumer en équipe l’ensemble de nos responsabilités.

L’époque où les anciens techniciens ou ouvriers confondus avaient le temps pendant une « installation » d’accompagner les jeunes scriptes, ou autres techniciens débutants, en partageant expérience et savoir-faire est révolue. Auparavant, sans retour d’image, sauf à travers l’œilleton de la caméra pour un court instant, notre regard se fabriquait, progressivement, au pied de la caméra afin d’intégrer la notion de cadre, du champ et du hors champ, du rythme d’un plan, en direct et sans retour immédiat possible. Le regard s’aiguisait ainsi, indispensable pour avancer sans attendre les rushes, c’est à dire la projection sur grand écran de ce qui avait tourné la veille (dans le meilleur des délais possible).

Aujourd’hui, les retours vidéo, sur toutes sortes d’écrans, sont bien pratiques et formidables pour l’ensemble des concernés qui surveillent et contrôlent leur travail mais notre regard de scripte garantit encore et toujours la lecture immédiate de la qualité artistique globale du plan, en lien avec le projet désiré et dirigé par la mise en scène. Il intègre plusieurs grilles de lecture.

Dans le contexte post-confinement, à l’heure des reprises de tournage, pour faire des économies, des producteurs ont refusé à des scriptes la présence de leur assistante pour reprendre le tournage des films auxquels elles participaient avant le confinement. J’ai été confronté à ce refus. Et il ne m’était pas envisageable d’effectuer mon métier seule sur le projet qui avait été interrompu après 5 semaines de tournage. Par conscience professionnelle, par solidarité avec mon assistante et au-delà pour l’avenir des assistant-e-s , et des jeunes scriptes peut être plus fragiles, j’ai  refusé de me soumettre  à une telle mesure indigne faite à mon métier et je ne suis pas la seule.

C’est d’autant plus choquant que dans le contexte sanitaire qui tend à limiter les circulations, afin de respecter les distanciations physiques, le poste d’assistant·e contribue justement à maintenir en toute sécurité le lien indispensable entre la première ligne du plateau et la zone de préparation HMC (Habillage, Maquillage, Coiffure). Je ne crois pas globalement que d’autres chefs de poste aient été confronté à la privation d’un membre aussi essentiel dans leur équipe.

La « composante féminine » de notre métier donne-t-elle à croire encore à une forme de soumission naturelle ? Entraine-t-elle une invisibilité des compétences exigées dans l’exercice de notre travail ? Il est même possible que cela se soit aggravé en ces temps rudes et confus de violence économique effrontée.

 

Pourquoi revaloriser le métier de scripte ?

En ce qui concerne la grille des salaires, quand j’ai démarré, je crois me souvenir que j’étais payé comme un assistant caméra. Aujourd’hui, ils sont au-dessus. Malgré mon expérience, je  parviens difficilement à faire jouer l’ancienneté et à ne pas rester «  au minimum syndical ». Je dois souvent  défendre mes contrats afin que mes heures supplémentaires, mes temps de préparation soient simplement comptabilisés sur la base de la convention collective. Je me bats aussi pour avoir une mise à disposition de matériel – tablettes numériques, ordinateur, smart phone, logiciel de préparation spécial scripte et organisé à ma guise et en fonction du projet –, ce qui correspond à un fond d’outils qui m’appartiennent.

Les chefs de poste dont le métier est estimé et inscrit en haut des grilles salariales parviennent à obtenir un salaire en fonction de leur expérience et de la reconnaissance de leur talent. C’est pratiquement inimaginable pour un·e scripte.

Pourtant la palette des compétences qu’on met en jeu est vaste. La formation initiale des scriptes à la Fémis , la grande école de  cinéma, s’effectue par concours à Bac + 2, suivie par 3 ans d’études, donc Bac + 5 au final ; une véritable qualification donc. Pourtant, les assistant·e·s scriptes qui sortent de la Femis sont placées dans la grille des salaires en catégorie 6, au même niveau que les « auxiliaires » de régie par exemple, qui ne nécessitent aucune qualification particulière.

Pour conclure, j’aimerais reprendre les mots récents d’une collègue : « Ne lâchons rien, tenons bons, notre métier en vaut la peine et mérite d’être reconnu à sa juste valeur !! » Et rappeler quelques citations –  en dédicace –  à tou·te·s mes collègues :

Si la mise en scène est une musique, la scripte est celle qui repère les fautes de copie, les dissonances pour les éliminer ou en faire des figures de style. Son oeil écoute (Bertrand Tavernier)

Sensible aux aspects plus poétiques, plus lyriques, plus latins du jeu, du film, de l’émotion, la scripte est aussi quelqu’un qui a des considérations techniques : la durée, l’efficacité, le fil narratif de l’histoire. C’est la personne dont je sollicite l’opinion en premier (Xavier Dolan).

Une scripte veille sur le film en douce, par opposition à la nécessaire évidence des relais créés par l’assistant de la mise en scène. Elle oblige tout le monde à se poser les vraies questions, non pas « comment faire » mais « pourquoi faire » (Claire Denis).

 

Illustration : Tournage de « Mon oncle » aux studios de la Victorine, avec Sylvette Baudrot, scripte. Photographie d’André Dino (détail), 1956. © Les Films de Mon Oncle-Specta Films C.E.P.E.C.

 

 

Notes

[1] https://www.change.org/p/emmanuel-macron-revalorisez-les-emplois-féminisés

[2] Gwenaële Rot, « Noter pour ajuster. Le travail de la scripte sur un plateau de tournage », Sociologie du travail, Vol. 56 – n° 1 | 2014, 16-39.

[3] Ibid.

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