María de la Concepción Tonda, autrice du texte que nous présentons ici, fut élève du philosophe équatorien Bolívar Echeverría dans les années 1970, dans le cadre du célèbre Séminaire de lecture du Capital de Karl Marx qui eut lieu à cette époque au sein de la Faculté d’Économie de la Universidad Nacional Autónoma de México. Cette « glose critique à l’interprétation de Bolívar Echeverría », résultat de sa participation à ce séminaire, fut présentée durant le cours « El Capital : objeto, teoría, estructura y método », donné collectivement en février 1983 au sein de la Faculté de Sciences Politiques et Sociales de la même université.

Selon la lecture de la critique de l’économie politique de Marx que développe Bolívar Echeverría, l’objectif de toute l’œuvre de Marx est de donner un fondement à la théorie et au programme stratégique de la révolution communiste. Or, la théorie du processus de travail est centrale dans cet effort, étant donné qu’elle permet de concevoir et d’organiser cette révolution comme tendance essentielle du mode de production capitaliste. Cette théorie du processus de travail est également clé pour la formulation des concepts de subsomption formelle et réelle du processus de travail au capital, concepts qui permettent aussi bien de mesurer l’exploitation de l’ouvrier par le capital que le déploiement historique du mode de production bourgeois.

Par le biais de l’exposition et du commentaire critique de certains passages du cours donné par Bolívar Echeverría au sujet de cette théorie – cours qui sont jusqu’à présent inédits –, l’autrice tente de participer à la diffusion du précieux travail de son professeur, tout en montrant les implications théoriques et politiques que peuvent avoir les nuances qu’elle établit entre ce travail et sa propre réflexion.

Le texte, originellement publié par la maison d’édition Itaca en 1997, est en cours de réédition – toujours chez Itaca –, aux côtés d’autres travaux de la même auteure. La mort de celle-ci, en septembre 2019, a encouragé la traduction française de son travail, avec le double objectif, d’une part, de faire connaître cette réflexion profonde et rigoureuse et, d’autre part, de rendre hommage à cette grande connaisseuse de l’œuvre de Marx et du marxisme critique. (Fleur Gouttefanjat)

***

Prologue

Par le présent travail[1], je prétends contribuer au développement de la conscience des sujets révolutionnaires (ce que Marx et Engels, dans leur prologue à la Sainte Famille, considèrent comme un « humanisme réel »), conscience que le capitalisme cherche à diminuer constamment par le biais de multiples et diverses théories (parfois contradictoires les unes avec les autres) qui prétendent démontrer la caducité totale ou partielle de la pensée de Marx.

Le centenaire de la mort de Karl Marx est un bon moment pour expliquer, de façon consistante, dans quelle mesure sa théorie critique du mode de production capitaliste continue d’être valide. Il ne s’agit pas d’une théorie révolutionnaire parmi d’autres mais, au contraire, du centre de toute théorie radicale souhaitant questionner en profondeur la réalité actuelle. Il est fondamental de saisir cela aujourd’hui, à l’heure où le mode de production capitaliste – et les contradictions qui lui sont propres – se sont développés de façon monstrueuse.

Je chercherai ici à expliquer pourquoi la critique du capitalisme gravite autour de la théorie marxienne du processus de travail, théorie qui, par conséquent, doit être récupérée, développée et diffusée.

Je ferai pour cela une glose aux notes que j’ai prises lors du cours donné par Bolívar Echeverría, intitulé « Économie et philosophie », à la Facultad de Filosofía y Letras de la UNAM au printemps 1976. Je différencierai mes réflexions de celles de Bolívar Echeverría afin de laisser transparaître aussi bien ma gratitude pour son enseignement que ma distance critique vis-à-vis de celui-ci, étant donné que je me permettrai également de le critiquer. Les réflexions essentielles de cet auteur, impossibles à trouver chez d’autres, ne sont malheureusement pas publiées. L’exposition que j’en fais pourra donc enrichir les lecteurs[2].

 

I. Intention de Marx lorsqu’il formule sa théorie sur le processus de travail

L’objectif de Marx est de donner un fondement, en termes matérialistes, historico-concrets, et à travers l’analyse critique du mode de production bourgeois, à la révolution communiste. Le noyau de cet effort est constitué par la théorie marxienne du processus de travail. Cette théorie permet en effet à Marx d’ériger, en général, la révolution communiste, communautaire, comme tendance basique du développement de l’humanité et, en particulier, comme tendance essentielle du développement historique du mode de production capitaliste.

De façon essentielle, le développement historique concret de l’humanité a consisté jusqu’à aujourd’hui en une lutte pour obtenir les conditions matérielles qui permettent la plénitude et le déploiement du bonheur des divers sujets sociaux. Quand il parle de processus de travail, Marx fait donc référence au sens fondamentalement affirmatif de l’histoire, à sa tendance positive immanente. L’aliénation de cette tendance structurelle positive est la caractéristique historique spécifique du mode de production capitaliste, caractéristique qui le différencie d’autres modes de production. Le mode de production bourgeois est, par conséquent, une configuration, une forme de réalisation historico-concrète aliénée de cette tendance positive qu’est le processus de travail. Pour cette raison, ce mode de production contient en lui-même le germe de sa propre dissolution : sa configuration comme processus de valorisation de la valeur contredit, aliène, sa structure basique[3] ; son développement sera donc le développement de cette aliénation. De son côté, la révolution communiste est une négation de négation[4] qui tend au dépassement, ou à la négation totale, de toute aliénation, c’est-à-dire de toute négation, comme nous le verrons par la suite.

Le mode de production capitaliste est donc, et de façon prioritaire – au-delà du fait qu’il produit marchandises et plus value – le moyen de production de la révolution communiste, la force productive de la société communiste.

Marx conclut son exposition des hypothèses centrales de sa critique de l’économie politique (La Sainte Famille, chapitre IV) en affirmant qu’il est nécessaire d’avoir « des connaissances tout à fait positives sur le mouvement de la propriété privée »[5].

Analyser en termes positifs les relations entre les différents propriétaires privés capitalistes – les relations sociales de production capitaliste – ne signifie pas pour Marx les analyser de façon positiviste, avec un scientisme froid et distant qui se prétend objectif ; cela signifie, bien au contraire, les analyser comme fondement positif ou existant[6], comme forces productrices objectives et subjectives de l’affirmation totale, du bonheur plein de l’ensemble des sujets sociaux, d’une société véritablement humaine. Cette connaissance positive implique que nous établissions une relation d’intériorité, chaleureuse, passionnée, avec notre réalité sociale, relation distincte de celle, aliénée, étrange et distante, propre au scientisme bourgeois[7] ; elle implique que nous assumions positivement notre réalité, que nous la mettions en adéquation avec notre être essentiel[8].

 

II. Fonction argumentative du chapitre V du Capital : « Processus de travail et processus de valorisation »

L’importance fondamentale de l’analyse du processus de travail au sein de l’argument total de l’œuvre de Marx peut être observée dans différents moments stratégiques du mouvement argumentaire de celle-ci, aussi bien de son ensemble que de chacune de ses parties.

 

1) Fonction argumentative du chapitre V en référence aux trois tomes du Capital

L’objectif du Capital (Critique de l’économie politique) peut être formulé de la façon suivante. Il s’agit de l’analyse critique du mode de production capitaliste, du processus de reproduction sociale capitaliste ou du processus de travail sous sa forme capitaliste. Nous pouvons considérer comme synonymes ces trois concepts.

Dans le tome I de son œuvre, Marx analyse le processus de reproduction sociale capitaliste dans sa forme immédiate ou basique ; dans le tome II, dans sa forme médiate, en tant que processus auquel la circulation sert de médiation ; dans le tome III, le processus de travail capitaliste est analysé dans sa forme réelle, dans son développement ou tendance constitutive.

La contradiction, mystification ou aliénation, noyau et base du processus de reproduction capitaliste, est exposée dans le chapitre V du tome I du Capital, ce qui fait de celui-ci le chapitre central dans l’argument total de l’œuvre ; les différentes sections de l’œuvre ne sont que différents moments du processus de travail, de façon que la critique du mode de production capitaliste se trouve concentrée dans la critique du processus de travail capitaliste, du processus de production de la plus-value.

En effet, ce processus est, de façon basique, l’unité contradictoire du processus de travail et du processus de valorisation. La tendance essentielle, affirmative du processus de reproduction sociale – le processus de travail en tant que structure transhistorique, commune à tout mode de production -, existe ici de façon aliénée : comme structure subordonnée au processus de valorisation de la valeur (processus de production de la plus-value). Ce fait s’exprime ensuite dans la contradiction ou relation aliénée entre le travail social vivant (force de travail ou capacité de travail) et le travail social mort (moyens de production).

Cette contradiction basique, dans son développement, est l’objet d’exposition des 3 tomes du Capital. La critique des différentes formes mystifiées de la plus-value, analysées dans le tome III – profit, capital commercial, capital productif d’intérêts et rente foncière -, trouve son fondement dans la critique de la première mystification essentielle du processus de travail capitaliste décrite dans le chapitre V du tome I. De la même façon, dans le tome II, Marx analyse le processus de circulation en tant que moment du processus de reproduction, depuis la perspective de la production comme moment déterminant de ce processus.

 

2) Fonction argumentative du chapitre V en référence aux quatre premiers chapitres du tome I du Capital

Le fait que le mode de production capitaliste – la richesse capitaliste dans son ensemble – s’érige sur cette contradiction essentielle n’est pas quelque chose qui saute aux yeux ; il s’agit d’un fait qui est occulté réellement – et, par conséquent, également idéologiquement -, d’un fait fétichisé. Pour cette raison, Marx doit traiter, dans les 4 premiers chapitres du Capital, cette occultation. La sphère de la circulation est le lieu où se réalise ce camouflage ; en ce sens, il s’agit de la sphère de l’apparence[9].

La richesse est, apparemment, argent qui s’accroît – une simple chose, marchandise argent. Cet accroissement trouve apparemment son origine dans la sphère de la circulation, dans le marché, dans l’échange ; supposément, en vendant ma marchandise, j’obtiens une plus-value parce que je la vends à un prix supérieur à sa valeur.

Marx démontre dans le chapitre IV – le seul de la deuxième section – que l’accroissement de l’argent se réalise dans le processus de circulation mais qu’il trouve son origine en dehors de celle-ci, dans le processus de production capitaliste – objet particulier de l’analyse du chapitre V et objet général du reste du tome I. Sur le marché, le capitaliste acquiert – à travers un échange apparemment équivalent – la marchandise force de travail, dont la consommation représente précisément le processus de production de plus value, de cet argent qui a augmenté. Ce processus de consommation de la force de travail pour produire de la plus-value correspond au processus de travail subordonné au processus de valorisation étudié dans le chapitre V du tome I du Capital.

De cette façon, dans le chapitre IV, le processus de circulation a été démystifié car il devient clair que dans cette sphère ne s’effectue pas un échange équivalent entre possesseurs de marchandises distinctes. L’échange de la force de travail contre de l’argent, contre du capital, est, effectivement, la condition initiale du processus de production de plus-value. Mais il ne s’agit pas d’un échange entre équivalents – comme veut le faire croire la classe capitaliste – mais d’une duperie. Dans le chapitre V, il est démontré que le capitaliste achète une marchandise qu’il a lui-même réduite à du travail mort (force de travail abstraite) afin de pouvoir la consommer pour ce qu’elle est en vérité : du travail vivant (force de travail concrète, vivante) ; il paye la valeur de cette marchandise mais consomme sa valeur d’usage spécifique : la capacité humaine essentielle de créer de la richesse, la qualité humaine par excellence, la vie même des hommes. L’analyse de ce processus de consommation – consommation productive – montre que le capitaliste a réussi à acheter, consommer et payer quelque chose qui est, en réalité, impossible à payer et ceci grâce à la réduction de la nature humaine en processus de déploiement à une simple chose.

 

3) Fonction argumentative du chapitre V en référence au reste du tome I du Capital

Une fois démystifiée la base générale de la production de plus-value, le chapitre V nous introduit à ce qu’est proprement l’analyse critique de la forme immédiate ou basique du processus de production capitaliste – objectif du reste du tome I (chapitres VI à XXV) -. De cette façon, l’argument du reste du tome I n’est rien d’autre que le déploiement de l’explication des différents moments du processus de travail exposée dans le chapitre V. Dans les chapitres VI et VII (« Capital constant et capital variable » et « Le taux de survaleur »), Marx expose les éléments constitutifs du processus de travail capitaliste – depuis la perspective du produit capitaliste -. Par la suite, mettant en mouvement les éléments décrits antérieurement, Marx expose le processus de production capitaliste dans son fonctionnement essentiel ou basique, comme processus de production de plus-value (sous sa forme absolue dans la troisième section et sous sa forme relative dans la quatrième section). Dans les sections 5 et 6, Marx parle des résultats du processus de production capitaliste : la plus-value et le salaire, et dans la septième section – « Le procès d’accumulation du capital » – Marx expose le processus de production capitaliste dans sa forme de développement immédiate ou basique, comme processus de reproduction de plus-value, comme système répétant et élargissant l’exploitation du travail vivant, processus qui, pour être mené à bien, inclut son auto-occultation mystificatrice.

 

III. Qu’est-ce que le processus de travail ? Structure transhistorique du processus de travail

J’expliquerai ici la signification du processus de travail chez Marx. Pour cela, je suivrai l’interprétation de Bolívar Echeverría, une des seules qui récupèrent et développent en termes très précis l’intention de Karl Marx. Je discuterai ensuite, dans la partie finale de cette rubrique, quelques aspects de cette interprétation.

 

1) Processus de travail et processus de reproduction sociale

La praxis ou le processus de travail est, comme tout processus grégaire de reproduction, un processus de production/consommation indirect (médiat), c’est-à-dire, réalisé par le sujet via la production/consommation d’objets intermédiaires ou de nature transformée.[10]

Le processus de travail en général est un processus de reproduction dont le caractère spécifique réside dans le fonctionnement double du sujet : comme sujet I, sujet qui produit, et comme sujet II, sujet qui se reproduit. Le sujet qui doit se reproduire possède une forme qui doit être recréée ; le sujet produit la forme du sujet qui se reproduit. Il s’agit d’un processus métactif dans la mesure où est produite non seulement la corporéité du sujet (processus actif) mais aussi, parallèlement, la forme de cette corporéité (processus méta-actif) ; il s’agit d’un processus actif dans la mesure où se reproduit le contenu et d’un processus méta-actif dans la mesure où se reproduit la forme. Les formes de la communauté ne sont pas acceptées comme étant données mais doivent, au contraire, être reproduites. Ce caractère méta-actif ou reproductif de la forme du processus de reproduction sociale se manifeste dans différents éléments qui constituent le processus de travail[11].

Le processus de travail est un processus d’échange entre l’homme et la nature durant lequel l’homme s’objective – se « naturalise » – tandis que la nature s’humanise. C’est à travers ce processus cyclique de production et consommation se réalisant de façon médiate, c’est-à-dire via un ensemble d’instruments ou de moyens de production, que les hommes s’autoreproduisent. Les « objets intermédiaires » qui entrent en jeu dans ce processus sont subordonnés à l’exécution ou à la satisfaction d’un ensemble ouvert de finalités ou de nécessités des sujets sociaux. Le processus de travail est donc une activité adéquate à des fins (téléologique) ; il correspond à la réalisation d’un ensemble de finalités sociales et c’est en cela que réside sa spécificité[12].

Ce processus reproduit également une forme sociale (formation sociale) concrète, historique et spécifique, un type de relations sociales. Dans cet échange avec la nature, les sujets sociaux reproduisent ainsi la forme qui les rassemble, la modalité de leur reproduction, leur mode de production[13]. Ces relations sociales sont à la fois condition et résultat du processus de travail[14]. Il s’agit donc de relations sociales-matérielles – c’est-à-dire des sujets entre eux et de ceux-ci avec leurs conditions objectives de vie – et subjectives qui se concrétisent dans un ensemble de valeurs d’usage. Ces mêmes relations représentent, par conséquent, une valeur d’usage totale, qui englobe les différentes valeurs d’usage particulières.

Le premier moment du processus de travail – conçu dans ce sens large, comme processus de reproduction – est celui de la production de ces valeurs d’usage tandis que le dernier moment de ce processus est celui de la consommation ou jouissance de celles-ci[15]. Le processus de travail se réalise complètement durant le moment de la consommation, avec la satisfaction des nécessités sociales. Durant le premier moment, les sujets objectivent leurs capacités sociales individuelles tandis que dans le second ils s’approprient ces capacités ; durant ce second moment, le processus de travail réalise sa tendance basique[16].

Ce processus cyclique – structure basique du processus de travail – peut être contredit au moment même de sa réalisation si le mode par lequel il se produit ou se réalise l’affirme seulement de façon unilatérale. Au contraire, si ce mode de réalisation l’affirme pleinement, une telle contradiction sera inexistante. L’issue d’une telle affirmation dépend du degré d’adéquation des conditions objectives (moyens de production) aux finalités subjectives[17]. Si les conditions objectives sont rares, insuffisantes, les capacités humaines pourront seulement se déployer de façon limitée, aliénée.

 

2) Les éléments du processus de travail

a) Le facteur subjectif du processus de travail ; activité adéquate à des fins et essence humaine historico-concrète

Si nous observons le sujet dans sa structure, nous remarquerons qu’il s’agit d’un sujet communautaire, d’une communauté sociale complexe qui s’auto-projette. Nous partons donc de la structure complexe d’une communauté dont l’identité concrète – et, par conséquent, la figure des individus qui intègrent cette communauté – est constituée en accord à un sujet dual et dynamique composé, d’une part, d’un sous-système de reconstitution de ses fonctions vitales, ou de reconstitution des nécessités de consommation, et, d’autre part, d’un autre sous système de production ou de division du travail. Ces deux sous-systèmes sont liés à travers un équilibre changeant dans lequel le jeu entre production et consommation détermine le lieu de chaque sujet individuel. C’est cet équilibre qui va constituer la structure de cette communauté qui s’auto-projette ou, dit autrement, qui établit la nécessité de sa figure concrète. Il s’agit d’une communauté qui se constitue comme agent (sujet I) et comme résultat (sujet II) de l’existence de la forme concrète de ses rôles sociaux, d’une communauté productrice et consommatrice de sa propre forme sociale.

La structure sociale doit être autoproduite, projetée, à la différence des sujets protosociaux qui reproduisent la forme de leur vie seulement en reproduisant leur corporéité. Pour ceux-ci, la forme apparaît comme étant hors de contrôle. Ils sont pris dans un processus qui ne jouit pas de sa propre forme, qui ne la reproduit pas. Il s’agit donc d’un processus actif mais pas méta-actif.

Ce processus d’autoproduction de la forme détermine le fait que le sujet soit la partie déterminante du processus de travail ; c’est par rapport à cette tension autour du sujet que les autres éléments du processus de travail, où les sphères de la production et de la consommation constituent les éléments de l’équilibre toujours changeant, acquièrent une définition. C’est en accord à cette fonction d’auto-projection que nous pouvons définir la structure des moyens de travail, la fonction qui, en eux, est présente.

Le facteur subjectif est le facteur déterminant du processus de travail, processus qui n’est autre que le processus de réalisation de l’essence humaine. L’activité adéquate à des fins constitue la nécessité structurelle du sujet, ce qui le définit essentiellement, le différenciant par rapport aux autres êtres vivants. L’activité adéquate à des fins décrit le mode de comportement transhistorique (permanent) de l’homme face à la réalité, la relation entre le sujet et son objectivité.

L’homme est essentiellement un être générique – dit Marx dans ses Manuscrits économico-philosophiques de 1844 – ; il est avec lui-même même quand il est hors de lui ; il adapte constamment l’objectivité (l’ensemble des objets et sujets intégrants la richesse sociale) à ses propres fins. Nous affirmons donc que l’homme est un être générique en tant qu’il est un être de genre, grégaire, communautaire, social par nature et, du fait qu’il se génère lui-même, il est souverain et autoreproducteur de son être essentiel. Marx ajoute que l’homme est un être générique car il met tous les genres – toutes les choses – pour lui.

Cependant, l’essence humaine doit être comprise comme une essence historico-concrète car son contenu objectif n’est pas déterminé, elle est toujours en production, en train de se développer. Pour cette raison, le processus de travail est nécessairement un processus configuré historiquement ; c’est ainsi que le détermine son supposé basique, l’a priori essentiel, la force sur laquelle il se lève : le besoin matériel vivifiant.

L’essence humaine n’est pas un être abstrait, existant à la marge de la corporéité humaine ; elle a une forme sociale concrète, elle correspond à un système déterminé de nécessités et de capacités sociales. Cette nécessité vitale du sujet dépend de ses propres objectivations – « manifestations de l’essence humaine », dit Marx dans La Sainte Famille -, elle se réalise à travers certaines forces productives historico-concrètes.

Nous ne nous trouvons donc pas face à une essence chimérique, à l’Idée absolue hégélienne, génératrice de tout le réel, ou bien à l’argent qui génère plus d’argent, au capital qui s’autovalorise, comme dans le discours de l’économie politique bourgeoise[18]. Nous nous trouvons face à des hommes concrets qui s’autoproduisent, qui créent leur propre réalité sociale. L’essence humaine est un processus de développement infini et déterminé de l’humanité ; elle n’est donc pas une chose mais une puissance : un ensemble de relations sociales entre sujets faits de chair et d’os mis en tension historique.

La conception marxienne du processus de travail comme unité indissoluble d’une structure transhistorique (essence humaine) et d’une configuration historico-concrète de celle-ci (essence humaine historico-concrète) est le fondement du matérialisme historique.

Louis Althusser se trompe lorsqu’il soutient que, dans Le Capital, Marx rompt avec la « conception du travail comme essence de l’homme », avec « l’idéalisme du travail » qu’implique cette conception – propre aux Manuscrits de 1844 – pour enfin arriver à « une conception matérialiste de la production »[19]. Nous avons vu que le travail constitue précisément l’essence humaine et que cette essence est matérielle. L’assise matérialiste, positive[20] de l’essence humaine constitue le fondement matérialiste du processus de travail social ; le processus de production correspond au processus d’autoreproduction concret de l’essence humaine. Marx réalise cette argumentation dans les Manuscrits de 1844.

Dans Le Capital, Marx expose la structure du processus de travail de façon très condensée, sans rendre explicites les supposés de cette conception. Précisément parce que cette structure essentielle est une réalité concrète, Marx s’occupe fondamentalement, dans la description du mode d’existence capitaliste de l’essence humaine, de montrer, en premier lieu, en quel sens cette modalité historique contredit la structure transhistorique du processus de travail (paragraphe 1) et, en deuxième lieu, comment est-ce que la configuration capitaliste de ce processus – le processus de valorisation de la valeur (paragraphe 2) – doit s’autodissoudre en générant une nouvelle forme sociale d’autoreproduction, un processus véritablement communautaire d’appropriation de la richesse sociale.

Dans les Manuscrits de 1844, Marx présente les présupposés de sa conception du travail, puis développe cette conception tout au long de son œuvre et la présente finalement de façon terminée dans Le Capital, où il analyse le processus de travail capitaliste dans sa forme immédiate (tome I), dans sa forme médiate (tome II) et dans sa forme réelle ou absolue (tome III).

Dans le chapitre V du Capital, la continuité entre l’œuvre du jeune Marx et celle du « vieux Marx » est évidente – même si Althusser ne perçoit vraisemblablement pas les évidences –, ce qui rend insoutenable la scission qu’Althusser prétend établir. L’argumentation du Capital contient et développe l’argumentation des Manuscrits de 1844. Dans Le Capital, Marx réalise la critique de l’aliénation, en termes capitalistes, du processus de travail ; les supposés de la critique de ce travail aliéné ont été explicités dans les Manuscrits de 1844.

Expliquons plus en détail la fonction du facteur subjectif du processus de travail grâce au concept de négation de la négation.

Le sujet se lie avec la réalité, avec l’objet (réalité historique), à travers une négation de négation, en ceci consiste le mode de son affirmation : le sujet nie ce qui le nie, il nie l’objet en tant que tel pour l’adapter à ses nécessités ; il a la « nécessité de nier de façon permanente la réalité existante via la production d’une réalité encore inexistante. Par le fait de s’établir des fins, l’homme nie une réalité effective et affirme une autre réalité qui n’existe pas encore »[21].

À travers ce mouvement de négation de négations, l’identité marxienne entre sujet et objet est argumentée positivement face à l’identité théologique spéculative du système hégélien. Cette dernière revendique une relation de dépendance, c’est-à-dire, une relation de détermination négative entre l’objet (l’Idée, génératrice de tout le réel) et le sujet (esclave de l’Idée), relation qui aboutit à un rapport d’exploitation, sadomasochiste entre les deux. Face à cette relation aliénée – sur la base de laquelle s’érige la richesse capitaliste -, Marx donne un fondement positif à la relation sujet-objet, en termes libertaires. La dialectique marxienne est une dialectique de la libération.

Le sujet – comme pouvoir naturel – nie positivement l’objet matériel. D’une part, il nie le caractère positif de l’objet, la matière en soi, le pratique inerte[22] (objet I, totalité I) ; les relations internes à l’objet sont niées, détotalisées, réduisant ce dernier à ses composants élémentaires (moment analytique). Mais, d’autre part, le sujet nie la positivité de l’objet en tant que celui-ci est la négation de la positivité humaine, c’est-à-dire que le sujet nie l’objet en vue de l’affirmation de la positivité du propre sujet ; par conséquent, le sujet nie les destructions (négations) précédemment effectuées par l’objet en synthétisant, en retotalisant l’objet, en le subsumant à ses fins (moment synthétique). Ce double mouvement d’affirmation et de négation est le processus de production d’un nouvel objet (objet II ou totalité II), d’une nouvelle réalité, d’une totalisation de totalités[23].

L’homme, par exemple, coupe un arbre et rompt ainsi l’harmonie interne de la nature ; la connexion entre l’arbre, la terre et le ciel, est tronquée. En effet, à ce moment, l’existence de l’arbre en soi est un obstacle pour la satisfaction d’une nécessité concrète : manger dans une assiette en bois, se reposer sur une chaise, etc. Le sujet imprime au bois une nouvelle harmonie en créant ce nouvel objet ; les éléments simples de l’objet I sont recomposés en de nouvelles relations complexes dépendantes des nécessités du sujet.

Le processus de production, constante négation de négations est donc un besoin immanent des sujets sociaux, une puissance ou possibilité de création ; c’est le déploiement des diverses capacités subjectives et c’est également le résultat objectif de celles-ci, une valeur d’usage à laquelle est inhérente – par l’harmonisation qu’elle implique – une figure esthétique totale concrète. Mais le processus de production est également consommation de cette valeur d’usage et, ainsi, reproduction des besoins et capacités sociales.

 

b) Le facteur objectif du processus de travail : la structure objective de la subjectivité

Le facteur objectif du processus de travail est constitué par un ensemble d’objets pratiques dont la valeur d’usage réside dans la satisfaction d’un besoin social de premier ordre, ou besoin immédiat, et/ou dans la satisfaction d’un besoin de second ordre, ou besoin médiat, libre ou ouvert. L’utilité immédiate de cet objet, ou moyen de production, réside dans le fait qu’il donne lieu à un objet I, destiné à la satisfaction d’un besoin immédiat. Au contraire, l’utilité médiate ou libre de ce moyen de production correspond au fait qu’il donne lieu à un ensemble ouvert de possibles objets pratiques II. À cette particularité correspond la spécificité des moyens de production.

Ce qui définit l’objet pratique comme instrument de travail est la possibilité de production d’un ensemble d’objets dont la valeur d’usage n’est pas prédéterminée. Les moyens de production créent quelque chose qui va au-delà de tous les objets concrets donnés. L’ensemble de ces moyens de production compose un système d’instrumentalité qui est ouvert, processuel (voir schéma 1).

Le produit, le bien produit, se caractérise – cela définit sa structure – par le fait qu’il est constitué par deux plans. Il est en effet déterminé par une double perspective qui traduit les deux moments du processus de travail : comme travail qui consomme et comme travail qui produit. Par rapport au premier moment, l’objet se définit comme valeur d’usage tandis que par rapport au second moment, il se définit comme produit. Le bien se définit en référence à ce double plan dans lequel se reflète le système de capacités et de nécessités du sujet ; ainsi, il y a des biens destinés à la reproduction du sujet et des biens destinés à la reproduction du processus de travail, à la reproduction d’instruments.

Les moyens de production, les forces productives sont des moyens de production de la subjectivité, des objectivations représentatives de celle-ci, des forces du développement illimité, infini, des capacités sociales ; ils représentent des moyens de réalisation d’un ensemble ouvert de finalités sociales-individuelles. Par conséquent, se manifeste dans le degré de développement des forces productives le degré d’adaptation d’un mode de production historique concret à la tendance essentielle de tout mode de production : le développement plein des sujets sociaux. C’est ici que se révèle la mesure dans laquelle les relations sociales sont ou non capables de réaliser leur sens immanent. Il pourra ainsi s’agir de forces productives rares, fragmentaires et, par conséquent, insuffisantes, ou de forces productives communautaires synthétisées et complètement en adéquation avec l’être du processus de travail.

En référence au fameux problème de la fonction déterminante des moyens de production dans le processus social de reproduction, Adolfo Sánchez Vázquez affirme, avec raison – débattant avec Louis Althusser -, que « le rôle prédominant des moyens de production souligné par Marx, loin d’éliminer la présence de l’homme concret comme sujet de la production, le souligne sans équivoque »[24].

En effet, les forces productives ne constituent pas, comme le voudrait Althusser, une structure objective étrangère aux sujets sociaux et qui les déterminerait ; elles constituent, au contraire, la structure objective, concrète, de la subjectivité. De cette façon, la base de leur caractère dominant – ou révélateur du degré de développement social – réside dans le fait que la subjectivité, l’essence humaine est nécessairement objective, comme nous l’avons vu antérieurement[25].

 

IV. Configurations, ou modalités historico-concrètes, du processus de travail

Si l’on considère la théorie de Marx sur le processus de travail, il est important de distinguer le processus de travail en tant que tel du processus de travail spécifiquement productif, processus de travail productif au sein duquel nous pouvons, par ailleurs, distinguer trois modalités :

1° processus de travail configuré de façon symbolique concrète, ou comme processus communautaire ;

2° processus de travail productif configuré de façon abstraite déterminée comme processus de travail productif en termes de producteurs individuels ; et

3° processus de travail productif configuré de manière abstraite déterminée comme processus de valorisation de valeur[26].

En effet, la structure transhistorique du processus de travail que nous avons décrite ci-dessus est simultanément une structure historique concrète, qui existe de façon configurée, sous la forme d’un certain mode de production spécifique.

Nous parlerons donc des différentes configurations générales, des différents modes de réalisation du processus de travail qui ont existé jusqu’à aujourd’hui, afin de pouvoir caractériser de façon critique le mode de production capitaliste. En effet, la critique de ce dernier implique la critique de toutes les formes de reproduction antérieures, formes contenues et niées par le mode de production capitaliste, étant donné que le développement historique de l’humanité n’est autre que le développement de formes de production, de processus de travail concrets produits et se contenant les uns les autres de façon successive.

Ce qui nous intéresse dans la conception de Marx, c’est le fait qu’il considère, en dernière instance, le communisme comme mode de production produit par le capitalisme et qui englobe donc ce dernier, qui en fait sa force productive. J’espère contribuer dans une certaine mesure au développement de cette très importante tâche qui, malheureusement, a aujourd’hui été oubliée par une grande partie de la gauche.

Nous parlerons de 3 différentes configurations historico-concrètes du processus de travail pour montrer comment a pu voir le jour le caractère contradictoire, l’aliénation capitaliste du processus de travail. Il s’agira, par conséquent, de voir quelles sont les contradictions ou aliénations précapitalistes que la dernière aliénation – capitaliste – contient. Toutes ces aliénations – contenues dans la forme capitaliste elle-même aliénée – devront être niées et dépassées par le mode de production communiste qui en réalisant et en produisant sa spécificité par opposition à celles-ci, s’affirme comme une alternative théorico-pratique structurelle-superstructurelle pouvant dépasser toute aliénation.

Dans les deux premières configurations du processus de travail que nous analyserons – processus de travail productif (selon la terminologie de Bolívar Echeverría) et processus de création de valeur – le processus de travail gravite autour du produit donné. Par conséquent, ces deux configurations servent de base à des sociétés productivistes. Dans le premier cas, le produit en question est une valeur d’usage, quelque chose de concret, tandis que dans le deuxième cas, le produit est une valeur, quelque chose d’abstrait. Dans la troisième configuration – processus de valorisation de la valeur -, il s’agit d’un processus de travail qui est productiviste d’une façon spéciale car il gravite cette fois autour de l’augmentation du produit configuré abstraitement : il gravite autour de la valorisation de la valeur ou de la production de plus-value (« plus de valeur »)[27].

 

Le processus de travail productif, première aliénation de la structure transhistorique du processus de travail

La structure élémentaire du processus de travail comme appropriation naturelle des conditions humaines correspond à la structure transhistorique de tout processus de travail. Néanmoins, cette structure transhistorique ne peut pas apparaître de façon pure dans le processus de travail. Elle apparaît toujours, au contraire, comme configurée. La première configuration est celle dans laquelle le processus de travail apparaît comme processus de travail productif.

Le concept de travail productif décrit la configuration fonctionnelle la plus basique du processus de travail constitué comme processus de travail productiviste. Il s’agit d’un processus de travail dans lequel, étant donné la condition historico-naturelle de rareté ou de fragilité relative de la productivité, le moment formateur du produit – et sa productivité – substitue, en qualité de représentant – de façon cérémonielle et institutionnelle -, le moment de jouissance ou consommation de ce produit – et, par conséquent, la reproductivité du sujet que celui-ci permet – comme fonction centrale du mouvement qu’établit l’interaction de tous les moments du processus de travail.

Dans la configuration du processus de travail comme processus de travail productif deux phénomènes ont lieu :

1° une désarticulation de l’ensemble des caractéristiques qualitatives de chacun des éléments composant le processus de travail, et, par conséquent, de leurs respectifs statuts différentiels et de leurs localisations au sein d’un ordre hiérarchique structurel ; l’ensemble des caractéristiques du processus de travail et leur localisation se scindent…

2° un décalage de l’ordre hiérarchique effectif par rapport à l’ordre hiérarchique structurel, une inversion de celui-ci. En effet, selon l’ordre hiérarchique structurel, ce qui prime c’est le sujet car le reproductif est de son côté, mais, dans ce nouvel ordre hiérarchique effectif, le sujet adopte désormais le statut de l’objet. Il acquiert symboliquement le rôle du produit tandis que l’objet de satisfaction adopte symboliquement le statut de sujet producteur en se présentant comme tel. L’existence de la communauté se présente comme étant un produit de l’objet. Même s’il n’y a pas de substitution réelle, l’objet symbolise le sujet tandis que celui-ci, à son tour, symbolise l’objet.

La productivité est l’élément basique structurel du processus de travail car une rareté relative, une possibilité réduite d’acquérir le produit détermine le fait que la capacité de reproduire le sujet apparaisse représentée dans l’objet ; c’est ce produit difficile à acquérir qui semble être une acquisition de la productivité, et non plus la reproduction du sujet.

Le caractère « productif » du processus de travail est un caractère très basique mais pas structurel ; il s’agit plutôt d’une caractéristique qui convient à un certain type – plus généralisé – de processus de travail.

La première configuration historico-concrète du processus de travail correspond à sa configuration comme processus de travail productif, processus centré sur la production et la consommation du produit. Le caractère aliéné de cette configuration réside dans le fait que, dans celle-ci, la finalité du processus de production n’est pas le développement illimité des capacités subjectives mais l’obtention d’un objet satisfaisant des besoins immédiats historiquement donnés. Cela a lieu lorsque les conditions objectives du processus de travail sont rares, pauvres[28]. Dans ce cas-là, il existe une relation d’inadéquation non intentionnelle entre les conditions objectives et les besoins sociaux ; l’objet n’a pas encore pu être mis en adéquation complète avec celles-ci. L’activité téléologique du sujet se réalise donc de façon aliénée, contradictoire et insuffisante.

Les sociétés productives, productivistes ou de rareté, sont celles qui ont existé jusqu’à nos jours. L’histoire – dit Marx dans son « Prologue » à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859 – n’a été autre que la « préhistoire de l’humanité »[29]. La satisfaction des besoins primaires n’est pas assurée, il n’y a pas suffisamment pour tous ; les sujets doivent travailler avec efforts pour survivre.

Dans le cas de cette première modification ou aliénation du processus de travail, l’existence de la communauté apparaît comme produit de l’objet et l’objet, créé en réalité par le sujet comme moyen au service de ce dernier, devient une fin en soi. La relation sujet-objet existe alors de façon inversée, aliénée[30]. Nous trouvons ici le fondement de la secrète genèse des religions.

Bolívar Echeverría a raison lorsqu’il affirme qu’« au sein de cette rareté ou fragilité relative des forces productives, le moment formateur du produit, le moment de la production, substitue, en qualité de représentant, le moment de consommation ou jouissance ». Il nous met ici sur la voie de la critique de l’idéologie du progrès, du productivisme, qui fait de la production une fin en soi et qui substitue « symboliquement » la consommation, usurpant sa position fonctionnelle dans le processus de reproduction. Cependant, Bolívar Echeverría formule ce résultat sur la base de l’idée selon laquelle la consommation serait le lieu de la réalisation humaine, de façon transhistorique.

Comme je l’ai dit plus haut – et je donnerais plus de détails dans ce qui suit -, je ne suis pas d’accord avec cette idée de Bolívar Echeverría car il conçoit ici la production de façon productiviste, de façon aliénée ; il semblerait que la production ne constitue pas le moment de réalisation du facteur subjectif, de son affirmation et de sa jouissance. Il semblerait que ce sujet peut se réaliser seulement lors de la consommation, consommation qui devient alors supposément le seul moment proprement humain, de liberté individuelle. La conséquence inéluctable de cet argument est que la production finit par se confondre, essentiellement, avec sa configuration particulière au sein du travail productif, du travail forcé, de la souffrance, du non humain. S’éternise ainsi l’aliénation productive du processus de travail. Le trait non essentiel (« productif », aliéné), étranger à l’être essentiel du processus de travail apparaît comme son trait essentiel et le trait essentiel du processus de production (la jouissance) se présente comme trait exclusif de la consommation, alors qu’en réalité, la production est précisément le moment réalisant et affirmatif par excellence, moment où le sujet transcende le réel donné vers le possible / impossible.

Dans le processus de travail productif, ce n’est pas seulement une simple substitution du moment de la consommation par le moment productif qui a lieu mais l’aliénation de ces deux moments. Les deux sont production et consommation d’un objet rare, d’un objet inadéquat au sens essentiel – au sens jouissif – de la production et de la consommation, ou alors il s’agit d’une jouissance communautaire mais productive, falsifiée, dénaturée. Il s’agit d’une réalisation non vertueuse, inauthentique, mais pour autant existentiellement affirmative de la vie sociale, ce qui a finalement comme effet, précisément, de présenter la consommation comme le lieu exclusif de la réalisation et de la jouissance, et la jouissance et la réalisation comme toujours déjà marquées par cette modalité inversée et vicieuse. Un tel inversement et un tel vice se présentent, à leur tour, comme libérateurs, au lieu de montrer ce qu’ils sont en réalité : limités et limitant. Voilà le maigre accès au plaisir qui nous est permis par ces conditions sadomasochistes, c’est-à-dire productivistes et productivo-aliénées.

Au-delà de cette stricte critique à Bolívar Echeverría, ajoutons ce qui suit. Cette relation inversée et aliénée entre production et consommation est propre à l’idéologie bourgeoise, à l’économie politique bourgeoise et au discours hégélien, par exemple, qui scinde l’aspect matériel, actif, méprisable de la réalité – « massif » l’appellent les jeunes hégéliens, (« Bruno Bauer et consorts »), contre lesquels Marx et Engels débattent dans La Sainte Famille – de l’aspect idéel, spirituel, abstrait et supposément réalisant de celle-ci. Cette fausse conception de ce qu’est la reproduction sociale, l’histoire, la genèse de la réalité humaine est revendiquée actuellement par diverses théories de type anarchiste et nihiliste qui tentent de critiquer le capitalisme (Georges Bataille, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard, Michel Foucault, etc.) mais qui s’identifient par moments, et sans le vouloir, avec des positionnements ouvertement réactionnaires.

Selon cette conception, la production, la distribution et l’échange prennent leur autonomie par rapport à la consommation. La production et la consommation sont recherchées pour elles-mêmes ; produire pour produire et consommer pour consommer, et non pas pour réaliser : productivisme et consumérisme qui s’impliquent mutuellement. On assiste à une formalisation, à une évacuation du contenu historique concret des deux moments. Cette autonomisation masque l’exploitation de la reproduction sociale dans son ensemble (production, distribution, échange et consommation) par la production dans sa configuration capitaliste – comme nous le verrons dans la partie 3 de ce paragraphe. Cette scission et cette autonomisation des sphères objectives de l’affirmation sociale masquent la scission entre la richesse sociale et le prolétariat. La consommation, comprise comme moment libertaire, de choix et d’autonomie par rapport à la production, prépare l’entrée dans l’obscurité de l’usine[31]. L’idéologie bourgeoise donne ainsi à la production capitaliste un caractère révolutionnaire – de liberté – permanent et éternel : produire pour finalement consommer, avec joie, une large gamme d’articles appétissants. C’est ainsi qu’il est possible de continuer à exploiter l’ensemble de l’être et du savoir social.

Cette distorsion de la conscience concernant la signification de la reproduction sociale est rendue possible par une distorsion réelle, matérielle, du contenu essentiel de la production, de la consommation, de l’échange et de la distribution par un certain type de forces productives, de valeurs d’usages encore rares[32].

 

2) La production ou la consommation comme moment réalisant du processus de reproduction sociale ?

Le moment structurellement central du processus de reproduction sociale est celui de la consommation ou jouissance. Des biens sont consommés pour reproduire et satisfaire le sujet social et c’est de la relation avec la nature que résultent les objets avec une valeur d’usage, qui peuvent être consommés. La première configuration structurelle du processus de travail a lieu lorsque, face à une situation historique basique de rareté de la nature face aux besoins de la société, ou de faiblesse des forces productives, la sphère productive du processus de reproduction sociale devient problématique. Obtenir le produit devient problématique ; la nature ne livre pas facilement les produits dont la société a besoin pour être satisfaite. Le moment productif se convertit en phase dominante du processus de reproduction sociale car l’objectif final et ultime de la société est d’obtenir le produit. L’acquisition du produit devient le moment hégémonique et la phase productive du processus de reproduction se convertit en phase prédominante. Le processus de reproduction, basé sur la consommation, devient un processus productif, basé sur le produit[33].

Je reprends l’interprétation de Bolívar Echeverría afin de la discuter. Ma critique envers Bolívar Echeverría tient de la nuance. Cependant, il est intéressant de montrer les implications théorico-politiques qui se jouent même dans des questions de nuances. Évidemment, ma critique des conséquences de la position de Bolívar Echeverría concernant le problème qui nous occupe – conséquences que je préciserai dans ce qui suit – ne prétend pas nier le contenu révolutionnaire et radical de son approche, contenu si difficile à trouver de nos jours. Si je me permets de le critiquer, c’est afin de continuer à développer, à ses côtés, une conscience véritablement critique de la réalité capitaliste actuelle.

L’interprétation de Bolívar Echeverría implique que le processus de travail réalise sa tendance affirmative basique durant le moment de la consommation. Ce moment épuise la finalité du processus et, par conséquent, constitue le moment de réalisation du sujet. La production acquiert du sens seulement en tant que production pour la consommation, en tant que moyen rendant possible cette dernière. Il semblerait donc que la production est le moment aliénant, en opposition à la consommation, moment du plaisir, de la dilapidation, moment festif et libérateur. Ou alors, dans le meilleur des cas, si la production n’est pas aliénante per se, elle n’est pas non plus le moment de réalisation et plénitude de l’être humain. Cette position me paraît erronée pour les raisons suivantes.

Rappelons, en premier lieu, en reprenant Marx[34], que la production est immédiatement et médiatement consommation, distribution et échange. La production, totalité en développement, englobe ces moments, de façon à ce que la consommation soit un moment spécifique de la production globale et ne peut, par conséquent, lui être étrangère et, encore moins, lui être essentiellement opposable. Même le mode de production capitaliste doit avoir accès à la consommation et requiert, pour cela, la production.

Le contenu matériel historique concret de la production est le contenu historique concret de la consommation. Par exemple, à la modalité capitaliste de la production correspondra une modalité de consommation également capitaliste. Les besoins de la production capitaliste sont satisfaits et reproduits à travers une consommation capitaliste, et la nécessité de réaliser des produits toujours plus nombreux et diversifiés – à cause de l’évolution de la composition organique du capital et de la baisse tendancielle du taux de profits – est satisfaite à travers un consumérisme également irrationnel ; aux valeurs d’usage nocives ainsi produites leur correspond un corps humain en processus de dégénération et de dysfonctionnalité[35]. Un mode de production communautaire générerait comme fondement un autre type de besoins – des relations harmoniques entre les sujets sociaux et entre ceux-ci et la nature, un développement des diverses potentialités humaines (« manifestations de l’essence humaine », comme les appellent Marx en 1844, etc.).

Il y a donc une unité indissoluble entre consommation et production. La différence, la spécification et même la contradiction de chacun de ces éléments a lieu au sein de cette unité basique.

Rappelons, en deuxième lieu, la chose suivante – chose qui pourrait avoir généré un malentendu dans l’interprétation du travail de Marx -. Celui-ci nous dit, dans l’« Introduction de 1857 » que c’est la consommation qui donne au produit sa « dernière touche ». Or, cela n’est valide que pour le produit et pas pour le processus de travail en lui-même ou pour le sujet. Mais si on le lit rapidement – et avec une lecture conditionnée par une réalité dans laquelle la production est tout sauf plaisante – on peut croire et vouloir que la consommation soit tout. Il semblera alors que le sujet social est complètement satisfait dans la consommation, de la même façon que les loirs ou que ces beaux animaux appelés gloutons. Cela n’est pourtant qu’une apparence. Dans tous les cas, nous serions en train de transvaser de façon erronée au sujet et au processus de travail ce qui est valide pour déterminer la valeur d’usage objective.

La production globale est composée de 3 moments : deux productifs et un de consommation, qui sert de médiation à ces deux moments productifs. Il y a tout d’abord une première production puis, une seconde, ou re-production, et c’est ce dernier moment re-productif qui fait du processus de travail un processus de réalisation ; le processus de travail trouve ici sa conclusion, sa synthèse. Le sujet réalise alors sa souveraineté, il se développe en altérant le déjà donné, en produisant de nouvelles conditions objectives et de nouveaux besoins. Il produit donc sa liberté, les conditions de sa libération ; il produit une réalité et sa réalité, il se réalise en réalisant. Voilà de quel mouvement il s’agit.

Cette objectivation de capacités, à laquelle la consommation sert de médiation, et qui est immédiatement consommation des capacités sociales, correspond au moment de jouissance par excellence. Je dis bien objectivation de capacités à laquelle la consommation sert de médiation et non pas de fin : comme la consommation est un moment de la production, une production plaisante rendra possible une consommation plaisante.

L’objectivation de capacités n’est ni plus ni moins que le sujet s’ouvrant au risque, à l’aventure, au hasard. Il s’agit d’un moment où il se livre de façon totale et désintéressée, où il construit positivement des réalités, où il donne au monde et où il reçoit de celui-ci.

Même durant le moment de la consommation, la phase de réalisation n’est pas la phase passive ou de réception mais la phase active – de mastication, par exemple -, d’assomption. Au niveau de l’acte sexuel, le plaisir s’accroît dans la phase active ou dynamique, quand le sujet de la consommation montre qu’il veut et qu’il cherche à produire du plaisir pour lui-même et pour l’autre personne. Il s’agit de produire pour réaliser, pour atteindre la réalisation pleine et non pas produire pour produire, comme dans le capitalisme[36]. L’amour est donc le trait spécifique du processus de travail qui rend concrètes ces hautes déterminations générales de toute production[37].

Le processus de travail, la praxis ou activité téléologique est essentiellement une activité amoureuse. L’amour est une activité adéquate à la structure transhistorique du processus de travail. Cette activité ne gravite pas autour de l’objet, comme cela a lieu de façon contradictoire dans les sociétés productives ou de rareté, mais, au contraire, autour du sujet. Le sujet est ici la fin, le moyen de production, la matière première à transformer et le résultat du processus. À travers la relation amoureuse, le sujet social établit des relations immédiates et positives avec lui-même et avec la nature (en s’autoreproduisant)[38].

Pour le présent, l’amour préfigure une situation future de la production, quand l’obtention de l’objet satisfaisant les besoins basiques aura cessé d’être problématique, quand le temps de travail socialement nécessaire pour sa production aura été réduit au minimum grâce à l’automatisation des forces productives[39]. Alors l’horizon sera ouvert, le sujet pourra se dédier au développement de lui-même via le développement des autres, via l’objectivation et la satisfaction de ses capacités et besoins. Dans l’amour, comme dans le communisme, le temps de travail social se convertit en temps de travail amoureux, dédié à l’amour, c’est-à-dire, à la socialisation formelle et réelle croissante et immédiatement enrichissante. La richesse sociale se réalise ici dans son aspect fondateur, subjectif ; la richesse objective, le monde des choses, est un simple moyen subsumé réellement au développement de la richesse subjective[40].

Comme je l’ai signalé antérieurement, la production – moment essentiellement jouissif – peut exister de façon contradictoire. Cela dépend du type de conditions objectives (forces productives) à reproduire. La production capitaliste – et, avec elle, la consommation capitaliste – peut être plaisante seulement de façon secondaire et réprimée. En aucun cas, une consommation plaisante et pleine ne peut correspondre à cette production aliénée. D’où tirerait-elle son sens positif s’il s’agit en réalité de la consommation d’objets aliénés (télé, cigarettes, massacres, etc.) ? Cette correspondance impossible est une conséquence de l’interprétation de Bolívar Echeverría, et de sa conception de la consommation comme moment affirmatif en soi, à la marge de la production et en opposition à celle-ci. Je reprendrai cette critique dans la première partie du paragraphe suivant, et je soulignerai les conséquences de cette confusion.

En résumé, il me semble que Bolívar Echeverría a perdu implicitement de vue quelque chose qu’il n’aurait en aucun cas l’intention d’oublier : l’unité particulière entre production et consommation. Cela implique une perte de la spécificité (différence) de chaque moment, ce qui, à son tour, implique que la consommation soit conçue comme le moment de réalisation par excellence de l’être humain. De fait, j’insiste, affirmer cela signifie affirmer, par un détour, que la production n’est pas un moment de réalisation. Ce détour implicite et son résultat, implicite également, – que la production ne réalise pas – finissent par masquer la perte de spécificité et d’unité configurée – ou qui se configure historiquement de différentes façons chaque fois – entre production et consommation, comme je le disais.

Il semblerait que, étant donné que dans la consommation l’objet produit satisfait les besoins sociaux, Bolívar Echeverría oublie que le besoin spécifiquement humain est le besoin d’objectivation des capacités sociales. Cette nécessité est immédiatement émettrice et réceptive, production et consommation de nouvelles nécessités, moment durant lequel le sujet produit son être social en le consommant et le consomme en le produisant. Ce n’est ni plus ni moins que la manifestation et l’affirmation de la vie – objectivation de capacités -, c’est le début, l’alfa et l’oméga de la vie, l’extériorisation libre et qui, si on veut, donne sans recevoir, comme le soleil.

 

3) Le processus de création de valeur, seconde aliénation de la structure transhistorique du processus de travail

La configuration du processus de travail comme processus de production de valeur a lieu dans des conditions historiques déterminées : dans des conditions d’atomisation du sujet social dans lesquelles le processus social de travail est scindé en de multiples processus privés, exclusifs et non connectés les uns avec les autres. Dans ces conditions, le processus de travail est refonctionnalisé, subordonné, adéquat à un processus de formation – conservation et destruction – de valeur, processus qui permet de rétablir de façon permanente le lien entre les différents propriétaires privés, dont la scission est, à la fois, recréée de façon permanente.

Au sein de cette modalité historique du processus de production – correspondant, en termes génétiques, aux sociétés marchandes -, une subordination du processus de travail concret au processus de travail abstrait a lieu. Le résultat du processus de travail adopte la forme de marchandise – unité d’une forme naturelle, concrète et d’une forme valeur – ; il s’agit d’un objet dont la valeur d’usage (forme naturelle) est subordonnée à sa valeur (forme valeur). Il s’agit d’un processus dans lequel la détermination la plus abstraite et générale du processus de travail se retourne contre sa structure basique ou essentielle, la déterminant, la subsumant.

L’autonomie et l’action configuratrice, surdéterminante, de ce niveau abstrait s’institutionnalisent dans le marché, qui fonctionne, pour sa part, comme la forme d’existence chosifiée du processus d’appropriation sociale des différents produits individuels, étant donné que ce dernier est désormais constitué par une distribution et un échange de choses : marchandises et argent.

Le niveau le plus général et abstrait du processus de travail est celui dans lequel il est une simple dépense d’énergie, dépense en général de la force de travail. La force de travail humaine (facteur subjectif du processus de travail) est considérée à ce niveau comme force de travail abstraite, indéterminée. Il s’agit de l’aspect, du niveau formel du processus de travail. Le niveau concret du processus de travail fait référence à son contenu réel historique spécifique. Ces deux niveaux forment une unité.

De la même façon, les relations sociales matérielles techniques ou instrumentales – aussi bien des sujets entre eux que de ceux-ci avec les moyens de production – présentent deux niveaux ou aspects constitutifs unitaires : un abstrait, formel, socialisateur, créant des liens en général, et un autre, concret, réel, se rapportant à un contenu matériel particulier.

Au processus de création de valeur correspond un type de socialité constituée par le fonctionnement autonome d’un seul niveau des relations sociales, de son niveau le plus abstrait, lequel s’autonomise, se scinde par rapport à son niveau concret, s’opposant à lui. L’unité entre les deux niveaux est rompue et simultanément reformulée – selon le fait que la valeur prédomine sur la valeur d’usage – et peut ainsi être re-liée. En effet, les différents propriétaires privés ont des relations seulement en tant que possesseurs d’une certaine quantité de valeur prenant forme dans leurs marchandises. Le produit social concret est considéré comme un caillot de valeur. La valeur est l’abstraction négatrice de la valeur d’usage concrète.

Le processus de distribution ou conversion des produits en biens (valeurs d’usage) a lieu à travers leur conversion en argent, en équivalent général, abstrait. L’argent, la chose abstraite, est l’élément qui sert de médiation au processus d’échange entre les divers produits particuliers, entre les diverses marchandises individuelles. Celles-ci doivent, pour se convertir en objets utiles pour l’ensemble de la société, être tout d’abord échangées contre de l’argent. La formule M-D-M dépeint ce métabolisme mercantile simple.

La capacité des sujets sociaux à autogérer leurs propres relations de production, distribution, échange et consommation est désormais cédée à la chose, à la marchandise, à l’argent, à la valeur. Le social par excellence, la gestion de la vie propre s’est chosifiée.

Le processus de travail dans son ensemble est chosifié. Il s’agit d’un processus de reproduction d’une forme de relation sociale chosifiée ; la forme naturelle, transhistorique de chacun de ses éléments est soumise à sa forme valeur. Les relations sociales, interpersonnelles, sont subordonnées aux relations entre les choses et les produits sociaux se présentent – sur le marché – comme des valeurs, comme quelque chose d’abstrait et d’indéterminé[41].

 

4) Le processus de valorisation de la valeur, ou processus de production de plus-value, comme troisième aliénation, ou modalité aliénée, du processus de travail

Le trait spécifique du processus de travail dans sa forme capitaliste correspond à l’aliénation du facteur subjectif dans le processus de travail, à l’aliénation de la fonction d’autoprojection du sujet social, de la fonction de synthèse de la socialité concrète, qui définit l’identité du sujet social. Cette fonction s’aliène, devenant fonction automatique d’autovalorisation de la valeur.

La fonction qui définit l’identité des hémisphères de production et de consommation du sujet social a été cédée, extériorisée, aliénée à, et par, la valeur et, ainsi aliénée, elle reconvertit le processus de reproduction sociale en un processus d’expansion de la valeur, de production de choses avec de la valeur. Par conséquent, il n’existe pas dans ce cas de préfiguration du sujet 2 qui doit se produire ; cette préfiguration est déterminée par la valeur ; cette planification disparaît de la figure du sujet 3, de la forme concrète des sujets sociaux dans la production ; cette identité concrète est désormais subsumée aux nécessités de croissance de la valeur.

La fonction d’autoprojection du sujet social est remplacée par un processus d’autoproduction de valeur comme fonction d’autovalorisation dans la mesure où la tendance productiviste des propriétaires privés des moyens de production peut se développer sans obstacle via l’inclusion, en qualité d’objet exploitable, du facteur subjectif – propriétaires privés de la force de travail –, qui est la source productrice ou créatrice de valeur. Le sujet est inclus comme objet de consommation, non pas comme sujet mais comme objet, objet d’exploitation. En ce sens, la tendance productiviste peut devenir autonome via cette substitution de la fonction d’autoprojection.

La nécessité de croissance de la valeur est donc la figure qui marque, qui oriente le processus de production sociale dans sa forme capitaliste. C’est ce que Marx dépeint avec le concept d’aliénation. Ce qui est aliéné dans le processus de travail capitaliste, c’est précisément cette capacité d’autoprojection de la société, cette caractéristique essentielle du processus de travail, sa condition basique de possibilité, son noyau moteur, selon ce que nous avons pu voir de la structure transhistorique du processus de travail.

La réalisation du processus de travail ayant lieu de façon aliénée comme processus de valorisation de la valeur renferme donc une contradiction constante entre les besoins principalement abstraits du sujet, ou de la classe capitaliste, et les besoins principalement concrets, qualitatifs que préfigure le sujet ou classe prolétaire. Ce dernier peut seulement projeter ses besoins de façon négative, comme sujet contestataire du sujet capitaliste, c’est-à-dire qu’il s’autoprojette de façon critique, révolutionnaire. La contradiction entre ces deux sujets se situe comme une contradiction entre la figure capitaliste abstraite et réelle du sujet social et la figure concrète possible, déjà stipulée et préfigurée par la classe ouvrière comme une négation de négations, comme une revendication de la tendance affirmative basique de la structure transhistorique du processus de travail[42].

À la différence de ce qui a lieu dans l’objectivité marchande simple des objets pratiques, dans le processus de travail capitaliste, la transformation de l’objectivité n’est plus simple, sous la forme d’une coexistence entre la forme valeur et la forme naturelle au sein de la forme marchandise. Dans l’objectivité capitaliste, la forme naturelle est une partie déterminante mais en tant que subordonnée à la forme marchandise. Il ne s’agit donc plus d’une coexistence dans laquelle l’objectivité naturelle est déterminante et se trouve seulement modifiée par la présence d’une objectivité de valeur. Dans le cas de la forme marchandise capitaliste, la forme naturelle n’est pas seulement déterminée par la forme valeur mais est subordonnée à son fonctionnement comme valorisation de la valeur. À la différence de la forme marchandise simple ou générale, dans laquelle la forme naturelle se trouve seulement surdéterminée mais non subordonnée, dans la forme marchandise capitaliste, la forme naturelle est subordonnée à la forme valeur.

Lorsqu’il considère le processus de valorisation, Marx se réfère à la configuration proprement capitaliste du processus de travail et parle, plus précisément, du fonctionnement contradictoire, aliéné en termes capitalistes de la structure du processus de travail. Le trait caractéristique de cette contradiction historico-concrète réside dans le fait que le processus de travail fonctionne comme processus d’exploitation du sujet producteur, du centre moteur du processus de travail. Le processus de travail capitaliste est le processus d’exploitation de la classe ouvrière par le capital. La « réalisation », l’objectivation du sujet social, se configure comme « réalisation » du capital, comme production de plus-value. Le développement social apparaît comme développement du capital, comme processus de valorisation de la valeur.

Voyons de quelle façon le processus de travail capitaliste nie la structure du processus de travail.

Au sein du capitalisme, « le processus de travail productif – dit Bolívar Echeverría – se réalise dans des conditions historiques d’atomisation du sujet social (relation sujet-objet) et de désintégration de l’unité essentielle entre le sujet et l’objet, entre la société et la nature, unité qui se réalise comme une dualité incohérente de force de travail et de moyens de production » ; le processus de travail se réalise seulement sous cette forme aliénée, comme processus d’expropriation croissante des moyens de production du travailleur.

Selon Marx, les conditions sur lesquelles s’érige le processus de travail capitaliste, le processus de consommation de la force de travail, sont les suivantes : 1) « le travailleur travaille sous le contrôle du capitaliste à qui son travail appartient. Le capitaliste veille à ce que le travail avance comme il faut et à ce que les moyens de production soient utilisés de façon adéquate (scission du travail social) » ; 2) « Mais deuxièmement : le produit est la propriété du capitaliste, et non celle du producteur immédiat, du travailleur » (scission de l’unité entre force de travail et moyen de production, facteur subjectif et facteur objectif du processus de travail)

Le processus de travail capitaliste est donc un processus d’exploitation d’un secteur de la société, la classe dépossédée, qui ne possède rien d’autre que sa force de travail, par un autre secteur, la classe capitaliste, propriétaire des moyens de production. Il s’agit d’un processus d’exploitation du travail vivant par le travail mort[43], d’une relation aliénée de scission et d’inversion de l’unité originaire entre le facteur subjectif et le facteur objectif du processus de travail : domination de l’objet, de la chose, du mort, sur la vie, sur les passions humaines.

Ici la tendance productiviste du processus de travail cesse d’être simple – produire de la valeur pour échanger -, et apparaît comme production infinie d’un plus de valeur, production qui s’affirme comme la finalité du processus de travail capitaliste, où l’activité adéquate à des fins s’est convertie en une activité adéquate à la production de plus-value. Le sens de la structure basique du processus de travail est nié, étant donné que la finalité opérante n’est plus l’objectivation des capacités sociales, la satisfaction des besoins sociaux ; il ne s’agit plus de l’autoreproduction des sujets mais de l’autoreproduction infinie du capital. Il s’agit désormais d’un processus que nous pourrions appeler productiviste lucratif, qu’il s’agisse de valeur ou de valeur d’usage[44].

Le facteur subjectif forme une valeur égale à la valeur de sa force de travail (salaires) combinée à la valeur des moyens de production – valeur qu’il transmet au produit – et crée, de plus, une plus-value, un plus que s’approprie le capitaliste qui le réinjecte dans la production, faisant de celui-ci un processus de production infinie de plus-value.

La triple différenciation des modalités ou configurations historico-concrètes du processus de travail est diachronique et synchronique : diachronique du fait qu’il s’agit de trois moments du développement historique du processus de travail qui se succèdent temporellement (sociétés pré-mercantiles, mercantiles et capitalistes) mais également synchronique car ces aliénations se contiennent les unes les autres. Le développement de la première aliénation du processus de travail génère sa seconde configuration aliénée et le développement de cette dernière engendre à son tour le développement d’une troisième aliénation, de façon que la seconde présuppose la première et la troisième les deux premières. Le processus de production de plus-value est un processus de travail productiviste et un processus de création de valeur. Pour cela, Bolívar Echeverría, reprenant Marx et le chapitre V du Capital, parle tout d’abord de la structure transhistorique du processus de travail, puis de sa configuration (et/ou aliénation) comme travail productif, ensuite de sa configuration comme processus de création de valeur et, finalement, du processus de production proprement capitaliste. La méthode d’exposition marxienne suit le mouvement de son objet.

Cette théorie du processus de travail est fondamentale dans la théorie de l’aliénation de Marx (historico-matérialiste et dialectique) car elle dépeint le développement du processus de travail social comme un développement de l’aliénation tendant, en dernière instance, au dépassement de toute aliénation.[45]

 

V. Le processus de travail capitaliste comme objet du travail de la révolution communiste

Pour arriver à la définition de la configuration capitaliste du processus de travail, il est nécessaire de reconnaître les différents niveaux de concrétion ou complexité du processus de travail et la succession de ces complexités comme niveaux constituant des strates du mode de production capitaliste.

Le processus de travail capitaliste est productif. De plus, il s’agit d’un processus productiviste de valeur. Et, finalement, d’un processus productiviste de valeur comme plus-value.

Le trait caractéristique de la première configuration aliénée du processus de travail comme travail productiviste réside dans sa direction, sa gravitation autour de la production d’un excédent. Le trait caractéristique de la deuxième configuration correspond à l’absence d’une unité synthétique du sujet social : le processus de travail s’est dispersé en de multiples processus individuels de travail et le processus de production de valeur dans sa sphère circulatoire connecte les processus individuels de travail. La troisième configuration aliénée du processus de travail est une typification ou différenciation des processus de reproduction privés.

Le processus de valorisation de la valeur est un processus de formation de valeur mais dans une forme développée, qui possède un mécanisme accumulatif propre dans la mesure où il affecte seulement une classe, un ensemble des processus de reproduction des propriétaires privés : les processus privés de moyens de production[46]. La connexion de cet ensemble avec le reste du travail social se constitue nécessairement comme relation de subordination des propriétaires de la force de travail aux propriétaires des moyens sociaux de production ; subordination qui a lieu via l’exercice individuel, de la part de tous les propriétaires des moyens de production, du droit d’usage de la force de travail de chacun des producteurs privés dépossédés, c’est-à-dire, à travers l’exercice du droit à consommer de façon adéquate la capacité productive ou transformative concrète de ces propriétaires producteurs durant une période de temps prédéterminée (journée de travail). Ce droit fut acquis en tant qu’acte normal d’échange.

La contradiction se réfère donc depuis son noyau (le facteur subjectif) à la totalité de la structure du processus de travail. Le processus de travail capitaliste est le processus de reproduction élargie de cette aliénation de sa structure transhistorique. Il s’agit d’une contradiction entre deux projets opposés concernant ce que doit être le processus d’autoreproduction sociale ; opposition qui n’est pas fortuite, conjoncturelle mais définitive – matériellement déterminée, produite par la forme capitaliste du processus de production – concernant le contenu concret de ce processus autoreproductif. Cette contradiction est le noyau de la lutte entre bourgeois et prolétaires ; la lutte des classes est, par conséquent, inhérente au capitalisme.

Le trait caractéristique de la première configuration aliénée du processus de travail, de sa configuration comme travail productiviste, réside dans sa direction et sa gravitation autour de l’obtention d’un produit excédentaire avec un contenu concret donné. Le trait caractéristique de sa seconde modalité aliénée réside dans l’absence du sujet social, c’est-à-dire que le processus de travail s’est fragmenté en de multiples processus individuels privés et que c’est le processus de production de valeur qui connecte dans sa sphère circulatoire ces processus privatisés. La troisième configuration aliénée du processus de travail (le processus de production de plus-value) est une typification de la privatisation du processus social de reproduction : il s’agit d’un processus tronqué, scindé en deux processus, l’un réalisé par les propriétaires des moyens de production et l’autre par les propriétaires de la force de travail. La « synthèse » ou connexion entre les deux processus se réalise via l’acquisition du « droit » à l’usage de la force de travail, c’est-à-dire via la réduction du travail vivant, concret, en travail mort, abstrait, en une marchandise ; en d’autres termes à travers la chosification de la praxis.

Dans la seconde configuration (processus de création de valeur), nous nous trouvons fondamentalement face à une scission des sujets sociaux entre eux – de la relation sujet-objet -. Dans le troisième cas (processus de valorisation de la valeur) est ajoutée à cette scission la rupture de la relation unitaire originaire des sujets sociaux avec les objets ou produits (moyens de production). L’objet produit n’est plus une valeur d’usage destinée à satisfaire des besoins concrets – comme dans le premier cas, celui des sociétés simplement productives ou productivistes – mais, au contraire, un objet destiné à produire de la plus-value, un produit excédentaire abstrait. Ainsi, comme nous l’avions déjà mentionné plus haut, le système de production n’est plus seulement productif ou productiviste en tant que centré de façon aliénée sur le produit donné, que celui-ci soit concret (valeur d’usage) ou abstrait (valeur), il s’est désormais converti en un système de production que nous pourrions appeler productiviste lucratif, producteur de plus-value, c’est-à-dire centré sur l’accroissement permanent d’un produit abstrait[47].

Dans la modalité capitaliste du processus de travail, l’aliénation antérieure – productiviste dans sa double version : concrète et abstraite – s’approfondit avec l’aliénation totale et concrète de la relation entre la richesse subjective et la richesse objective (subjectivité – objectivité), entre l’ensemble des conditions d’existence objectives (moyens de production) et l’ensemble des capacités et nécessités sociales, les trois étant subsumées réellement à la valorisation automatique de la valeur.

Or, cette aliénation totale complètement objectivée, extériorisée dans la scission entre deux mondes opposés de richesse – l’objectif et le subjectif -, trouve son fondement dans la première configuration aliénée du processus de travail, le processus de travail productif. Au sein de cette modalité du processus de travail, on nous offre la scission entre l’ensemble des capacités, besoins sociaux et objets instrumentaux mais il s’agit ici d’une aliénation diffuse, encore non extériorisée, ni déployée concrètement en plusieurs versants objectifs complets, que cela ait lieu partiellement, comme dans le cas de la seconde modalité (formation de valeur), ou totalement, comme dans le cas de la troisième (valorisation de la valeur). Nous dirons la chose suivante au sujet de ces deux dernières modalités.

Dans le processus de création de valeur, nous nous trouvons face à une scission extériorisée au niveau spécifiquement social ; scission par rapport à l’autre en tant que propriétaire privé mais pas encore par rapport aux moyens de production sociaux naturels ni, donc, non plus par rapport à la nature. Dans le processus de production de plus-value, à la scission sociale – entre propriétaires privés atomisés –, s’ajoute celle de la société par rapport à ses moyens de production et, par conséquent, par rapport à la nature – dont l’usage est orienté par la dynamique de ces moyens de production aliénés qui fonctionnent comme capital s’accroissant -. De la même façon, les propriétaires privés se qualifient de façon différenciée : les uns comme propriétaires des moyens de production (les capitalistes) et les autres comme propriétaires de leur force de travail nue (les prolétaires).

Finalement, dans le processus de travail productif, ce sont les aspects physiologiques et sociaux fonctionnels, reproductifs qui se scindent entre eux. Se présente alors une non-correspondance entre ces termes du fait d’un insuffisant développement des forces productives. Il s’agit de forces productives rares, insuffisantes, de forces qui sont donc asymétriques par rapport aux besoins et potentialités de l’être social en tant que tel. Pour cette raison, les diverses fonctions et aspects sociaux reproductifs s’aliènent, deviennent substantifs les uns des autres, et par rapport aux individus, et apparaissent comme des fonctions mythiques, comme des dieux et des démons, etc. Ainsi, l’aliénation de l’être communautaire atteint la détermination d’une scission entre le sacré et le profane, entre besoin et liberté, etc. C’est là qu’apparaissent les premières formes de division du travail et de hiérarchie.

Cette aliénation diffuse de la relation entre subjectivité et objectivité se concrétise historiquement dans le développement des modes de production consécutifs jusqu’à arriver au mode de production capitaliste, le mode de production de l’aliénation totale[48], où toute la richesse sociale est produite par la relation d’exploitation concrète du travail salarié par le capital, régulée par la conséquente lutte de classes.

L’aliénation et contradiction diffuse entre les grandes composantes internes de l’être social se déploient historico-pratiquement dans la contradiction réciproque de composantes qui sont l’expression externe et objective de celles-ci. Ce déploiement se concrétise selon la séquence suivante.

Dans le second cas, l’aliénation du processus de travail se concrétise dans l’aliénation ou scission du facteur subjectif, du sujet social, de la communauté en tant que telle, en sujets privatisés. Dans le troisième cas, l’aliénation se concrétise dans le facteur objectif du processus de travail, dans les moyens de production sociaux (au service du capital).

Ainsi, les contradictions sociales parcourent tout l’être social depuis le début (premier cas) mais vont également se concrétiser dans des centres recteurs dominants à partir desquels se régule leur jeu. La dernière figure, la capitaliste, oppose toutes les connexions internes et externes entre elles de façon extériorisée, claire, flagrante et, dit Marx, de « forme énergique qui pousse à la solution de cette contradiction » car il met en question le travail, la source active de tout l’être social. La contradiction ne peut pas aller au-delà, elle est absolue et, en même temps, elle s’est coagulée dans le facteur objectif du processus de travail comme pôle dominant[49], de sorte que se révèle de façon chosifiée le secret de toute l’histoire jusqu’à aujourd’hui : la rareté des forces productives du travail social déjà présent depuis la première figure du processus de travail, productive et rare. Toute l’histoire se dévoile comme un effort pour perfectionner des moyens de production rares et aliénants, c’est-à-dire comme le développement des forces productives sociales à travers les diverses configurations du processus de travail. De là la nécessité de la conscience de classe désaliénée, déchosifiée et, par conséquent, révolutionnaire.

Finalement, le processus de travail de la révolution communiste est celui de dépasser la rareté spécifiquement sociale et érigée historiquement sur la base de moyens de production dont la rareté est quasiment révolue, tellement révolue que ces moyens peuvent s’affirmer comme pôle dominant des contradictions sociales, c’est-à-dire, comme capital. Les moyens de production capitalistes étayent la rareté spécifiquement sociale car celle-ci réside dans le fait que ce ne sont pas les sujets du processus de travail qui autogèrent et dirigent les moyens de production et le processus de reproduction sociale global mais, au contraire, les moyens de production qui régulent le processus de reproduction sociale de façon automatique et mécanique, au milieu de crises, de catastrophes, de répression et d’exploitation du prolétariat et de l’être social dans son ensemble. Évidemment, une telle révolution sociale passe par la reconstruction / destruction partielle des moyens de production capitalistes et pas seulement par leur appropriation collective. La société socialiste et communiste est face à la tâche de suturer la dernière brèche de la contradiction ou aliénation spécifiquement sociale en développant de façon humaine et multilatérale le déploiement de besoins et capacités, d’activités et moyens, en connexion avec la nature, dans un échange métabolique illimité, selon ce qu’explique Marx dans les Manuscrits de 1844 mais aussi dans les « Formes économiques précapitalistes » (1857), dans le « Prologue » à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, dans Le Capital (1867-1872), dans la Critique au Programme de Gotha (1875), dans les notes de lecture à Wagner (1881-1882). De fait, toute l’œuvre de Marx reprend et développe la conception initiale qui décrit le chemin historique du prolétariat : « La suppression de l’aliénation de soi suit la même voie que l’aliénation de soi »[50].

 

Texte traduit et présenté par Fleur Gouttefanjat.

Illustration : Photo par Xavi Cabrera sur Unsplash.

 

Notes

[1] Le présent travail fut élaboré à partir de l’exposé présenté durant le cours « El Capital : objeto, teoría, estructura y método », cours qui fut imparti collectivement à la Facultad de Ciencias Políticas y Sociales de la UNAM durant le mois de février de 1983. Jorge Veraza apporta, en plus de nombreuses suggestions durant l’élaboration du manuscrit, une aide inestimable pour la révision et correction de la version finale de ce travail. [Sur Jorge Veraza, voir cet entretien – NDLR.]

[2] 14 ans après la rédaction de ce travail, et 20 ans après les cours sur lesquels il est basé, seulement quelques essais de Bolívar Echeverría ont été publiés ; essais où sont exposés les divers aspects de son interprétation de la théorie marxienne du processus de reproduction sociale (principalement « La forma natural de la reproducción social » dans la revue Cuadernos Políticos, n°41, Editions Era, México, juillet-décembre 1984, quelques passages des essais publiés dans El discurso crítico de Marx, Editions Itaca et Fondo de Cultura Ecónomica, México, 2017 et dans Las ilusiones de la modernidad, Editions Era, México, 2018) mais pas encore son interprétation de la théorie spécifique du processus de travail. La nécessité de faire connaître ce précieux apport de Bolívar Echeverría, de même que ses importants cours sur Le Capital continue donc d’être actuelle.

[3] Afin de rendre évident ce phénomène, Marx a divisé le chapitre V du tome I du Capital en deux parties : « Processus de travail » et « Processus de valorisation ». Voir Karl Marx, Le Capital, livre I, Editions Sociales, Paris, 2016.

[4] « Le mode d’appropriation capitaliste issu du mode de production capitaliste, la propriété privée capitaliste donc, est la négation première de la propriété privée individuelle, fondée sur le travail propre de l’individu. Mais la production capitaliste engendre à son tour, avec l’inéluctabilité d’un processus naturel, sa propre négation. C’est la négation de la négation. Celle-ci ne rétablit pas la propriété privée, mais, en tout état de cause, la propriété individuelle fondée sur les conquêtes mêmes de l’ère capitaliste : sur la coopération et la propriété commune de la terre et des moyens de production produits par le travail lui-même ». Ibid. p.735. Italiques de l’auteur.

[5] María de la Concepción Tonda, La fundamentación de la critíca de la economía política en La Sagrada Familia, de Karl Marx y Friedrich Engels (1845), Mémoire de Licence en Economie, Facultad de Economía de la UNAM, México, 1981.

[6] Pour comprendre pleinement ce concept, je renvoie le lecteur au mémoire de Licence de Jorge Veraza Urtuzuastegui, Presentación de las tesis fundamentales de la Crítica de la economía política : un ejercicio, « Introducción », Facultad de Economía de la UNAM, 1979, où il explique pourquoi la fondation positive de la relation entre l’homme et la réalité est la base de la théorie marxienne, de la Critique de l’économie politique et de la critique du système hégélien contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Je renvoie également le lecteur au texte du même auteur La subsunción real del consumo bajo el capital en la posmodernidad y los Manuscritos de 1844 de Karl Marx, Séminaire du Capital, Facultad de Economía de la UNAM, México, 1994.

[7] C’est dans ce type de scientisme que tombe irrémédiablement l’approche de Louis Althusser. Voir Lire Le Capital, PUF, Paris, 2014.

[8] Pour cette raison, il est fondamental de récupérer le projet d’Ernst Bloch qui développe, tout au long de son œuvre Le principe espérance (Gallimard, Paris, 1976), une version « chaude » du marxisme.

[9] Voir Karl Marx, op. cit., sections 1 et 2.

[10] Bolívar Echeverría, « Discurso de la revolución, discurso crítico », Cuadernos Políticos, n°10, octobre/décembre 1976, Editions Era, México.

[11] NdT : Notes du cours de Bolívar Echeverría datant du printemps 1976 prises par María de la Concepción Tonda. Dans ce qui suit, et sauf indication contraire, les fragments comportant ce format sont de Bolívar Echeverría et correspondent auxdites notes.

[12] Adolfo Sánchez Vázquez fait, en ce sens, une différenciation entre activité (en général) et praxis (activité spécifiquement humaine). Voir Philosophie de la praxis, chapitre 1 « Activité et praxis ». Editions Delga, Paris, 2020.

[13] Le concept de mode de production fait référence au mode de reproduction des relations sociales. Celui-ci différenciera les sociétés les unes des autres.

[14] Marx fait des relations personnelles concrètes – fondement fondé, résultat produit -, et non pas des choses – comme le prétend l’économie politique -, le noyau du processus de travail. Face à l’apparence bourgeoise mystificatrice selon laquelle l’argent produit plus d’argent – apparence questionnée dans les quatre premiers chapitres du tome I du Capital -, Marx revendique le sujet social comme créateur de la richesse sociale – objectif spécifique du chapitre V et objectif général des 3 tomes du Capital.

[15] Dans l’introduction aux Manuscrits de 1857-1858, dits « Grundrisse » (Editions Sociales, Paris, 2018), Marx explique comment la consommation, la distribution et l’échange sont des moments de la production. Dans ce qui suit, nous citerons ce texte sous le nom de « Introduction de 1857 ».

[16] Dans La Sainte Famille, Marx centre sa critique de l’économie politique sur la question de « l’avoir » ou du « non avoir ». Le processus de travail est défini ici dans son essence, comme processus d’appropriation de la richesse sociale. Dans la société capitaliste, ce processus d’appropriation apparaît comme processus de désappropriation : la classe prolétaire souffre du « spiritualisme le plus désespéré », ne pouvant pas s’approprier la richesse sociale (voir Karl Marx, La Sainte Famille, Editions Sociales, Paris, 2019, chapitre 4 : « L’amour » et « Proudhon », et plus particulièrement « Note marginale critique n°3 »). Je considère – récupérant l’argument de Marx – que ce processus d’appropriation n’a pas lieu seulement via la consommation – appropriation de la richesse sociale par l’acte de consommer – mais essentiellement dans la production – même si également dans l’échange et la distribution -. Je reprendrai plus tard cette discussion, en débattant avec l’interprétation de Bolívar Echeverría à ce sujet.

[17] C’est-à-dire qu’elle dépend de la connexion réelle de la production avec la consommation, sous la direction de celui-ci.

[18] L’argent, comme Dieu, se présente dans la société capitaliste comme le créateur de la richesse. C’est pour cette raison que la morale chrétienne affirme cette apparence, s’adaptant aux nécessités du capitalisme. Voir Chapitre V du tome I du Capital, op. cit.

[19] Louis Althusser, op. cit.

[20] Voir Jorge Veraza, op. cit.

[21] Adolfo Sánchez Vázquez, op. cit., chapitre I « Qu’est ce que la praxis ? ».

[22] Voir Jean Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard, Paris, 1960.

[23] Ibid, « Introduction », partie B « Critique de l’expérience critique », pp.135-162.

[24] Adolfo Sánchez Vázquez, op. cit.

[25] Pour approfondir cette thématique, je renvoie le lecteur à l’excellent article de Jorge Veraza « Karl Marx y la técnica. Desde la perspectiva de la vida », publié dans Críticas de la economía política, n°20/21, où est analysée en profondeur et de façon ample la fonction sociale des forces productives. Cet article a, par la suite, donné lieu à un livre du même titre publié en 2012 à México par les éditions Itaca.

[26] Marx suggère ces différences du travail productif dans le texte connu comme les « Formes antérieures à la production capitaliste » ou Formen [note de Jorge Veraza].

[27] Le terme de travail productif n’a pas, dans le chapitre V du Capital, la connotation négative de configuration aliénée que lui attribue Bolívar Echeverría. Chez Marx, le terme désigne seulement, d’une part, la perspective épistémologique qui se constitue lorsque sont considérés le processus et ses conditions depuis la perspective du produit et, d’autre part, une valorisation du processus de travail qui implique la perspective utile, en correspondance avec les besoins. Marx dit : « Si l’on considère l’ensemble de ce processus du point de vue de son résultat, du produit, moyen de travail et objet de travail apparaissent alors l’un et l’autre comme des moyens de production, et le travail proprement dit comme travail productif » (Le Capital, op. cit., p.178). En identifiant productif avec productiviste, attention sur le produit avec tension exacerbée, oppressive gravitant autour de celui-ci, l’aliénation se naturalise et s’éternise. Le terme productiviste permet de se référer au caractère aliéné général des configurations de rareté du processus de travail et de spécifier chaque modalité à partir du type de produit : ainsi, la première correspondrait à un processus de travail productiviste concret, la deuxième, relative au processus de formation de valeur, serait un processus productiviste abstrait et, finalement, le processus de valorisation de valeur serait caractérisé comme productiviste lucratif, dans lequel l’abstraction devient un processus élargi, constructif de lui-même aux dépens du sujet social, c’est-à-dire destructif de celui-ci. [Note de Jorge Veraza et David Moreno]

[28] Jean Paul Sartre, dans sa Critique de la raison dialectique, explique de concept de rareté. Voir notamment les parties intitulées « Rareté et mode de production » et « Rareté et marxisme », op. cit.

[29] Engels dit, dans une lettre à J. Bloch datée du 21-22 septembre 1890, : « Mais, deuxièmement, l’histoire se fait de telle façon que le résultat final se dégage toujours des conflits d’un grand nombre de volontés individuelles, dont chacune à son tour est faite telle qu’elle est par une foule de conditions particulières d’existence ; il y a donc là d’innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d’où ressort une résultante – l’événement historique – qui peut être regardé elle-même, à son tour, comme le produit d’une force agissant comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. Car, ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre et ce qui s’en dégage est quelque chose que personne n’a voulu. C’est ainsi que l’histoire jusqu’à nos jours se déroule à la façon d’un processus de la nature et est soumise aussi, en substance, aux mêmes lois de mouvement qu’elle. Mais de ce que les diverses volontés – dont chacune veut ce à quoi la poussent sa constitution physique et les circonstances extérieures, économiques en dernière instance (ou ses propres circonstances personnelles ou les circonstances sociales générales) – n’arrivent pas à ce qu’elles veulent, mais se fondent en une moyenne générale, en une résultante commune, on n’a pas le droit de conclure qu’elles sont égales à zéro. Au contraire, chacune contribue à la résultante et, à ce titre, est incluse en elle ». Lettre citée par Adolfo Sánchez Vázquez, op. cit.

[30] Cette inversion réelle, propre aux sociétés productives, est revendiquée par le discours hégélien et par le discours de l’économie politique. Pour cette raison, la critique des deux discours occupe un lieu central dans l’œuvre de Marx qui critique, à travers la critique de ces deux discours, l’aliénation inhérente à la société capitaliste. Dans les Manuscrits de 1844 et dans La Sainte Famille – où Marx résume les thèses développées dans ces Manuscrits en les présentant sous la forme d’arguments polémiques contre Bruno Bauer « et consorts » -, Marx expose les supposés fondamentaux de cette critique. Dans le paragraphe 3, « L’amour », du chapitre IV de cette œuvre, il fonde de façon matérialiste la relation affirmative et libertaire entre sujet et objet (homme – réalité humaine), cette dialectique de la libération comme relation dialectique essentielle qui, dans son développement, peut subvertir l’aliénation capitaliste et produire une nouvelle société. J’ai développé cet argument dans un travail intitulé « El amor en Karl Marx : relación social natural elemental », Críticas de la economía política, n°18/19, 1981.

[31] Voir Jorge Veraza, Presentación de las tesis fundamentales de la Crítica de la economía política : un ejercicio. Op. cit., chapitre V.

[32] Voir Jorge Veraza, « Karl Marx y la técnica. Desde la perspectiva de la vida ». Op. cit.

[33] Notes du cours d’Economie politique de la Facultad de Economía de la UNAM, 1980.

[34] Voir « Introduction de 1857 », op. cit.

[35] Voir Jorge Veraza, « Génesis y estructura del concepto de subsunción real del consumo bajo el capital », Séminaire El Capital, Facultad de Economía, UNAM, 1993.

[36] Ces idées furent exposées par Jorge Veraza dans son intervention sur « El método de Marx », durant le même cours que celui durant lequel fut présenté le présent travail. Voir note 1.

[37] Sigmund Freud met en relation l’énergie sexuelle avec le déploiement d’effort dans le travail, et fonde la première sur le deuxième. Voir Le malaise dans la culture, PUF, Paris, 2010, ainsi que sa première œuvre Trois essais sur la théorie sexuelle, PUF, Paris, 2018.

[38] Voir María de la Concepción Tonda, « El amor en K. Marx : relación social-natural elemental » (édition citée). Pour la critique de la conception de l’amour comme pure consommation, voir l’article de Jorge Veraza « Trabajo, amor y consumo » qui apparaît comme conclusion de ce même article.

[39] Voir Karl Marx, Grundrisse, op. cit, p. 592 et les suivantes.

[40] Marx paraît décrire cette situation future dans laquelle est dépassée la relation aliénée entre la richesse subjective et la richesse objective qui a caractérisée tous les modes de production existants jusqu’à aujourd’hui (modes de production typiques de la rareté) lorsqu’il dit : « Mais, au fait, que sera la richesse une fois dépouillée de sa forme bourgeoise encore limitée ? Ce sera l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, etc… des individus, universalité produite dans l’échange universel. Ce sera la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui. Ce sera l’épanouissement entier de ses capacités créatrices sans autre présupposition que le cours historique antérieur qui fait de cette totalité du développement un but en soi, en d’autres termes, développement de toutes les forces humaines en tant que telles sans qu’elles soient mesurées d’après un étalon préétabli. L’homme ne se reproduira pas comme unilatéralité mais comme universalité. Il ne cherchera pas à demeurer quelque chose qui a déjà été mais s’insérera dans le mouvement absolu du devenir », « Formes antérieures à la production capitaliste », in L’Homme et la Société, n° 1, 1996, p. 98. Traduction de Roger Dangeville.

[41] Ce n’est pas un hasard si Marx, dans Le Capital, commence son analyse du mode de production capitaliste avec l’analyse de la marchandise – élément de médiation, de cohésion du processus de reproduction sociale –, montrant comment, en son sein, se condensent les contradictions propres à tout le mode de production capitaliste. [David Moreno : Le choix de ce point de départ correspond à la nécessité de critiquer cette inversion aliénée comme pré requis théorique « de départ » pour le discours communiste, discours orienté à inverser ses effets sur la conscience et la pratique des révolutionnaires durant le processus et à instaurer, comme résultat, pratiquement, la relation authentique entre sujet et objet, l’homme et les « choses », la société et la nature, restituant chaque terme dans sa spécificité. Voir Jorge Veraza, Praxis y dialéctica de la naturaleza en la posmodernidad, chapitre XXXIII « La politicidad de la dialéctica de la naturaleza », Editions Itaca, México, 1997].

[42] Dans La Sainte Famille (chapitre IV, paragraphe 4), Marx dit que le prolétariat est l’aspect négatif des relations de propriété privée ; la propriété privée qui s’auto dissout. À travers cette négation, le prolétariat développe sa propre affirmation et, avec elle, celle de la société dans son ensemble.

[43] Voir les concepts de « travail vivant » et « travail mort » dans Karl Marx, Travail salarié et capital, Editions Sociales, Paris, 1975.

[44] Voir note 27.

[45] Déjà depuis les Manuscrits de 1844, Marx s’est concentré sur le problème de l’aliénation du fondement positif de la société (structure transhistorique du processus de travail) pour faire sa critique totale de la société bourgeoise.

[46] Engels dit : « L’ouvrier fait tout, produit tout, et cependant n’a ni droit, ni propriété, bref, il n’a rien ». La Sainte Famille, op. cit., p.27.

[47] Voir note 27.

[48] « Nous verrons plus loin comment cette forme extrême de l’aliénation contient déjà en elle – bien que sous une forme renversée, la tête en bas – la dissolution de toutes les conditions limitées de la production et, qui plus est, produit les conditions illimitées de la production ainsi que les pleines conditions matérielles du développement entier et universel des forces productives de l’individu ». Voir Karl Marx, « Formes antérieures à la production capitaliste », op. cit., p. 116.

[49] Voir Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte Famille, op. cit.

[50] Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, Vrin, Paris, 2007.

(Visited 443 times, 1 visits today)