Dans ce texte, Antoine Dubiau présente et discute de manière croisée les arguments de deux ouvrages récents, celui des journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet ont ainsi publié Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir(Divergences, 2025) et celui du philosophe Norman Ajari, Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche (Météores, 2026).
Il montre comment le concept controversé de « technofascisme » permet d’éclairer l’inscription des courants néoréactionnaires et antidémocratiques qu’il désigne dans leur contexte impérialiste, et souligne également les questions laissées en suspens par ces analyses, qui concernent l’économie politique, et en particulier les débats récents autour du « technoféodalisme » et de la caractérisation des transformations en cours du capitalisme.


Le terme de « technofascisme » semble progressivement s’imposer pour désigner la défense de l’autoritarisme politique par une fraction croissante du secteur de la tech. Sa signification précise reste pourtant incertaine à mesure que le concept se diffuse dans l’espace médiatique mainstream. Deux ouvrages récemment parus se sont lancés dans l’âpre bataille que constitue la réflexion critique sur le sujet. Les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet ont ainsi publié Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir aux éditions Divergences en septembre 2025. Quelques mois plus tard, le philosophe Norman Ajari a sorti Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche aux éditions Météores, en février 2026.
Les deux livres ont beaucoup en commun : on y retrouve les mêmes acteurs économiques et politiques, les mêmes séquences médiatiques, mais aussi un socle commun de références et de catégories d’analyse. Apocalypse Nerds se présente davantage comme une enquête, en faisant émerger le technofascisme de l’analyse suivie d’une série de situations concrètes. L’accumulation d’exemples et de références est précieux, mais souffre peut-être d’une forme de dispersion lorsqu’il s’agit d’identifier la thèse centrale. Il faut noter que le livre s’inscrit dans le prolongement des travaux antérieurs de ses deux auteur-rices sur les transformations économiques et politiques du numérique[1], ainsi que sur les effets sociaux des technologies, notamment en matière de surveillance[2].
La construction de Technofascisme est relativement proche, mais se caractérise par un effort plus explicite de systématisation afin de dégager une cohérence d’ensemble du phénomène. L’ouvrage poursuit ainsi les réflexions antérieures de Norman Ajari sur la question raciale[3], qu’il mobilise ici pour éclairer les formes contemporaines de domination à l’œuvre dans le capitalisme techno-numérique. Loin de faire double emploi, les deux livres apparaissent ainsi comme complémentaires, chacun contribuant, selon des modalités distinctes, à l’élucidation du phénomène.
L’enjeu de cette recension croisée est moins de trancher abstraitement la pertinence du concept de technofascisme que d’en éprouver la portée théorico-politique à partir des transformations matérielles qu’il prétend saisir. Le texte mobilisera plus occasionnellement des réflexions issues des ouvrages Traumachine. Intelligence Artificielle et Techno-fascisme de Frédéric Neyrat publié par les Éditions MF à l’été 2025 et Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire de Jonathan Durand-Folco paru aux éditions Écosociété en janvier 2026[4].
L’analyse qui suit est construite en trois temps : il s’agira d’abord d’inscrire le concept de technofascisme dans le prolongement des débats sur le capitalisme numérique, puis de décrire les principales transformations politiques qu’il recouvre, avant d’en restituer les conditions de possibilité à partir d’une lecture matérialiste de son ancrage impérial.
Radicaliser le concept de technoféodalisme
Depuis plus d’une décennie, les multinationales du numérique battent des records en termes de valorisation boursière. Pour caractériser cette domination du secteur de la tech sur l’économie mondiale, Cédric Durand a forgé le concept de « technoféodalisme »[5]. L’économiste cherche à caractériser certaines mutations du capitalisme numérique, qui font passer celui-ci du statut d’avant-garde progressiste à secteur monopolistique et prédateur. Loin des promesses d’émancipation associées à la révolution digitale, la numérisation du monde s’accompagne selon lui d’une « grande régression », caractérisée notamment par le « retour des monopoles » et la « dépendance des sujets [que sont les États, les organisations privées et les individus] aux plateformes ». Les grandes entreprises technologiques ne se contentent plus de dominer des marchés, mais organisent des cyber-espaces dont elles contrôlent les règles, les accès et les conditions d’existence, au point de fonctionner comme de véritables fiefs numériques.
La centralité du travail productif sous le capitalisme est subsumée par des mécanismes d’extraction de valeur fondés sur le contrôle des infrastructures virtuelles. La production elle-même ne disparaît évidemment pas, mais la valorisation du capital passe désormais de plus en plus par la captation des flux informationnels, la mise en dépendance technologique des usagers et l’appropriation des données générées par leurs activités[6]. Cette nouvelle configuration permet de consacrer la rente comme moyen privilégié d’accumulation de la valeur, à l’heure de la stagnation séculaire du capitalisme – notamment caractérisée par un ralentissement durable des gains de productivité, qui ne permet plus de compenser les tendances à la baisse du taux de profit[7].
Cependant, Durand maintient une forme de prudence analytique : le technoféodalisme ne constituerait pas encore un nouveau mode de production pleinement stabilisé, mais plutôt une hypothèse critique, destinée à éclairer les tendances à l’œuvre sans trancher définitivement la question d’une sortie du capitalisme. C’est précisément cette hésitation que Yánis Varoufákis entend lever, en affirmant de manière beaucoup plus tranchée que « capitalism is now dead » dans son ouvrage paru trois ans plus tard[8]. Là où l’économiste français décrit une tendance à la reféodalisation du capitalisme, son homologue grec soutient que ses logiques fondamentales auraient déjà été supplantées : les marchés auraient déjà laissé la place à des fiefs monopolistiques ; le profit aurait déjà été remplacé par des rentes numériques. La rupture avec le capitalisme avancée par Varoufákis est une exagération théorique de tendances bien réelles, mais ne permet pas de rendre compte de la persistance de la logique du profit dans les formes contemporaines de l’accumulation.
Par-delà les débats sur la pertinence du « technoféodalisme » sur le plan sémantique[9], un élément essentiel de l’analyse de Cédric Durand – et, dans une moindre mesure, de Yanis Varoufákis – réside dans sa description de l’emprise politique croissante du capital techno-numérique[10]. En effet, la montée en puissance des plateformes numériques ne se traduit pas seulement par une reconfiguration des mécanismes économiques dominants, mais par un déplacement du centre de gravité du pouvoir lui-même. Par leur contrôle des infrastructures essentielles de la vie sociale contemporaine, les grandes firmes grignotent certaines prérogatives traditionnelles des États.
L’analyse de cet effacement de la séparation formelle entre l’économie et la politique constitue le point de départ des réflexions sur le technofascisme. Dans sa version actuelle, le concept se présente effectivement comme une radicalisation antiraciste du potentiel critique de l’hypothèse technoféodale. Alors que cette dernière se focalise sur des réalités économiques, la conceptualisation du technofascisme se concentre sur certaines mutations politiques y étant associées. L’ambition de ce déplacement analytique consiste à montrer comment la domination de la tech participe de formes racialisées de pouvoir, inscrites dans la continuité de l’impérialisme occidental.
Brève histoire du concept de technofascisme
Les quelques ouvrages récemment parus ne contiennent pas les premières occurrences du concept de « technofascisme » en français. Le terme est effectivement courant dans les publications technocritiques[11] depuis les années 1980.
D’après le collectif Pièces et main d’œuvre[12], sa paternité reviendrait à André Gorz qui l’emploie dès 1977 pour désigner une tendance immanente aux sociétés industrielles avancées[13]. En construisant la formule « convivialité ou technofascisme »[14], le théoricien écologiste s’appuie là sur les analyses de son ami Ivan Illich relatives à la critique de l’hétéronomie technique[15] – c’est-à-dire de formes d’organisation sociale dans lesquelles les individus se trouvent dépossédés de la maîtrise des dispositifs techniques qui structurent leur existence, au profit de systèmes complexes nécessitant l’intervention permanente d’experts et de structures centralisées.
Dans ce cadre, le technofascisme ne renvoie pas à une idéologie politique identifiable, ni même à un courant spécifique, mais recouvre plutôt une forme de pouvoir inscrite dans la logique même du développement technique – dans la lignée des analyses de Jacques Ellul[16]. Dans cette perspective technocritique, le terme signale la possibilité qu’un système fondé sur la planification, le calcul automatique et la gestion centralisée des ressources alimente des formes autoritaires de gouvernement politique, au nom de la rationalité technique et de la nécessité matérielle. Ainsi, le technofascisme ne consisterait pas en une captation extérieure de la technologie par des forces réactionnaires, mais serait une tendance intrinsèque de la trajectoire de complexification technique des sociétés industrielles – le « stade suprême du système technicien » en quelque sorte.
Les travaux d’Hadjadji et Tesquet ainsi que d’Ajari se distinguent assez nettement de cette perspective – à laquelle presque aucune référence explicite n’est faite. Dans une réflexion d’inspiration marxiste, le centre de gravité de l’analyse est déplacé d’une focale uniquement technologique, vers une analyse intégrant de manière plus complexe les impératifs du capital et les mutations de l’État. Ainsi, chez Hadjadji et Tesquet comme chez Ajari, le technofascisme ne désigne plus une tendance inéluctable des sociétés industrielles, mais un processus impulsé par le capital techno-numérique.
Le problème devient alors celui de la reconfiguration des formes de la souveraineté par la domination croissante d’infrastructures privées qui échappent en grande partie au contrôle démocratique. Ajari radicalise encore un peu plus ce déplacement en montrant que cette recomposition du pouvoir ne peut être comprise indépendamment de l’histoire du capitalisme racial et de l’impérialisme. Dans cette perspective, l’analyse ne se limite pas aux transformations institutionnelles ou économiques qu’analysaient déjà les travaux sur le technoféodalisme, mais s’étend également aux formes culturelles et idéologiques qui accompagnent et légitiment ce nouveau régime de pouvoir.
Une sortie par le haut de la démocratie libérale
L’une des thèses centrales des analyses contemporaines du technofascisme consiste à montrer que celui-ci ne se présente pas forcément comme une rupture frontale avec la démocratie libérale, mais plutôt comme une forme de dépassement de celle-ci alors qu’elle est structurellement en crise. Cette tendance antidémocratique conserve les apparences du système représentatif, tout en transformant profondément ses conditions d’exercice : Hadjadji et Tesquet décrivent ainsi le technofascisme sous-jacent au trumpisme comme une forme de pouvoir qui « neutralise la démocratie sans l’abolir, en conserve les rituels et les symboles, mais les vide de leur substance » (AN, p. 10). Trois transformations majeures sont décrites dans les deux ouvrages et méritent d’être synthétisées.
La première transformation tient à une privatisation progressive de la souveraineté. Alors qu’elle restait jusqu’alors une prérogative étatique, la dépendance de la puissance publique vis-à-vis des firmes de la tech en redéfinit les modalités en profondeur. Comme le montrent Hadjadji et Tesquet, « la souveraineté n’est plus incarnée par un État, mais déléguée à des plateformes » (AN, p. 18). Ajari prolonge ce diagnostic en montrant que cette dynamique ne relève pas d’une simple influence accrue du capital privé, mais d’une transformation plus profonde du rapport entre État et capital, dans laquelle une fraction dominante de la bourgeoisie « ambitionne de prendre les gouvernements ou de s’y substituer plutôt que de pactiser avec eux » (TF, p. 10).
Ce déplacement correspond à l’émergence d’une « hyperclasse » de milliardaires, dotée de ressources économiques et techniques comparables à celles des États, et capable, à ce titre, d’imposer ses propres normes politiques. La souveraineté ne se contente plus d’être influencée ou capturée par des acteurs non-étatiques, comme elle l’a toujours été jusqu’alors : elle tend à être directement reconfigurée comme une fonction politique portée par les grandes entreprises technologiques. La cohérence de ce projet apparaît de manière particulièrement explicite dans les formulations de ses principaux théoriciens et acteurs.
Pour Peter Thiel par exemple, patron de Palantir[17] et aspirant théoricien technofasciste, il s’agit de « faire de la souveraineté politique une entreprise commerciale »[18], c’est-à-dire de soumettre les fonctions régaliennes elles-mêmes à une logique économique. Cela fait écho au projet de « coup d’État interne destiné à privatiser le gouvernement et à remplacer le régime démocratique par une autorité exécutive totale » (FT, p. 269) imaginé par Curtis Yarvin[19]. Cette privatisation de la souveraineté ne recouvre pas seulement un transfert de compétences de l’état vers le capital, mais une mutation qualitative majeure : la puissance publique est en train de perdre son « autonomie relative » vis-à-vis du capital[20].
Cette reconfiguration de la souveraineté repose sur un antidémocratisme radical, qui constitue la seconde transformation au fondement du technofascisme émergent. Contrairement aux formes classiques du fascisme, celui-ci ne repose pas sur la mobilisation des masses, mais sur leur mise à distance – Frédéric Neyrat parle d’un « devenir-zombie des populations » (TM, p. 9). Son projet politique n’est donc pas de représenter ou de canaliser la volonté populaire, mais bien de s’en affranchir. Ajari insiste sur ce point en montrant que des figures technofascistes, comme Peter Thiel, entendent « transformer la société par en haut, sans jamais avoir à convaincre le peuple ni même à solliciter son consentement » (TF, p. 9).
La démocratie n’est pas frontalement abolie, mais rendue progressivement superflue, à mesure que les conditions de la décision politique se déplacent hors de son champ. Autrement dit, il s’agit de « changer le monde unilatéralement sans avoir à constamment convaincre l’opinion » (AN, p. 31). Cette évolution n’est pas seulement spontanée, puisqu’elle est explicitement théorisée : « en excluant purement et simplement la plèbe de l’équation, la néoréaction entend poser les bases d’un régime autoritaire véritablement efficace » (TF, p. 94).
Cet imaginaire politique repose notamment sur l’idée qu’un dirigeant d’entreprise serait un gestionnaire toujours rationnel qu’un collectif démocratique. Sa possibilité de prendre des décisions de manière solitaire en ferait un responsable plus efficace, libéré des contraintes de la délibération, des conflits d’intérêts et des compromis propres aux institutions représentatives. Bref, le pouvoir discrétionnaire du CEO est érigé en modèle de gouvernement, avec des accents explicitement monarchiques chez certains théoriciens néoréactionnaires. Le rejet technofasciste de la démocratie n’apparaît donc pas comme une dérive, mais bien comme une stratégie cohérente, adaptée à un contexte où la domination économique et ses instruments technologiques permettent d’organiser la société sans passer par les formes traditionnelles de concurrence politique.
Enfin, ces deux premières transformations trouvent leur cohérence dans un mode de gouvernement par les infrastructures technologiques – c’est la troisième transformation qui caractérise le technofascisme. Celui-ci s’appuie sur un déplacement décisif quant à ce qui fonde le pouvoir : celui-ci ne passe plus prioritairement par la décision politique explicite, mais par la conception des dispositifs techniques eux-mêmes. Comme le souligne Ajari, « l’un des principes fondamentaux du technofascisme » consiste dans l’idée que « avec le bon design, la technologie est, peut-être plus efficacement encore que la politique, susceptible de façonner une société hiérarchisée et autoritaire » (TF, p. 90).
Depuis une tout-autre provenance, l’analyse du philosophe rejoint ici la conception technocritique du technofascisme rappelé précédemment. Le pouvoir ne s’exerce donc plus seulement sur des sujets à travers des normes ou des institutions, mais en amont, en configurant technologiquement les environnements dans lesquels ils évoluent. Les plateformes, les algorithmes et les architectures numériques deviennent ainsi des instruments de gouvernement à part entière, capables d’orienter les comportements sans avoir à recourir à la contrainte directe ni à la légitimation démocratique.
Le développement récent de l’intelligence artificielle prolonge cette transformation des conditions d’exercice du pouvoir par les infrastructures techniques. Jonathan Durand Folco reprend notamment à son compte l’idée d’un « coup d’État assisté par l’IA » pour qualifier l’action d’Elon Musk à travers la structure DOGE – ou département de l’Efficacité gouvernementale – qu’il a dirigée pendant quelques mois (FT, p. 275-282).
Cette centralité apparente de l’intelligence artificielle ne doit toutefois pas conduire à en faire le principe explicatif du phénomène : Ajari insiste toutefois sur le fait que le technofascisme en tant que « projet de domination aurait émergé même en l’absence des accélérations spectaculaires de l’IA au cours de la décennie 2020 » (TF, p. 14). Selon lui, l’articulation entre le déploiement à grande échelle de cette technologie et la radicalisation technofasciste est contingente, plutôt qu’intrinsèque. Il insiste par ailleurs sur le scepticisme de certaines figures technofascistes vis-à-vis de l’intelligence articificielle, alors perçue comme une « technologie principiellement socialiste par opposition à la blockchain et aux cryptomonnaies […] libertariennes » (TF, p. 15).
Au contraire, Frédéric Neyrat insiste sur le rôle dans l’IA dans le technofascisme, en poussant même le propos un peu plus loin : selon lui, « le fascisme devient cognitif » avec les intelligences artificielles car entraînent « un dépérissement de la pensée critique : difficulté à se rappeler les idées, à démontrer qu’on les a comprises, à les appliquer, à les comparer avec d’autres idées, à les évaluer et les recombiner » (TM, p. 207-208). Cette lecture convoque davantage une perspective technocritique, en mettant l’accent sur les effets propres des dispositifs techniques sur les capacités cognitives et les formes de subjectivation, là où Ajari insiste avant tout sur les dynamiques sociales et politiques qui les sous-tendent[21]. Par-delà ces divergences interprétatives sur ses effets politiques fondamentaux ou contingents, l’emballement des quelques dernières années autour de l’IA s’inscrit dans le prolongement d’une reconfiguration au long cours, bien plus qu’elle en constitue la source première.
Le technofascisme apparaît ainsi comme une sortie « par le haut » de la démocratie libérale : non pas son abolition, mais son dépassement silencieux, à mesure que la souveraineté se privatise, que la participation politique est rendue superflue et que le pouvoir se reconfigure dans des dispositifs techniques échappant au contrôle démocratique. Hadjadji et Tesquet parlent ainsi d’un « coup d’État graduel » pour désigner cette absence de rupture spectaculaire. Loin du modèle classique du putsch, il s’agit d’« une administration du basculement sans recours à la force » (AN, p. 51) qui rend la démocratie libérale inopérante sans l’abolir formellement.
Réinscrire le courant néoréactionnaire dans son contexte impérial
L’expression de « Lumières sombres » (Dark Enlightenment) désigne un courant intellectuel principalement porté par Nick Land[22], lui-même influencé par Curtis Yarvin. Le courant agrégé autour de ces deux figures est plus généralement appelé la néoréaction (abrégé en NRx par ceux y prenant part).
Il faut y voir une véritable contre-théorie des Lumières du XVIIIe siècle, visant à renverser leurs principes fondamentaux : contre l’égalité politique, la souveraineté populaire et l’idéal démocratique libéral, les néoréactionnaires défendent la réaffirmation d’un pouvoir de classe assumé, fondé sur la domination d’une minorité possédante et technologiquement équipée, ainsi que sur l’exclusion des classes subalternes de tout processus de décision politique. Ainsi décrite, la néoréaction semble être la source première, voire ultime, de toutes les reconfigurations politiques décrites ci-dessus !
C’est précisément dans ce piège d’une lecture essentiellement idéologique de la réalité politique que tombent la plupart des analyses des Lumières sombres. Ainsi, les analyses descriptives se succèdent pour comprendre les différentes composantes de cette nébuleuse très active en ligne – malgré certaines limites, certains travaux sur le sujet sont d’ailleurs très fins et sérieux[23]. La réalisation des idées néoréactionnaires semble découler de leur force intrinsèque, plutôt que par les conditions matérielles et politiques qui ont rendu possible leur émergence et leur montée en puissance. Ces approches restent ainsi prises dans une forme d’errance idéaliste quasi-tautologique, qui qui absolutise le rôle des idées politiques en surestimant leur autonomie par rapport aux rapports sociaux qui les produisent.
Le mérite des ouvrages d’Ajari ainsi que d’Hadjadji et Tesquet réside dans le caractère matérialiste de l’analyse qu’iels proposent de la néoréaction. En effet, loin de la réduire à un simple courant intellectuel marginal ou à une constellation d’idées excentriques issues d’internet mais qui auraient conquis le monde, iels la resituent dans les conditions historiques de son émergence – notamment dans l’histoire raciale de la Silicon Valley, qui n’a jamais été l’utopie progressiste tant vantée, mais toujours un territoire marqué par une forte ségrégation[24].
En d’autres termes, il n’y a pas de virage réactionnaire du secteur de la tech : une partie importante de celui-ci est historiquement traversée par des logiques racistes, élitistes et eugénistes qui trouvent aujourd’hui de nouvelles expressions politiques. La néoréaction apparaît dès lors moins comme une rupture que comme une systématisation théorique de ces tendances.
Bien qu’il ne soit pas issu du sérail technologique californien, Nick Land « théorise également sa propre version de l’eugénisme qu’il nomme “hyper-racisme”, soit un processus d’accélération dans la création d’une élite “supérieure” par divers moyens, notamment l’appariement et la reproduction en fonction du QI » (AN, p. 161). La néoréaction recycle, y compris sans le savoir[25], des vieilles idées réactionnaires, reformulées sous un nouveau branding technologique. Elle ne constitue toutefois pas une anomalie idéologique sortant de nulle part, mais la mise en cohérence idéologique d’un capitalisme racial en pleine recomposition à travers le déploiement mondial des infrastructures techno-numériques.
Les deux livres s’intéressent plus fondamentalement au caractère impérialiste du technofascisme, en montrant que l’essor du capitalisme techno-numérique ne peut être dissocié de la puissance géopolitique des États-Unis. La Silicon Valley apparaît effectivement comme un lieu central pour le déploiement la projection impériale étasunienne, puisque le secteur de la tech y étant implanté est central pour les intérêts de l’État fédéral en raison de la dépendance militaire et sécuritaire aux outils fournis par les grandes firmes. Cette documentation des reconfigurations du pouvoir impérial par Hadjadji et Tesquet illustre ainsi très bien le caractère toujours transnational de l’impérialisme, qui n’est pas réductible à une politique étatique, mais qui est directement soumis aux intérêts du capital[26].
Ajari observe lui aussi que l’impérialisme ne passe plus prioritairement par l’État, mais par les entreprises technologiques elles-mêmes. Faisant appel à la tradition radicale noire, il cite Huey P. Newton dès son introduction pour poser d’emblée que « la technologie a permis à la force de frappe capitaliste d’atteindre chaque coin du monde pour réaliser ses désirs » (TF, p. 12). Ajari actualise ce propos en cherchant à montrer comment la tech est devenue une infrastructure impériale globale. Dans une perspective explicitement léniniste, le philosophe rapporte ainsi toujours l’impérialisme à une dynamique d’expansion du pouvoir du capital dans sa phase monopoliste – ici incarnée par le secteur de la tech.
Les passages les plus robustes du livre sur ce sujet sont ceux dans lesquels Ajari propose également une critique culturelle de l’impérialisme, attentive aux formes symboliques et idéologiques à travers lesquelles cette domination se légitime et se reproduit. C’est dans ce sens que le technofascisme constitue « le nouveau rêve de la suprématie blanche » ainsi que l’indique le sous-titre du livre.
Retour à l’économie politique
S’il faut trouver une limite aux excellents ouvrages d’Ajari ainsi que d’Hadjadji et Tesquet, elle tient sans doute à leur relatif désinvestissement du terrain de l’économie politique. Le cadre posé est juste et efficace, mais il pourrait encore être approfondi, notamment en revenant aux éléments du débat autour de l’hypothèse technoféodale. Si la critique du technofascisme met en lumière avec précision les transformations politiques et culturelles impulsées par le capitalisme dominé par le secteur de la tech, elle laisse en arrière-plan les mécanismes économiques qui les rendent possibles.
Sur ce terrain, le débat autour du « technoféodalisme » conserve toute sa pertinence, à condition de sortir des chamailleries sémantiques. En insistant sur la montée en puissance des rentes, sur le rôle structurant des monopoles et sur la centralité des plateformes comme infrastructures d’extraction de valeur, les travaux de Cédric Durand proposent effectivement une lecture globale du capitalisme contemporain. Bien que le terme n’apparaisse pas explicitement dans son livre éponyme, c’est bien une dynamique impérialiste qu’il met en évidence.
Comme le montre Benjamin Bürbaumer, le numérique constitue aujourd’hui une infrastructure centrale de la mondialisation, dont le contrôle conditionne à la fois l’accumulation du capital et l’exercice du pouvoir politique à l’échelle globale[27]. Les grandes firmes technologiques sont aujourd’hui les opératrices principales du « pouvoir infrastructurel » associé au numérique, les rendant ainsi capables de déterminer les conditions mêmes de participation au marché mondial.
Ce dernier apparaît dès lors comme un champ de rivalités inter-impérialistes, dans lequel les États-Unis cherchent à préserver leur position dominante face à la montée en puissance de la Chine[28], y compris dans le domaine des infrastructures numériques. Ce point est précisément souligné par Jonathan Durand Folco, qui considère qu’il faut absolument prendre en compte « la dimension “géopolitique” du technofascisme » (FT, p. 280) pour véritablement en prendre la pleine mesure.
Bien que les deux livres se positionnent en retrait par rapport à ce que pourrait être une critique pleinement développée de l’économie politique du capitalisme numérique, leur conceptualisation du technofascisme s’appuie implicitement sur la conscience de l’ampleur de ces transformations matérielles. Bien que peu développée dans les deux ouvrages, la dimension écologique du capitalisme numérique[29] fait également partie de ce tableau général latent à partir duquel le raisonnement est mené.
L’intérêt des analyses d’Ajari et d’Hadjadji/Tesquet apparaît pleinement si on les replace dans le cadre théorique du « fascisme tardif » proposé par Alberto Toscano[30] – dont Ajari se revendique explicitement d’ailleurs. Contre une lecture économiciste du fascisme comme réaction à une simple crise du capitalisme, Toscano invite à le penser comme une réaction à une véritable crise de l’ordre impérial de manière plus générale.
Ce n’est effectivement qu’à l’aune de son déclassement actuel et futur dans l’arène géopolitique mondiale que l’enlisement autoritaire du monde occidental peut être correctement comprise. Le technofascisme apparaît alors comme l’une des formes politiques de stabilisation d’un capitalisme en crise jusque dans ses conditions impériales d’existence.
*
L’auteur remercie Gaia Valenti pour sa relecture attentive du texte et ses conseils.
Notes
[1] Nastasia Hadadji, No crypto: comment Bitcoin a envoûté la planète, Divergences, 2023, 220 p.
[2] Olivier Tesquet, À la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, Premier Parallèle, 2020, 256 p. Olivier Tesquet, État d’urgence technologique. Comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie, Premier Parallèle, 2021, 160 p.
[3] Norman Ajari, La Dignité ou la mort : éthique et politique de la race, La Découverte, 2019, 324 p. Norman Ajari, Noirceur : race, genre, classe et pessimisme dans la pensée africaine-américaine au XXIe siècle, Divergences, 2022, 250 p. Norman Ajari, Le Manifeste afro-décolonial : le rêve oublié de la politique radicale noire, Seuil, 2024, 136 p.
[4] Dans la suite du texte, les citations de ces différents ouvrages seront référencées avec les abréviations AN pour Apocalypse Nerds, TF pour Technofascisme, TM pour Traumachine et FF pour Fascisme tranquille.
[5] Cédric Durand, Technoféodalisme : critique de l’économie numérique, Paris, Zones, 2020, 256 p.
[6] Une nouvelle synthèse générale de ce processus de subsomption technologique, encastré dans les transformations plus profondes du capitalisme, est notamment proposée par Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, 320 p.
[7] Jason E. Smith, Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ? L’automation à l’âge de la stagnation, Grevis, 2021, 224 p. Voir également Aaron Benanav, L’automatisation et le futur du travail, Divergences, 2022, 176 p.
[8] Yánis Varoufákis, Les nouveaux serfs de l’économie, Les Liens qui libèrent, 2024, 352 p. L’ouvrage est paru en anglais sous le titre Technofeudalism: what killed capitalism (The Bodley Head, 2023).
[9] Concernant cette focalisation sémantique, voir par exemple la critique formulée sur son blog par Frédéric Lordon, « La France insoumise est-elle anticapitaliste ? », La pompe à phynance, 3 octobre 2025. Voir également la critique de Louis Delamangue, « L’alliance de la révolution citoyenne et du techno-féodalisme », Armes de la critique, n°2, novembre 2025. Toutefois, le débat dépasse largement cette focalisation sémantique, y compris dans les articles précités. Pour avoir une vue plus générale du sujet, voir notamment la critique du concept de « technoféodalisme » par Evgueny Morozov, « Critique de la raison techno-féodale », Variations, n°26, 2023 (traduction d’un long article paru en 2022 dans la New Left Review). La réponse de Cédric Durand a récemment été traduite par Contretemps (après une publication initiale dans la New Left Review, égalementen 2022), cf Cédric Durand, « Sonder les frontières du capital », Contretemps, 15 janvier 2026. L’économiste a également prolongé son analyse à l’aune du retour à la Maison Blanche de Donald Trump, qui a bénéficié d’un véritable alignement du secteur de la tech sur sa candidature, cf Cédric Durand, « Le techno-féodalisme est un Léviathan de pacotille », Contretemps, 3 février 2025. Par-delà le débat sémantique, certaines analyses tirent les pleins enseignements de l’hypothèse technoféodale, cf Francisco Louçã et Diogo Machado, « Nouvelles et anciennes oligarchies. Transformations du régime d’accumulation du capital », Contretemps, 9 février 2026.
[10] Antoine Dubiau, « L’emprise politique croissante du capital techno-numérique », solidaritéS, n°455, octobre 2025.
[11] Dans un sens strict, la technocritique désigne une approche qui considère que la technique n’est pas un simple ensemble d’outils neutres, mais un système autonome qui structure les formes de vie sociale et tend à imposer ses propres logiques d’organisation, indépendamment des finalités humaines.
[12] Pièces et main d’œuvre, « Techno-fascisme, un mot hacké par les techno-gauchistes », 18 septembre 2025.
[13] Michel Bosquet (André Gorz), Écologie et liberté, Galilée, 1977, 118 p.
[14] Ibid, p. 26.
[15] Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973, 157 p.
[16] Les trois principaux ouvrages de Jacques Ellul sur la question technologique sont La technique ou l’enjeu du siècle (Armand Colin, 1954), Le système technicien (Calmann-Lévy, 1977) et enfin Le bluff technologique (Hachette, 1988).
[17] Palantir Technologies est une entreprise étatsunienne spécialisée dans l’analyse de données massives pour les agences publiques (défense, renseignement, police, immigration), dont les logiciels servent notamment à la surveillance et aux opérations sécuritaires. Voir Alberto Tocasno, « Conçu pour dominer. Palantir Technologies, bras armé numérique de la répression mondiale », Contretemps, 17 juillet 2025.
[18] Ajari cite ici Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025, p. 23.
[19] Curtis Yarvin est un essayiste et programmeur associé au courant néoréactionnaire, connu pour avoir développé sous le pseudonyme « Mencius Moldbug » une critique radicale de la démocratie libérale. Il défend l’idée d’un pouvoir exécutif fort – voire monarchique – et d’une organisation de la société inspirée de la hiérarchie d’entreprise, en opposition aux principes égalitaires modernes. L’année dernière, le (très centriste et élitiste) média Le Grand Continent a réalisé un entretien avec lui qui consacre son statut majeur dans l’extrême-droite contemporaine, cf Gilles Gressani et Mathéo Malik, « Curtis Yarvin : le grand entretien avec l’intellectuel organique de la contre-révolution trumpiste », Le Grand Continent, 5 avril 2025.
[20] Nicos Poulantzas, L’État, le pouvoir, le socialisme, PUF, 1978, 300 p.
[21] Sur la dimension plus directement économique, voir Cédric Durand, « After IA », Sidecar, 15 janvier 2026.
[22] Nick Land est un philosophe accélérationniste, devenu une figure dominante au sein de la mouvance néoréactionnaire. Ancien membre du CCRU (Cybernetic Culture Research Unit) à l’université de Warwick aux côtés de Mark Fisher ou Sadie Plant, il s’est progressivement détaché de tout horizon critique pour défendre une vision du capitalisme comme dynamique autonome devant être libérée de toute contrainte démocratique. Dans ses écrits récents, il développe ainsi une critique radicale de la démocratie, jugée improductive (voire contre-productive), et promeut des formes de sécession élitaire – zones autonomes ou États-entreprises – destinées à accélérer le développement techno-capitaliste. Cette pensée s’accompagne d’un imaginaire profondément morbide, où l’accélération du capitalisme passe par des formes de destruction sociale et politique, voire par le dépassement de l’humain lui-même. Voir le portrait de Nick Land par Romaric Godin, « Nick Land, le penseur des “Lumières sombres” qui inspire la Big Tech », Mediapart, 27 avril 2025.
[23] Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard/Le Grand Continent, 176 p.
[24] Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Seuil/Libelle, 72 p.
[25] C’est notamment ce que soutient le vulgarisateur et théoricien politique Antoine Dresse, associé à la Nouvelle Droite.
[26] L’impérialisme doit être entendu ici à la fois comme dynamique d’expansion du capital, comme structuration géopolitique du système mondial et comme production de hiérarchies raciales globales. Sur la conceptualisation contemporaine de l’impérialisme, voir Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Amsterdam, 2020, 220 p. Dans les théories marxistes de l’impérialisme, la dimension raciale est souvent (relativement) délaissée sur le plan analytique, même lorsqu’elle est identifiée. Pour combler ce manque, les réflexions sur la matérialisation du capitalisme racial à l’échelle globale constituent une ressource précieuse, voir par exemple Julian Go, « Théoriser le capitalisme racial : critique, contingence et contexte », Marronages, vol. 3, n°1, 2024, p. 32-55.
[27] Benjamin Bürbaumer, « L’affrontement sino-américain pour le contrôle du numérique », Inprecor, n°736, septembre 2025.
[28] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024, 304 p.
[29] Armel Campagne et Marc-Antoine Pencolé, « Le numérique, stade suprême du capitalisme fossile ? », Études digitales, n°9, 2020, p. 153-167.
[30] Alberto Toscano, Fascisme tardif. Généalogie des extrêmes-droites contemporaines, La Tempête, 2025, 240 p.
