A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

Le onzième chapitre : « Le moujik se révolte »

Le douzième chapitre : « La grande répétition générale ». 

Le troisième chapitre : « Victoire de la réaction noire ».

Le quatorzième chapitre : « Stratégie et tactique (Lénine apprend de Clausewitz) ».

Le quinzième chapitre : « Semi-unité avec les mencheviks »

Le seizième chapitre : « Lénine exclut les gauchistes »

Le dix-septième chapitre : « La rupture finale avec le menchevisme ». 

Le dix-huitième chapitre : « La montée de la vague révolutionnaire ». 

 

Chapitre 19 — La Pravda

Le journal légal

Les bolcheviks utilisaient toutes les occasions légales de publier leur littérature. La conférence du parti de janvier 1912, comme nous l’avons dit, avait décidé de publier un quotidien, la Pravda. Celle-ci devait remplacer Zvezda, un hebdomadaire qui paraissait légalement à Saint-Pétersbourg depuis le 16 décembre 1910. En janvier 1911, elle commença à paraître deux fois par semaine, et à partir de mars, trois fois. Les autorités l’interdisaient de façon répétée. Elles confisquèrent 30 numéros et en mirent à l’amende huit sur un total de 63. Zvezda, en organisant des collectes d’argent dans les groupes ouvriers, préparait le terrain de la Pravda, dont le premier numéro parut le 22 avril 1912.

La Pravda devait elle aussi endurer des persécutions régulières, et dut changer de nom huit fois, devenant tour à tour Rabotchaïa Pravda (la Vérité ouvrière), Sévernaïa Pravda (la Vérité du Nord), Pravda Trouda (la Vérité du travail), Za Pravda (Pour la Vérité), Prolétarskaïa Pravda (la Vérité prolétarienne), Pout Pravdi (la Voie de la Vérité), Rabotchi (l’Ouvrier), et Troudovaïa Pravda (la Vérité du travail).

Encore et encore, les locaux de la Pravda subissaient des descentes de police, les journaux étaient confisqués, les amendes pleuvaient, les rédacteurs étaient arrêtés, et les garçons vendant le journal dans la rue harcelés. Malgré tout, le journal continua à paraître. Du 22 avril 1912 au 8 juillet 1914, 645 numéros furent publiés. Ceci n’était rendu possible que par l’ingéniosité de l’équipe du journal dans l’évitement des poursuites, par le soutien financier des lecteurs, les lacunes de la loi sur la presse, et l’inefficacité de la police.[1]

L’utilisation d’un langage codé permettait à la Pravda de débattre des questions du jour sans risquer la confiscation automatique. Comme il était interdit de faire mention du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, il parlait du « souterrain », du « tout », et du « vieux ». Le programme bolchevik en trois parties pour une république démocratique, la confiscation des domaines fonciers, et la journée de huit heures étaient mentionnés comme les « revendications non abrégées de 1905 », ou « les trois piliers ». Un bolchevik était un « démocrate conséquent » ou un « marxiste conséquent ». Les ouvriers avancés savaient comment le journal devait être lu et compris.

Les règlements sur la presse imposaient l’envoi au censeur des trois premiers exemplaires de chaque numéro. Les rédacteurs de la Pravda étaient déterminés à distribuer le journal, que le censeur l’aime ou pas. Alors ils essayaient de gagner le plus de temps possible entre l’envoi des trois exemplaires et l’arrivée plus que fréquente de la police à l’imprimerie, et résolvaient le problème avec ingéniosité. La loi exigeant la remise des exemplaires au censeur ne spécifiait pas le temps que devait prendre le transport. La tâche quotidienne de cette remise était confiée à un employé de l’imprimerie âgé de 70 ans, dont la démarche ralentie par les années garantissait qu’il lui faudrait environ deux heures pour arriver au bureau du censeur.

Après avoir apporté les journaux, le vieil ouvrier restait dans le bureau, officiellement pour se reposer, mais en fait pour garder l’œil sur le censeur, qui examinait d’autres journaux en même temps que la Pravda. Si, après avoir lu la Pravda, l’inspecteur se tournait vers un autre journal, le vieux rentrait à l’imprimerie d’un pas de montagnard. Mais si le censeur téléphonait au Troisième District de la police, compétent pour l’imprimerie de la Pravda, le vieux bondissait hors de la pièce, hélait un taxi, et rentrait à toute vitesse.

Des veilleurs étaient installés autour de l’imprimerie, attendant son retour, et lorsqu’ils le voyaient tourner le coin de la rue à toute allure, ils savaient immédiatement à quoi s’en tenir. L’alarme était donnée et tout le monde se mettait au travail fiévreusement. Les journaux étaient enlevés et cachés, le bureau de distribution fermé, et les presses arrêtées. Le temps que la police arrive, la plupart des journaux étaient partis, et juste une poignée laissés sur le place pour le « protocole ».[2]

Des responsables de la rédaction en titre étaient engagés, qui allaient en prison pendant que les véritables éditeurs restaient libres. Il y eut approximativement 40 de ces « directeurs de la publication », qui étaient souvent des illettrés. Dans la première année d’existence de la Pravda, ils totalisèrent 47 mois ½ de prison. Sur les 645 numéros publiés, la police essaya sans succès d’en confisquer 155, et 36 numéros valurent des amendes.

De chaque numéro, la moitié était vendue dans les rues par des jeunes garçons, et la moitié dans les usines. Dans les grandes usines de Saint-Pétersbourg, chaque département avait un responsable. Il distribuait le journal, encaissait l’argent, et restait en contact avec les éditeurs. La distribution en dehors de Saint-Pétersbourg était très difficile. Il est vrai que la Pravda avait 6.000 abonnés, mais cette distribution n’était pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Les journaux devaient être enveloppés dans du calicot pour les protéger, et expédiés d’une demi-douzaine de bureaux de poste différents, qui étaient changés tous les jours pour égarer la police. En plus, les paquets de Pravda étaient envoyés en province par des cheminements complexes. Par exemple, des membres ou des sympathisants du parti travaillant aux chemins de fer lançaient des paquets à des points convenus sur le trajet, où d’autres camarades les attendaient. Dans une ville, les journaux étaient envoyés directement au bureau de poste, où un camarade postier les prenait en charge à leur arrivée.

Le tirage de la Pravda était impressionnant, surtout si l’on tient compte du statut illégal du parti qui la publiait. Il était de 40.000 à 60.000 exemplaires par jour, le chiffre le plus élevé étant atteint le samedi. C’était un pas de géant depuis les tracts en quatre exemplaires que Lénine écrivait à la main et recopiait soigneusement en caractères d’imprimerie. C’était aussi très différent du premier journal auquel Lénine avait collaboré en 1897, le Rabotchi Listok de Saint-Pétersbourg (le Bulletin ouvrier de Saint-Pétersbourg), organe de la Ligue de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière. Ce journal eut deux éditions – l’une, hectographiée, en Russie, de 300-400 exemplaires (en janvier 1897), l’autre, imprimée, à Genève (septembre 1897). Un tirage de 40.000-60.000 peut sembler modeste par rapport aux standards européens contemporains, mais sous les conditions répressives du tsarisme c’était un tour de force, et les idées contenues dans le journal trouvaient un écho dans les cœurs de centaines de milliers de travailleurs.[3]

Malgré tout Lénine était loin d’être satisfait du tirage. Il écrivit en avril 1914, dans un article intitulé Nos tâches,

Il faut diffuser le Pout Pravdy trois fois, quatre fois et cinq fois plus qu’en ce moment. Il faut créer un supplément intersyndical, avec la participation des représentants de tous les syndicats et de tous les groupements. Il faut créer des suppléments régionaux (Moscou, Oural, Caucase, Baltique, Ukraine)… Il faut… donner plus de place à l’activité idéologique, politique et d’organisation des ouvriers conscients.

… sous sa forme actuelle, le Pout Pravdy est indispensable pour un ouvrier conscient, et il faut le développer encore, mais il est trop cher, trop difficile, trop volumineux pour l’ouvrier du rang, l’homme de masse, pour ceux qui représentent les millions d’hommes non encore entraînés dans le mouvement…

Il faut créer une Pravda du Soir à un kopek[4], dont les 200 ou 300.000 exemplaires iraient au cœur des masses prolétarienne et semi-prolétarienne…

Il faut arriver à organiser les lecteurs de Pout Pravdy beaucoup mieux qu’ils ne le sont actuellement, par fabriques, usines, rayons, etc., il faut les faire participer plus activement à la correspondance, à la direction du journal, à sa diffusion. Il faut obtenir que les ouvriers participent systématiquement au travail de la rédaction.[5]

Les aspirations de Lénine à un journal au tirage de masse ne devaient être réalisées qu’après la révolution.

 

Un véritable journal des travailleurs

La Pravda n’était pas un journal pour les ouvriers ; c’était un journal des ouvriers. Elle était très différente de son homonyme, le bimensuel publié par Trotsky à Vienne (1908-1012), qui était rédigé quasi intégralement par un petit groupe de brillants journalistes (Trotsky, Adolphe Ioffé, David Riazanov et autres). Comme l’écrivait Lénine, « la « revue ouvrière » de Trotsky est une revue de Trotsky pour les ouvriers ; car il n’y a trace, dans ses pages, ni d’initiative ouvrière, ni de liaison avec les organisations ouvrières. »[6] A l’inverse, dans la Pravda de Lénine, plus de 11.000 lettres et éléments de correspondance de travailleurs furent publiés en une seule année, soit 35 par jour.

Quelques mois après le début de sa parution, Lénine exposait sa conception d’un journal ouvrier :

En parcourant les comptes rendus sur les collectes ouvrières en relation avec les lettres des ouvriers et des employés de tous les points de la Russie, les lecteurs de la Pravda, la plupart du temps dispersés et séparés par les dures conditions extérieures de la vie russe, se font quelque idée de [la] façon dont les prolétaires de telle ou telle profession, de telle ou telle localité, mènent le combat, s’éveillent à la lutte pour la défense des intérêts de la démocratie ouvrière.

La chronique de la vie ouvrière commence seulement à se développer et à s’affermir dans la Pravda. Il est évident que par la suite, outre les lettres sur les abus en usines, sur le réveil d’une nouvelle couche prolétarienne, sur les collectes au profit de tel ou tel secteur du mouvement ouvrier, des informations parviendront au journal ouvrier sur les opinions et l’état d’esprit des travailleurs, la campagne électorale, l’élection des délégués ouvriers, les lectures des ouvriers, les questions qui les intéressent particulièrement, etc.

Le journal ouvrier est la tribune des ouvriers. Il importe de poser tour à tour, à l’échelle de toute la Russie, les questions relatives à la vie ouvrière en général et à la démocratie ouvrière en particulier.[7]

Lénine pensait que les travailleurs devaient écrire eux-mêmes au sujet de leurs vies :

[il est souhaitable que]… les ouvriers, en dépit de tous les obstacles, se livrent sans cesse à de nouveaux essais pour tenir leur propre statistique des grèves. Deux ou trois ouvriers conscients peuvent rédiger un compte rendu exact de chaque grève, indiquant le moment de son début et de sa fin, le nombre des participants (répartis si possible par sexe et par âge), les causes de la grève et ses résultats. Un exemplaire de ce compte rendu devrait être expédié à la direction de l’union ouvrière correspondante (professionnelle ou autre, ou bien à la rédaction de l’organe professionnel) ; un deuxième exemplaire, à l’organe central de la presse ouvrière ; et un troisième exemplaire, enfin, pour information au député ouvrier à la Douma d’Etat…

Seuls les ouvriers eux-mêmes qui se seront mis au travail, pourront (avec le temps, au prix d’un labeur opiniâtre et d’efforts persévérants) acquérir une meilleure connaissance de leur propre mouvement et lui assurer ainsi des succès plus importants.[8]

Lénine savait écrire des articles courts, très populaires, pour la Pravda. Ils étaient toujours factuels, et chaque article centré sur une seule idée, qui était totalement développée. Il pouvait répéter un même thème à de nombreuses reprises, prenant toujours un angle différent, un exemple différent, une histoire différente. Pour donner un exemple de ce à quoi ressemblaient ses articles, deux exemples sont reproduits ci-après.

 

RUSSES ET NEGRES

Quel étrange rapprochement, se dira le lecteur, comment peut-on placer côte à côte une race et une nation ?

Le rapprochement est pourtant possible. Les Nègres ont été les derniers à s’affranchir de l’esclavage et plus que les autres ils en portent encore les lourdes séquelles, ceci même dans les pays avancés, car le capitalisme ne peut « comporter » d’autre libération que celle accordée par la loi, laquelle est d’ailleurs restreinte autant qu’il se peut.

L’histoire dit des Russes qu’ils se sont « presque » libérés du joug du servage en 1861. C’est à peu près à la même époque, après la guerre civile contre les propriétaires d’esclaves américains, que les Nègres d’Amérique du Nord se sont affranchis de l’esclavage.

L’affranchissement des esclaves américains s’est effectué d’une manière moins « réformiste » que celui des esclaves russes.

C’est pourquoi à présent, un demi-siècle plus tard, les séquelles de l’esclavage sont beaucoup plus marquées sur les Russes que sur les Nègres. Et il serait sûrement plus juste de parler non seulement des séquelles mais aussi des institutions… Dans le présent article, nous nous bornerons toutefois à une petite illustration de ce que nous venons de dire : le problème de l’instruction. On sait que l’analphabétisme est une des séquelles de l’esclavage. Dans un pays opprimé par les pachas, les Pourichkévitch, etc., la majorité de la population ne peut être instruite.

En Russie, il y a 73 % d’analphabètes, sans compter les enfants âgés de moins de neuf ans.

Parmi les Nègres des Etats-Unis d’Amérique, il y avait, en 1900, 44,5 % d’analphabètes.

Ce pourcentage scandaleusement élevé d’analphabètes est une honte pour un pays civilisé, avancé comme la république d’Amérique du Nord. Et chacun sait de plus que, dans l’ensemble, la situation des Nègres d’Amérique est indigne d’un pays civilisé : le capitalisme ne peut donner une libération complète, ni même une égalité complète.

Il est instructif de savoir que parmi les blancs d’Amérique le pourcentage des analphabètes n’est que de 6 %. Mais si nous divisons l’Amérique en zones anciennement esclavagistes (la « Russie » américaine) et en zones non esclavagistes (la non-Russie américaine) nous obtenons pour la population blanche un pourcentage d’analphabètes égal à 11-12 % pour les premières zones et 4 à 6 % pour les secondes !

Il y a donc deux fois plus d’analphabètes parmi les blancs dans les ex-zones d’esclavage. Il n’y a pas que les Nègres qui portent les séquelles de l’esclavage !

Honte à l’Amérique pour la situation qu’elle fait aux Nègres !…[9]

 

LA GRANDE PROPRIETE FONCIERE SEIGNEURIALE ET LA PETITE PROPRIETE PAYSANNE EN RUSSIE

A l’occasion du tout récent anniversaire du 19 février 1861[10], il ne sera pas superflu de rappeler la répartition actuelle des terres dans la Russie d’Europe.

La dernière statistique officielle de la répartition des terres dans la Russie d’Europe a été publiée par le ministère de l’Intérieur et concerne l’année 1905.

Cette statistique établit qu’il y avait alors près de 30.000 (en chiffre rond) grands propriétaires fonciers détenant chacun plus de 500 déciatines de terre ; la terre en leur possession se chiffrait par 70.000.000 de déciatines environ.

10.000.000 environ de foyers de paysans pauvres possèdent à eux tous une même quantité de terre.

En moyenne, il y a donc pour un grand propriétaire foncier environ 330 familles de paysans pauvres, et chaque famille paysanne possède plus de 7 (sept) déciatines, tandis que chaque grand propriétaire possède près de 2.300 (deux mille trois cents) déciatines.

C’est pour illustrer cette situation que le dessin ci-dessus a été établi.

Le grand rectangle blanc du milieu représente le domaine d’un grand propriétaire foncier. Les petits carrés, tout autour, ce sont les petits terrains des paysans.

Il y a 324 petits carrés, et la surface du triangle blanc égale 320 petits carrés.[11]

 

Quelle démonstration merveilleusement simple d’une analyse marxiste compliquée, sans vulgarisation, et pleine d’intérêt !

Il est bien plus difficile d’écrire en termes marxistes pour les masses que d’écrire pour les cadres du parti. Pour ces derniers, l’argumentation peut être développée de façon analytique. Pour les premiers, elle doit être basée sur l’expérience propre de l’ouvrier, sans utiliser d’arguments qui demandent une connaissance du marxisme. Lénine excellait dans l’écriture pour les deux catégories de public. Son style était simple et direct. C’était tout simplement un homme essayant de convaincre. Il était indifférent à la forme littéraire. Sa manière d’écrire est ordinaire, incisive, et répétitive. C’est ce style strict et direct qui montre la sincérité et la profondeur de sa pensée. Son écriture est sans fioritures et sans ambiguïtés, sans faux-fuyants ou réserves.

Lénine admirait G.N. Tchernichevsky, qu’il considérait comme le plus grand des révolutionnaires russes. La similitude entre les deux hommes, y compris leur style, était frappante. Tchernichevsky, au début de son Que faire ?, s’adresse au lecteur de la manière suivante : « Je n’ai pas l’ombre d’un talent artistique. Je maîtrise même mal la langue. Mais malgré tout ce n’est rien : lis, mon bon public ! Tu ne liras pas sans profit. La vérité est une bonne chose ; elle compense les insuffisances de l’écrivain qui la sert. » C’était exactement l’attitude de Lénine. Il détestait les poseurs, les faiseurs de phrases, et les stylistes élégants qui érigeaient une barrière entre leur écriture et la réalité qu’ils étaient censés dépeindre. On chercherait en vain chez Lénine, comme chez Tchernichevsky, la moindre touche d’exercice stylistique.

En 1919, pour justifier un projet de programme écrit sans recherche, Lénine disait ceci :

Un programme composé de parties disparates manque naturellement d’élégance (ce qui n’est pas très grave en somme), mais tout autre programme serait simplement erroné. Pendant très longtemps encore, nous n’échapperons pas à cette disparité, à cette construction faite de pièces hétéroclites, si fâcheux, si disgracieux que ce soit.[12]

Il ne tolérait pas les fleurs de rhétorique qui aboutissaient à éviter de regarder la réalité en face. Il expliquait simplement des problèmes très compliqués, et ne prenait pas son public de haut, mais au contraire lui manifestait un grand respect.

Un écrivain populaire amène le lecteur à une idée profonde, à un enseignement profond, à partir des faits les plus simples et universellement connus ; il indique, à l’aide de raisonnements peu compliqués ou d’exemples bien choisis, les principales conclusions à tirer de ces faits et pousse le lecteur intelligent à se poser toujours davantage de questions. L’écrivain populaire ne suppose pas un lecteur qui ne pense pas, qui ne veut pas ou ne sait pas penser ; au contraire, il attribue à tout lecteur peu cultivé une intention sérieuse de faire travailler son cerveau et l’aide à faire ce travail sérieux et difficile, le conduit, en l’aidant à faire ses premiers pas et en lui apprenant à se pousser en avant tout seul. Un écrivain vulgaire suppose un lecteur qui ne pense pas et qui n’est [pas] capable de penser, il ne lui suggère pas les premiers rudiments d’une science véritable ; au contraire, il lui sert « toutes prêtes », sous une forme simplifiée jusqu’à l’absurde, saupoudrées de facéties et mots pour rire, toutes les conclusions d’un certain enseignement, de sorte que le lecteur n’a pas à mâcher, mais seulement à avaler cette bouillie.[13]

Lénine était un grand enseignant, qui ne descendait pas vers ses élèves des sommets de l’Olympe mais s’élevait avec eux vers de nouvelles hauteurs. Il conduisait les travailleurs, et ceux-ci le conduisaient. Avec eux, il s’efforçait de trouver des moyens de surmonter les difficultés, et ceux qui l’écoutaient ont dû sentir que le dirigeant pensait à haute voix pour eux et avec eux. Ses discours ne se concluaient habituellement pas par des effets de rhétorique, mais par des phrases très simples. « Si nous comprenons ceci, si nous agissons ainsi, alors nous vaincrons sûrement, » ou : « Il faut s’efforcer à cela, non pas en paroles, mais en actes, », ou, encore plus simplement : « C’est tout ce que j’avais à vous dire. »

Beaucoup de ceux qui rencontraient Lénine pour la première fois étaient déçus. Ils s’attendaient à voir quelqu’un mesurant trois mètres, et voyaient un homme tout petit. Mais après l’avoir écouté, c’est eux qui avaient l’impression de mesurer trois mètres.

Le style simple et sans prétention de Lénine est à son zénith dans ses nombreux articles de la Pravda. Ils donnaient au lecteur une plus grande confiance dans sa capacité à saisir des questions, à comprendre le monde et à le changer. En même temps, ils n’estompaient pas la ligne qui séparait le bolchevisme des autres groupes, en particulier des mencheviks. Ils donnaient une orientation politique claire. En cela également, la Pravda de Lénine était complètement différente du journal de Trotsky du même nom. La Pravda de Trotsky « prétendait s’adresser … aux « simples ouvriers » plutôt qu’aux hommes de parti politiquement formés, elle disait vouloir « servir et non diriger » ses lecteurs. »[14]

Le commentaire d’Isaac Deutscher est le suivant :

Le langage simple de la Pravda, ses exhortations à l’unité du parti lui valurent une certaine popularité, mais ne lui assurèrent pas une influence politique durable.

Ceux qui défendent une fraction ou un groupe sont généralement amenés à avoir recours à une argumentation plus ou moins complexe, destinée aux cadres moyens et supérieurs du mouvement plutôt qu’aux militants de base. Ceux qui disent au contraire qu’un parti doit surmonter ses divergences internes et resserrer les rangs défendent, comme c’était le cas de Trotsky, une cause plus facilement explicable et plus sûre de toucher. Mais la plupart du temps, leur succès n’est que superficiel. Leurs opposants, parce qu’ils ont su gagner les cadres du parti par leur argumentation plus complexe, ont de grandes chances de finir par gagner aussi la masse des militants ; car les cadres adaptent, simplifient l’argumentation qu’ils peuvent alors répandre à la base.

Les appels de Trotsky à l’union de tous les socialistes furent, sur le moment, applaudis par beaucoup… Mais ceux-là même qui l’applaudissaient aujourd’hui risquaient de l’abandonner par la suite pour suivre l’une ou l’autre fraction, et le champion de l’unité se retrouverait solitaire. Quoi qu’il en soit, il y avait dans l’attitude de Trotsky, dans sa prétention au « langage simple », dans sa promesse de « servir et non diriger », beaucoup plus qu’un soupçon de démagogie. Car enfin, un chef politique, encore plus un chef révolutionnaire, c’est en « dirigeant » ceux qui l’écoutent qu’il les « sert » encore le mieux.[15]

Les articles de Lénine dans la Pravda étaient destinés non seulement aux militants de base, mais aussi aux cadres :

Jamais, en aucun cas, cette grande école ne pourrait oublier la nécessité d’enseigner l’alphabet, les éléments des sciences et d’apprendre à penser par soi-même. Mais si l’on se mettait en tête d’écarter les questions de l’enseignement supérieur en invoquant l’alphabet, si l’on se mettait à opposer les résultats instables, « limités » et problématiques de l’enseignement supérieur (accessible à un nombre de personnes beaucoup moins grand que l’enseignement primaire) aux résultats solides, larges, profonds et stables obtenus par l’école primaire, on ferait preuve d’une invraisemblable myopie. On pourrait même contribuer ainsi à dénaturer complètement la grande école, car l’ignorance des questions traitées par l’enseignement supérieur ne ferait que permettre aux charlatans, aux démagogues et aux réactionnaires de tromper plus facilement les personnes qui n’auraient reçu qu’un enseignement élémentaire.[16]

Lénine dirigeait pratiquement la Pravda. La ligne éditoriale essentielle était décisivement modelée par ses soins. Chaque jour, il envoyait au journal des articles, des critiques des articles des autres, des propositions, des corrections, etc. Pour mieux diriger le journal, en juin 1912, il déménagea de Paris à Cracovie, en Autriche (Galice polonaise), qui n’était qu’à 24 heures par train express de Saint-Pétersbourg.

En même temps que la Pravda, Lénine utilisait d’autres journaux pour servir les cadres. Par exemple, il y avait Prosvéchtchénié (la Lumière), un journal socio-politique et littéraire publié à Saint-Pétersbourg de décembre 1911 à juin 1914. Lénine était son principal collaborateur, et sa section artistique et littéraire était dirigée par Maxime Gorky. Le tirage pouvait atteindre 5.000 exemplaires.

Le parti avait aussi une revue théorique destinée aux cadres du parti, le Sotsial-Démokrat. Cette dernière était illégale, et pouvait donc traiter de certaines questions plus ouvertement que la presse légale. Cinquante-huit numéros furent publiés entre février 1908 et janvier 1917, avec cinq suppléments. Plus de 80 articles et chroniques écrits par Lénine furent publiés par cete revue. En 1912-1913, le Sotsial-Démokrat paraissait seulement avec de longs intervalles, avec un total de six numéros seulement pour les deux années. Lénine avait de grandes difficultés à introduire le Sotsial-Démokrat en Russie. Dans une lettre de 1913, il disait : « Il est presque impossible d’organiser un transport convenable en Russie. L’expérience de 1910 et 1911 montre que des pouds[17] de littérature qui a été introduite traînent dans des entrepôts, et il n’y a pas d’adresses, pas de lieu de réunion pour leur distribution. »[18] Ce n’était pas surprenant, la personne responsable de la littérature acheminée en Russie jusqu’en 1912 étant Brendinsky, un agent de l’okhrana.

Cela dit, l’okhrana commit l’erreur de sous-estimer l’importance de la presse bolchevique publiée à l’étranger. En juin 1914, le rapport d’un de ses agents déclarait :

Malgré l’énergie et les ressources dépensées pour son transport, elle n’a pas apporté de résultats positifs : dirigée entièrement par des théoriciens émigrés et arrivant en Russie avec un retard considérable, cette littérature a perdu tout intérêt d’actualité, n’est pas compréhensible pour les classes inférieures à moitié illettrées et n’a aucune efficacité pour influer sur l’humeur sociale.[19]

Au contraire, le Sotsial-Démokrat, comme Prolétari avant lui, joua un rôle clé dans la direction des cadres du parti bolchevik. Les journaux fournissaient le canal principal par lequel les idées de Lénine et de la poignée d’émigrés qui l’entouraient atteignaient leurs proches collaborateurs en Russie.

Les bolcheviks avaient aussi une maison d’édition, « Priboï », qui publiait des livres et des brochures. L’une des publications les plus populaires fut un agenda de poche, le Spoutnik de l’ouvrier 1914. Il contenait des informations essentielles sur la législation du travail en Russie, le mouvement ouvrier russe et international, les partis politiques, les associations et les syndicats, la presse, etc. Le Spoutnik de l’ouvrier 1914 fut saisi par la police, mais il avait déjà été épuisé en une journée, avant que la police ne parvienne à s’en emparer. Lorsque Lénine en reçut un exemplaire, il écrivit à Inessa Armand : « Nous avons reçu l’exemplaire du Spoutnik de l’ouvrier. 5.000 exemplaires ont déjà été vendus !! Hourrah ! »[20] Une deuxième édition parut en février 1914, avec des omissions et des changements dus à la censure ; en tout, 20.000 exemplaires furent vendus.

Lénine insistait sur le fait que toutes les publications politiques devaient être complètement subordonnées aux institutions du parti :

En opposition aux mœurs bourgeoises, en opposition à la presse bourgeoise patronale et mercantile, en opposition à l’arrivisme littéraire et à l’individualisme bourgeois, à l’ « anarchisme de grand seigneur » et à la chasse au profit, le prolétariat socialiste doit préconiser le principe d’une littérature de parti, le développer et l’appliquer sous une forme aussi pleine et entière que possible.

En quoi consiste donc ce principe ? Non seulement aux yeux du prolétariat socialiste, la littérature ne doit pas constituer une source d’enrichissement pour des personnes ou des groupements ; mais d’une façon plus générale encore elle ne saurait être une affaire individuelle, indépendante de la cause générale du prolétariat. A bas les littérateurs sans-parti ! A bas les surhommes de la littérature ! La littérature doit devenir un élément de la cause générale du prolétariat, « une roue et petite vis » dans le grand mécanisme social-démocrate, un et indivisible, mis en mouvement par toute l’avant-garde consciente de la classe ouvrière. La littérature doit devenir partie intégrante du travail organisé, méthodique et unifié du parti social-démocrate.

(…) Les maisons d’édition et les dépôts, les magasins et les salles de lecture, les bibliothèques et les diverses librairies doivent devenir des entreprises du parti soumises à son contrôle.

(…) Nous voulons créer et nous créerons une presse libre, libre non seulement au sens policier du mot, mais libre aussi du capital, libre de l’arrivisme ; et, ce qui est plus encore, libre de l’individualisme anarchique bourgeois.[21]

Près d’un an plus tard, Lénine ajoutait les remarques suivantes, au sujet des rapports entre les social-démocrates et la presse bourgeoise.

Est-il permis à un social-démocrate de collaborer aux journaux bourgeois ?

Non. Les considérations théoriques et les convenances politiques, ainsi que la pratique de la social-démocratie européenne l’interdisent.

(…) Avons-nous le droit de nous écarter de ces règles chez nous, en Russie ?

On nous objectera qu’une exception à la règle est toujours possible. C’est indiscutable. On ne peut pas condamner un déporté qui s’adresse à un journal quelconque. Parfois, il est difficile de condamner un social-démocrate qui, pour gagner sa vie, travaille dans une rubrique secondaire d’un journal bourgeois. On peut justifier un démenti publié d’urgence dans un journal bourgeois et relatif à des faits bien déterminés, etc.[22]

 

La Pravda comme organisateur

Le journal agissait en tant qu’organisateur collectif, non seulement parce que des milliers de travailleurs le lisaient, écrivaient pour lui, et le vendaient, mais aussi parce qu’il encourageait la formation de groupes de travailleurs faisant des collectes pour lui. Aussi bien le quotidien bolchevik que le Loutch, le quotidien menchevik, publiaient des comptes rendus réguliers de collectes et de donations. Dans la Pravda du 12 juin 1912, Lénine écrivait :

Du point de vue de l’initiative, de l’énergie des ouvriers eux-mêmes, 100 roubles recueillis, disons, par 30 groupes d’ouvriers, sont infiniment plus importants que 1.000 roubles collectés par des dizaines de « sympathisants ». Un journal fondé avec les sous réunis par de petits cercles ouvriers dans les usines et dans les fabriques a une base bien plus solide, plus durable, plus sérieuse (sous l’angle financier et – chose primordiale — du point de vue du développement de la démocratie ouvrière) qu’un journal créé avec des dizaines et des centaines de roubles versés par des intellectuels sympathisants.[23]

Quelques jours plus tard, il ajoutait :

Il faut que chaque ouvrier, à chaque paie, verse un kopeck pour le journal ouvrier. Cela doit devenir une habitude. Que les abonnements continuent comme avant, que ceux qui peuvent verser davantage continuent à le faire. L’essentiel est de prendre et de propager l’habitude de verser « un kopeck pour le journal ouvrier ».

Ce qui fera l’importance de ces collectes, c’est leur régularité à chaque paie, sans interruptions, et c’est la participation d’un nombre toujours plus élevé d’ouvriers à ces collectes permanentes. Les comptes rendus dans la presse pourraient être simples : « tant de kopecks », signifierait que tant d’ouvriers de l’usine citée ont effectué des versements pour le journal ouvrier ; ensuite, au cas où il y aurait des versements plus importants, on pourrait ajouter : « de plus, tant d’ouvriers ont versé telle somme ».[24]

En 1912, la Pravda reçut des contributions de 620 groupes de travailleurs, pendant que les mencheviks recevaient les donations de 89 groupes. Pendant l’année 1913, la Pravda reçut 2.181 contributions de groupes d’ouvriers et les mencheviks 661. Ainsi, les pravdistes organisaient 77 % des groupes ouvriers en Russie en 1913, et 81 % en 1914.[25] La formation des groupes pour collecter de l’argent pour la Pravda compensait le manque d’un parti légal. Et Lénine concluait tout à fait correctement : « … les 4/5 des ouvriers ont fait leurs les décisions pravdistes, ont approuvé le pravdisme, se sont unis réellement autour du pravdisme. »[26]

Le nombre total des groupes ouvriers faisant des donations à la Pravda d’avril 1912 au 13 mai 1914 était de 5.674 (bien sûr certains groupes faisaient plusieurs collectes, mais il n’existe pas de données séparées pour celles-ci, de telle sorte que le véritable nombre de groupes autour du journal était considérablement plus réduit). La donation moyenne des groupes ouvriers dans la période allant du 1er janvier au 13 mai 1914 était de 6,59 roubles, ou le salaire hebdomadaire moyen d’un ouvrier de Saint-Pétersbourg.

La Pravda était presque complètement dépendante du soutien financier des ouvriers. Des donations au journal entre le 1er janvier et le 13 mai 1914, 87 % venaient de collectes d’ouvriers, et 13 % de non-ouvriers (pour le journal menchevik, 44 % venaient d’ouvriers, et 56 % de non-ouvriers).[27]

Lénine écrivit dans la Troudovaïa Pravda du 14 juin 1914 :

Le nombre de 5.674 groupes ouvriers rassemblés par les pravdistes en moins de deux ans et demi est assez considérable, si l’on songe aux dures conditions qui règnent en Russie. Mais ce n’est qu’un début. Ce n’est pas de milliers, mais de dizaines de milliers de groupes ouvriers que nous avons besoin. Il faut décupler le travail.[28]

Malheureusement, la guerre éclata quelques semaines plus tard, et la Pravda ne parvint jamais à atteindre les objectifs fixés par Lénine.

 

Notes

[1]   Pour une description très intéressante, cf. W. Bassow, « The pre-revolutionary Pravda and tsarist censorship », The American Slavic and East European Review, février 1954.

[2]   ibid.

[3]   Le tirage de la Pravda était très instable, changeant au gré des circonstances. Ainsi, en avril et mai 1912, le tirage était de 60.000, alors que pendant l’été il descendit à 20.000. (Lénine, Œuvres, vol.36, p. 201)

[4]   La Pravda coûtait 2 kopeks.

[5]   Lénine, Œuvres, vol. 36, pp. 275-276.

[6]   ibid., vol.20, p. 344.

[7]   ibid., vol.18, p. 304.

[8]   ibid., vol.19, pp. 347-348.

[9]   ibid., vol.18, pp. 565-566.

[10] L’anniversaire de l’abolition du servage en Russie.

[11] ibid., pp. 610-611.

[12] Lénine, « Rapport sur le programme du parti », Œuvres, vol.29, p. 165.

[13] ibid., vol.5, pp. 316-317.

[14] Pravda de Vienne, n° 1, in I. Deutscher, Le prophète armé, vol. 1, op cit, p. 344.

[15] ibid., pp. 344-345.

[16] Lénine, Œuvres, vol.8, p. 458.

[17] 1 poud = 16,38 kilos.

[18] Пролетарская революция, n° 2 (14), 1923, p. 45.

[19] ibid., p. 455.

[20] Lénine, Œuvres, vol.35, p. 126.

[21] Lénine, « L’organisation du parti et la littérature de parti », Œuvres, vol.10, pp. 38, 39, 40..

[22] ibid., vol.11, p. 267.

[23] Lénine, Œuvres, vol.18, p. 188.

[24] ibid., pp. 201-202.

[25] ibid., vol.20, p. 383.

[26] ibid., p. 336.

[27] ibid., p. 386.

[28] ibid., p. 388.

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