A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

Le onzième chapitre : « Le moujik se révolte »

Le douzième chapitre : « La grande répétition générale ». 

 

Chapitre 13 — Victoire de la réaction noire

La révolution continue à progresser

Bien que la révolution ait été en reflux depuis plusieurs mois et que la réaction ait conquis le haut du pavé, Lénine continuait à penser que la montée continuait. Ainsi, peu après la défaite de l’insurrection de décembre 1905, il écrivait :

Quelle est la situation de la révolution démocratique en Russie ? Est-elle écrasée ou traversons-nous seulement une accalmie provisoire ? L’insurrection de décembre a-t-elle été le point culminant de la révolution et glissons-nous maintenant irrésistiblement vers un régime constitutionnel (…) ? Ou bien le mouvement révolutionnaire dans son ensemble va-t-il non pas vers son déclin, mais continue-t-il à s’élever, préparant une nouvelle explosion, regroupant de nouvelles forces au cours de l’accalmie, promettant, après l’échec de la première insurrection, un second soulèvement qui aura incomparablement plus de chances de succès que le premier ?[1]

Il répondait à ces questions de la façon suivante :

La nouvelle explosion peut ne pas se produire au printemps ; mais elle approche, et selon toute probabilité elle n’est pas très éloignée. Nous devons la recevoir en armes, organisés de façon militaire, et prêts à des opérations offensives déterminées.

Au même diapason, la conférence bolchevique réunie à Tammerfors (Finlande) du 12 au 17 décembre 1905, elle aussi

…conseille à toutes les organisations du parti de faire largement usage des assemblées électorales, non pas pour aboutir, en se soumettant aux restrictions policières, à de quelconques élections à la Douma d’Etat, mais pour élargir l’organisation révolutionnaire du prolétariat et pour mener une agitation dans toutes les couches du peuple pour un soulèvement armé. Le soulèvement doit être préparé immédiatement, organisé partout, car seule sa victoire donnera la possibilité de convoquer une authentique représentation populaire, c’est-à-dire une assemblée constituante élue librement sur la base du suffrage universel direct, égal et secret.[2]

Trois mois plus tard, dans un projet de résolution rédigé en vue du congrès d’unification du POSDR, Lénine insistait encore sur l’imminence du soulèvement :

« l’insurrection armée constitue à l’heure actuelle non seulement un moyen indispensable de lutte pour la liberté, mais un stade du mouvement déjà atteint dans la pratique… »[3]

Début juin 1906, il écrivait :

« Nous vivons, de toute évidence, l’un des plus importants moments de la révolution. La nouvelle montée d’un large mouvement de masse contre l’ordre ancien s’est dessinée depuis longtemps déjà. Elle approche aujourd’hui de son point culminant. »[4]

En juillet, il voyait toujours la révolution comme montante :

« La possibilité d’une action simultanée dans toute la Russie s’accroît. Il devient de plus en plus probable que les soulèvements partiels se fondront en une seule insurrection. Les larges masses de la population sentent plus que jamais que la grève politique et l’insurrection sont le moyen de lutte pour la prise du pouvoir. »[5]

Malgré tout, six mois plus tard, au début de décembre, il révisait son estimation de la situation. Et sans s’excuser, il expliqua pourquoi il s’était laissé distancer par d’autres – par-dessus tout les Mencheviks – qui avaient déclaré la défaite de la révolution des mois auparavant :

… un marxiste est le premier à prévoir l’imminence d’une période révolutionnaire, et il s’occupe de réveiller le peuple, il sonne les cloches à un moment où les philistins dorment encore du sommeil des fidèles sujets serviteurs de Sa Majesté. C’est pourquoi un marxiste est le premier à s’engager dans la voie de la lutte révolutionnaire directe… un marxiste est le dernier à quitter la voie de la lutte révolutionnaire directe, il ne le fait qu’après avoir épuisé toutes les possibilités, lorsqu’il n’y a plus ombre d’espoir d’arriver au but par un chemin plus court, lorsqu’il devient véritablement inutile d’appeler les masses à préparer la grève, l’insurrection, etc. C’est pourquoi un marxiste réplique par le mépris aux innombrables renégats de la révolution qui lui crient : Nous sommes plus « progressistes » que toi, nous avons renoncé avant toi à la révolution ! Nous nous sommes « soumis » les premiers à la constitution monarchique ![6]

Un révolutionnaire n’accepte la défaite de la révolution que lorsque les faits objectifs ne laissent pas place au moindre doute. Les révolutionnaires sont les derniers à quitter le champ de bataille.

 

Faux pronostic

Il y eut en 1907 une crise internationale, dont Lénine attendait un regain de la lutte révolutionnaire. Ainsi, dans un projet de résolution pour le Ve Congrès du POSDR, il écrivit :

« … un grand nombre de faits témoignent de l’extrême aggravation de la misère du prolétariat et de sa lutte économique… il est indispensable de considérer ce mouvement économique comme la source première et la base la plus importante de toute la crise révolutionnaire qui se développe en Russie. »[7]

L’opinion selon laquelle une crise économique élève le niveau de la lutte révolutionnaire était généralement acceptée par les marxistes russes. La seule exception était Trotsky, et il avait parfaitement raison.

Après une période de grandes batailles et de grandes défaites, une crise agit sur la classe ouvrière non pour l’exalter, mais pour l’accabler : elle lui enlève toute confiance en ses propres forces et décompose en elle les forces politiques. Il faut qu’une nouvelle animation dans la vie industrielle vienne alors resserrer le prolétariat, le régénérer, lui redonner de l’assurance, le rendre capable de poursuivre la lutte.[8]

Rétrospectivement, Trotsky pouvait dire à bon droit :

La crise industrielle mondiale qui éclata en 1907 fit durer en Russie la longue dépression trois ans de plus et, loin de pousser les ouvriers à la lutte, dispersa encore plus leurs rangs et les affaiblit. Sous les coups des lock-out, du chômage et de la misère, les masses épuisées perdirent tout courage. Telle était la base matérielle des « succès » de la réaction de Stolypine. Le prolétariat avait besoin de la fontaine de jouvence d’une nouvelle montée industrielle pour refaire ses forces, resserrer ses rangs, se sentir de nouveau un facteur indispensable de la production et plonger dans une nouvelle lutte.[9]

 

La réaction victorieuse

Les années 1907-1910 furent des années de terrible réaction. Le recul du mouvement ouvrier peut se mesurer au déclin catastrophique du mouvement gréviste après le pic de 1905.[10]

Année Nombre de grévistes
(en milliers)
Pourcentage de la main d’œuvre
1895-1904 (moyenne) 431 1.46-5.10
1905 2,863 163.8
1906 1,108 65.8
1907 740 41.9
1908 176 9.7
1909 64 3.5
1910 47 2.4

En 1908, et encore plus en 1909, le nombre de grévistes tomba bien plus bas que la moyenne des dix années antérieures à la révolution.[11] Le déclin des grèves politiques fut spécialement marqué. Les chiffres des journées de grève sont les suivants[12] :

Année Total jours de grève Jours de grève politique
1895-1904 (total) 2.079,408
1905 23.609,387 7.569,708
1906 5.512,749 763,605
1907 2.433,123 521,647
1908 864,666 89,021

Le déclin de la révolution laissa complètement l’initiative entre les mains du gouvernement tsariste et une terreur blanche massive se déploya.

Pendant la dictature de Stolypine, plus de 5.000 condamnations à mort furent prononcées et environ 3.500 personnes réellement exécutées – c’était au moins trois fois le nombre de toute la période du mouvement de masse (sans compter , bien sûr, les exécutions sans procès après la défaite de l’insurrection armée).[13]

 

Désintégration du mouvement ouvrier

Le mouvement révolutionnaire une fois sur le déclin, et le gouvernement tsariste ayant repris confiance en lui, le processus de désintégration du mouvement ouvrier s’accomplit rapidement. Après qu’il ait été vaincu dans la bataille, la chute du moral s’intensifia et la défaite se transforma en déroute complète. Les ouvriers ne manifestaient aucune capacité de résistance. Le mouvement s’effondra.

Le 1er mars 1908, Lénine écrivait :

Plus de six mois se sont écoulés depuis le coup d’Etat réactionnaire du 3 juin, il est indéniable que, pendant ces six premiers mois, on a assisté à un déclin et à un affaiblissement considérables de toutes les organisations révolutionnaires et en particulier de l’organisation social-démocrate. Flottements, désorientation, désagrégation, tels sont les traits caractéristiques généraux de ce semestre.[14]

Mais il ne capitulait pas facilement. Il se cramponna à tout fétu de paille pouvant indiquer un retour du mouvement à l’offensive – comme l’augmentation des publications illégales et la persistance de groupes d’usines et locaux. En janvier 1909, plein d’espoir, il proclamait :

« La conférence de Russie du POSDR, tenue récemment, remet le parti sur la bonne voie et marque assurément un tournant dans l’évolution du mouvement ouvrier russe après la victoire de la contre-révolution. »[15]

Mais son optimisme était totalement infondé, et les indications d’un retour de l’offensive sans aucune base. En réalité, lors de la conférence à laquelle Lénine fait référence – tenue en décembre 1908 – il n’y avait que quatre délégués de Russie.[16] Staline décrivait la situation de l’époque dans un article intitulé La crise du parti et nos tâches.

Ce n’est un secret pour personne que notre Parti traverse une crise grave. L’abandon du Parti par ses adhérents, la diminution et la faiblesse des organisations, leur manque de liaison, l’absence d’un travail unifié de Parti, tous ces faits attestent que le Parti est malade, qu’il traverse une crise sérieuse.

La première chose qui accable particulièrement le Parti, c’est que ses organisations sont coupées des larges masses. Il fut un temps où les membres de nos organisations se comptaient par milliers et en guidaient des centaines de milliers. En ce temps-là, le Parti avait de solides racines dans les masses. Il en va autrement aujourd’hui. Au lieu de milliers d’adhérents, les organisations n’en comptent plus que des dizaines, et dans le meilleur des cas, des centaines. Quant à diriger des centaines de milliers, il n’est même pas question d’en parler. C’est vrai, notre Parti jouit d’une large influence idéologique sur les masses, les masses le connaissent, les masses le respectent. C’est en cela tout d’abord que se distingue le Parti « d’après la révolution » du Parti « d’avant la révolution ». Mais c’est en cela, proprement, que se borne toute l’influence du Parti. Or, l’influence idéologique seule est loin de suffire. Le fait est que l’ampleur de l’influence idéologique se brise contre l’étroitesse de la consolidation organisationnelle ; voilà l’origine de l’éloignement des larges masses de nos organisations. Il suffit d’indiquer Pétersbourg où, en 1907, on comptait près de 8.000 membres, tandis qu’aujourd’hui on rassemble à peine 300 ou 400 membres, pour comprendre aussitôt toute la gravité de la crise. Et nous ne parlons pas de Moscou, de l’Oural, de la Pologne, du bassin du Donetz, etc., qui sont dans la même situation.

Mais ce n’est pas encore tout. Le Parti ne souffre pas seulement de l’éloignement des masses, mais aussi de ce que ses organisations n’ont rien qui les relie entre elles, ne vivent pas d’une vie de Parti unie, sont détachées les unes des autres. Pétersbourg ne sait pas ce qui se qui se fait au Caucase, le Caucase ne sait pas ce qui se fait dans l’Oural, etc. ; chaque coin vit d’une vie à lui, particulière. A strictement parler, il n’y a plus dans les faits, ce Parti uni, vivant d’une même vie commune, dont nous parlions tous avec fierté dans les années 1905-1907.[17]

Le mouvement était, en fait, dans un désarroi total. Par exemple, à l’été de 1905, le district de Moscou comptait 1.435 membres.[18] A la mi-mai 1906, le chiffre monta à 5.320.[19] Mais au milieu de 1908, il avait dégringolé à 250, qui, six mois plus tard, n’étaient plus que 150. En 1910, l’organisation cessa d’exister, lorsque le poste de secrétaire de district tomba entre les mains d’un certain Koukouchkine, agent de l’okhrana, la police secrète.[20]

Les premiers à abandonner le navire en perdition furent les intellectuels. En mars 1908, Lénine commentait « la fuite des intellectuels du parti », et citait un certain nombre de correspondants à l’appui de cette affirmation.

« Au cours de la dernière période, faute d’intellectuels, l’organisation de notre district est morte », écrit le correspondant de l’usine Koulébatski (organisation du district de Vladimir de la région industrielle centrale). « Nos forces idéologiques fondent comme neige au soleil », écrit-on de l’Oural. « Les éléments qui ont l’habitude de fuir les organisations illégales… et qui ont adhéré au parti à un moment d’essor révolutionnaire et où il existait dans de nombreux endroits une liberté de fait, ont quitté nos organisations. » Quant à l’article de notre Organe central consacré aux « Questions d’organisation », il tire la conclusion de ces correspondances (et d’autres encore qui n’ont pas été publiées) en indiquant que « les intellectuels, comme on le sait, ont déserté en masse au cours de la dernière période ».[21]

Un an plus tard, à la fin de janvier 1909, Lénine décrivait le triste état du mouvement de la façon suivante :

Le parti vient de passer une année de malaise, une année de désarroi politique et idéologique, une année de cheminements incertains. Les effectifs de toutes les organisations ont baissé ; certaines, celles qui comprenaient le moins de prolétaires, se sont désagrégées.

La cause principale de la crise du parti (…) réside dans le fait que le parti ouvrier s’épure des éléments hésitants, intellectuels et petits-bourgeois, qui s’étaient ralliés au mouvement ouvrier surtout dans l’espoir de voir triompher rapidement la révolution démocratique bourgeoise et qui ne pouvaient tenir ferme pendant la période de réaction. L’instabilité s’est manifestée aussi dans le domaine de la théorie (« les déviations par rapport au marxisme révolutionnaire »…), dans le domaine de la tactique (« amputer les mots d’ordre »), aussi bien que dans le domaine de la politique d’organisation.[22]

Dans une lettre à Maxime Gorki écrite en février ou au début de mars 1910, il notait à nouveau

« l’énorme déclin des organisations, leur quasi-disparition en maints endroits. Un sauve-qui-peut général des intellectuels. Seuls restent des cercles ouvriers et des militants isolés. Le jeune ouvrier inexpérimenté se fraye difficilement un chemin.  »[23]

En octobre de la même année, il écrivait :

La crise grave que traversent le mouvement ouvrier et le parti social-démocrate en Russie continue. La désagrégation des organisations du parti, la débandade de presque tous les intellectuels, le désarroi et les flottements parmi ceux qui sont restés fidèles à la social-démocratie, la dépression et l’apathie dans des couches assez larges du prolétariat avancé, l’incertitude sur l’issue de cette situation – tels sont les traits qui distinguent l’état de choses actuel.[24]

En décembre, il se plaignait que « le C.C. russe n’a pas réussi à se réunir. »[25] En mai 1911, il écrivait :

« Dans l’état réel des choses actuellement au sein du parti, nous avons à la base à peu près partout des groupuscules, des cellules ouvrières absolument informes, minuscules, aux réunions épisodiques (…) Elles ne sont pas liées entre elles. Elles ne voient des publications que par extraordinaire. »[26]

Les activités d’agents provocateurs contribuèrent à la désintégration du mouvement. En 1910 et au début de 1911, tous les membres bolcheviks du comité central actifs en Russie furent arrêtés.[27]

L’okhrana infiltrait presque toutes les organisations du parti et une atmosphère de suspicion et de méfiance mutuelle paralysait toute initiative. Au début de 1910, après un certain nombre d’arrestations bien calculées, le provocateur Koukouchkine devint responsable de l’organisation de district de Moscou. « Le rêve de l’okhrana est devenu réalité », écrivait un militant. « Des agents secrets sont à la tête de toutes les organisations de Moscou ». La situation de Pétersbourg n’était guère meilleure. « La direction semblait avoir été mise en déroute, il n’y avait aucun moyen de la reconstituer, la provocation rongeait nos organes vitaux, les organisations s’effondraient ». Il ne se tint à l’étranger aucune conférence comportant des représentants du parti russe qui ne comptât au moins un agent de l’okhrana.

En 1912, lorsque le quotidien bolchevik légal, la Pravda, fut fondé à Pétersbourg, deux policiers, Miron Tchernomazov et Roman Malinovsky, faisaient partie de la rédaction, le premier comme éditorialiste et rédacteur en chef, le deuxième comme collaborateur et trésorier. De Malinovsky, la police obtint une liste complète des donateurs du journal et des abonnés. Malinovsky était aussi président du groupe bolchevik à la Douma, et membre du comité central. Lénine l’admirait. « Pour la première fois il y a parmi les nôtres à la Douma un leader ouvrier éminent »[28] Il le faisait venir à l’étranger pour les réunions les plus confidentielles, et lui révéla d’importants secrets.

Zinoviev, qui était très proche de Lénine, devait dire plus tard :

« en cette période pénible, le parti, en tant qu’organisation panrusse, n’existait pas. »[29]

 

La vie en exil est insupportable

Pendant la période de réaction, la vie des révolutionnaires à l’étranger devint presque intolérable. Marchant dans les rues de Genève, Lénine murmurait : « J’ai l’impression que je ne suis venu ici que pour y être enterré. » Kroupskaïa, commentait : « Notre seconde période d’émigration… fut beaucoup plus dure que la première. »[30]

Le premier séjour de Lénine à l’étranger avait duré cinq ans, mais c’étaient des années de montée du mouvement, des années d’espoir. La deuxième dura dix ans, et commença par la réaction et la désintégration du mouvement.

Isolés et impuissants, les émigrés se retrouvés engagés dans des querelles furieuses, se dénonçant amèrement les uns les autres, accusant chacun d’être un traître, et se renvoyant au visage la responsabilité de leur terrible défaite. Lénine décrivit leur tourment :

Oui, il y a beaucoup de difficultés dans la vie des émigrés… Ce milieu connaît plus de besoin et de misère qu’aucun autre. Il offre un pourcentage particulièrement grand de suicides, un pourcentage incroyablement grand de gens dont tout l’être n’est plus qu’une boule de nerfs. Peut-il en être autrement dans un monde de gens harassés ? [31]

Il écrivait à sa sœur Maria le 14 janvier 1908 : « Nous voilà échoués depuis plusieurs jours déjà dans cette maudite Genève… Un trou infect, mais qu’y faire ! On s’y fera. »[32]

Quelque dix mois plus tard, projetant de partir pour Paris, il écrivait à sa mère : « Nous espérons que la grande ville nous donnera à tous un coup de fouet ; nous en avons assez de moisir dans ce trou de province. »[33]

Pourtant une année plus tard, en février 1910, il écrit : « Paris est un sale trou à bien des égards … M’adapter complètement à Paris, je n’y suis pas encore parvenu (un an après m’être installé ici !) »[34]

A l’automne de 1911, quand Anna vint le visiter à Paris, il ne put lui cacher que la seconde émigration avait été extrêmement douloureuse. « Il était alors beaucoup moins gai que de coutume. Un jour que nous nous promenions tous les deux, il me dit : « Vivrai-je jusqu’à la prochaine révolution ? » »[35]

Le 11 avril 1910, il écrit à Gorki : « Le climat de l’émigration est à présent cent fois plus pénible qu’avant la révolution. Exil et zizanie sont inséparables. »[36]

Sur le plan domestique, la pauvreté les harcelait. Kroupskaïa se rappelait :

… beaucoup tiraient le diable par la queue. Les ouvriers se débrouillaient d’une manière ou d’une autre, mais la situation des intellectuels étaient extrêmement difficile. Passer à la condition d’ouvrier n’était pas toujours possible. Vivre aux dépens des fonds des exilés, se nourrir à crédit dans la cantine des émigrants était absolument insupportable. Je me souviens de plusieurs cas désolants. Un camarade essaya de devenir laqueur, mais le métier ne rentrait pas facilement, et il dut changer de lieu de travail. Il vivait dans un quartier ouvrier loin du gros des émigrés. Et c’est allé au point où il était affaibli par la faim, qu’il ne pouvait plus quitter son lit. Il écrivit une note pour qu’on lui amène de l’argent, mais qu’on ne le lui amène pas à lui, qu’il soit laissé chez le concierge.

Nicolaï Vassiliévitch Sapokhkov (Kouznetsov) était en difficulté ; lui et sa femme trouvèrent du travail : peindre de la vaisselle en argile ou quelque chose du genre, mais ça leur rapportait très peu et on pouvait voir comment la faim creusait des rides sur le visage de cet homme en bonne santé, quoiqu’il ne se plaignait jamais de sa situation. Il y eut de nombreux cas semblables.

Le plus pénible de tous fut celui du camarade Prigara, qui avait participé au soulèvement de Moscou. Il vivait quelque part dans une banlieue ouvrière, et les camarades en savaient peu sur lui. Un jour il vint nous voir et commença à parler avec excitation et sans s’arrêter de quelque chose d’absurde, de chars remplies de gerbes, d’une belle fille qui était sur le char, etc. Il était clair que l’homme avait perdu la raison. Notre première pensée fut que cela résultait de la malnutrition. Maman se dépêcha de lui préparer de quoi manger. Ilitch, qui avait pâli, resta avec Prigara et que je courrai chez un docteur-psychiatre que nous connaissions. Il vint, parla au malade, puis dit que c’était un cas sérieux de folie dûe à la faim. Ce n’était rien pour le moment, quand il passerait à la manie de la persécution il était susceptible de mettre fin à ses jours, il faudrait alors le surveiller. Nous ne savions même pas son adresse. Britman le raccompagna chez lui, mais en cours de route il lui échappa. Notre groupe se mit en marche — l’homme avait disparu. Plus tard son corps fut retrouvé dans la Seine avec des pierres attachées à son cou et à ses pieds – il s’était suicidé.[37]

 

Mauvaises communications avec la Russie

Leur isolement du petit mouvement qui subsistait en Russie s’ajouta à la pression exercée sur la vie et les nerfs de Lénine et de ses collaborateurs à l’étranger. Les communications entre Lénine et la clandestinité avaient toujours été mauvaises, mais dans la période de réaction elles se détériorèrent encore plus, jusqu’à devenir pratiquement non existantes.

La plupart des contacts personnels de Lénine avaient été pris dans des réunions du parti ou de la fraction. Mais ces dernières ne voyaient plus beaucoup de délégués venus de l’intérieur de la Russie. La conférence de décembre 1908, comme nous l’avons déjà mentionné, n’avait amené que quatre délégués russes. A l’assemblée suivante, « le comité de rédaction élargi du Proletari », tenu six mois plus tard, en juin 1909, participèrent cinq délégués venus de Russie : trois de la même zone que la conférence de décembre, et deux qui s’étaient évadés de Sibérie et qui étaient ainsi plus ou moins sans connexions.

Gorky, qui était en opposition politique avec Lénine à cette époque, bien que les deux hommes correspondissent fréquemment, avait plus de succès avec son stage, qui s’ouvrit à Capri en août 1909. Pourtant même là il n’y eut que 13 membres des comités russes. Cela permit à Lénine d’élargir le spectre de ses contacts, lorsque cinq étudiants et un organisateur quittèrent le stage en novembre comme « léninistes » et se rendirent à Paris pour rencontrer Lénine. Les huit autres étudiants suivirent lorsque le stage ferma ses portes en décembre.

Ainsi, de décembre 1908 à décembre 1909 ne rencontra que 22 membres des comités russes. Pendant les quinze mois suivants, jusqu’au propre stage de Lénine tenu à Longjumeau au printemps de 1911, il ne rencontra aucun Russe des comités. En décembre 1910, il avait essayé « de répéter l’expérience de Capri » avec les participants au stage que Bogdanov et Lounatcharsky, eux-mêmes à cette époque opposés à Lénine, avaient organisé à Bologne, mais ce fut un échec total.[38]

La correspondance avec la Russie était également très irrégulière. Avant la conférence de 1903, Lénine écrivait près de 300 lettres par mois en Russie, mais désormais sa correspondance avait cessé complètement. Les œuvres complètes (cinquième édition russe), qui contiennent ses lettres de cette période, ne reproduisent ou ne se réfèrent qu’à très, très peu de lettres vers la Russie : 9 pour l’année 1909 tout entière, 15 pour 1910, 7 pour 1911, et 8 pour la première moitié de 1912 (Le nombre se mit à croître de façon appréciable par la suite : 31 pour la seconde moitié de 1912, 43 pour 1913, 35 pour les premiers 7 mois de 1914).[39]

Par-dessus le marché, les correspondants russes étaient souvent de peu d’utilité. Ils écrivaient souvent dans un langage très obscur, soit pour égarer la censure, soit parce qu’ils n’avaient rien à dire ou qu’ils souhaitaient obscurcir la situation réelle. Lénine se plaignait : « Nicolaï a envoyé une lettre avec de nombreuses exclamations joyeuses, mais absolument sotte », et « au lieu de lettres vous nous avez envoyé des sortes de courtes exclamations télégraphique auxquelles on ne peut rien comprendre », et « j’ai reçu vos deux lettres qui m’ont beaucoup surpris. Quoi de plus simple que de nous écrire simplement et clairement quelle est la situation ? »[40] Fréquemment ils n’écrivaient pas du tout, et parmi les lettres de Lénine de 1909 à 1911 on peut trouver des remarques éparses comme « c’est dommage que nous n’ayons pas reçu de nouvelles de vous plus tôt – nous sommes terriblement isolés ici, nous avons essayé d’entrer en contact avec vous et Viatch., mais nous n’avons pas réussi »[41], ou, « Cher camarades, cela fait longtemps que nous sommes sans nouvelles de vous » (lettre au bureau russe du comité central !)[42] ; ces remarques individuelles se résumaient dans la supplique : « Pour l’amour de Dieu, donnez-nous davantage de contacts. Des contacts, des contacts, des contacts, voilà ce que nous n’avons pas ».[43]

Les difficultés étaient aggravées par le fait que le système de distribution des journaux bolcheviks, qui jusqu’en 1910 étaient tous imprimés à l’étranger, se rompit après 1905 et ne fut jamais véritablement rétabli. Peu de numéros pouvaient être introduits en Russie. En plus, les membres des comités se plaignaient souvent que les journaux publiés à l’étranger étaient tellement coupés des réalités intérieures qu’ils étaient pratiquement inutiles. En 1909, Staline écrivait :

… en ce qui concerne les organes qui sont publiés à l’étranger, en dehors du fait qu’ils ne parviennent en Russie qu’en quantités extrêmement limitées — ils restent naturellement extérieurs à la réalité russe, sont incapables de noter et de considérer à temps les questions qui agitent les ouvriers, et de ce fait, ne peuvent pas unir par des liens solides nos organisations locales.[44]

C’est là un bon exemple de la pensée d’un militant « pratique », fier du travail d’organisation qu’il a accompli dans des conditions difficiles et méprisant envers les groupes de discussion émigrés qu’il a « dépassés ». On en trouve l’écho dans les propos de Piatnitsky à la conférence de Prague de 1912 : « J’ai attaqué le comité de rédaction violemment parce qu’il oublie parfois que l’organe central – le Sotsial-Démokrat – n’existe pas seulement pour les camarades de l’étranger qui sont familiers avec les querelles du parti, mais surtout pour les camarades de Russie. »[45]

N.A. Semachko, lui-même un émigré, écrivait après la révolution : « la plupart du temps les disputes d’émigrés étaient considérés comme des histoires de militants au rancart coupés de la vie réelle. De façon significative, moi qui participais à ces querelles, j’étais du même avis. »[46] L’un des sept membres du Comité central, Souren Spandarian, lors de la conférence de janvier 1912 qui l’avait élu, exprimait des doutes sur le besoin même de groupes émigrés : « Que ceux qui veulent faire du travail… viennent me rejoindre en Russie. »[47]

 

Lénine enseigne comment battre en retraite

Mener une armée en retraite est habituellement une tâche bien plus difficile que de la conduire à l’offensive. Sans aucun doute, l’un des chapitres les plus difficiles de l’histoire du bolchevisme est celui des années de réaction, dans lesquelles Lénine fut plus isolé que jamais auparavant ni plus tard. De nombreuses années plus tard, il pouvait se retourner et observer que les dirigeants révolutionnaires ont besoin d’apprendre à reculer.

Les partis révolutionnaires devaient compléter leur éducation. Ils avaient appris à attaquer. Désormais ils devaient se rendre compte qu’une telle connaissance devait être complétée par celle consistant à se replier en bon ordre. Ils devaient réaliser – et c’est à travers une amère expérience que la classe révolutionnaire apprend à le faire – que la victoire est impossible si l’on n’a pas appris à attaquer et à reculer de façon pertinente.

Et avec une fierté justifiée il poursuivait :

De tous les partis révolutionnaires ou d’opposition défaits, les bolcheviks furent ceux qui se sont repliés avec le plus d’ordre, avec le moins de dommages pour leur « armée », avec le moins de pertes pour son noyau, avec les scissions les moins profondes et les moins irréparables, avec le moins de démoralisation, avec la plus grande capacité de fournir à nouveau le travail le plus large, le mieux conçu et le plus énergique. Et si les bolcheviks y sont parvenus, c’est uniquement parce qu’ils avaient dénoncé sans pitié et bouté dehors les révolutionnaires de la phrase qui ne voulaient pas comprendre qu’il fallait se replier, qu’il fallait savoir se replier…

Concrètement, se replier signifiait se retirer du champ de la bataille révolutionnaire directe et ouverte, et au lieu de cela « travailler légalement dans les parlements les plus réactionnaires, dans les plus réactionnaires organisations syndicales, coopératives, d’assurances et autres organisations analogues. »[48]

 

La position sur les élections à la Douma

Pendant plusieurs années (1906-1910), la question de savoir quelle attitude adopter à l’égard de la Douma fut d’une importance centrale. Ce problème devait amener Lénine à être en désaccord à la fois avec la majorité de sa propre fraction – les bolcheviks – et, pour des raisons différentes, avec les mencheviks.

Le problème se posa dès le mois de mai 1905, avant le congrès bolchevik et la conférence menchevique, lorsqu’on annonça que le tsar avait donné pour instruction au nouveau ministre de l’intérieur, Boulyguine, de préparer le projet d’une assemblée représentative consultative. Les mencheviks étaient partisans d’une participation aux élections. Ils ne changèrent pas d’opinion, même lorsque, le 6 août, les statuts de la Douma furent publiés, montrant clairement qu’elle n’aurait qu’un pouvoir très limité et que le processus électoral serait très peu démocratique. Les électeurs devaient être divisés selon leur « état » social, avec une représentation extrêmement limitée pour les ouvriers, et il devait y avoir de nombreux échelons dans le processus électoral. Les bolcheviks se décidèrent pour un boycottage « actif » des élections.

Au début de septembre 1905, une conférence de tous les social-démocrates – bolcheviks, mencheviks, social-démocrates lithuaniens, polonais, le Bund juif, et le Parti révolutionnaire ukrainien – décida, à l’exception des représentants mencheviks, de soutenir le boycottage. Lénine indiqua ce que cela impliquait dans un article intitulé Le boycottage de la Douma de Boulyguine et l’insurrection, écrit en août 1905.

« A l’encontre d’une abstention passive, le boycottage actif doit comporter le décuplement de notre agitation, l’organisation de réunions, partout où c’est possible, l’utilisation des réunions électorales, dût-on même y pénétrer de force, la mise sur pied de manifestations, de grèves politiques, etc. »[49]

Le 11 décembre, un statut fut publié qui contenait la nouvelle loi électorale. Celle-ci, tout en confirmant la division du corps électoral en « états » sociaux et les nombreux degrés de l’élection, faisait des concessions significatives à la représentation des ouvriers et des paysans. Elle augmentait fortement le nombre de représentants devant être élus par les ouvriers, et encore plus celui des paysans. Malgré tout, le vote pluriel pour les sections les plus riches de la société et les élections indirectes étaient ouvertement antidémocratiques, plombant le système pour donner plus de représentation aux propriétaires qu’aux paysans ; les ouvriers et les paysans devaient voter séparément des autres classes de la population.

Elle donnait un électeur pour 2.000 votants dans la curie des propriétaires, un pour 7.000 dans la curie urbaine, de telle sorte que le vote d’un propriétaire valait trois votes bourgeois urbains, 15 votes paysans, et 45 votes ouvriers. Les électeurs de la curie ouvrière ne constituaient que 4 % des électeurs qui choisissaient les députés à la Douma d’Etat.[50]

Lorsque Lénine argumenta en faveur d’un boycottage actif des élections à la Douma, il indiqua clairement que cette tactique était basée sur la supposition que la révolution allait continuer à prendre de la vitesse. Il écrivit : « Un boycottage actif (…) ne se conçoit pas sans un mot d’ordre clair, précis et franc. Ce mot d’ordre ne peut être que l’insurrection armée. »[51] Après la défaite de l’insurrection de Moscou, en décembre 1905, il continua à argumenter en faveur du boycottage, au motif que la révolution n’avait été interrompue que temporairement et qu’un nouveau soulèvement n’était pas loin.

Finalement, les bolcheviks aussi bien que les mencheviks, qui avaient changé d’avis, boycottèrent les élections à la Douma, mais des social-démocrates individuels refusèrent d’appliquer les instructions du parti. Beaucoup d’entre eux connurent un succès relatif, qui provoqua une admission hâtive, de la part des mencheviks, qu’ils avaient fait une erreur en boycottant les élections. Lorsque la Douma se réunit le 28 avril 1906, un certain nombre de social-démocrates se trouvaient parmi les députés. Quatorze d’entre eux s’organisèrent en un groupe social-démocrate distinct. Dans des élections ultérieures, les mencheviks réussirent à ajouter cinq membres au nombre de leurs élus.

En mai, Lénine commentait cette victoire électorale dans un article intitulé La victoire électorale de la social-démocratie à Tiflis :

Nous saluons la victoire de nos camarades caucasiens… Nos lecteurs savent que nous étions pour le boycottage de la Douma… Mais il va de soi que maintenant, si c’est réellement par les voies du parti que sont entrés à la Douma des social-démocrates représentant réellement le parti, nous tous, à titre de membres du même parti, nous les aiderons dans la mesure de nos forces à remplir leur difficile tâche.[52]

Lorsque se réunit le Congrès de Stockholm du POSDR (avril-mai 1906), les délégués mencheviks de Transcaucasie proposèrent que le parti renonce à son boycottage et désigne des candidats aux élections encore en cours. La fraction bolchevique accusa les mencheviks de trahison. Mais, à leur grande consternation, ils découvrirent que Lénine était le seul délégué bolchevik à se ranger du côté des mencheviks. En fait, il ignora la discipline de fraction et vota avec les mencheviks.

A la fin juin 1906, il justifiait sa position :

Mais le boycottage entraîne-t-il obligatoirement le refus de former à la Douma notre propre fraction du parti ? Nullement. Les boycotteurs qui le pensent (…) se trompent. Nous devions tout faire — et nous avons tout fait – pour empêcher la convocation d’une représentation d’hommes de paille. C’est un fait. Mais puisque, malgré tous nos efforts, la représentation a été convoquée, nous ne pouvons pas refuser de l’utiliser.[53]

Le 12 août, il se prononça de manière non équivoque pour l’arrêt du boycottage :

Les social-démocrates de l’aile gauche doivent réviser la question du boycottage de la Douma. Il convient de se rappeler que nous avons toujours posé cette question dans la réalité concrète, par rapport à une situation politique déterminée.[54]

Le temps est (…) venu, pour les social-démocrates révolutionnaires, de cesser le boycottage. Nous ne refuserons pas d’entrer dans la seconde Douma, lorsqu’elle sera (ou « si » elle est) convoquée. Nous ne refuserons pas d’utiliser cette arène de combat, sans toutefois nous en exagérer la portée modeste, mais en la subordonnant entièrement, au contraire, comme nous l’a enseigné l’histoire, à une autre forme de lutte, la grève, l’insurrection, etc. [55]

Après ce changement de ligne, Lénine se trouva isolé des autres bolcheviks. A la IIIe Conférence du POSDR, tenue à Kotka (Finlande) du 21 au 23 juillet 1907, il proposa une résolution contre le boycottage (le porte-parole officiel des bolcheviks, Bogdanov, posa une résolution pour). Pas un seul délégué bolchevik ne soutint Lénine, qui fut accusé de trahir le bolchevisme.

Le projet de résolution de Lénine déclarait :

Considérant

  1. que le boycottage actif, l’expérience de la révolution russe en a fait la preuve, ne peut être adopté comme tactique correcte par la social-démocratie que dans les conditions d’un essor révolutionnaire général, ample et rapide se développant en insurrection armée, et uniquement en liaison avec le problème de la lutte idéologique contre les illusions constitutionnelles que suscite la convocation par l’ancien régime de la première assemblée représentative ;

  2. qu’en l’absence de ces conditions, la tactique correcte de la social-démocratie révolutionnaire exige, même si toutes les conditions d’une situation révolutionnaire sont réunies, la participation aux élections, comme ce fut précisément le cas à l’époque de la IIe[56]

Lénine se souciait peu du fait qu’il avait conclu à la nécessité de cesser de boycotter les élections à la Douma plus tard que les mencheviks. Bien au contraire, une « erreur » de ce genre n’était pas du tout une erreur. « La sociale-démocratie révolutionnaire doit être la première sur la voie des moyens de lutte les plus résolus, les plus directs la dernière à faire usage de méthodes de combat plus détournées. »[57]

Il comprenait également très bien que les bolcheviks qui argumentaient en faveur d’une continuation du boycottage comptaient dans leurs rangs les meilleurs combattants révolutionnaires, et qu’ils adoptaient cette position avec les meilleures intentions.

Il est hors de toute que chez beaucoup de gens les sympathies pour le boycottage proviennent précisément du désir très louable des révolutionnaires de maintenir la tradition du meilleur passé révolutionnaire, et d’animer le triste marais de la grisaille journalière par la flamme d’une lutte courageuse, déclarée et décisive. Mais c’est justement par souci des traditions révolutionnaires qui nous sont chères, que nous devons protester énergiquement contre l’idée que l’application d’un mot d’ordre d’une certaine époque historique puisse bel et bien susciter les conditions majeures de cette époque. Une chose est de conserver les traditions de la révolution, de savoir les mettre à profit pour une propagande et une agitation continuelles, pour [faire] connaître à la masse les conditions de la lutte directe et offensive contre la vieille société ; mais répéter un mot d’ordre arraché à l’ensemble des conditions qui lui donnèrent naissance et assurèrent son succès, pour l’appliquer à des conditions essentiellement différentes, en est une autre.[58]

Lénine exigeait des bolcheviks qu’ils fussent prêts à regarder la réalité en face :

« Puisque cette damnée contre-révolution nous a relégués dans cette maudite porcherie, nous travaillerons là encore pour le bien de la révolution, sans pleurnicherie, et aussi sans vantardise. »[59]

De nombreuses années plus tard, se penchant sur le passé, il disait,

… il arrive fréquemment que les circonstances imposent fatalement des compromis à un parti en lutte… Le devoir d’un parti vraiment révolutionnaire n’est pas de proclamer une renonciation impossible à tout compromis, mais bien de savoir rester, à travers tous les compromis, dans la mesure où ils sont inévitables, fidèle à ses principes, à sa classe, à sa mission révolutionnaire, à sa tâche de préparation de la révolution et d’éducation des masses en vue de la victoire révolutionnaire.

(…) La participation aux IIIe et IVe Doumas était un compromis, une abdication temporaire des revendications révolutionnaires. Mais c’était un compromis rigoureusement imposé, car le rapport des forces excluait pour nous, et cela pour un certain temps, l’action révolutionnaire des masses ; pour préparer cette action à longue échéance, il fallait savoir travailler aussi de l’intérieur de cette « écurie ». L’histoire a démontré que les bolcheviks avaient pleinement raison, en tant que parti, de poser ainsi la question.[60]

 

Notes

[1]Lénine, Œuvres, vol.10, p. 136.

[2]KPSS v Rezoliutsiiakh, op. cit., vol.1, pp. 101.

[3]Lénine, Œuvres, vol.10, p. 155.

[4]ibid., vol.11, p. 11.

[5]ibid., p. 127.

[6]« La crise du menchevisme », ibid., pp. 364-365.

[7]ibid., vol.12, p. 139.

[8]Trotsky, Ma vie, op. cit., p. 267.

[9]Trotsky, Staline.

[10]Lénine, « Sur les statistiques des grèves en Russie », Œuvres, vol. 16, p. 419.

[11]ibid.

[12]ibid.

[13]Pokrovsky, op. cit., vol.2.

[14]Lénine, Œuvres, vol.15, p. 11.

[15]ibid., p. 370.

[16]Kroupskaïa (Krupskaya), Memories of Lenin, London 1970., p. 192.

[17]Staline, Œuvres, vol.2.

[18]Lane, op. cit., p. 104.

[19]Martov, Geschichte der russischen Sozialdemokratie, op. cit., p. 195.

[20]Trotsky, Staline.

[21]Lénine, Œuvres, vol.15, p. 12.

[22]ibid., pp. 370, 373.

[23]Lénine, « Projet de lettre aux « dépositaires » », Œuvres, vol.34, p. 431.

[24]Lénine, Œuvres, vol.16, p. 305.

[25]ibid., vol.17, p. 18.

[26]ibid., p. 202.

[27]ibid., p. 200.

[28]Ibid., vol.36, p. 201.

[29]Zinoviev, op. cit., p. 241.

[30]Kroupskaïa, Воспоминания о Ленине, Moscou, 1989, p. 106.

[31]Lénine, Œuvres, vol.18, p. 324.

[32]ibid., vol.37, p. 383.

[33]ibid., p. 409.

[34]ibid., p. 465.

[35]ibid., p. 43.

[36]ibid., vol.34, p. 441. (« climat » remplacé par « exil » (« Эмигрантщина ») – NdT)

[37]Kroupskaïa, Воспоминания о Ленине, Moscou, 1989, p. 140.

[38]Koupskaïa, Воспоминания о Ленине, p. 142.

[39]D.A. Longley, Central Party Control in the Bolshevik Party, 1909–17, mimeographed 1973.

[40]Lénine, Полное Собрание Сочинений, vol.48, pp. 53, 7.

[41]ibid., vol.47, p. 223.

[42]ibid., vol.48, p. 267.

[43]ibid., p. 58.

[44]Staline, Партийный кризис и наши задачи, 1909.

[45]Piatnitsky, op. cit., p. 162.

[46]Пролетарская Революция, no.2 (14), 1923, p. 452.

[47]Istoriia KPSS, Moscow 1966, p. 369.

[48]Lénine, « La maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») », Œuvres, vol.31, p. 22.

[49]ibid., vol.9, p. 184.

[50]Lenin, Collected Works, vol.12, pp. 513-4.

[51]Lénine, Œuvres, vol.9, pp. 185.

[52]ibid., vol.10, pp. 445-446.

[53]ibid., vol.11, p. 77.

[54]ibid., p. 139.

[55]ibid., p. 143.

[56]ibid., vol.13, p. 57.

[57]Lénine, « Социал-Демократия и избирательные Соглашения », Полное Собрание Сочинений, vol. 14, p. 76.

[58]Lénine, « Contre le boycottage », Œuvres, vol.13, p. 34.

[59]ibid., p. 37.

[60]Lénine, « Au sujet des compromis », ibid, vol.25, pp. 333-334.

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