A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

Le cinquième chapitre : « Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme »

Le sixième chapitre : « La lutte contre les libéraux ». 

Le septième chapitre : « La Révolution de 1905 ».

Le huitième chapitre : « Ouvrez les portes du parti »

Le neuvième chapitre : « Lénine et l’insurrection armée »

Le dixième chapitre : « La discussion sur le gouvernement provisoire révolutionnaire »

Le onzième chapitre : « Le moujik se révolte »

Le douzième chapitre : « La grande répétition générale ». 

Le troisième chapitre : « Victoire de la réaction noire ».

 

Chapitre 14 — Stratégie et tactique (Lénine apprend de Clausewitz)

Les vingt années qui vont de 1894 à 1914 virrent une extraordinaire maturation du mouvement ouvrier russe. Ce développement fut une école vivante de tactique et de stratégie. Lénine, son meilleur produit, grandit avec le mouvement, l’influença et fut influencé par lui. Ces deux décennies constituent une longue préparation, pour lui et pour la classe ouvrière dans son ensemble, au test décisif en matière de stratégie et de tactique – celui de la terrible boucherie guerrière, et sa conclusion par la révolution. Les leçons les plus intensives de la période préparatoire furent fournies par la Révolution de 1905 et ses suites.

 

Le marxisme – une science et un art

Comme nous l’avons vu, lorsque la Révolution de 1905 éclata, Lénine se lança dans l’étude des écrits militaires de Carl von Clausewitz, qui l’influencèrent considérablement dans la formulation de ses stratégies et de ses tactiques politiques.

Clausewitz, le grand philosophe de la guerre, qui a trouvé son inspiration chez Napoléon, a défini la tactique comme « la théorie de l’utilisation des forces militaires au combat », et la stratégie comme « la théorie de l’utilisation de l’engagement pour l’objet de la guerre. » Lénine définissait le rapport entre la tactique révolutionnaire et la stratégie révolutionnaire en termes très semblables à ceux de Clausewitz. Le concept de tactique s’applique à des mesures qui servent une tâche unique ou une seule branche de la lutte des classes. Ainsi, Lénine parle de la tactique nécessaire, par exemple, pendant les journées de janvier 1905, ou en relation avec Gapone. Il parle aussi de tactique syndicale, de tactique parlementaire, etc. La stratégie révolutionnaire comporte une combinaison de tactiques qui, par leur association et leur croissance, mènent à la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

La Deuxième Internationale, apparue pendant une période de croissance lente, organique et systématique du capitalisme et du mouvement ouvrier, se limitait dans la pratique aux questions tactiques : les tâches de la lutte au jour le jour pour des réformes dans les syndicats, au parlement, dans les corps gouvernementaux locaux, les coopératives, etc. Le mouvement révolutionnaire russe, qui s’est développé dans des périodes très tourmentées, où la direction des évènements changeait souvent rapidement, a dû faire face à la question plus large de la stratégie et de son rapport avec la tactique. Personne n’a été plus compétent dans le développement de cette question que Lénine, qui savait mieux que personne élever le marxisme du niveau d’une science à celui d’un art.

On se réfère constamment au marxisme comme à une science, mais en tant que guide pour l’action il doit aussi être un art. La science s’occupe de ce qui existe, l’art nous enseigne comment agir. La principale contribution de Lénine réside dans le développement du marxisme comme un art. Si Marx était mort sans avoir participé à la fondation de la Première Internationale, il serait quand même Marx. Si Lénine était mort sans constituer le parti bolchevik, sans donner une direction en 1905 et plus tard lors de la Révolution de 1917, et sans fonder l’Internationale communiste, il n’aurait pas été Lénine.

Pour passer de la théorie à la pratique, de la science à l’art, Lénine dut démontrer le rapport dialectique entre eux – ce qui leur est commun et ce qui les distingue.

« Notre doctrine n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action », ont toujours dit Marx et Engels, se moquant à juste titre de la méthode qui consiste à apprendre par cœur et à répéter telles quelles des « formules », capables tout au plus d’indiquer les objectifs généraux, nécessairement modifiées par la situation économique et politique concrète à chaque phase particulière de l’histoire.[1]

Il y a une énorme différence entre les lois générales du mouvement de la société et les réelles conditions historiques concrètes, car la vie est infiniment plus compliquée que toute théorie abstraite. Avec autant de facteurs en interaction, la seule connaissance livresque ne peut être la base d’une connaissance de la réalité. Lénine aimait répéter : « La théorie est grise, mon ami, mais vert est l’arbre éternel de la vie. » La réalité vivante est toujours plus riche en développements, en probabilités, en complications, que tout concept ou pronostic théorique, et Lénine tournait par conséquent en dérision ceux qui transformaient le marxisme en idole : « il faut prier devant l’idole, devant l’idole on peut faire des signes de croix, il faut la saluer ; mais l’idole ne modifie pas la vie pratique pas plus que la politique. »[2] Il écrivait, plein d’amertume, dans une lettre à Inessa Armand : « Les gens, pour la plupart (99 % de la bourgeoisie, 98 % des liquidateurs, près de 60-70 % des bolcheviks) ne savent pas penser, ils ne font qu’apprendre par cœur des mots. »[3]

Le principal obstacle à une compréhension non-dogmatique du marxisme, à son utilisation comme guide pour l’action, est le penchant à substituer l’abstrait au concret. C’est l’une des erreurs les plus dangereuses, en particulier dans une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire, lorsque le développement historique est erratique, plein de sauts, de retraites et de tournants brusques.

il n’existe pas de vérité abstraite, la vérité est toujours concrète.[4]

… toute vérité abstraite devient une phrase si on l’applique à n’importe quelle situation concrète. Il est indiscutable que « l’hydre de la révolution sociale existe en puissance dans chaque grève ». Mais c’est une aberration de croire que toute grève peut servir de point de départ à la révolution.[5]

… tout raisonnement historique général, si on l’applique à un cas particulier sans analyser spécialement les conditions à ce cas précis n’est plus que phraséologie.[6]

En même temps, une compréhension scientifique claire des contours généraux du développement historique de la lutte des classes est essentiel pour un dirigeant révolutionnaire. Il ne sera pas capable de garder son cap et sa confiance à travers les hauts et les bas de la lutte s’il n’a pas une connaissance générale de l’économie et de la politique. Lénine répétait donc souvent que la stratégie et la tactique doivent être basées « sur l’appréciation exacte de la situation objective »[7], tout en étant « [déterminées] en analysant dans leur ensemble les rapports entre les classes. »[8] En d’autres termes, elles doivent être basées sur une analyse théorique claire et confiante – sur la science.

Le scepticisme théorique est incompatible avec l’action révolutionnaire.

« Ce qui importe, c’est d’être sûr d’avoir pris le bon chemin. Cette certitude centuple l’énergie et l’enthousiasme révolutionnaires, qui peuvent faire des miracles. »[9]

Sans compréhension des lois du développement historique, on ne peut maintenir une lutte soutenue. Pendant les années de labeur et de déception, d’isolement et de souffrance, les révolutionnaires ne peuvent survivre sans la conviction que leur action est conforme aux nécessités du mouvement de l’histoire. Pour ne pas se perdre dans les méandres et les détours de la longue route, il faut de la fermeté idéologique. Le scepticisme théorique et l’intransigeance révolutionnaire ne sont pas compatibles. La force de Lénine, c’est qu’il reliait toujours la théorie au processus du développement humain. Il jugeait de l’importance de toute notion théorique en fonction des besoins pratiques. De même, il s’assurait que toutes les démarches pratiques étaient conformes à la théorie marxiste. Il combinait théorie et pratique à la perfection. Ce n’était aucunement une exagération de la part de l’historien bolchevik Pokrovsky d’écrire :

« Vous ne trouverez pas chez Lénine une seule œuvre purement théorique ; elles ont toutes un aspect propagandiste. »[10]

Lénine croyait à l’improvisation. Mais pour que celle-ci ne dégénère pas dans l’impression passagère du jour, elle devait être inscrite dans une perspective générale basée sur une théorie bien pensée. La pratique sans théorie mène à l’incertitude et aux erreurs. Par ailleurs, étudier le marxisme séparé de la lutte revient à le divorcer de sa source essentielle – l’action – et de créer d’inutiles rats de bibliothèque. La pratique est clarifiée par la théorie révolutionnaire, et la théorie est vérifiée par la pratique. Les traditions marxistes ne sont assimilées dans le corps et l’esprit des hommes que par la lutte.

La théorie est la généralisation de la pratique du passé. Ainsi, comme le formule bien Gramsci, « les idées ne naissent pas d’autres idées, (…) les philosophies ne sont pas accouchées par d’autres philosophies ; (…) elles sont l’expression constamment renouvelée du développement historique réel. »[11] Pour s’adapter à toute situation nouvelle sans perdre son identité, on a besoin d’unir la théorie et la pratique.

Lénine savait qu’aucune organisation révolutionnaire ne peut survivre sans un laboratoire idéologique constamment créatif. Il essayait toujours de trouver une fin politique à ses recherches. Mais lorsqu’il y était engagé, il n’hésitait pas à se retirer pendant des mois de la politique pratique pour s’immerger au British Museum ou à la Bibliothèque Nationale.[12]

Le programme du parti – ses principes fondamentaux – prend comme point de départ les potentialités historiques de la classe ouvrière, c’est-à-dire qu’il dérive des conditions matérielles de la société en général, et de la situation que la classe ouvrière y occupe en particulier. La stratégie et la tactique, cependant, prennent comme point de départ non pas le monde matériel en tant que tel, mais la conscience des travailleurs. Si la conscience – ce que Marx appelait la superstructure idéologique – reflète directement la base matérielle, alors la stratégie et la tactique peuvent être tirées directement du programme du parti. En fait, la relation est indirecte, compliquée, influencée par les traditions et le vécu des travailleurs, y compris l’activité du parti lui-même. Un parti révolutionnaire est par principe opposé au travail salarié, mais dans la pratique il est loin d’être indifférent à la lutte des travailleurs pour des augmentations de salaires.

Une direction révolutionnaire n’a pas seulement besoin d’une compréhension de la lutte dans son ensemble, il lui faut être capable, à chaque tournant, de mettre en avant les slogans corrects. Ceux-ci ne proviennent pas simplement du programme du parti, ils doivent coller aux circonstances, par-dessus tout à l’humeur et au moral des masses, pour pouvoir être utilisés pour lancer les travailleurs en avant. Les slogans doivent être adaptés non seulement à la direction générale du mouvement révolutionnaire, mais aussi au niveau de conscience des masses. Ce n’est qu’à travers l’application de la ligne générale du parti que sa réelle efficacité devient manifeste. L’unité organique de la théorie générale et des tactiques particulières était au cœur de la lutte et du style de travail de Lénine.

Sans programme, le parti ne peut exister en tant qu’organisme politique quelque peu cohérent capable de toujours maintenir sa ligne, quels que soient les évènements et leurs détours. Sans une ligne tactique basée sur l’appréciation du moment politique que l’on traverse, et qui donne des réponses précises aux « questions maudites » posées par l’actualité, on peut avoir un cercle de théoriciens, mais on n’aura pas une grandeur politique agissante.[13]

La seule manière de vérifier si un plan stratégique est correct est le test de la pratique, qui consiste à le vérifier à la lumière du développement en cours de la lutte des classes :

… il est nécessaire de mettre aussi souvent que possible les décisions tactiques à l’épreuve des nouveaux événements politiques. Cette épreuve est nécessaire du double point de vue de la théorie et de la pratique : de la théorie, pour se convaincre par les faits de la justesse des résolutions prises et se rendre compte des modifications qu’il importe d’y apporter après les événements politiques intervenus ; de la pratique, pour apprendre à s’inspirer vraiment de ces résolutions, à y voir des directives destinées à une application immédiate et effective.[14]

Trotsky exprimait la même idée très justement lorsqu’il disait :

« …le préjugé bolchevik fondamental consiste à penser qu’on ne peut apprendre à faire du cheval qu’en montant dessus.. »[15] Ce n’est que dans la lutte qu’on apprend la stratégie et la tactique. Lénine citait à tout bout de champ Napoléon : « On s’engage, et puis… on voit. ». Traduit librement, cela signifie : « Commencez par vous lancer dans une sérieuse bataille, et observez ce qui se passe. »

Dans la guerre, et en particulier dans la guerre de classe en période révolutionnaire, les inconnues, non seulement dans le camp ennemi, mais aussi dans le sien propre, sont si nombreuses qu’une analyse sobre doit être accompagnée par une improvisation audacieuse basée largement sur l’intuition, sur une imagination active, créative.

Le marxisme diffère de toutes les autres théories socialistes en ce qu’il allie de façon remarquable la pleine lucidité scientifique dans l’analyse de la situation objective et de l’évolution objective, à la reconnaissance on ne peut plus catégorique du rôle de l’énergie, de la création et de l’initiative révolutionnaires des masses, et aussi, naturellement, des individus, groupements, organisations ou partis qui savent découvrir et réaliser la liaison avec telles ou telles classes.[16]

Lénine insistait constamment sur la nécessité d’être conscient des pensées et des sentiments des masses, chose dans laquelle il excellait lui-même. Comme dit Trotsky, « L’art d’une direction révolutionnaire, dans les moments les plus critiques, consiste, pour les neuf dixièmes, à savoir surprendre la voix des masses (…) La faculté jamais surpassée de surprendre la voix de la masse faisait la grande force de Lénine. »[17]

Ce n’est que dans la lutte elle-même que le parti peut découvrir ce que les masses pensent réellement et ce qu’elles sont capables d’accomplir. Le marxisme n’accepte ni le déterminisme mécaniste, ni le fatalisme, ni la volonté personnelle. Il se base sur la dialectique matérialiste et le principe selon lequel les masses découvrent leurs propres potentialités dans l’action. Il n’y a rien de commun entre le réalisme de Lénine et la Realpolitik passive, poussive. A celle-ci doit être opposée, comme disait Lénine, « la dialectique révolutionnaire du réalisme marxiste, qui souligne les objectifs de combat de la classe d’avant-garde, et découvre dans ce qui existe les éléments de sa destruction… »[18] Il savait bien qu’une évaluation sobre des forces réelles est nécessaire, et que le parti révolutionnaire lui-même est un facteur central dans le rapport des forces. L’audace du parti donne confiance aux travailleurs, alors que l’irrésolution peut porter les masses à la passivité et à la dépression. La seule façon de déterminer le rapport des forces, et la disposition des masses à la lutte, c’est l’action dans laquelle le parti donne l’orientation.

Quand la lutte révolutionnaire se développe et change, il faut se détourner de l’attitude consistant à se tenir à une tactique qui a cessé d’être utile. L’erreur la plus dangereuse, la plus dévastatrice qu’un révolutionnaire puisse commettre est de se retrouver captif des formules qui étaient appropriées hier, mais ne correspondent plus au rapport des forces d’aujourd’hui. Il se produit trop souvent que, lorsque l’histoire prend un tournant brusque, même des partis progressistes sont pendant un moment incapables de s’adapter à la situation nouvelle et répètent des slogans qui étaient auparavant corrects mais qui ont perdu toute signification – et l’ont perdu aussi « soudainement » que le tournant historique a été « soudain ».

Dans la vie révolutionnaire, la question du temps est cruciale. On doit déterminer aussi exactement que possible le rythme auquel la révolution se développe. Sans cela, aucune tactique réaliste n’est possible. En fait, la vision qu’on peut avoir du tempo des évènements ne sera jamais absolument juste, et il y aura lieu d’introduire, aussi vite que possible, la correction nécessaire.

Pour que la tactique et la stratégie du parti soient conformes à ses principes généraux, elles doivent être claires et directes. Pour que les masses comprennent la politique du parti révolutionnaire, elles ne doivent pas être englouties sous des détails, qui détourneraient l’attention du noyau central de la politique du parti. La ligne doit être exprimée à l’aide d’un petit nombre de slogans simples et clairs. « Une politique droite est la meilleure des politiques. Une politique de principe est la plus pratique des politiques. »[19]

… une large politique de principe est en définitive la seule réellement pratique… celui qui s’attaque aux problèmes particuliers avant d’avoir résolu les problèmes généraux, « butera » inévitablement à chaque pas, sans même s’en rendre compte, sur ces problèmes généraux. Or, buter aveuglément sur eux dans chaque cas particulier, c’est condamner sa politique aux pires errements et à l’abandon des principes.[20]

On peut et on doit justifier telle ou telle ligne de conduite par la théorie, par l’histoire, par l’analyse de la situation politique, etc. Mais le parti d’une classe en lutte doit, dans toutes ces discussions, ne pas perdre de vue la nécessité de donner des réponses absolument nettes et n’admettant pas deux interprétations aux questions concrètes touchant notre conduite politique : Oui ou non ? Faut-il, en ce moment-ci, faire ou ne pas faire telle ou telle chose ? [21]

On doit calculer le rapport des forces avec une extrême sobriété et puis, lorsqu’un choix a été arrêté, agir de façon décisive. « Quand je fais un plan militaire, il n’y a pas d’homme plus pusillanime que moi. » écrivait Napoléon au général Berthier. « Je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances… Et quand ma résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire réussir. »

Après avoir cité cette déclaration, Trotsky commente :

Si l’on laisse de côté une certaine pose exprimée dans un mot peu adéquat, « pusillanime », le fond de la pensée peut être entièrement rapportée à Lénine. Résolvant un problème de stratégie, il dotait d’avance l’ennemi de sa propre résolution et de sa perspicacité. Les erreurs de tactique de Lénine étaient le plus souvent les produits secondaires de sa force stratégique.[22]

La formulation d’un projet audacieux sur la base des conditions les moins favorables était caractéristique du comportement de Lénine.

 

« Saisir le maillon clé »

Lénine nous enseigne que dans la chaîne complexe de l’action politique on doit toujours identifier le chaînon central au moment considéré, afin de le saisir et de donner une orientation à la chaîne tout entière.

Toute question « tourne dans un cercle vicieux » car toute la vie politique est une chaîne sans fin composée d’un nombre infini de maillons. L’art de l’homme politique consiste précisément à trouver le maillon et à s’y cramponner bien fort, le maillon qu’il est le plus difficile de vous faire tomber des mains, le plus important au moment donné et garantissant le mieux à son possesseur le maintien de toute la chaîne.[23]

Il revenait souvent à cette métaphore et obéissait toujours, dans la pratique, à la règle qu’elle illustre ; pendant les périodes les plus critiques il était capable de mettre de côté tous les facteurs secondaires et se saisir de celui qui était le plus central. Il écartait tout ce qui pouvait, directement ou indirectement, le détourner de la question essentielle. Comme Trotsky le raconte avec talent :

L’étape critique heureusement franchie, Lénine s’écriait souvent, au sujet de telle ou telle autre affaire :

– Mais nous avons tout à fait oublié de faire ceci…

– Mais nous avons laissé échapper telle occasion, en ne pensant qu’aux principales…

Et il arrivait qu’on lui répliquât :

– Mais cette question a été posée, cette proposition a été faite ; seulement, vous n’avez rien voulu entendre !

– Pas possible ? répondait-il, je ne m’en souviens pas du tout.

En parlant ainsi, il éclatait d’un rire malicieux, un peu « confus » et faisait un geste de la main, de haut en bas, qui lui était particulier et qui voulait dire : « On ne peut pas tout faire. » Ce « défaut, chez lui, n’était d’ailleurs que le revers de l’aptitude (portée au plus haut degré) de rassembler toutes ses forces intérieures, aptitude qui a précisément fait de lui l’un des plus grands révolutionnaires connus dans l’histoire.[24]

Plus loin, Trotsky écrit :

Vladimir Ilitch a été critiqué plus d’une fois, par bien des militants, moi entre autres, parce qu’il avait l’air d’ignorer certaines causes secondaires, certaines circonstances accessoires. Je dois dire que pour une époque de développement « normal », c’est-à-dire lent, c’eût peut-être été un défaut pour un homme politique ; mais ce fut le plus grand privilège du camarade Lénine, en tant que chef d’une nouvelle époque, que de voir tout l’accessoire, tout l’extérieur, tout le secondaire reculer et tomber devant lui, tandis que ne subsistait à ses yeux que l’antagonisme essentiel, irréductible, des classes, sous le terrible aspect de la guerre civile. Lançant en avant son regard de révolutionnaire, Lénine avait au plus haut degré le don d’apercevoir et d’indiquer le principal, l’essentiel, l’indispensable. Et ceux qui comme moi ont dû observer de près, dans cette période, le travail de Vladimir Ilitch, l’activité de sa pensée, ceux-là ont nécessairement éprouvé une admiration sans bornes – je dirais : des transports d’admiration – devant cette perspicace, cette pénétrante pensée qui rejette tout l’extérieur, le fortuit, le superficiel, et marque les voies principales et les moyens d’action.[25]

Bien sûr, il commettait des erreurs tactiques – en grande partie du fait de sa concentration sur le maillon essentiel et à cause de ses longues absences de la scène de l’action. Mais le revers de la médaille était sa magnifique intelligence stratégique. La stratégie du parti était définie impitoyablement à distance, même si des erreurs de jugement sur le plan tactique se produisaient.

En principe, Lénine avait raison lorsqu’il insistait sur la nécessité de « tordre le bâton », un jour dans une direction, un autre jour dans le sens opposé. Si tous les aspects du mouvement ouvrier avaient été également développés, si une croissance équilibrée avait été la règle, la « torsion du bâton » aurait eu un effet délétère sur le mouvement. Mais dans la vie réelle, la loi du développement inégal domine. Un aspect du mouvement est décisif à un moment donné. L’obstacle pour avancer peut être un manque de cadres du parti, ou, au contraire, le conservatisme de ces cadres peut les faire traîner derrière la section avancée de la classe. Une synchronisation parfaite de tous les éléments supprimerait le besoin de « tordre le bâton », mais elle rendrait aussi complètement superflu un parti révolutionnaire ou une direction révolutionnaire.

 

Intuition et courage

L’évaluation la plus sobre de la situation objective ne suffit pas en elle-même à développer une stratégie et une tactique révolutionnaires. Par-dessus tout, un dirigeant révolutionnaire doit être doué d’un sens intuitif très aiguisé.

Dans une situation révolutionnaire, où tant de choses sont inconnues et où le hasard est si grand et les complications toujours possibles, il n’est pas suffisant de posséder une forte volonté. Il est nécessaire d’être capable de comprendre la situation complète rapidement, pour pouvoir distinguer l’essentiel de l’accessoire, pour remplir les blancs de l’image. Toute révolution est une équation à plusieurs inconnues. Par conséquent un dirigeant révolutionnaire doit être doué d’une imagination hautement réaliste.

Hormis une courte interruption en 1905, Lénine a passé les 15 années précédant la révolution à l’étranger. Sa perception de la réalité, sa compréhension de l’humeur des travailleurs, n’a pas diminué avec le temps, bien au contraire. Son imagination réaliste était enracinée dans une profonde compréhension théorique, une excellente mémoire et une pensée créative. Il se nourrissait des rencontres occasionnelles avec des individus qui venaient le voir dans son exil.

Son intuition révolutionnaire était hors du commun. Voici juste un exemple, montrant comment il parvenait à visualiser toute une situation socio-politique à partir d’une seule phrase, prononcée par un travailleur, qui serait sans doute passée inaperçue pour tout autre que lui.

Après les journées de juillet, je dus, grâce à la sollicitude spécialement attentive dont m’honorait le gouvernement Kérensky, passer dans la clandestinité… Dans un lointain faubourg ouvrier de Pétrograd, dans un petit logement ouvrier, on sert le repas. L’hôtesse apporte le pain. Le maître de maison dit : « Regarde un peu, quel beau pain. « Ils » n’osent pas maintenant, pour sûr, nous donner de mauvais pain. Nous ne pensions plus qu’on pouvait donner de bon pain à Pétrograd. »

Je fus frappé de cette appréciation de classe portée sur les journées de juillet. Ma pensée tournait autour de leur portée politique, pesait leur rôle dans la marche générale des événements, cherchait à démêler de quelle situation était sorti ce zigzag de l’histoire, quelle situation il créerait, dans quel sens nous devrions modifier nos mots d’ordre et l’appareil de notre parti pour l’adapter à la situation nouvelle. Moi qui n’avais pas connu le besoin, je ne pensais pas au pain. Le pain était pour moi quelque chose qui allait de soi…

Mais le représentant de la classe opprimée, quoique au nombre des ouvriers bien payés et cultivés, prend immédiatement le taureau par les cornes, avec cette simplicité, cette franchise étonnantes, cette ferme résolution, cette netteté de vue incroyable, dont nous sommes, nous intellectuels, aussi éloignés que les étoiles du ciel. Le monde entier se divise en deux camps : « nous », les travailleurs, et « eux », les exploiteurs. Pas l’ombre de perplexité sur ce qui s’est passé ; ce n’est qu’une des batailles dans la longue lutte entre le travail et le capital. On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs.

« Combien douloureuse est cette « situation exceptionnellement complexe’ » de la révolution », tels sont le sentiment et la pensée de l’intellectuel bourgeois.

« Nous « les’ » tenons serrés de près, « ils » n’oseront plus plastronner. Encore un petit effort, et nous les faisons toucher les épaules », telle est la manière de penser et de sentir de l’ouvrier.[26]

Kroupskaïa avait absolument raison quand elle écrivait : « Vladimir Ilitch se distinguait par une intuition particulière, une compréhension profonde de ce que sentait la classe ouvrière. »[27] L’intuition est spécialement vitale lorsqu’il s’agit de comprendre le sentiment des masses dans les instants les plus dramatiques de l’histoire, et là Lénine excellait. « La faculté de penser et de sentir pour la masse et avec la masse lui était propre au plus haut point, surtout dans les grands tournants politiques. »[28]

Une fois que la décision sur une tactique donnée a été prise, le dirigeant révolutionnaire ne doit montrer aucune hésitation ; il doit avoir un courage suprême. De cela Lénine ne manquait certainement pas ; M.N. Pokrovsky décrit bien cette qualité caractéristique.

Il me semble que la qualité fondamentale d’Ilitch, quand on considère le passé, est son colossal courage politique. Le courage politique n’est pas la même chose que la bravoure ordinaire. Dans la masse des révolutionnaires, des gens courageux ne craignant ni la potence, ni la corde, ni la prison. Mais ces gens avaient peur de prendre sur eux de grandes décisions politiques. Le trait caractéristique de Lénine consistait en ce qu’il ne craignait pas de prendre des décisions et d’en être tenu responsable, quelle que soit leur ampleur. A cet égard il ne reculait devant aucun risque et prenait la responsabilité d’initiatives dont dépendaient non seulement sa personne, non seulement son parti, mais mais tout le pays et, à un certain degré, la révolution mondiale. C’était un phénomène si particulier à ce point qu’Ilitch commençait toujours son action avec un très petit groupe de personnes, parce qu’il y avait très peu de gens assez audacieux pour le suivre.[29]

Plus d’un « marxiste » a essayé d’éviter de prendre des décisions importantes en donnant au marxisme une nature fataliste. C’était caractéristique des mencheviks. Dans chaque crise, ils avaient des doutes, des hésitations et de la peur. Une révolution, pourtant, est la méthode la plus implacable de résolution des questions sociales. Et l’indécision est ce qu’il y a de pire en période de révolution. Lénine était le plus consistant des révolutionnaires. Il était suprême dans l’audace de ses décisions, et dans son consentement à assumer la responsabilité des actions les plus importantes.

 

Le rêve et la réalité

Pour mettre en œuvre une stratégie et une tactique révolutionnaires, il faut être non seulement réaliste, mais aussi rêveur. De nombreux auteurs décrivent Lénine comme réaliste et non romantique, ce qui est une injustice. On ne peut pas être révolutionnaire sans être inspiré par un grand rêve.

« Il y a désaccord et désaccord, écrivait Pissarev au sujet du désaccord entre le rêve et la réalité. Mon rêve peut gagner de vitesse le cours naturel des événements, ou bien il peut donner un coup de barre dans une direction où le cours naturel des événements ne peut jamais conduire. Dans le premier cas, le rêve ne fait aucun tort ; il peut même soutenir et renforcer l’énergie du travailleur… Rien, dans de tels rêves, ne peut pervertir ou paralyser la force de travail. Bien au contraire. Si l’homme était complètement dépourvu de la faculté de rêver ainsi, s’il ne pouvait de temps à autre devancer le présent et contempler en imagination le tableau cohérent et entièrement achevé de l’œuvre qui s’ébauche à peine entre ses mains, je ne saurais décidément me représenter quel mobile ferait entreprendre à l’homme et mener à bien de vastes et fatigant travaux dans l’art, la science et la vie pratique… Le désaccord entre le rêve et la réalité n’a rien de nocif, si toutefois l’homme qui rêve croit sérieusement à son rêve, s’il observe attentivement la vie, compare ses observations avec ses châteaux en Espagne, et, d’une façon générale, travaille en conscience à la réalisation de son rêve. Lorsqu’il y a contact entre le rêve et la vie, tout est pour le mieux. »

Des rêves de cette sorte, il y a malheureusement trop peu dans notre mouvement. Et la faute en est surtout aux représentants de la critique légale et du « suivisme » illégal, qui se targuent de leur pondération, de leur « sens » du « concret ». [30]

Lénine subordonnait sa propre sensibilité romantique au besoin d’action. Il méprisait l’éloignement du monde que pratiquait l’intelligentsia russe. A de nombreuses reprises, il s’est référé avec mépris à Oblomov, le héros du célèbre roman éponyme de Gontcharov, « une homme superflu », « rêvant toujours de grands accomplissements, mais trop paresseux et ramolli pour les réaliser. »

Ferdinand Lassalle a bien exprimé les exigences fondamentales de la politique révolutionnaire : « Toute grande action commence par une déclaration de ce qui est. » Lénine aimait bien répéter en anglais : « Facts are stubborn things » (« les faits sont têtus »). Le marxisme, disait-il, « se base sur des faits, non sur des possibilités. Un marxiste ne doit employer comme prémisses de sa politique que des faits nettement et indiscutablement prouvés. »[31] Il recherchait toujours le pont entre le réel et le possible. Il n’avait pas peur de regarder en face l’abîme existant entre la grandeur des tâches auxquelles le mouvement était confronté et la pauvreté réelle de ce même mouvement. Ses pieds étaient sur terre, mais sa tête était dans le ciel.

 

Le parti comme école de stratégie et de tactique

Les questions de stratégie et de tactique révolutionnaires n’avaient un sens pour Lénine que si la possibilité de les appliquer, à l’aide du parti révolutionnaire, était réelle. Il considérait le parti comme une école de stratégie et de tactique, une organisation de combat pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière.

Comment la direction révolutionnaire peut-elle apprendre des masses et savoir ce qu’elles pensent et ressentent, sans constituer elle-même une partie intégrante de ces masses, les écoutant sur leurs lieux de travail, dans les rues, dans leurs maisons, à leur table ? Pour enseigner aux masses, la direction doit apprendre d’elles. Voilà ce que Lénine a pensé et pratiqué toute sa vie.

Le parti ne doit pas être à la remorque de la section avancée de la classe. Mais il ne doit pas être en avant au point d’être hors d’atteinte. Il doit se tenir à sa tête et être enraciné en elle :

… pour assurer le succès de toute action révolutionnaire sérieuse, il faut comprendre et savoir appliquer pratiquement l’idée que les révolutionnaires ne peuvent jouer un rôle que comme avant-garde de la classe réellement avancée et viable. L’avant-garde ne remplit sa mission que lorsqu’elle sait ne pas se détacher de la masse qu’elle dirige, lorsqu’elle sait véritablement faire progresser toute la masse.[32]

Le besoin d’un parti révolutionnaire, comme nous l’avons déjà noté, est le reflet de l’inégalité de la conscience de la classe ouvrière. En même temps, cependant, le parti existe pour hâter la fin de cette inégalité, en élevant la conscience au niveau le plus élevé possible. L’adaptation au juste milieu, ou même au niveau le plus bas de conscience de la classe, est dans la nature de l’opportunisme. L’indépendance organisationnelle et l’isolement des sections les plus avancées du prolétariat, par ailleurs, est la voie ouverte au sectarisme. Élever la section avancée au niveau le plus haut possible dans les circonstances dominantes – voilà le rôle d’un parti véritablement révolutionnaire.

Pour apprendre des masses, le parti doit aussi être capable d’apprendre de ses propres erreurs, d’être très autocritique.

L’attitude d’un parti politique en face de ses erreurs est un des critériums les plus importants et les plus sûrs pour juger si ce parti est sérieux et s’il remplit réellement ses obligations envers sa classe et envers les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement son erreur, en découvrir les causes, analyser la situation qui l’a fait naître, examiner attentivement les moyens de corriger cette erreur, voilà la marque d’un parti sérieux, voilà ce qui s’appelle, pour lui, remplir ses obligations, éduquer et instruire la classe, et puis les masses.[33]

Au parti en lutte de la classe d’avant-garde les erreurs ne font pas peur. Ce qui serait terrible, ce serait l’obstination dans l’erreur, une fausse honte à la reconnaître et à la corriger.[34]

Les masses doivent être partie prenante de la correction des erreurs du parti. Ainsi, le 26 juin 1905, Lénine écrivait :

Social-démocrates, nous conspirons contre le tsar et ses mouchards, mais nous entendons aussi que le peuple sache tout sur notre parti, sur ses nuances intérieures, sur le développement de son programme et de sa tactique et même sur ce qu’a dit au congrès du parti tel ou tel délégué.[35]

Le débat ouvert est encore plus vital et essentiel dans une période de lutte révolutionnaire directe, comme Lénine l’a écrit dans un tract les 25-26 avril 1906.

Dans une époque révolutionnaire comme celle que nous vivons, toutes les erreurs théoriques et les déviations tactiques du parti sont d’autant plus impitoyablement critiquées par la vie elle-même, qui éclaire et éduque la classe ouvrière avec une rapidité sans précédent. Dans une telle période, le devoir de tout social-démocrate est de s’assurer que la lutte idéologique dans le parti sur des questions de théorie et de tactique soit menée aussi ouvertement, largement et librement que possible, mais que sous aucun prétexte elle ne contrarie ou rende plus difficile l’unité d’action révolutionnaire du prolétariat social-démocrate.[36]

Il répétait avec insistance que le débat ne devait pas se limiter aux cercles internes du parti, mais être mené publiquement afin que ceux qui n’étaient pas membres du parti puissent le suivre.

La grave maladie de notre parti, c’est la maladie de croissance d’un parti de masse. Car il ne peut y avoir de parti de masse, de parti de classe, si l’on ne fait pas toute la lumière sur les nuances fondamentales, s’il n’y a pas lutte ouverte entre les différentes tendances, si l’on n’informe pas les masses de la ligne que suit tel militant ou telle organisation du parti. Sans cela, on ne peut constituer un parti digne de ce nom.[37]

Et encore,

La critique, dans les limites des principes fondamentaux du programme du parti, doit être entièrement libre (rappelons, à cet égard, ne serait-ce que le discours de Plekhanov au deuxième Congrès du POSDR) non seulement dans les réunions du parti, mais aussi dans les réunions élargies. Interdire une telle critique ou une telle « agitation » (car la critique ne peut être séparée de l’agitation) est impossible.[38]

Il y a un lien dialectique entre la démocratie interne du parti et l’enracinement du parti dans la classe. Sans une politique de classe correcte et un parti composé de prolétaires, il n’y a aucune possibilité d’une saine démocratie de parti. Sans une base ouvrière ferme, tout discours de démocratie et de discipline dans le parti est un verbiage creux. En même temps, sans démocratie de parti, sans une autocritique constante, le développement d’une politique de classe correcte est impossible.

… nous avons déjà défini plus d’une fois notre point de vue sur l’importance de la discipline, nous avons dit comment nous comprenons la discipline dans un parti ouvrier. Unité dans l’action, liberté de discussion et de critique, voilà notre définition. Cette discipline est la seule digne du parti démocratique de la classe d’avant-garde. [39]

… le prolétariat n’admet pas l’unité d’action sans la liberté de discussion et de critique. »[40]

Si la démocratie est essentielle pour assimiler l’expérience de la lutte, le centralisme et la discipline sont nécessaire pour mener le combat. Une ferme cohésion organisationnelle permet au parti d’agir, de prendre des initiatives, d’orienter l’action des masses. Un parti qui n’a pas confiance en lui-même ne peut conquérir la confiance des masses. Sans une forte direction de parti, ayant le pouvoir d’agir promptement et de diriger l’activité de ses membres, un parti révolutionnaire ne peut exister. Le parti est une organisation centralisée qui mène une lutte déterminée pour le pouvoir. En tant que tel, il a besoin d’une discipline de fer dans l’action.

 

Clausewitz sur l’art de la guerre

Au début de ce chapitre, nous avons mentionné que la conception de la stratégie et de la tactique qui était celle de Lénine avait été profondément influencée par l’œuvre de Clausewitz. Il suffit de citer Clausewitz pour constater une étonnante similitude dans les formulations et l’attitude.

Clausewitz commence son livre De la guerre en déclarant qu’il y a une différence profonde entre le concept abstrait de guerre et les guerres concrètes dans la réalité. La guerre réelle est différente de la guerre abstraite, dit Clausewitz, parce que les conditions idéalisées n’existent jamais. Les événements ne sont pas simplement gouvernés par une causalité simple, mais par l’intersection de diverses chaînes de causes et d’effets ; le hasard joue un grand rôle ; les facteurs psychologiques sont des déterminants importants des décisions prises par des hommes ; et ainsi de suite. Clausewitz classe toutes ces circonstances sous le titre de « frictions », une allusion évidente au concept analogue, en physique, qui explique l’écart entre la réalité et les processus mécaniques idéalisés. Ce n’est qu’en prenant les « frictions » en considération que l’on peut saisir le rapport entre la guerre réelle et la guerre abstraite, entre le vécu et la théorie. C’est là la source de la « différence entre la réalité et la conception » de la guerre, et de « l’influence de circonstances particulières ».[41]

Pour mettre le concept en accord avec le monde réel, il est nécessaire de « se raccrocher aux phénomènes correspondants de l’expérience ; car de la même manière que de nombreuses plantes ne portent des fruits que lorsqu’elles ne poussent pas trop haut, dans les arts pratiques il ne faut pas laisser les feuilles et les fleurs théoriques pousser trop haut, mais les tenir au plus près de l’expérience, qui est le sol qui leur convient. »[42]

L’art de la guerre dépend de nombreuses sciences – la physique, la géographie, la psychologie, etc. – mais c’est néanmoins un art. Le grand capitaine est quelqu’un qui parvient à utiliser ces sciences dans la tâche spécifique consistant à vaincre l’ennemi. Comme la guerre est complexe, le chef a besoin, par-dessus tout, d’expérience et d’une forte volonté d’une part, d’intuition et d’imagination de l’autre.

Toute guerre est riche d’événements particuliers, et chaque guerre est comme une mer inexplorée pleine d’écueils, que l’esprit du général peut deviner, mais que ses yeux n’ont jamais vus, et autour desquels il doit louvoyer nuitamment. Qu’un vent contraire se lève, hasard supplémentaire dressé contre lui, il doit faire preuve de l’art le plus consommé, de présence d’esprit et d’énergie… La compréhension des frictions est une composante essentielle de l’expérience de la guerre tant vantée qui est exigée d’un bon général. Bien entendu, le meilleur d’entre eux n’est pas celui qui comprend le mieux les frictions et qui s’en préoccupe le plus… mais le général doit les connaître pour les surmonter, s’il est possible, et ne pas escompter une précision d’horlogerie là où précisément elle est impossible à cause des frictions. On ne pourra jamais apprendre les frictions par la seule théorie : il y manquerait un instinct et un sens presque tactile.[43]

Clausewitz formulait très bien le rapport entre la tactique et la stratégie.

La stratégie est l’usage de l’engagement aux fins de la guerre : elle doit donc fixer à l’ensemble de l’action militaire un but correspondant aux fins de la guerre : elle dresse un plan de guerre, et y attache une série d’opérations destinées à le réaliser ; elle dresse une série de plans de campagne et y agence les différents engagements. Tout cela repose sur des hypothèses qui ne se vérifient pas toutes, et diverses sortes d’autres spécifications plus détaillées sont à peine prévisibles, ou pas du tout. La stratégie doit donc être elle-même présente sur le terrain pour pouvoir disposer chaque chose en son heure et place et intégrer au plan d’ensemble les changements sans cesse exigés par les circonstances. Elle n’est à aucun moment en mesure de se retirer du jeu.[44]

La tactique doit être subordonnée à la stratégie. Une série heureuse de mouvements tactiques peut néanmoins nécessiter un changement de stratégie.

… les caractéristiques dominantes de chacun des belligérants doivent être bien pesées. Elles déterminent un certain centre de gravité, un moyeu des forces et des mouvements dont dépend tout le reste ; le choc convergent de toutes les forces doit être porté sur ce centre de gravité de l’ennemi.

L’important conditionne le secondaire, le petit dépend du grand, l’essentiel commande au fortuit : que ces préceptes nous guident. [45]

… un commandement habile concentre des forces supérieures au point décisif (…) [le surnombre] doit être considéré comme fondamental, et recherché en priorité et dans tous les cas.[46]

L’esprit non dogmatique de Clausewitz lui permettait de se représenter clairement le rapport entre le modèle idéalisé et la réalité qu’il est censé représenter. Il saisissait les rapports organiques entre la théorie et la pratique dans le développement des deux. Il soulignait la connexion entre les sciences, dont l’adaptation est nécessaire pour un chef de guerre heureux, et l’art de la guerre. Par-dessus tout, il comprenait la grande importance du génie de l’intuition soutenu par une notion conceptuelle scientifique claire.

Les idées de Clausewitz ont influencé les écrits militaires de Friedrich Engels, et tous deux ont profondément influencé Lénine. Le génie de Lénine réside dans le fait que ces concepts de tactique et de stratégie, avec leur intégration complexe de l’expérience, de la science et de l’art, non seulement devinrent une partie de sa pensée, mais entrèrent dans son sang. Instinctivement, rapidement, Lénine développait la stratégie et la tactique les plus efficaces, et la force de sa volonté était à la mesure de son intellect.

Ses talents de stratège et de tacticien s’épanouirent lors de la Révolution de 1905 et démontrèrent leur totale maîtrise 12 ans plus tard, dans la victoire de la Révolution d’Octobre 1917.

 

Notes

[1]Lénine, « Lettres sur la tactique », Œuvres, vol.24, p. 33.

[2]Lénine, « Notes d’un publiciste », 14 février 1920.

[3]Lénine, Œuvres, vol.35, p. 125.

[4]Lénine, « Un pas en avant, deux pas en arrière », 1904.

[5]Lénine, « Une leçon dure mais nécessaire », Œuvres, t. 27.

[6]Lénine, Œuvres, vol.27, pp. 43-44.

[7]Lénine, « Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? », Œuvres, vol.26.

[8]Lénine, « Notes d’un publiciste » (septembre 1917), Œuvres, vol. 26.

[9]Lénine, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique », Œuvres, vol.9, p. 98.

[10]Молодая Гвардия, février-mars 1924, p. 248.

[11]Gramsci, Cahier de prison 9, notes sur le Risorgimento italien.

[12]Dans ses souvenirs, Pokrovsky raconte comment les bolcheviks envoyèrent une délégation, dont Pokrovsky lui-même faisait partie, à Lénine en 1908, pour lui demander de renoncer à ses études philosophiques pour revenir à la politique pratique. Lénine refusa. (I. Deutscher, Stalin, London 1949, p. 116.)

[13]Lénine, Œuvres, vol.17, p. 284.

[14]ibid., vol.9, p. 146.

[15]Trotsky, Terrorisme et communisme.

[16]Lénine, « Contre le boycottage », Œuvres, vol.13, p. 31.

[17]Trotsky, Histoire de la Révolution russe.

[18]Lénine, Œuvres, vol.9, p. 150.

[19]ibid., vol.12, p. 17.

[20]ibid., p. 493.

[21]ibid., vol.9, p. 269.

[22]Trotsky, Histoire de la Révolution russe.

[23]Lénine, Œuvres, vol.5, p. 515.

[24]Trotsky, Lénine, Paris, PUF, pp. 143.

[25]ibid., pp. 230.

[26]Lénine, « Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? » Œuvres, vol.26, pp. 116-117.

[27]Kroupskaya, Souvenirs sur Lénine.

[28]Trotsky, Journal d’exil, Paris, Gallimard, p. 114.

[29]M. Pokrovsky, Ленин как тип революционного Вождя, 1924.

[30]Lénine, « Que faire ? », Œuvres, vol.5, p. 523.

[31]ibid., vol.35, p. 243.

[32]Lénine, « La portée du matérialisme militant », Œuvres, vol.33, p. 230.

[33]ibid., vol.31, p. 52.

[34]Lénine, « Notes d’un publiciste », Œuvres, vol.26, p. 51.

[35]ibid., vol.8, p. 530.

[36]Lénine, « Обращение к партии делегатов, принадлежавших к бывшей фракции большевиков », Полное собрание сочинений, vol. 12.

[37]Lénine, « Et les juges, que sont-ils ? », Œuvres, vol. 13, pp. 166-167.

[38]Lénine, « Liberté de critique et unité d’action ».

[39]Lénine, Œuvres, vol.11, pp. 329-330.

[40]ibid., vol.11, p. 330.

[41]Carl von Clausewitz, Vom Kriege.

[42]Carl von Clausewitz, Vom Kriege.

[43]Carl von Clausewitz, De la guerre, édition abrégée, Paris, Perrin, 1999 et 2006, p. 105.

[44]Ibid., p. 171.

[45]Ibid., p. 382.

[46]Ibid., p. 200.

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