Mwasi – Collectif Afroféministe, Afrofem, Paris, Syllepse, 2018, 128 pages.

On pourra lire un extrait du livre ici.

Dans « Transformer le silence en paroles et en actes », Audre Lorde écrivait : « Je suis de plus en plus convaincue que ce qui est essentiel pour moi doit être mis en mots, énoncé et partagé, et ce même au risque que ce soit éreinté par la critique et incompris[1]. » Afrofem, publié par le collectif afroféministe Mwasi à l’automne 2018, semble répondre parfaitement à cette nécessité de « transformer le silence en paroles et en actes ».

En paroles, déjà, puisque l’ouvrage relève de cette démarche éminemment politique qui consiste à se (ré)approprier sa propre narration. Mais en actes, aussi, puisque ce livre n’est pas qu’une prise de parole précieuse, il est aussi un outil politique nécessaire. Les membres de Mwasi l’annoncent dès les premières pages :

« Ce livre n’est pas un ouvrage théorique sur la pensée féministe noire en France, ce n’est pas non plus un ouvrage de sciences humaines[2]. »

Il est à la fois un outil de transmission, un outil d’organisation – un outil pour la lutte, en somme, afin de poser les bases de cet afroféminisme que le collectif veut résolument révolutionnaire. L’afroféminisme qu’il porte a en effet pour objectif la destruction de la suprématie blanche comme système mais aussi de la société de classes et de l’hétéro-patriarcat – qui sont intrinsèquement imbriquées dans la production des oppressions et dominations, comme cela est rappelé au fil des 125 pages de textes d’analyse, d’archives et de mobilisation.

Cette prise de parole est précieuse parce qu’elle est l’occasion – toujours trop rare – d’écrire sa propre histoire. Les membres de Mwasi ne savent que trop bien que l’histoire n’est souvent écrite que du côté des dominant·e·s et qu’il est dès lors un enjeu vital, pour les dominé·e·s, de mettre en mots leurs propres récits. De décider de leur forme, de leur rythme, de leur contenu – pour qu’enfin personne ne parle plus à leur place. Écrire son histoire c’est aussi s’inscrire dans une histoire : c’est revendiquer une filiation, se placer dans une continuité pour ne pas effacer le passé.

Depuis la fondation du collectif, les membres de Mwasi ont fréquemment rappelé que celui-ci n’était pas la première organisation de femmes noires en France. Malgré les fréquentes comparaisons avec des figures états-uniennes souvent glamourisées, sinon dépolitisées, elles ont, inlassablement, rappelé une histoire française que le sexisme et la négrophobie ont tôt fait de réduire au silence. En 1976, pendant le mouvement de libération des femmes, la Coordination des femmes noires voit le jour, à l’initiative de Maria Kala Lobé et Awa Thiam.

Cette organisation a, dès sa fondation, pour objectif de lutter contre les oppressions spécifiques dont les femmes noires sont victimes. Fondée sur un principe de (double) non-mixité de genre et de race, la Coordination pointe à la fois les manquements et les points aveugles du féminisme blanc incarné par les différentes organisations du mlf et les faiblesses des organisations antiracistes de l’époque.

Ce n’est donc pas un hasard si l’ouvrage s’ouvre et s’achève par deux discussions croisées, qui permettent de replacer l’histoire du collectif dans celle, plus longue, des luttes des femmes noires en France. Si l’enjeu n’est évidemment pas un enjeu nationaliste ou territorial, il est en revanche de refuser l’invisibilisation de ces luttes qui ont été trop souvent ignorées ou silenciées dans les récits les plus diffusés de l’histoire de la lutte des femmes et des luttes antiracistes en France. Si l’afroféminisme n’est pas né en France avec Mwasi, il n’est pas non plus né aux États-Unis.

La première discussion, avec Sharone Omankoy, cofondatrice de Mwasi – qui a quitté le collectif en 2016 – permet de revenir sur l’histoire et le contexte de sa fondation. Au départ, ce sont cinq femmes, kongolaises, féministes, qui viennent d’horizons divers et qui se rencontrent à l’occasion des mobilisations contre les violences faites aux femmes en République Démocratique du Congo. Animées par la volonté de se retrouver et de militer entre femmes noires, de mener des luttes par et pour elles-mêmes, elles fondent Mwasi en 2014. Le nom du collectif (qui signifie « femme » en lingala) est choisi en référence à ces racines communes. Il est, écrivent-elles, « le mot le plus politique et sans doute le plus poétique » pour rendre compte de leurs existences et de leurs luttes.

La seconde discussion, qui clôt l’ouvrage, est menée par Laura Nsafou[3] avec Gerty Dambury, dramaturge, metteuse en scène, romancière et poétesse. Gerty Dambury rejoint la Coordination des femmes noires un an après sa fondation, en 1977. Cette discussion est l’occasion pour elle de revenir sur cette période, sur les défis de la Coordination et ses espoirs. Elle est aussi l’occasion d’exprimer ses pensées et son point de vue sur le nouvel élan de l’afroféminisme en France auquel participe Mwasi, ainsi que sur les nouveaux outils de lutte, les nouvelles logiques d’organisation et de définition (de soi et des autres) qu’il révèle.

L’afroféminisme défendu et revendiqué par Mwasi n’est, comme ses membres l’écrivent, pas seulement une identité, mais une pratique politique. En ce sens, il ne se résume pas à une pétition de principe ou à des prises de position théoriques. Il est une manière de (se) penser, une manière d’exister et de résister dans un monde raciste, capitaliste et hétéro-patriarcal. Pour cela, il s’inscrit dans un internationalisme panafricain qui lie l’Afrique et ses diasporas – qu’elles soient afro-caribéennes ou afro-latinas, afro-américaines ou afropéennes.

Il s’inscrit également dans la lutte anticapitaliste, en la connectant radicalement aux enjeux de la lutte antiraciste, trop souvent « oubliés » par la gauche blanche. Il s’inscrit, enfin, dans un féminisme qui ne s’excuse pas de son insolence, qui ne demande pas de place à la table du féminisme blanc, et qui reconnaît et embrasse l’existence et la force des queers et trans racisé·e·s. Cet afroféminisme est celui d’une lutte pour la libération, qui revendique pour les sien·ne·s une flamboyance individuelle et collective.

Afin d’en illustrer concrètement les enjeux, les textes compilés dans l’ouvrage traitent de nombreux sujets, de la négrophobie à l’internationalisme, en passant par la lutte des classes et le ménage à la Fête de l’Huma, la place des queer et trans noir·e·s dans les luttes ou encore une analyse politique du « black love » (amour noir). Chaque texte est l’occasion, au fil des pages, de rappeler les positions politiques du collectif, de soulever les enjeux d’une lutte intersectionnelle aujourd’hui en France et d’en pointer les urgences.

Audre Lorde écrivait en 1984, au sujet du contexte états-unien :

« Dans ce pays où la différence raciale, quand elle n’est pas dite, crée une distorsion permanente du regard, les femmes Noires ont été d’une part toujours extrêmement visibles, d’autre part rendue invisibles par l’effet de dépersonnalisation inhérente au racisme. Même au sein du mouvement des femmes, nous avons dû, et devons encore, nous battre pour cette visibilité de notre Négritude, ce qui nous rend d’ailleurs extrêmement vulnérables[4]. »

Ses propos résonnent douloureusement dans le contexte français de cette fin de la décennie 2010. Le livre de Mwasi rappelle ainsi à quel point la lutte autonome est à la fois urgente, nécessaire et épuisante. Il donne à lire les différentes facettes de ce mouvement politique, ses questionnements, ses difficultés et ses défis, de manière à la fois accessible et percutante.

Le travail entrepris par les membres de Mwasi est un travail auquel les militant·e·s s’attèlent trop rarement. Dans les dernières pages du livre, Gerty Dambury le dit elle-même au sujet de la Coordination des femmes noires : « Je regrette également que nous n’ayons pas davantage écrit ». Les membres de Mwasi ont appris de leurs aînées et ont décidé de prendre la plume. Et on ne peut que s’en réjouir.

 

Notes

[1] Audre Lorde, Sister Outsider, Genève, Éditions Mamamélis, 2003, p. 39.

[2] Mwasi – Collectif afroféministe, Afrofem, Paris, Syllepse, 2018, p. 23.

[3] Laura Nsafou, écrivaine, a récemment publié le romain À mains nues (Synapse, 2017) et le livre pour enfants Comme un million de papillons noirs (Bilibok, 2017 – réédition Cambourakis, 2018). Elle est également connue pour son blog https://mrsroots.fr/.

[4] Audre Lorde, Sister Outsider, op. cit., p. 41.

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