Les Terrestres ont choisi de publier, sous la plume de Guillaume Carnino, une recension de nos travaux. Malheureusement, la forme inutilement polémique que prend celle-ci ne contribue guère à éclairer le débat. Nous nous contenterons d’une réponse brève dont l’objet est surtout de lever le malentendu que GC tente d’installer et d’inviter les lecteurs et lectrices de Terrestres à aller se faire par eux-mêmes une opinion sur le fond de nos arguments.
Mais commençons par un point de méthode. L’ennui est de mauvais conseil. Pourquoi GC s’inflige une lecture « aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien » de textes « qui ne passeront probablement pas à la postérité » ? C’est difficile à comprendre. En revanche, cela explique l’acrimonie de sa réponse, comme si nous étions coupables du mauvais moment qu’il a passé… Nous déclinons toute responsabilité à l’égard de ce temps mal utilisé.
Sur le fond, maintenant, quelques éléments de réponse. GC écrit : « Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? », et dénonce le fait que nous verrions « dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante ». Il passe à côté de l’argument. Oui, le rattrapage industriel de la Chine est désastreux sur le plan écologique ; oui, le système de crédit social sert aussi à la surveillance politique ; oui, TEMU promeut un modèle consumériste et aliénant ; oui, la dictature, c’est mal….
Mais pourquoi prenons-nous la peine de discuter de ces expériences comme nous examinons la planification française après la Seconde Guerre mondiale, le New Deal rooseveltien, le plan Meidner de socialisation de l’investissement en Suède, l’histoire du fédéralisme, les techniques de comptabilité écologique ou le droit environnemental ? GC n’en dit rien. Il passe sous silence l’essentiel, à savoir notre méthode, celle des utopies institutionnelles, pourtant clairement explicitée dans un interlude dédié[1]. Or, c’est le pivot du livre. Si l’on ne la comprend pas, tous les exemples invoqués deviennent mécaniquement des arguments à charge, puisque c’est dans le même réel que nous critiquons que nous puisons des pistes pour le dépasser.
La démarche est la suivante. En nous appuyant sur la méthode comparatiste en sciences sociales et en prolongeant la méthode des utopies réelles d’Erik Olin Wright[2] nous proposons de chercher dans des expériences historiques ou contemporaines des dispositifs susceptibles d’être réagencés de manière à engager la bifurcation écologique. Libre à GC de penser qu’un ordre institutionnel radicalement nouveau puisse surgir ex nihilo.
Nous sommes convaincus du contraire. Notre parti pris est réaliste. La nouveauté naît de la recombinaison. À nous d’ouvrir ses potentialités. S’il y a un désaccord fondamental, il se situe à ce niveau. Engager cette discussion épistémologique et stratégique sur la genèse d’un ordre politico-économique écologique serait plus utile que de nous peinturer en amoureux des dictatures et en négationnistes des désastres du développement asiatique.
Sur le reste du texte, nous n’avons pas grand-chose à ajouter. La multiplication des exemples est édifiante et nous reconnaissons aux historiens de l’environnement le mérite de documenter bien mieux que nous la folie destructrice du capitalisme. Nous n’avons aucun désaccord sur le caractère insoutenable du développement numérique actuel tant du point de vue de l’extraction de minerais que de la consommation d’énergie. Et comme nous l’écrivons, nous sommes favorables à un rationnement et une discrimination dans les usages du numérique, à la mesure de la décroissance matérielle nécessaire pour se conformer à une empreinte soutenable dans le cadre d’une planification écologique en nature d’ensemble[3].
Ceci n’est en rien contradictoire avec l’idée selon laquelle les technologies numériques offrent des moyens de connaissance et de traitement de l’information et peuvent contribuer à une gestion démocratique du métabolisme social, à l’instar de la revue en ligne Terrestres. Non que la technique humaine puisse maîtriser pleinement la nature, mais simplement parce que notre espèce n’a d’autre moyen qu’un rationalisme tempéré pour trouver une voie hors du capitalocène, c’est-à-dire de constituer une architecture institutionnelle qui fasse de la nature un acteur social gouverné par ses propres règles[4].
Concernant la Chine : le mouvement social allemand a organisé en mars dernier une intéressante conférence de plusieurs jours intitulée « La Chine et nous »[5]. Les fondations Rosa Luxemburg (proche de Die Linke) et Heinrich Böll (proche des Verts), Attac Allemagne, des syndicats et d’autres organisations de la société civile ont débattu des enjeux soulevés par le modèle chinois du point de vue « de la paix, des droits humains et de la transformation socio-écologique ». Rien de tel en France, à notre connaissance, hélas.
La présentation de la conférence est critique envers la Chine, tout en prenant au sérieux – comme le faisaient les marxistes classiques avec le fordisme – le fait qu’il faut discuter des évolutions contemporaines du capitalisme pour donner prise à sa transformation révolutionnaire. L’alternative est de s’enfermer dans des expériences locales et d’appeler sur le mode de l’incantation à leur généralisation. Une tendance très présente dans les mouvements écologistes (supposés) « radicaux » en France. C’est oublier que le macro n’est pas la même chose que le micro en plus grand : les échelles de la politique comptent, un point sur lequel nous insistons dans notre livre.
Si le mouvement social allemand s’intéresse de près à la Chine, au demeurant, c’est parce que celle-ci s’est transformée en quelques années de client à principal rival de l’Allemagne, dans le secteur automobile notamment, mettant en lumière les décisions désastreuses de la bourgeoisie allemande en matière de maintien d’un modèle productif insoutenable à tous points de vue. Les syndicats doivent expliquer à leur base comment on en est arrivé là, et surtout que faire à présent.
C’est là qu’on entre dans le « dur » de la bifurcation écologique : comment repenser la division internationale du travail et la coopération ? Quelle structure du marché du travail et quelles qualifications pour les salarié.e.s à l’avenir ? Sans réponse à ces questions, en Allemagne et ailleurs, on ne convaincra jamais les classes populaires de la nécessité de la bifurcation. On peut bien sûr préférer créer une ZAD et s’imaginer qu’on y invente un nouveau monde, mais le réel ne s’y cantonne pas. Il faut connecter les ZAD et autres expériences « préfiguratives » du même type avec une pensée de l’État, de son rôle dans la transition vers un au-delà du capitalisme.
Ces questions relatives aux transformations structurelles de nos économies sont en partie prises en charge par le secteur de l’écologie contemporaine qui élabore des scénarios de bifurcation : l’association Négawatt et le Shift Project notamment. Ce secteur se borne toutefois à décrire ce qu’il faut faire pour revenir aux limites planétaires, mais non comment on y parvient.
C’est volontaire : Négawatt ou le Shift privilégient une position de neutralité par rapport aux dimensions politiques de la bifurcation, supposée rendre leurs propositions plus convaincantes aux yeux du plus grand nombre, par-delà le clivage gauche-droite. Que l’on s’accorde ou non avec cette stratégie, la question du comment reste entière, et l’un des objectifs de notre livre est de construire une discussion à ce propos.
Difficile de s’engager plus loin sur un texte donneur de leçons sur des sujets sur lesquels portent par ailleurs nos propres travaux, comme par exemple l’échange écologique inégal[6], un texte approximatif qui met dans notre bouche une citation que nous faisons du Financial Times (« le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide »)[7], un texte borné qui croit que citer positivement sur un point particulier un auteur empêche d’être en désaccord frontal sur son orientation générale (Hayek, en l’occurrence)… Au final, ce compte rendu n’engage pas le dialogue, mais le sabote. C’est dommage.
GC a cependant raison sur un point essentiel : « Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance ». Autrement dit, le constat écologique est connu, ce qui manque, c’est la capacité de bifurquer. Notre contribution à ce problème est la méthode des utopies institutionnelles et les principes de la planification écologique. Quelle est celle de GC ? La litanie des désastres et la réification de la technique glorifient l’impuissance. Nous choisissons la politique.
Notes
[1] Cédric Durand and Razmig Keucheyan, Comment Bifurquer. Les Principes de La Planification Écologique, Zones (La Découverte, 2024), 113–17.
[2] Erik Olin Wright, Utopies réelles, trans. Vincent Farnea and Joao Alexandre Peschanski (La Découverte, 2017).
[3] Durand et Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, op. cit. ; Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver La planète? (Éditions Amsterdam, 2025).
[4] Michel Aglietta and Étienne Espagne, Pour une écologie politique : au-delà du capitalocène (Odile Jacob, 2024).
[5] Voir https://www.attac.de/china-konferenz/startseite
[6] Althouse J, Cahen-Fourot L, Carballa-Smichowski B, Durand C, Knauss S. Ecologically unequal exchange and uneven development patterns along global value chains. World development. 2023 Oct 1; 170:106308.
[7] Amanda Chu et al., “The Energy Transition Will Be Volatile,” Energy Source, Financial Times, June 29, 2023, https://www.ft.com/content/86d71297-3f34-48f3-8f3f-28b7e8be03c6; Durand et Keucheyan, op. cit.
