Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Paris, Gallimard, 2014.

« L’amie prodigieuse ? C’est fou, le nombre de ventes de ce livre » m’a dit le libraire, alors que je lui tendais le troisième tome de la saga. Ca ne ressemblait pas à un compliment. Une série contemporaine, qu’on trouve dans tous les Relay, ce n’est pas très sérieux, ça fait un peu littérature de bas étage.

Sans vouloir faire l’apologie de tout ce qu’on peut trouver dans un Relay, croire que la littéraire contemporaine ne présente aucun intérêt (d’autant plus lorsque, facteur aggravant, elle connaît un succès populaire) relève du cliché snob. Autre poncif : la littérature engagée ou politique, politisée, politisante n’existerait plus. Fini le temps de Sartre et d’Aragon. Sartre est mort, certes, mais non pas la littérature qui peut nous donner l’envie de comprendre et de changer le monde. C’est pour rendre justice à cette littérature contemporaine, à sa portée politique qui, quand bien même elle ne prendrait pas les formes explicites de l’engagement intellectuel ou du pamphlet engagé, peut se révéler extraordinairement stimulante, que nous lançons cette chronique mensuelle.

Passons sur le mystère qui entoure la saga, puisque la véritable identité d’Elena Ferrante n’est pas connue, même si d’aucuns se sont passionnés pour savoir si l’auteure n’était pas en réalité un homme –ou un groupe d’hommes. Ce pseudonyme, au-delà du choix privé de l’auteure, a un intérêt tout littéraire. L’auteure prétend s’appeler Elena Ferrante et la narratrice, qui raconte sa propre histoire (et celle de son « amie prodigieuse ») s’appelle Elena. Un nom, un titre : l’illusion romanesque commence avant même que le livre ne soit ouvert.

Les trois tomes publiés en français (L’amie prodigieuse, Le nouveau nom, Celle qui fuit et celle qui reste –un quatrième et dernier tome devrait paraître en octobre racontent l’histoire de Lila et d’Elena, leur enfance, leur adolescence, puis leur maturité. Pour beaucoup, alors que les premiers tomes sont plus intimistes, le troisième, qui se déroule dans l’Italie de la fin des années 1960 et des années 1970, qui fait une large place à l’agitation politique, aux heurts entre fascistes et communistes, aux Brigades rouges, etc, serait plus historique et politique. Mais dès le premier tome, L’amie prodigieuse dépasse l’échelle individuelle.

L’histoire de L’amie prodigieuse, c’est d’abord celle de ce quartier populaire de Naples, de ses multiples figures et de leurs multiples destins, Lila et Elena au premier plan, mais aussi Gigliola, Enzo, Pasquale et bien d’autres. Un quartier d’emblée marqué par la violence des règles et de la hiérarchie sociale, où on apprend à respecter et à craindre les riches frères Solara et à mépriser la famile Cappuccio, celle de la veuve folle qui lave les escaliers dans le vieux quartier, à parler en italien à l’école et en dialecte chez soi. Un quartier qui a lui-même sa place dans la hiérarchie du monde social, une révélation qui frappe violemment les protagonistes lorsqu’ils s’aventurent dans les quartiers chics, par la Via Chiaia : « Ce fut comme une frontière. Je me souviens d’une foule dense de promeneurs et d’une différence qui était humiliante. » C’est par rapport à ce quartier et à ses lois, en s’y soumettant ou en les combattant, en fuyant ou en restant que chaque personnage de L’amie prodigieuse tente de construire sa vie.

Lina et Elena paraissent a priori antithétiques. Leurs chemins se séparent à partir du moment où la famille d’Elena accepte qu’elle aille au collège, contrairement à celle de Lina. Lorsqu’elle insiste trop, son père finit par la jeter par la fenêtre. Elena, désireuse de plaire, douée socialement, parvient à force d’acharnement à mener de grandes études, à aller au collège, au lycée, puis à l’École Normale Supérieure de Pise, à faire paraître un roman et à publier des articles. Lina, elle, extrêmement talentueuse mais farouche, éternelle rebelle, invente et détruit tout sur son passage : elle invente des chaussures, épouse un riche épicier, tient un magasin, quitte sa vie confortable, travaille comme ouvrière, s’implique dans des luttes sociales, devient finalement ingénieure… Si bien qu’Elena entretient un complexe permanent vis-à-vis de son amie : tout ce qu’elle fait, Lina, Elena en est persuadée, l’aurait mieux fait.

Elena et Lina représentent deux incarnations d’une même quête, celles de deux femmes qui cherchent à maîtriser leur destin. Leurs chemins, si différents en apparence, illustrent les formes de la lutte de femmes issues d’un milieu populaire contre la violence sociale et sexuelle du monde qui les entoure. Quelquefois L’amie prodigieuse semble pouvoir se lire comme une mise en roman des analyses de Bourdieu. Si la lutte des classes, à l’usine, la différence des milieux sociaux est perpétuellement présente, notamment à travers le parcours scolaire d’Elena. Chacun de ses progrès scolaires implique une entrée dans un nouveau monde, plus attrayant, mystérieux, mais aussi plus difficile et terrifiant que le précédent. Un parcours de transfuge de classe qui lui donne des satisfactions mais aussi souvent l’impression décourageante de n’être toujours que presque arrivée, puisque ce qui est effort chez elle est naturel chez les autres.

Une des scènes les plus frappantes sur cette opposition de capital, culturel et social, est peut-être celle de la soirée chez la professeure, Mme Galiani, où se rendent Lila et Elena. Cette fois-ci, c’est Lila qui se rend compte que ce qui fait sa supériorité dans son propre milieu – son mariage très jeune avec un riche commerçant, son type de beauté, d’intelligence, n’a aucune valeur dans ce milieu cultivé : « On ne voulait pas d’elle. On ne voulait rien savoir de ce qu’elle était. » Elle ne peut lutter contre cette violence symbolique que par une autre violence symbolique, en se moquant des manières de ces bourgeois, en déconstruisant les mécanismes de leur supériorité : « Tout ça parce qu’ils sont nés au milieu de ces choses-là. Mais ils n’ont pas une idée dans le crâne qui soit vraiment à eux, pas une qu’ils se soient donné la peine de penser. »

De même, L’amie prodigieuse nous rappelle sans cesse la pertinence du slogan féministe « Le privé est politique ». Le milieu cultivé d’Elena ne vaut pas mieux que le monde populaire de Lina : les deux amies sont confrontées sans cesses, dès leur enfance à la brutalité masculine (agressions, viols, coups, grossesse non désirée, travail domestique, etc.), la brutalité physique n’étant que la face explicite d’une brutalité morale, qui nie sans cesse leur droit et leur accès à l’intelligence.

La catégorisation facile (et fascinante : « Et toi, tu es plutôt une Lina ou une Elena ? ») des héroïnes est sans cesse remise en cause par le roman. Car nous ne connaissons Lina que par le regard d’Elena, regard qui paraît quelquefois déformé, incomplet, quand soudain des réactions, des événements, la surprennent et nous surprennent aussi.

L’écriture précise, mais distanciée, de ce récit, sans profusion de sentiments, sans effets de style autre que le découpage narratif (retours en arrière, anticipations) correspond tout à fait au personnage d’Elena, finalement tout aussi mystérieux que celui de Lina, un personnage tendu en permanence par l’effort désespéré de tout contrôler – effort pour s’extraire de son milieu populaire, effort pour s’adapter à un autre milieu cultivé, effort pour résister à sa condition de femme mariée au foyer. Peut-être Lina, l’insaisissable, l’incontrôlable Lina, pour laquelle la narratrice éprouve autant d’amour que de haine, symbolise-t-elle pour Elena le monde qui l’effraie, le quartier qu’elle ne peut effacer, la partie d’elle-même qu’elle ne peut pas domestiquer.

 

Illustration : photo de Mario Cattaneo.

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