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Dans son livre intitulé Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme (Lux, 2020), l’ethnographe Kristen Ghodsee raconte une blague populaire dans de nombreuses langues d’Europe de l’Est :

Au milieu de la nuit, une femme crie et saute hors du lit, les yeux remplis de terreur. Son mari, surpris, la voit courir vers la salle de bains et ouvrir l’armoire à pharmacie. Elle court ensuite à la cuisine et inspecte l’intérieur du réfrigérateur. Elle ouvre finalement une fenêtre et regarde dans la rue. Il prend une profonde inspiration et retourne au lit. « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » dit son mari. « Que s’est-il passé ? » « J’ai fait un terrible cauchemar », dit-elle. « J’ai rêvé que nous avions les médicaments dont nous avions besoin, que notre réfrigérateur était plein de nourriture et que les rues à l’extérieur étaient sûres et propres. » « Comment ça peut être un cauchemar ? » La femme secoue la tête et frissonne. « Je croyais que les communistes étaient revenus au pouvoir. »

Des centaines de millions d’Européen·nes de l’Est, y compris celleux qui étaient nombreux·ses à détester la réalité politique derrière le rideau de fer, affirment que leur niveau de vie de base était plus élevé sous le socialisme autoritaire que sous le capitalisme de marché contemporain. Suivant leur exemple, le livre de Kristen Ghodsee part du principe que certains aspects de la vie étaient meilleurs sous le socialisme d’État du XXe siècle qu’ils ne le sont aujourd’hui, même si d’autres, bien sûr, étaient pires. Reconnaitre les mauvais côtés n’implique pas d’ignorer les bons, affirme Kristen Ghodsee. On peut à la fois reconnaître les horreurs de la police secrète et le confort d’un solide filet de sécurité sociale.

L’une des caractéristiques les plus positives du socialisme d’État, soutient Kristen Ghodsee, est qu’il a donné aux femmes une indépendance économique par rapport aux hommes. Les femmes des anciens pays soviétiques n’ont peut-être pas pu participer à des élections libres ou se procurer divers biens de consommation mais elles se sont vu garantir une éducation publique, des emplois, un logement, des soins de santé, un congé de maternité, des allocations familiales, une crèche ou une garderie, etc. Cette situation a non seulement libéré les femmes et les hommes des angoisses et des pressions du capitalisme du « sauve-qui-peut », mais a également signifié que les femmes étaient beaucoup moins susceptibles de dépendre de leurs partenaires masculins pour la satisfaction de leurs besoins fondamentaux.

Les relations amoureuses des femmes hétérosexuelles avec les hommes étaient par conséquent moins limitées par des considérations économiques et souvent plus égalitaires. Comme l’écrit Kristen Ghodsee dans son livre :

Lorsque les femmes disposent de leurs propres sources de revenus et que l’État garantit la sécurité sociale pour la vieillesse, la maladie et l’invalidité, les femmes n’ont aucune raison économique de rester dans des relations abusives, insatisfaisantes ou malsaines. Dans des pays comme la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Allemagne de l’Est, l’indépendance économique des femmes a donné naissance à une culture dans laquelle les relations personnelles pouvaient être libérées des influences du marché. Les femmes n’étaient pas obligées de se marier pour l’argent.

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Meagan Day : Dans les anciens pays socialistes, les femmes sont aujourd’hui beaucoup plus susceptibles de travailler dans les domaines de la science, de la technologie et de l’ingénierie que leurs homologues occidentales. Pourquoi ?

KRG : C’est le résultat de l’éducation et de la formation des femmes dans ces domaines sous le socialisme d’État.

À l’heure actuelle, la Bulgarie et la Roumanie ont le pourcentage le plus élevé de femmes travaillant dans le secteur des technologies dans l’UE. La raison en est que des politiques ont permis aux femmes d’entrer dans des domaines qui, en Occident, sont restés dominés par les hommes. Les gouvernements socialistes ont déployé des efforts constants, dès les années 1930 en Union soviétique et les années 1950 en Europe de l’Est, pour intégrer les femmes dans des secteurs de l’économie auparavant dominés par les hommes : le droit, la médecine, l’université et la banque. Les femmes ont même été formées dans l’armée, comme pilotes, tireurs d’élite et parachutistes.

Dans le socialisme du 20e siècle, une nouvelle division du travail entre les sexes est cependant apparue. Les économies socialistes valorisaient le travail dur et physique par rapport à ce que nous considérons comme un travail de col blanc. Les hommes étaient plus susceptibles de faire le premier et les femmes le second.

Le travail des hommes avait tendance à être mieux rémunéré. Mais une fois encore les salaires n’ont pas tellement d’importance lorsque l’État fournit un large éventail de services sociaux. L’État garantit l’emploi, le logement, la santé, l’éducation ainsi que la garde des enfants et les congés de maternité payés. Les femmes n’étaient pas aussi bien payées que les hommes, mais elles jouissaient d’une plus grande indépendance économique vis-à-vis des hommes qu’aujourd’hui.

Les féministes des pays socialistes d’État, et je devrais mettre le terme « féministe » entre guillemets, car elles étaient en fait des militantes de la cause des femmes, ont compris que les femmes avaient des besoins différents de ceux des hommes et elles ont essayé de mettre en œuvre des politiques pour répondre à ces besoins. Nous ne parlons pas de l’égalité des sexes ou de l’égalité sexuelle exactement de la manière dont les féministes occidentales de la deuxième vague l’ont formulée. L’idée est plutôt que les hommes et les femmes apportent une contribution précieuse à la société mais qu’ils le font de manière différente. Le rôle des femmes en tant que mères était souvent considéré comme acquis. De nombreuses mesures politiques  ont été mises en place dans ce but  par l’État pour résoudre les problèmes d’équilibre entre le travail et la famille qui se posent encore aujourd’hui aux femmes en Occident.

 

MD : Les gouvernements socialistes d’État ont tenté de socialiser non seulement la santé, le logement et l’éducation, mais aussi le travail domestique et la garde des enfants. En quoi consistait cet effort ?

KRG : L’idée de socialiser le travail domestique pour le valoriser remonte à l’utopiste socialiste Flora Tristan, en France, dans les années 1840. Des décennies plus tard, la socialiste allemande Lily Braun a proposé l’idée de ce qu’elle a appelé l’assurance maternité et la socialiste allemande Clara Zetkin a développé plus complètement l’idée de socialiser les soins aux enfants et les travaux ménagers.

Cette théorie est devenue une réalité après 1917 en Union soviétique, avec le soutien de Lénine et surtout d’Alexandra Kollontaï, qui dirigeait le Commissariat du Peuple à l’Assistance Publique. En créant des « maisons d’enfants », Kollontaï a tenté de mettre en place la socialisation de la garde des enfants. Elle voulait créer des cantines publiques où les gens pourraient manger, des blanchisseries publiques et également créer des coopératives de raccommodage parce qu’à l’époque le raccommodage était une corvée importante que les femmes devaient faire à la maison ; elle pensait que ce serait plus efficace ce travail était fait collectivement tout en réduisant ainsi la charge individuelle.

Cette tentative eut lieu au début des années 1920. Le problème est que l’État soviétique n’était pas assez riche et s’est effondré. Toutes ces lois ont été annulées en 1936 parce que Staline a essentiellement dit : « Nous devons prendre nos ressources et les canaliser vers l’économie industrielle et il est beaucoup plus abordable pour nous que ces femmes fassent ce travail à la maison gratuitement. » Mais le plus important est que cette orientation politique que Kollontaï a tenté de mettre en pratique dans les années 1920 a refait surface en Europe de l’Est après 1945.

 

MD : Quel effet ces changements structurels ont-ils eus sur les relations entre les hommes et les femmes dans les pays socialistes ? Je pense à un exemple tiré de ton livre dans lequel les hommes ont observé que les femmes en Allemagne de l’Est étaient plus difficiles à séduire avec un bon salaire. « Il fallait être intéressant », se rappelle un homme.

KRG : Nous constatons que lorsque les femmes jouissent d’une indépendance économique vis-à-vis des hommes dans la mesure où elles peuvent subvenir aux besoins des enfants hors du mariage, qu’elles ont un emploi, qu’elles bénéficient d’une pension, qu’elles ont accès à un logement et que leurs besoins fondamentaux, comme les services publics et la nourriture, sont subventionnés, elles ne restent pas dans des relations insatisfaisantes. Si elles ont la possibilité de partir, elles ne restent pas avec des hommes qui ne les traitent pas bien.

Si un homme hétéro souhaite avoir une relation avec une femme, il n’est pas si facile d’obtenir une femme en lui offrant une sécurité financière qu’elle n’a pas ou en lui achetant quelque chose dont elle a besoin. Il doit être gentil, attentif et séduisant. Il s’avère que lorsque les hommes doivent être « intéressants » pour attirer les femmes, ils le sont. Ils finissent par devenir de meilleurs hommes. Ce n’est pas un concept si difficile à comprendre. Je ne sais pas pourquoi les gens trouvent cette idée géniale.

Encore une fois, je tiens à ne pas idéaliser la vie derrière le Rideau de Fer. Il y avait évidemment des aspects très négatifs. Mais, d’autre part, l’émancipation économique des femmes a eu des effets sociaux clairement positifs. Ces mêmes effets sociaux, nous pouvons les observer aujourd’hui dans des pays plus sociaux-démocrates comme la Suède, la Norvège ou le Danemark.

 

MD : Les féministes occidentales sont très attachées au projet de réformer ou de civiliser les hommes de manière individuelle. Ce n’est pas nécessairement un mauvais objectif dans la mesure où le comportement des hommes pose souvent de réels problèmes aux femmes. Que ce comportement soit le problème numéro un des femmes est une autre question. Mais même si vous pensez que c’est le cas et si la lutte contre le comportement des hommes est votre principal projet politique, alors ce que cette histoire nous montre, c’est que les changements économiques structurels peuvent en fait être le meilleur moyen d’y parvenir.

KRG : Je suppose que pour beaucoup de gens la mission civilisatrice individuelle semble plus réalisable que le changement structurel et ils/elles se sentent donc obligé-es de concentrer leur énergie dans cette direction. Je pense  néanmoins que dans une culture où les femmes ont plus d’opportunités économiques, les hommes s’auto-civilisent d’une certaine manière parce qu’ils réalisent que s’ils veulent avoir des relations avec des femmes ils ne peuvent pas être abusifs, ils ne peuvent pas prendre les femmes pour acquises.

Il y avait de brillantes féministes socialistes dans les années 1970, des personnes comme Silvia Federici et d’autres, qui soutenaient que des changements structurels majeurs réorganiseraient les relations entre les hommes et les femmes. Ce qui s’est passé, c’est que, comme l’a écrit Nancy Fraser, le féminisme a été largement coopté par le capitalisme néolibéral. Nous nous sommes donc retrouvé(e)s avec une sorte de féminisme « lean-in » à la Sheryl Sandberg, qui se concentre sur la réussite individuelle et la création de conditions permettant à une poignée de femmes d’être aussi riches qu’une poignée d’hommes.

L’idée d’un féminisme socialiste s’est évaporée avec le retour de bâton général contre le marxisme et la montée du néolibéralisme. Voici la réalité à laquelle nous sommes confronté-es aujourd’hui.

 

MD : Vous avez écrit que l’effondrement du socialisme d’État en Europe de l’Est « a créé un laboratoire parfait pour étudier les effets du capitalisme sur la vie des femmes ». Dans ce passage, vous documentez certains des effets les plus durs : « Aujourd’hui, les épouses russes achetées par correspondance, les travailleuses du sexe ukrainiennes, les nounous moldaves et les bonnes polonaises inondent l’Europe occidentale. Des hommes sans scrupules collectent les cheveux blonds de pauvres adolescentes biélorusses pour les perruquiers de New York. À Saint-Pétersbourg, les femmes fréquentent des académies pour devenir des chasseuses de bon parti. Prague est l’épicentre de l’industrie pornographique européenne. Les trafiquants d’êtres humains rôdent dans les rues de Sofia, Bucarest et Chișinău à la recherche d’infortunées jeunes filles qui rêvent d’une vie plus prospère en Occident ».

Les occidentaux et les occidentales sont souvent conscient-es de l’appauvrissement des femmes dans les anciens États soviétiques et de l’intensification de l’oppression sexiste qui en résulte. Mais lorsque la question se pose de savoir pourquoi, je pense que l’explication par défaut est que c’est la faute du communisme. Votre livre soutient que c’est en fait la faute du capitalisme. Alors pourquoi le capitalisme, et non le socialisme, est-il à blâmer pour cette situation ?

KRG : Le démantèlement du socialisme d’État s’est traduit par la privatisation et la liquidation des entreprises publiques et par l’érosion de l’État-providence. De nombreux avantages pour les femmes ont disparu : congés de maternité payés, centres pour enfants, crèches et jardins d’enfants, allocations familiales, etc. Les femmes ont été laissées à la merci du marché capitaliste et, dans le même temps, renvoyées à la maison en étant contraintes d’assumer le travail domestique de manière non rémunérée.

Dans le cadre de nos enquêtes et de nos recherches, de nombreuses femmes d’Europe de l’Est racontent qu’elles avaient plus d’opportunités sous le socialisme d’État. En dépit du manque de biens de consommation, des restrictions de voyage, de la censure et de la police secrète, elles disent avoir eu plus d’opportunités dans la vie.

 

MD : D’accord, le capitalisme n’a pas bien traité les femmes des pays pauvres. Mais qu’en est-il des femmes vivant sous le capitalisme dans les pays occidentaux plus riches ? Est-ce que cela fonctionne pour nous ?

KRG : La structure historique particulière du capitalisme fait que les employeurs n’embauchent une femme que si elle est moins chère qu’un homme. Cela s’explique, entre autres, par le fait que les femmes sont susceptibles de s’absenter de leur travail pour effectuer des tâches à leur domicile, en particulier lorsqu’elles ont des enfants. Pourquoi employer une personne peu fiable si vous ne pouvez pas lui verser un salaire inférieur ?

On aboutit à ce cercle vicieux où le travail domestique est nécessaire mais non rémunéré, si bien que quelqu’un doit se retirer de la vie active pour le faire et cette personne est toujours celle qui gagne le salaire le plus bas, ce qui renforce l’idée qu’elle peut et doit être payée moins. Dans le capitalisme, il existe donc un équilibre dans lequel les femmes sont désavantagées de manière permanente sur le marché du travail.

Les féministes socialistes ont toujours affirmé que la seule façon de résoudre structurellement ce problème dans un marché du travail capitaliste est que l’État intervienne et fournisse un soutien social au travail domestique.

Pour un certain nombre de raisons, le travail de prise en charge des personnes âgées ou malades, et certainement des enfants, incombe souvent aux femmes. Puisque ce travail doit être fait, les sociétés ont deux options : soit elles réduisent la charge du travail de soin sur les femmes en le transférant de l’individu à la société soit elles le dévalorisent complètement et le repoussent dans la sphère privée où les femmes le font gratuitement.

Si vous voulez réduire les impôts des super riches, si c’est votre priorité, vous allez pousser tout ce travail dans la sphère privée. Une autre possibilité est de le déplacer dans la sphère publique. Soins de santé universels, garde d’enfants, éducation publique. Les super riches de ce pays utilisent l’État pour promouvoir leurs intérêts, pourquoi les gens ordinaires ne feraient-ils pas de même ? Il existe dans le monde entier des pays dotés de solides filets de sécurité et ils ne glissent pas pour autant vers le goulag.

 

MD : Il me semble que l’un des objectifs de ton livre est de remettre en question les idées occidentales, non seulement sur le genre et le socialisme, mais aussi sur la vie sous le socialisme d’État en général. Comment les Occidentaux imaginent-ils la vie sous le socialisme d’État et dans quelle mesure le stéréotype manque-t-il la cible ?

KRG : Nous ne devons pas ignorer les purges, les goulags et la violence d’État mais il faut bien comprendre que ce n’était pas toujours comme ça. Il y a des centaines de millions de personnes en vie aujourd’hui qui ont grandi sous le socialisme et qui en ont une impression très différente. J’ai effectué des travaux de terrain en Europe de l’Est pendant vingt ans en tant qu’ethnographe et je connais beaucoup de personnes qui vous diront que la vie était beaucoup plus nuancée et complexe et pas aussi majoritairement négative que les Occidentaux l’imaginent. Il est évident que tout le monde ne défilait pas en costume Mao avec le crâne rasé, ne mourait pas de faim dans les rues ou ne mendiait pas pour une paire de jeans.

Les jeunes d’aujourd’hui qui viennent aux idées socialistes sont bombardé-es de vieux récits sur les crimes socialistes du 20ème siècle en Europe de l’Est. Si vous parlez de santé publique, les gens se mettent à crier aux purges et aux goulags. Nous devons être capables d’avoir une conversation nuancée, réfléchie et enrichissante sur le passé. La réaction anticommuniste viscérale en cours aux États-Unis et un peu partout dans le monde rend cette conversation difficile. J’espère que mon livre facilitera les choses de ce point de vue.

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Kristen R. Ghodsee est professeur d’études russes et d’Europe de l’Est et membre du groupe d’anthropologie de l’Université de Pennsylvanie. Elle a publié six ouvrages sur le genre, le socialisme et le postsocialisme en Europe de l’Est, dont Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Elle mène ici un entretien avec Meagan Day, rédactrice de Jacobin.

Cet entretien a d’abord été publié par Jacobin puis traduit de l’anglais (États-Unis) par Christian Dubucq.

Photo: Agnieszka Holland

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