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Le principal tort de Clara Zetkin (1857-1933) – et la principale raison pour laquelle elle est si souvent oubliée aujourd’hui – est probablement d’avoir toujours été trop révolutionnaire pour les féministes et trop féministe pour les révolutionnaires.

Elle est pourtant celle qui a inventé la Journée internationale des droits des femmes, en 1910, qui continue à être célébrée dans le monde entier tous les 8 mars. Parmi ses autres faits d’arme, elle a été députée pendant treize ans au Parlement allemand, a dirigé pendant vingt-cinq ans une revue d’éducation populaire à destination des ouvrières, a joué un rôle décisif dans la fondation des Partis communistes français et allemand, a été une proche amie et une alliée de Rosa Luxemburg et d’Alexandra Kollontaï, et l’une des premières à théoriser le fascisme et les dominations croisées classe/race/genre à travers des analyses époustouflantes de modernité.

À travers des lettres, aussi bien intimes que de stratégie politique, des discours et des textes théoriques signés de Clara Zetkin ; mais aussi une courte biographie et des textes rédigés sur elle par des auteurs aussi variés que Louis Aragon et Angela Davis, ce livre publié par les éditions Hors d’atteinte donne à voir bien des facettes d’une femme communiste, révolutionnaire, antifasciste et féministe, soucieuse d’égalité et de justice, courageuse et déterminée à se battre « partout où il y a de la vie ».

Travail féminin et organisation syndicale

Article paru dans Die Gleichheit le 1er novembre 1893[1]

Comme on le sait, le congrès de Cologne[2] devra traiter de l’organisation syndicale ou, plus exactement, des rapports entre les mouvements politique et syndical. Cette question est mise à l’ordre du jour à la demande expresse des milieux syndicaux. Malheureusement, le nombre de syndicats a diminué ces derniers temps et, dans d’autres circonstances, l’attitude du mouvement politique à l’égard du syndicalisme a été rendue responsable de cette situation au sein du mouvement syndical. La presse politique ouvrière a rejeté ces reproches, les considérant, à notre avis à juste titre, comme infondés, et a salué le fait que le congrès de Cologne dissipe la méfiance qui existe du côté des syndicats en abordant à nouveau ce problème.

II est certain que le travail féminin joue un rôle croissant dans tous les pays à production capitaliste. Le nombre de secteurs industriels dans lesquelles les femmes sont désormais exploitées augmente d’année en année. Et les secteurs déjà ouverts aux femmes depuis longtemps en emploient de plus en plus. Le nombre de femmes salariées augmente constamment, non seulement dans l’absolu, mais aussi relativement à celui des hommes. Certains secteurs – par exemple le textile – sont quasiment dominés par le travail des femmes, qui fait reculer et supplante constamment celui des hommes. Même, et pour des raisons évidentes, dans les périodes de récession économique comme celle que nous traversons actuellement, le nombre de travailleuses a augmenté relativement et dans l’absolu, tandis que celui des travailleurs a régressé. […]

Selon le professeur viennois J. Singer, la population active de l’Allemagne compte ces dernières années cinq millions de femmes. Le recensement du commerce de 1882 établit que l’Allemagne compte, sur un total de 7 340 789 salariés, 1 509 167 femmes[3], soit 20,6 %, ce qui signifie que sur 100 salariés, on dénombre dans l’industrie et le commerce près de 21 femmes.

L’importance croissante du travail féminin dans l’industrie ressort aussi très clairement dans les derniers rapports annuels des inspecteurs d’usine […], sans compter les femmes employées dans l’industrie domestique et minière, etc.

Ces chiffres ne donnent qu’une idée approximative de l’ampleur qu’a prise le recours à la main-d’œuvre féminine. Ils ne tiennent pas compte des milliers de femmes travaillant dans des entreprises non « protégées » par la loi et échappant par conséquent à l’inspection des usines. Les femmes qui s’exténuent en travaillant à domicile sont aussi très nombreuses.

On a insisté ici à plusieurs reprises sur les raisons de ce recours croissant à la main-d’œuvre féminine : son faible coût et le perfectionnement tant des moyens que des méthodes de production. La machine automatique, qui bien souvent n’a même pas besoin de réglage et travaille avec la force d’un géant ainsi qu’une habileté, une rapidité et une précision fabuleuses, rend inutile le travail musculaire et savant. L’entrepreneur capitaliste peut dès lors embaucher des femmes là où il devait jadis employer des hommes. Et il les préfère, car la main-d’œuvre féminine est bon marché, meilleur que celle des hommes.

Bien que, dans la plupart des cas, la capacité productive des travailleuses ne soit nullement inférieure à celle des hommes, la différence entre leurs salaires est considérable. Très souvent, les premiers ne représentent que la moitié, voire un tiers des seconds. […]

En Hesse, en Bavière, en Saxe, en Thuringe, dans le Wurtemberg… autrement dit dans tous les petits Länder allemands, les salaires des travailleuses sont, si l’on en croit les rapports d’inspecteurs d’usine, bien inférieurs à ceux des hommes. Dans le Land de Bade, l’inspecteur d’usine Wörrishoffer a mené une enquête très approfondie sur la situation sociale des ouvriers d’usine. Il a mis en lumière les conditions de travail misérables des femmes travaillant dans l’industrie. […] Parmi les ouvrières de Mannheim, 99,2 % [gagnent moins de 15 marks par semaine]. Il va de soi qu’avec de tels salaires, les ouvrières vivent dans la misère, voire une grande indigence. Il est aisé de comprendre que ces salaires poussent des milliers de femmes prolétaires dans les rangs du Lumpenproletariat[4]. La pauvreté les oblige à rechercher tout ou partie de leurs ressources, temporairement ou non, dans la prostitution, à vendre leur corps pour gagner le pain que la vente de leur force de travail ne peut leur procurer. […]

Effrayés par les conséquences économiques du travail féminin et les abus qui en découlent, les travailleurs organisés ont réclamé un temps l’interdiction du travail féminin dans l’industrie. Ils ne considéraient celui-ci que sous l’angle étroit du salaire. Grâce à la propagande socialiste, le prolétariat conscient a appris à envisager ce problème sous un autre aspect : celui de sa signification historique pour la libération des femmes et du prolétariat. Il comprend qu’il est impossible de supprimer le travail des femmes dans l’industrie. Il a donc abandonné ses revendications premières, et cherche à amoindrir par deux autres moyens les conséquences funestes qu’entraîne le travail féminin dans le système capitaliste et dans celui-ci seulement : la protection légale des travailleuses et leur intégration dans les organisations syndicales. Nous avons déjà mentionné ici la nécessité de protéger légalement les travailleuses et les avantages que cela représente. […]

Compte tenu du fait que des milliers de femmes travaillent dans l’industrie, leur intégration dans le mouvement syndical est, pour ce dernier, une nécessité vitale. Dans les secteurs où le travail féminin occupe une place importante, il est impossible d’envisager une quelconque action en vue d’une augmentation de salaire, d’une réduction du temps de travail ou de quoi que ce soit d’autre, l’attitude des travailleuses non syndiquées la condamnerait d’avance à l’échec. Certaines luttes engagées avec de bonnes perspectives ont échoué parce que les patrons ont pu utiliser les travailleuses non syndiquées contre les travailleurs syndiqués, en les obligeant à continuer à travailler ou en les embauchant sous n’importe quelle condition, faisant ainsi d’elles des briseuses de grève.

Mais si la syndicalisation des femmes présente un caractère d’urgente nécessité, ce n’est pas seulement dans l’optique d’une lutte victorieuse des syndicats sur le plan économique. Elle est également impérative parce qu’il faut améliorer les salaires de misère des travailleuses et mettre un frein à leur concurrence déloyale.

Il y a de nombreuses raisons à ce que le travail des femmes soit largement moins bien rémunéré que celui des hommes. Dans une large mesure, cette situation est due au fait que les travailleuses ne sont pour ainsi dire pas organisées. Il leur manque la force que confère l’unité, le courage, la combativité, l’esprit de résistance et la résilience que fournit le soutien d’une organisation, c’est-à-dire d’une puissance au sein de laquelle chacun lutte pour tous et tous pour chacun. Il leur manque en outre l’éducation et la formation qu’assure une organisation. Prisonnières d’une économie moderne dont elles ne saisissent pas les rouages, elles ne savent ni obtenir des avantages par une action consciente, calculée et unitaire lorsque la conjoncture est favorable, ni se protéger en période de récession. Si, sous la pression de conditions de vie insupportables, elles se décident exceptionnellement à engager une lutte, c’est bien souvent à un moment inopportun et de façon désordonnée.

Cet état de faits exerce une grande influence sur les conditions de travail et de salaire misérables des femmes, et sur l’amertume que ressentent les travailleurs face à leur concurrence déloyale. C’est pourquoi l’intégration des travailleuses dans les syndicats est urgente tant dans leur propre intérêt que dans celui des travailleurs. Plus les syndicats compteront de travailleuses prêtes à lutter la main dans la main avec leurs camarades d’usine et d’atelier pour de meilleures conditions de travail, plus grandes seront les chances de voir augmenter les salaires féminins et se réaliser le principe : à travail égal, salaire égal, sans distinction de sexe. La travailleuse syndiquée et traitée comme le travailleur cessera d’être une concurrente déloyale.

Les travailleurs syndiqués prennent de plus en plus conscience de l’importance de l’intégration des travailleuses dans leurs rangs. Ces dernières années, les syndicats ont également fait tous les efforts possibles en ce sens. Pourtant, ce qui a été accompli reste bien maigre, et il y a encore tant à faire !

D’après le rapport de la Commission générale des syndicats allemands, sur 52 fédérations, 14 seulement comptent des femmes parmi leurs adhérents. À celles-ci viennent s’ajouter 2 fédérations ne comprenant que des femmes : la Fédération des repasseuses et l’Association centrale des femmes et jeunes filles d’Allemagne. Qu’est-ce que cela représente en regard du nombre important et sans cesse croissant des industries qui emploient des femmes ?

Même dans les secteurs où les femmes ont commencé à se syndiquer, elles n’en sont qu’à leurs timides débuts. […] Bien entendu, nous n’ignorons pas les difficultés auxquelles les travailleuses seront confrontées. La résignation morne, le manque de solidarité, la timidité, les préjugés de toutes sortes, la crainte des tyrans d’usines maintiennent de nombreuses femmes à l’écart des organisations. Et, par-dessus tous les autres obstacles, pèse le manque de temps, car les femmes sont esclaves de l’usine comme du foyer et doivent assumer une double charge de travail. Seuls le développement économique et l’intensification de la lutte des classes éduqueront les travailleurs et les travailleuses et les obligeront à faire face à ces difficultés. […] En théorie, la plupart des syndicalistes reconnaissent que l’organisation conjointe des travailleurs et des travailleuses de même profession est devenue une nécessité inéluctable. Dans la pratique, cependant, tous ne font pas ce qu’ils pourraient faire. Ce sont plutôt des syndicats isolés et, en leur sein, quelques personnes qui œuvrent avec énergie et ténacité à l’organisation des travailleuses. Les masses de syndiqués ne leur apportent que peu de soutien, comme si ces efforts relevaient d’un passe-temps qu’on peut tolérer, mais pas encourager « tant qu’il reste autant de travailleurs non syndiqués et indifférents ». Ce point de vue est fondamentalement erroné.

L’organisation des travailleuses ne progressera de manière significative que quand elle ne sera plus seulement l’affaire de quelques personnes isolées et que chaque syndiqué aura à cœur de recruter ses collègues femmes d’usine ou d’atelier. Toutefois, deux conditions sont nécessaires pour mener à bien cette tâche. Les travailleurs doivent cesser de voir avant tout dans les travailleuses des femmes susceptibles d’être courtisées selon leur jeunesse, leur beauté, leur sympathie et leur gaieté, et avec lesquelles on pourrait se permettre d’être brutal ou intrusif selon son propre niveau d’éducation. Les travailleurs doivent au contraire s’habituer à traiter les travailleuses avant tout comme des prolétaires, des compagnes de travail, d’esclavage et d’armes, des égales qui leur sont indispensables dans la lutte des classes. Au lieu de vouloir mettre tout en œuvre pour faire adhérer les membres et sympathisants du parti aux syndicats, il nous semble qu’on devrait mieux s’efforcer d’amener au syndicat la grande masse des indifférents. La tâche principale des syndicats est, à notre avis, d’éduquer, de former, de discipliner ces mêmes masses pour la lutte de classes. Et, face au recours croissant à la main-d’œuvre féminine et à ses conséquences économiques, les organisations syndicales commettraient un véritable suicide si, dans leurs efforts pour gagner la masse indifférente du prolétariat, elles n’accordaient pas autant d’attention aux travailleuses qu’aux travailleurs. […]

 

Notes

[1] Cité dans Clara Zetkin, Batailles…, op. cit., p. 86-89.

[2] Du Parti social-démocrate. Ces congrès avaient lieu tous les ans.

[3] À cette date, la plus grande partie des femmes qui travaillent sont employées dans l’agriculture.

[4] Littéralement « prolétariat en haillons » : sous-prolétariat souvent composé de travailleurs occasionnels.

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