Pete Seeger est mort ce lundi 27 janvier 2014. Il avait 94 ans. Il y aurait trop à en dire. Un livre n’y suffirait pas. Quelques lignes désordonnées en donneront peut-être une idée, et donneront peut-être envie de mieux le connaître. 

 

Pete Seeger restera sans doute d’abord dans les mémoires comme le principal acteur de la musique populaire américaine connue sous le nom de folksong. De la fin des années 1930 du XXe siècle aux débuts du XXIe, il en aura été l’inlassable porte-voix, l’idole, l’inspirateur et la référence de celles et ceux qui, de Joan Baez à Bruce Springsteen, en passant par Peter, Paul & Mary et Bob Dylan auront contribué à faire vivre ce répertoire. Certaines chansons restent attachées à son nom. Ainsi If I Had A Hammer, chanson composée avec son ami Lee Hayes en défense des dirigeants communistes poursuivis par la « chasse aux sorcières » : Si j’avais un marteau, je forgerais la liberté…

Ainsi Where Have All The Flowers Gone, reprise par toute une génération pour protester contre la guerre.

 

Ainsi ces autres chansons anti-guerre que sont Waist Deep In The Big Muddy, Last Train To Nuremberg ou Bring’Em Home  !

 

Ainsi le célèbre hymne des droits civiques We Shall Overcome, pour lequel Seeger avait repris, en le transformant, un vieux gospel, suivant le processus courant de la création folklorique.

Ainsi Turn, Turn, Turn, chanson de sagesse inspirée de l’Ecclésiaste

D’autres chansons, dont il n’était pas l’auteur, ont été popularisées par Pete Seeger, comme le Little Boxes de Malvina Reynolds :

Ou encore le What did You Learn At School ? de Tom Paxton :

Mais plus généralement, c’est le grand répertoire folk que Seeger a immortalisé, des chansons anonymes issues du tréfonds du peuple à celles de son ami Woody Guthrie.

Il faut dire que chez les Seeger, la musique était omniprésente. Son père, un homme de gauche qui avait vu sa carrière brisée pour son pacifisme au cours de la première guerre mondiale, était le musicologue Charles Seeger. Sa mère était concertiste et professeure de violon à la Julliard School. Sa belle-mère était la compositrice Ruth Crawford-Seeger.  Plusieurs de ses frères et sœurs ont mené leur propre carrière musicale, en particulier son frère Mike Seeger, fondateur des New Lost City Ramblers, et sa sœur Peggy Seeger, longtemps la compagne du folksinger et activiste écossais Ewan Mac Coll – et qui avait eu pour nounou la grande musicienne afro-américaine Elizabeth Cotten.

Et son petit-fils Tao Seeger-Rodriguez a repris le flambeau.

 Mais  s’il a consacré sa vie à la musique, c’est aussi et sans doute d’abord pour des raisons politiques. Pete  Seeger descendait, par ses deux parents, de pèlerins du Mayflower. De ses ancêtres puritains, il avait gardé une certaine raideur intransigeante. Enfant, il avait lu un livre sur les Indiens. Pas de propriété privée, pas de hiérarchie sociale… il était devenu communiste. Étudiant, il avait milité à la Ligue des Jeunes Communistes, puis au Parti Communiste des USA (CPUSA), qu’il quittera sur la pointe des pieds une dizaine d’années plus tard, sans jamais renier ses convictions et ses engagements, sans jamais cesser d’être et de se considérer comme communiste. Cela lui vaudra d’être poursuivi à l’époque de la chasse aux sorcières du maccarthysme. Convoqué en 1955 devant la sinistre Commission des Activités Anti-américaines, il refuse de se réfugier derrière l’article 5 de la Constitution, qui permettait de ne pas s’incriminer soi-même et donc de ne pas répondre aux questions posées. Il choisit pour refuser de répondre de se prévaloir de l’article premier, qui garantit la liberté d’opinions. À défaut de parler à la Commission de ses engagements et de ses amis, il lui proposera, banjo à la main, de chanter pour elle Wasn’t That A Time, une chanson sur l’histoire révolutionnaire du pays. Cet outrage au Congrès lui coûtera dix peines cumulatives d’un an d’emprisonnement, et sept années de combat judiciaire pour faire annuler cette condamnation…

Pete Seeger avait choisi de mener une carrière en solitaire, jouant dans de petites salles à travers tout le pays, enregistrant des centaines de titres pour Folkways, une petite maison d’édition indépendante. Cela n’allait pas de soi. Cette carrière, c’est dans des ensembles qu’il l’avait commencée. D’abord avec les Almanac Singers, groupe aux contours approximatifs constitué avec Lee Hayes et Millard Lampbel, et auquel Woody Guthrie, Josh White ou Sis Cunningham devaient contribuer. Le seul groupe, d’après Guthrie, qui répétait directement sur scène… Le répertoire des Almanac Singers allait de la chanson folklorique à la chanson antifasciste, en passant par la chanson syndicaliste. Après l’invasion de l’URSS par les troupes nazies, les Almanacs se lancent dans la campagne pour l’entrée en guerre des USA. Leur chanson Round Round Hitler’s Grave est diffusée massivement sur les ondes nationales, jusqu’à ce que le lobby anticommuniste révèle leurs affiliations avec le CPUSA. C’est la plongée dans le désert.

Peu après, Pete Seeger lance un nouveau groupe, avec Fred Hellermann, Ronnie Gilbert, et toujours Lee Hayes : ce sont les Weavers, le plus important sans doute des groupes Folk que cette scène ait connu. Leur version de la vieille valse de Leadbelly Irene Goodnight devient un succès national, en haut du box-office pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que, à nouveau, ils soient dénoncés comme communistes par une feuille à scandale.

Les Weavers se désagrègent peu après, et Pete Seeger – quelque temps remplacé dans le groupe par Erik Darling – entame sa carrière en solo. Interdit d’antenne, il parvient néanmoins à une grande popularité, alors que l’on assiste à la Folk Revival dont il est l’un des inspirateurs. Son grand concert à Carnegie Hall, un véritable défi, rassemble en 1962 un auditoire immense.  

Pete Seeger n’avait pas son pareil pour faire chanter la foule, pour transformer son auditoire en véritable chorale. Son plaisir était de faire partager les chansons qu’il proposait au public. Adultes ou enfants, professionnels ou profane, chacune, chacun se trouvait en sa présence une âme de folksinger. Ce charisme est l’une des principales caractéristiques de cet homme modeste, qui demandait aux candidats à sa biographie pourquoi ils ne choisissaient pas plutôt d’écrire celle de Aunt Molly Jackson, chanteuse et syndicaliste issue de Harlan County, haut lieu de la lutte des classes aux États-Unis.

Après un investissement sans limite dans les combats pour les Droits Civiques – qui lui valu l’admiration et l’amitié de Martin-Luther King Jr. – c’est la lutte contre la guerre du Viet-Nam qui devait le mobiliser. Ensuite, ce furent les combats environnementalistes. Écologiste de la première heure, Pete Seeger avait construit de ses mains sa maison dans la campagne de l’État de New-York, à Beacon, près de la Hudson River. Il prit là l’initiative d’un vaste mouvement pour nettoyer le fleuve de sa pollution industrielle et pour la protection des rives. Peut-être le premier mouvement écologiste de masse  !

Sur son grand âge, il avait poursuivi, avec son célèbre banjo, le combat pour la paix en remaniant sa chanson Bring’Em Home, composée contre la guerre du Viet-Nam, pour l’adapter à la guerre d’Irak.

Comme son engagement pour la musique populaire, son engagement pour l’émancipation humaine fut celui de toute une vie. C’est ainsi qu’il devint, lors de leur création, membre du bureau consultatif des Commitees Of Correspondence For Democracy And Socialism, aux côtés de personnalités comme Manning Marrable, Howard Zinn, Charlene Mitchell, Noam Chomsky ou Angela Davis. Aux côtés également de sa femme et compagne de toute une vie, Toshi Seeger, une japonaise américaine épousée durant la seconde guerre mondiale, et à laquelle il n’aura survécu que quelques mois.

Le legs de Pete Seeger est immense, comme le chagrin causé par sa disparition pour des millions de progressistes et d’amateurs de musique populaire à travers le monde. Mais sa vie de près d’un siècle, exemplaire à tous égards, aura été bien remplie. Repose en paix, Pete. Tu es un jeune homme à jamais vivant.

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